‹ Les sept cordes de la lyre [par] Michel ProvinsChapitre 15 sur 18 · LES SE1»T COUDES DE LA LVUE · texte numérisé non relu

LES SE1»T COUDES DE LA LVUE

Stany.) Alors, vous êtes venu à moi parce que je vous donne vraiment l'impression d'un homme heureux?

Stany, un peu décontenancé. — Dame, oui ! Partout où je vais, lorsqu'on a dit les Gochereuil, on a cité le modèle des ménages.

Gociierf:uil, dansses dénis. — Admirable !

Stany. — C'est même im argument dont on se sert à la fin de toutes les discussions de salon sur l'impossible félicité dans le mariage; on répond : « Regardez les Gochereuil ! »

Gochereuil. — Gela prouve que j'ai jolimeiU sauvé la façade !

Stany. — Hein?

Gochereuil. — Ge que je vais dire restera ent re nous, n'est-ce pas?... Mais comme vous voulez la vérité vraie, la voici ! Ge n'est pas un paradis conjugal que j'habite, c'est un purgatoire! Et encore, les gens qui sont au purgatoire savent qu'un jour ils entreront dans le ciel, tandis que moi je suis certain de n'y arriver jamais... du moins en ce monde, parce que dans l'autre, je l'aurai assez mérité !

Stany. — Il y a toujours quelques froissements d'intimité...

Gochereuil. — Froissements?... Mais je suisj plus que froissé, je suis écrasé; il n'y a pas d'homme plus victime que moi !

Stany. — Vous me stupéfiez ! Vous avez tellement l'attitude d'un mari sereinement calme !

LA lllUTlfiMK JQ5

CocuEREuiL. - Calme, parce que résigné

assoupli par l'iiabilude du bat... lassé devant

l'inutilité de l'efTorl... Stany. — Oh ! voyons, se peul-il que Mme Go-

chereuil, quia dans le sourire une si particulière

expression de douceur?...

GociiEREuiL. —Ah! ah! oui, pour vous, pour

les autres ! Moi aussi, c'est à celte douceur que je me suis laissé prendre. Il faut voir ce qu'elle devient à l'usage, dans les contacts de chaque jour : une tracasserie perpétuelle, une tyrannie s exerçant sans répit sur toutes les questions. Je ne peux pas avoir un avis, exprimer une volonté laire un pas librement! On me dicte tout, on me mâche la vie. Quand j'avais encore des velléités de protestation, cela amenait de telles scènes '[lie peu à peu j'ai préféré subir que réagir. Le voilà, mon bonheur!...

Stany. ~ Cependant, dans le monde, vous paraissez si unis.

GocHEREuiL. — Je crois bien; il a été convenu que nous n'y échangerions jamais une parole. Le silence nous profite! Mais les retours! Ah! sapristi,, on s'y rallrappe !... {Confidentiel.) Je vous garantis, moii • cher, que SI j'avais jamais le malheur de perdre ma femme...

Stany. —Oh! mon bon nnonsieur CochereuiJ, vous ne pensez pas un pareil souhait ! CocHEREuiL. - Évidemment! Je ne le pense

pas... Je ne le fais pas; mais enfin, il y a dans le monde tant de forces de hasard!...

Stany, rendu rêveur parles déclarations de Cochereuil, se rend chez de Flagcol, qu'il trouve d'une humeur massacrante au milieu de malles ouverles et de paquets préparés.

Flageol, après avoir pris connaissance de la lelirede Jassin. — Ah ! franchement, vous tombez bien ! Le bonheur conjugal ? Tenez, le voilà ! Le voyage quand on voudrait rester, le monde quand -on voudrait le fuir, la banalité des autres quand on voudrait travailler, etc.. Condamnez-vous à faire toujours l'inverse de ce dont vous avez envie, vous aurez exactement l'image de nos douces heures !

Stany, embêté de V explosion. — Peut-être une contrariété passagère vous incite-t-^elle à exagérer?...

Flageol. — Exagérer?... Voulez-vous le résultat complet de mes quinze ans de... félicité? Le voulez-vous?... Eh bien, regardez-moi: un homme éreinté, vidé, claqué, neurasthénique, à <juarante ans !...

Stany, abasourdi. — J'ai peine à comprendre que Mme de Flageol, qui a le charme, l'esprit, une jeunesse délicieuse de goûts et d'idées...

Flageol, V interrompant. — Parfaitement, elle ,a tout cela... et elle a aussi, comme conséquence, ce que, dans le Midi, on appelle le iracassin !

Stany. — Le tracassin?...

Flageol. —Le besoin du mouvement perpétuel, du bruit, du trémoussement de la vie. iMa femme ignore ce que c'est que de rester une heure sans bouger. Son charme, il faut qu'elle l'exerce; pour son esprit, il lui faut un public, et pour sa jeunesse des prélextes toujours nouveaux de la dépenser... Ah ! oui !... elle la dépense... et de toutes les façons!...

Stany. — Que voulez-vous dire?

Flageol. — Je veux dire que dans une journée, il ne suffît pas que je la suive au Bois, en auto, à des déjeuners d'amis, à des matinées, à des thés, à des expositions, à des dîners, au tlieatre, à souper, etc., il faut encore, après cela, que je sois le plus souvent possible et le plus complètement son mari ! Comprenez-vous?

Stany. — Vous vous plaignez que la mariée est trop belle.

Flageol. — Je m'en plains énergiquement !... Je me plains surtout d'une existence contraire à mes goûts à moi, à mes facultés, à ma santé!... J'adore la tranquillité, je suis un penseur, un homme d'étude. Et je vis comme une locomotive, toujours sous pression ! Tenez, j'espérais être un peu calme cette semaine. Patatras! nous partons pour une villégiature d'amis, où l'on fera du tennis, du golf, des pique-nique; on jauera la comédie, on dansera ! Le repos de la campagne ! Ma femme est ravie; moi, je suis exaspéré ! Cela n'empêche qu'en arrivant ce soir, j'aurai le sow-

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rire, — je me le suis fiché une fois pour toutes entre les lèvres, le sourire ! — et qu'on dira : « Ah ! ces Flageol! quel bon ménage !... »

Stany. — iNaturellement, puisque c'est sur cette réputation que je suis venu.

Flageol, mélancolique. — E!i bien! mon cher, vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu'il y a de décevant, d'exténuant, d'irritant, et aussi d'amer dans ce continuel contraste entre ce qu'on aimerait faire et ce qu'on fait. On n'appelle pas cela être malheureux. C'est pire !

Stany. — Peut-être seriez-vous encore plus malheureux si vous étiez brusquement privé de ce mouvement?...

Flageol. — Vous croyez?... Eh bien! écoutez mon opinion... Je ne comprends pas les veufs qui se remarient !...

Stany, de plus en plus pensif, arrive ctiez de Néi-y. Le surprenant un peu, il devine sur son visage, qui n'a pas le temps de se détendre pour une amabilité d'accueil, un accablement de tristesse.

NÉRY, parcourant la lettre d'inlroduction, la sentant un peu parfumée, il la rend très vile, agacé. — Quelle drôle d'idée a Jassin de fourrer des odçurs sur son papier ! C'est stupide !

Stany. — Vous craignez?

NÉRY. — Pas moi, mais ma femme, qui a un nez de chien de chasse, dénichant les plus subtils arômes, va, en me subodoi^ant, me trouver, comme elle dit, « un parfum qu'elle ne connaît

pas ))! Et j'aurai une scène!... Puisque vous cherchez des tuyaux conjugaux, en voici un bon.

Stany. — La jalousie?

Néry. — Oui, la jalousie! Et ceux qui ne l'ont pas subie ne peuvent pas savoir ce qu'est l'existence d'un être vivant devant des yeux continuellement rivés sur lui, d'un être qui se sent fouillé jusqu'aux intentions qu'il n'a pas, interprété dans ses moindres gestes, soupçonné même dans ses silences.

Stany. — Je n'aurais pas cru que Mme de Néry ?, . .

i\ÉRY. —Naturellement! Comme dans le monde je SUIS de glace pour les autres femmes, afin d'éviter dans le tète à-Iête les plus effroyables tempêtes, vous en concluez tous que nous sommes Philémon et Baucis. Ah ! sacredieu ! je ne suis pas l;iché, au moins une fois, de me soulager de ce que

jesupporte..,Çavousserviradedocumenthumain.

Stany. — Pourtant, si aucun de vos actes ne donne prise à cet instinct du soupçon ?. . .

Néry. — Ah ! pas besoin de prise... Une fois déchaîné, il s'alimente de soi-même sur tout ce que l'imagination lui donne en pâture. Si je ne dis rien, « c'est que je pense à une autre femme !... » Si je reste à la maison, « c'est pour donner le change », et si je sors/malgré l'exposé exact, heure par heure, avec preuves à l'appui de tout ce que j'ai à faire, si je sors, « c'est que dans un endroit quelconque je dois voir, ren-

no LES SEPT CORDES DE LA LYRE

contrer la personne! » Au retour, on analyse à nouveau l'emploi de mon temps, on soupèse mes sourires ou mes réponses; on me renifle; on me passe en revue du faux, col aux bottines; une ombre blanche sur mes vêtements est incriminée d'être poudre de riz, et le poil d'un cheval de fiacre accroché à ma jaquette devient un cheveu blond ! . . .

Stany. — Sans doute, de cet insistant intérêt, il peut résulter un certain énervement; mais il prouve aussi que Mme de Néry vous aime.

Néry. — Elle m'aime trop! terriblement! Et encore est-ce bien de l'amour?... Non, c'est un sentiment brutal et superexcité de la propriété !

Stany. — De sorte que si, comme au temps des fées, vous aviez un souhait à faire, pour être heureux en ménage ?...

Néry, énergiquement convaincu. — Ah ! Dieu ! Je demanderais qu'on ne m'aimât plus !

C'est le soir, au cercle, q^ue Stany rencontre son quatricnie personnage a consulter, Jabline. Ce- Jui-ci, mis au courant, n'a ni impatience, ni explosion, ni récriminations ; un sourire, à peine dessiné, où passe quelque chose d'intiniment douloureux, glisse imperceptiblement sur ses lèvres.

Jabline, très doucement. — Pourquoi, mon chef, chercher le bonheur humain là où il est peut-être le plus irréalisable?

Stany, un peu démonté. — "Vous parlez du mariage ?

Jarline. — Oui, je parle de cet état qui fut pendant des siècles une nécessité sociale, qui ré-

LA HUITIÈME JH

sistera encore quelque temps, emporté par la vitesse acquise de nos préjugés et de nos habitudes, de cet état qui est le plus contraire à notre nature, à nos sentiments, à nos caractères, et surtout à cette force qui domine la loi essentielle de notre évolution, la force de perpétuelle transformation physiologique et morale. Et ce . sont ces êtres instables au point de n'avoir pas deux minutes de leur existence où ils sont pareils à eux-mêmes qu'on soude immuablement !

Stany. — Vous prouvez pourtant que quelquefois la soudure est bonne ?

Jabijne. — Je prouve surtout que, dans un ménage de vingt ans, où ne se sont produits ni licurls, ni accidents, ni adultère, il y a des considérations de situation à garder, d'enfants à l'iotéger, de scandale à éviter, de décor à maintemr. debout ! Mais cela, c'est l'insliiution qui continue, ce n'est pas l'union des cœurs et des 'liairs, sur laquelle on l'avait établie, qui persiste ! Des deux créatures absurdement unies pour l'éternité, ceci a disparu comme disparaît la végétation d'un pays d'où se relire le soleil. Les plantes finissent de fleurir, les aibres se dessèchent, l'herbe meurt étouffée par le sable, et sur la région fertile devenue désert s'étend la brume des choses finies, où la vie ne reviendra plus. 11 n'y a pas au monde de tristesse plus poignante que de sentir en soi, et dans l'être à côté de soi ce refroidissement, cette stérilisation,

avec ce mot de fin que l'on n'ose pas jeter comme un suaire sur le souvenir des heures passionnées !...

Stany, très troublé.— De tout ce que l'on m'a dit, rien ne m'a impressionné autant..Alors, que faire?

Jabline. —L'expérience des voisins n'a jamais servi à personne; il est probable que vous vous marierez tout de même, et pour beaucoup de raisons : d'abord, la vitesse acquise dont je parlais, ensuite cette conviction qu'on croit toujours réalisable pour soi ce qui a été impossible aux autres; enfm, cette idée qu'il y a dans le mariage une sensation nouvelle à vivre. {Phis affectueux.) Et cependant, connaissant un peu voire histoire, mon cher enfant, j'ai presque envie de vous dire : « Pourquoi, après avoir eu, pouvant encore avoir les sept cordes de la lyre qui, quelconques ou sublimes, se sont au moins brisées dans vos doigts après une envolée d'harmonie, pourquoi prendre la huitième qui, elle, ne se brisera pas, mais dont les vibrations iront s'affaiblissant, comme on sent, dans l'agonie, les battements du cœur s'épuiser et s'éteindre ! {Très triste.) Inerte, insonore, la corde merveilleuse n'est plus alors que le lien banal qui ficelle le joug de r'altelage !... »

Stany. — Mais l'attelage, jusqu'au bout du sillon, c'est encore rester deux !

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