LES SEPT CORÛES DE LA LYRE
ee que j'ai depuis longtemps à vous dire. {La dominant.) Savez-vous ce que nous faisons, depuis des mois, en ne paraissant nous occuper que des choses les plus saintes?.,. Nous faisons de l'amour.
Bernardine, bondissant. — Ah! par exemple, je vous défends...
SïANY. — Inutile de me défendre, j'irai jusqu'au bout. Vous me chasserez ensuite si vous voulez, mais vous m'aurez entendu. J'aurai brisé l'artificielle convention qui a l'air de nous cacher ce qui est en nous. Et ce qui est en moi, c'est que je vous aime!
Bernardine, dressée. — Encore une fois, je vous interdis...
Stany, r interrompant. — Si, si, mettons les mots sur les choses dissipant le nuage d'encens qui leur faisait une atmosphère de vertu. Et les choses, c'est cela : D'abord, je le répète, que je vous aime de toutes mes forces, — ce qui n'est pas ma faute, puisque le Créateur lui-même a inventé l'amour, et non pas moi, — ensuite que vous ne l'ignoriez pas...
Bernardine. — Ah! là-dessus, je vous certifie...
Stany. — Vous avez cru alors à ma sincérité dans une aussi subite conversion? Vous avez supposé que, par sanctification seule, j'assistais aux prônes et aux sermons, que je suivais toutes les retraites, que je vous retrouvais chez toutes
LA DEVOTE 9ô
les -vieilles dames d'œuvres^ que j'y organisais* de stupides manifestations politiques, que j'y dressais des fiches de bons votants, ou des listes de fournisseurs inassidus aux offices, tout cela pour le triomphe de ce que vous appelez la bonne cause?... Vous avez rté persuadée de ma conviction'?... Mais non jamais! Seulement cet ensemble de prétextes sacrés permettaient à la conscience qu'on vous a faite de deviner les caresses ;'• travers les prières, comme dans les feuillets d'un livre de piété on glisse des fleurs de printemps.
Bernardine, violente. — Non, non!... Vous m'avez abusée, vous m'avez menti!
Stany, lui saisissant la main. — Ne mentez pas à votre tour... Ayez le courage de descendre en vous-même... dans votre vraie conscience... et regardez!... Oui, vos yeux se voilent... Je sens un peu de frisson dans vos mains... parce que vous apercevez qu'au fond de votre cœur est un sentiment humain... que vous l'avez laissé pénétrer... que vous reconnaissez qu'il n'y est pas arrivé à votre insu... Vous l'avez baptisé à son entrée, voilà tout!
Bernardine. — Et quand ce serait vrai?... On se défend d'une faiblesse, et puisque vous m'avez m'ontré le danger...
Stany, pressant. — Vous l'éviterez aujourd'hui, il vous fascinera demain. L'étincelle de la passion humaine est en vous, l'étincelle bleue
des fluides vivants qui courent dans les veines, dans les myslérieux fils des êtres jusqu'aux centres de sensibilité et de volonté. Il y a des femmes où elle est impossible, où rien n'existe, temples vides, où l'on peut alors installer des religions. Mais votre religion, à vous, n'est que de convention, de préservation, de juxtaposition!... C'.est un culte qui n'est pas dans ses meubles et qui tient la place d'un autre : celui de l'homme, parce que vous êtes une vraie femme.
liERNARDiNE, SB clébailant. — Non!... Vous vous trompez!...
Stany. — Une vraie femme, vous dis-je, et non pas l'automate monsirueux et glacé qui n'a d'une créature que des gestes, des sourires, des regards, sans le cœur admirable et sans le foyer. {L'attirant malgré elle.) Soyez donc vous, tout entière vous!... Surgissez de votre carapace, vivante! humaine!... Existent seulement ceux et celles qui sont créés par le miracle d'amour, et le mol de ce miracle vous monte aux lèvres!
Dernardine, bouleversée. — .\h! taisez-vous!... La faute...
Stany, Vétreignant quand même. — Elle vous attire... le vertige du péché s'ajoute à l'autre... et toute votre sainteté factice croule sous la poussée delà nature victorieuse!...
Befinardine. — Assez!... Assez \ {D'imbriisque mouvement elle se dégage et court appeler un
domestique. Dès qu'elle Ventend venir, congédiant Slany.) Nous ne nous connaissons plus!... Je vous interdis môme de m'adresserla parole!... {Devant le domestique.) Adieu, monsieur.
Stany, saluant. —Adieu, madame. (Très bas, en passant devant elle.) On étoulTe la parole... pas le sentiment!
lieriiardine, profondément (''mue, dominant de toute son énergie le reg-rel d'avoir ainsi laissé partir Stany, s'aperçoit juste à temps de l'entrée du docteur Vaseliii, nui vient de faire sa visite habituelle à M. de Callouel.
Bernardine, la voix mal assurée. — Eli bien! docteur, ôtes-vous content?
Vaselin. — Tout à fait content, aujourd'hui. Le comte va de mieux en mieux. Mes illustres confrères s'étaient absolument trompés avec le régime d'émollients et de purgatifs qu'il lui imposaient. C'est l'inverse qu'il fallait : de la nourriture, des fortifiants, des stimulants. Je vous promets que d'ici à quelques semaines je vous rendrai, je ne dis pas un mari éclatant, mais au moins un homme pouvant mener une existence à peu près normale.
Bernardine, vivement. — ...Et qui pourra vivre?
V.\SELiN. — Vivre?... Mais tant qu'il voudra, en se soignant... Vingt ans!... Vingt-cinq ans!... {Se méprenant sur la surprue qui arrête la réponse de Bernardine.) Je vois que vous ne
v(tus attendiez 'pas' à un aussi heureii^ diagnostic?...
Bernardine. — En effet!... la joie!... Merci, docteur!
La semaine suivante, chez Jassin.
Stany, continuant un récit. — J'étais seul chez moi... On sonne. Mon domestique était sorti, je vais ouvrir, et qui trouvé-je à la porte?...
Jassin. — Bernardine!
Stany. — Parfaitement. Elle entre, pâle comme une carmélite, les yeux étranges, presque hallucinés. Elle me suit, regarde autour d'elle, et brusquement, sans un mot, dans un mouvement inoubliable de don de soi-même, elle s'abîme contre moi, m'offrant ses lèvres.
Jassin. — Hein? Quand je te parlais de la génération spontanée de certaines passions! Et la suite?
Stany. — La suite? Vous la voyez?
Jassin. — C'est-à-dire que je me la figure! Savoureuse?
Stany. — Merveilleuse!... Seulement, un petit ennui. On m'oblige à changer d'appartement et à prendre un gîte en face de Saint-Augustin.
Jassin, — De façon à ce qu'en sortant de chez toi, un simple tour à l'église...
Stajsy, achevant. — ...Et au confessionnal du Père Mapillon!...
Jassin, riant. — On est blaachi! Le dernier
cri du confortable pour Ames dévotes : le nettoyage à sec et sur commande, avec assurance contre les risques infernaux. De celte façon — comme elles le pensent — en cas d'accident d'automobile ou de révolution, on est tranquille jusqu'au prochain péché!... Et il faudrait bien de la déveine pour avoir juste à ce moment une rupture d'anévrisme !
En villégiature, chez les Villemarel, aux environs lie Paris. Untî très belle p'opriélé, dont les parteires, les corbeilles, les hauts massifs de verdure font un merveilleux cadre de printemps à une fête de jeunes gens et de jeunes tilles. Sur les pelouses au gazon serré comme de la moquette se déroulent tous les jeux accoutumés, donnant, avec l'emmêlement nuancé des jupes légères, dans le cliquetis de rires clairs, une vision de jeunesse au milieu d'une apothéose de soleil. Parmi les hôtes, Jassin et Stany. Jassin l'impénitent célibataire, venu pour « se mettre au vert » et voir « de l'adolescence », une cure de lait pour àme, dit-il; Stany, invité par les Villemarel, avec l'arricre-pensée qu'une de leurs filles, Germaine ou Lydie, ferait impression sur ce séducteur déjà fortement breveté.
Jassin, confortablement installé dans un rockingchair, suit les mouvements souples des jeunes filles, avec cette pensée mélanco'ique que ce seront les jeunes femmes, tentations et joies de demain, quand lui sera d'avant-hier. Stany vient le rejoindre, très excité d'un match au tennis avec Germaine et Lydie.
iKSsm, inconsciemment jaloux. — Tu t'amuses? Stany. — Ma foi, oui !... Mes partenaires sont
délicieuses, gaies, fraîches comme les premières pommes. Ça me change !... Lydie surtout a une finesse de ciiarme, une malice de sourire qui vous accroche aux coins de ses lèvres ! Et puis, dans les yeux, ce je ne sais quoi de pas usé, la caresse en fleuis qu'on n'a pas encore cueilhe !...
Jassin, comique. — AUenlion! !! Descente dangereuse... sur le mariage !
Stany. — Pourquoi, dangereuse? Le mariage ne devait-il pas être la conclusion de votre enseignement?
Jassin. — Pardon ! Je t'avais simplement dit ([u'il était beaucoup plus diClicile de garder une femme à soi tout seul que de prendre celle des autres... Donc qu'il fallait d'abord commencer par le deuxième exercice.
Staisy. — Oui, mais après les sept campagnes que je vous dois — et que je ne regrelte pas, — j'ai bien droit à un peu d'avancement?
Jassin. — Si tu appelles cela de l'avancement?...
•Stany. — Du repos, si vous voulez.
Jassin. — Oh ! du repos, avec les premières pommes et les caresses en fleurs !
Stany. — Décidément, vous ne me poussez pas aux justes noces?
Jassin. — Je ne peux pas le pousser à une chose que j'ignore. Je n'ai connu du mariage que les femmes qui en sortaient. Je ne sais pas si l'intérieur est confortable lorsqu'on n'en bouge
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jamais. Pourtant, à se faire une opinion par ce que disent tous ceux qui en sont revenus !...
Stany. — Ceux qui y sont restés ont peut-être un avis différent?
Jassin. — Tu as une manière bien simple de t'en assurer... c'est de leur demander' — Voyons, serais-tu réellement décidé à te laisser glisser, avec Lydie, par exemple, jusqu'à la bénédiction nuptiale, si les renseignements des compétents en conjiigalité étaient bons ?
Stany. — Je le crois !
Jassfn. — Mazeltel... Je ne te jun;eais pas aussi avancé !... (Geste enthousiaste de Stany.) Oui... oui, je sais, l'impression de printemps., la griserie des aubépines!... Nous avons tous connu celle crise. Les uns en guérissent, les autres font la culbute. Nous verrons ce que l'avenir te réserve. En tous cas, pour ne pas t'engagera l'aveuglette... documente-toi, organise un référendum auprès des matrimoniaux qui, ayant déjà purgé douze ou quinze ans d'intimité sans accident, constituent ce qu'on appelle les bons ménages.
Stany. — Je n'en connais que trois ou quatre...
Jassin. — Nous les connaissons tous... Ce sont toujours les mêmes : les Cochereuil, les de Flageol, les de Néry et les Jabline : quatre sur des centaines ! Comme je les pratique depuis plus longtemps que toi, veux-tu que je te donne un mot pour chacun de ces quatre maris?
Stany. — Mais je crois bien!... Cela m'évitera
' auprès d'eux une foule d'explications préliminaires.
Jassin. — Et puis ils se laisseront mieux aller à le dire la vérité... Demain matin, avant que tu partes, je te remettrai les missives. Si tu es pressé, tu pourras commencer les consultations dans l'après-midi.
Chez les Cochereuil.
Cochereuil, ayant accueilli très aimablement Stany, lit tout haut la lettre-circulaire de Jassin. — « Mon cher, je vous adresse mon jeune et excellent ami, qui est aussi un peu le vôtre Après une éducation d'amour que j'ai particulièrement soignée, mon élève, estimant ses études suffisamment complètes, mis en verve surtout par le flirt d'une jeune fille, désirerait tâter de 1 état conjugal. iMais, au préalable, il voudrait s éclairer sur les chances de bonheur qu'on peut avoir en pareil cas, et en prenant les hypothèses les plus favorables. J'ai pensé ne pouvoir mieux faire que de vous adresser le candidat, à vous qui avez réalisé, —ou du moins je le crois —le presque insoluble problème du bonheur dans le mariage. »
St^vny, regardant Cochereuil qui reste songeur. — C'est peut-être très indiscret à moi'?.
Cochereuil. — Mais non, au contraire Si je peux vous éviter une gaffe!... {Mouvement de