‹ Les sept cordes de la lyre [par] Michel ProvinsChapitre 13 sur 18 · SH LES SEPT CORDES DE LA LYRE · texte numérisé non relu

SH LES SEPT CORDES DE LA LYRE

Stany, pas convaincu du tout. — Oui; à l'entendre, on se sent devenir meilleur.

Bernardine. — Je suis heureuse que vous me disiez cela. J'ai donc bien fait de vouloir vous ramener à des vérités que vous aviez trop oubliées. Avez-vous remarqué ce qu'il a dit de l'infirmité de nos pauvres cœurs humains?

Stany. — Il a dit aussi qu'en pareille matière, il ne Tallai|t pas demander l'impossible. Nous ne sommes pas que des âmes; il y a la guenille.

Bernardine. — On doit la vaincre.

Stany. — A certains jours, elle se venge. Aussi est-il préférable de la prendre par la douceur, elle et ses sentiments. {Intonation caressante.) Quand vous reverrai-je?

Bernardine, sévère. — Vous ne supposez pas que je vais vous donner des rendez-vous?

Stany. — Ce n'est pas un rendez-vous que je demande, c'est une rencontre. Soyez bonne, voyons?... Il ne faut pas non plus me faire faire du quatre-vingts à l'heure sur le chemin de Damas... Ma conversion se casserait lesreins. A quand? Dites?... Il n'y a pas une œuvre pieuse à laquelle il me serait profitable d'assister?

Bernardine, en le quittant, très vite. — Venez demain, si vous voulez, chez la marquise de Rochardy. On doit y organiser une manifestation !

Stany, souriant, regarde Bernardine se glisser t-nli-e les battants matelassés de la porte. Quelques secondes après, il sort à son tour.

Jassi.n, le rencontrant au bas des marches de la Madeleine. — Pas possible? Tu viens du serrpon?

Stany. — Non... de l'adoration perpétuelle.

Jassin, amusé. — Ah! très bien! Je comprends... Une fidèle que tu veux rendre infidèle? Ce que les églises de Paris servent à une foule de choses pour lesquelles elles n'ont pas élé faites !... Quel joli inventain; à <'tablir sur ce chapitre! Il y aurait à ramasser plus de cœurs profanes que de cœurs dorés pendus en ex-volo aux murs des chapelles! Alors, ta pénitente?

Stany. — Vous n'imaginez pas la vie qu'elle me fait mener. Le dimanche, les offices; la semaine, toutes les conférences, entretiens, allocutions, où il est de bon ton catholique de se trouver. Ajoutons les œuvres innombrables dont on m'a fourré, depuis les crèches pour moutards bien pensants jusqu'à la Ligue pour le relèvement des avariés royalistes.

Jassin, riant. — Eh ! eh ! Toi qui as été député presque socialiste?

Stany. — Cherchez la femme î

Jassin. — Je ne cherche plus. D'après ce que lu viens de me dire, j'ai deviné... sans grand mérite, d'ailleurs, car j'ai vu sortir de la Madeleine, deux minutes avant toi, une des plus jolies comtesses du pape que je connaisse... chez laquelle nous dînons quelquefois ensemble.

Stany. — Comment? Mais Bernardine est authenliqucmcnt...

Jassin. — ...Est autlientiquement Mme Callouet. C'est un bref ponlifical qui a allongé le nom d'ime particule et d'un titre, pour la bagatelle de cinquante mille francs. Bernardine, dont le père avait fait une grosse fortune dans les nouilles et macaronis, tenait beaucoup à cet anoblissement qui a orienté définitivement sa vocation religieuse.

Stany. — Youlez-voLis dire par là qu'avant cet événement?...

Jassin. — Avant, Bernardine était cet être féminin très spécial resté jusqu'au mariage dans la mysticité suraiguë du couvent, cet être dont la nervosité tantôt hyperexcilée ou concentrée n'a d'aulre issue que des envolées d'imagination vers des vertus merveilleuses ou les plus inouïes pensées de vice, capable d'être pire ou sublime, ne trahissant rien de son secret, l'âme confite dans l'onction d'une altitude, noyée au fond de l'eau dormante des yeux, embusquée quelquefois plus près de l'homme, dans les lignes des lèvres dont on ne sait jamais si la minceur et la pâleur sont signes de glace ou crispation de désir.

Sta.ny. — Frappant, le portrait! Mais alors, croyez- vous que le mariage?...

Jassin. — Songe à ce qu'il peut être, à ce qu'il a été en pareil cas. L'homme choisi par les milieux pieux, et qui est le plus souvent un imbécile ou un démoli de bonne famille.

Stany. — Celte fois, il a été le démoli.

Jassin. — Et, pour une jeune fomme, passer des irréalités mystiques aux contingences d'un lit aussi piètrement habité, il y a de quoi stériliser définitivement une sensibilité, ou alors décliaîner jusqu'aux confins de la morbidité hystérique les aspirations. . . compensatrises.

Stany. — Sapristi! C'est tout ce que je demande : de devenir pour Bernardine, une de ces •ompensations.

Jassin. — Il paraît que le sujet te tente? Stany. — Gomme tout ce qui est ultra-délendu. Mais il y a môme plus, beaucoup plus! Jassin. — Vraiment amour?

Stany. — Oui,puisquesentimentdouloureux, et douloureux parce que je le crains irréalisable. Jassin. — On ne sait jamais. II y a des femmes |ui disent non pendant des mois, même des années, et dont la maturité du oui arrive à l'heure lu on s'y attend le moins.

I Stany. — Sans doute. Seulement, la piété de îrnardine est-elle vraie ou plaquée? Est-ce de religion ou de la dévotion?

Jassin. — Impossible de te renseigner. Il n'y |que l'usage pour trahir la qualité de cette étoffe, lusable dans le premier cas, susceptible, dans second, des déchirures les plus imprévues... )yons! As-tu quelques indices? D'abord, se ïoute-t-on que tu aimes?

Stany. — On sait.

Jassin. — Ah! Le mot a déjà été prononcé?

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Stany. — Jamais!... Mais nous avons circulé autour.

Jassin. — La circumhypocrisie ordinaire.

Stany. — Je vais vous en raconter une autre d'hypocrisie qui va vous amuser. On m'a fait comprendre que si M. de Callouet, en raison de son état de santé, était appelé dans un monde meilleur, on ne serait pas insensible à ce que des liens bénis légitimassent de communes et permises affections...

Jassin. — Ce style subjonctival a un arôme!...

Stany. — H y a mieux. On ne serait pas éloigné d'aider la Providence pour qu'elle accélérât. . . ledit départ. Autrement dit. Bernardine fait brûler des cierges dans « une intention particulière y> qui pourrait bien être celle-là. Elle juge moins coupable de demander à Dieu de faire claquer son mari, que de se donner, lui vivant, à un homme qu'elle aime.

Jassin. — - Alors, elle est plus dévote que religieuse. Ta question de tout à l'heure est résolue, et tu as des chances.

Stany. — Et si elle se confine dans cette idée d'attendre le décès de son époux? D'abord cela pourrait nous mener loin, et puis je ne voudrais, pour rien au monde, devenir le successeur!... Merci ! Pour qu'on fasse ensuite brûler des cierges pour ma disparition!

Jassin. — Renseigne-toi sur la résistance dudit époux. Et s'il doit durer, profile du premier

LA DÉVOTE y3

moment d'inlimilé avec Bernardine pour attaquer carrément... Scandalise-la au besoin !

Stany. — Mais elle me jettera à la porte.

Jassin. — Peut-être! Mais si tii as su meltre en elle raffolement du péché, la graine produira son fruit. Il y a môme en pareil cas des générations spontanées tout à fait inattendues!...

Quinze jours apirs. I uc léuiiiou se tii-nt chez la coiiUcsso (le Callouet, — réunion des dames patronnesses de l'œuvre des Mères l'rançaises, dont Bernardine est présidente, quoique n'ayant jamais eu d'enfant. (Quelques ecclésiastiques assistent à la réunion, ainsi que Stany, qui a été nommé trésorier de l'œuvre, ce (jui lui pernu^l, après la séance, de rester en tète à tète avec li présidente, sous prétexte d'apurement de conifites. On est à la (in de l'après-midi; il fait à peine jour dans le petit salon où tous deux, assez près l'un de l'autre, sont assis à la même table, leurs mains se frôlant à travers les paperasses.

Bernardine, voulant sonner. — On n'y voit plus.

Stany, Varrêlanl. — Pourquoi de la lumière?... Nous sommes si bien.

Bernardini:. — Mais il est impossible de travailler.

Stany. — Nous avons assez travaillé. Causons.

Bernardine. — De quoi?

Stany. — De nous. Le sujet en vaut la peine.

Bernardine, inquiète. — Que signifie?...

Stany, avec autorité. — Gela signilie qu'enfin nous avons une heure de solitude, que je ne la laisserai pas échapper et que vous écouterez tout

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