FIN DES SEPT CORDES DE LA LYRE
A Oririont, au-dessus de Villeneuve, vallée du Rhône (altitude 1/200 mètres), une cité hôtelière bâtie d'après la méthode suisse : au contre, une immense construction, tenant du palace et du sanatorium; autour, des pavillons, des villas pour voyageurs de marque, familles, traitements spéciaux. A la disposition des pensionnaires, tous les agréments de l'hygiène et du confort, distracimns variées : tennis, luge, golf, salles de danse, de jeu, de théâtre, conecrt, hydrothérapie, électrothérapic, laboratoires pour les analyses, ranz <les vaches, pâtres-masseurs, salle morituaire frigorifique pour la conservation des défunts jusqu'à l'arrivée des parents, etc. — A la tête de la cité, le fameux docteur Gélatin, directeur-gérant-médecin, administre, soigne, donne les ordres pour les cuisines, les laboratoires, le service des étages, fait au besoin répéter un vaudeville, cause en ami avec tous ses pensionnaires, cordial avec les masculins, galant avec les féminins, et avec cela gagne et fait gagner aux actionnaires d'énormes bénéfices. « L'affaire î, fondée il y a quinze ans, a obtenu un prodigieux succès. De tous les points de l'Europe on vient suivre la cure du docteur Gélatin (cinquante francs par jour, tout compris, la salle frigorilinue et les pâtres-masseurs seuls exigent un supplément).
Une heure, le repos de midi présidé par le docteur
vient définir, les pensionnaires ont récréation... On va voir l'arrivée du funiculaire d'une heure. Parmi les voyageurs se trouve Georges Veindry, l'auteur dramatique bien connu, ancien condisciple de Gélalin. Aussitôt à l'hôtel, il se fait annoncer chez le docteur.
Gélatin, très surpris, cordial. — Veindry! Ce bon Georges ! En voilà une surprise.
Us se serrent chaudement les mains.
Veindry. — Je salue une des gloires de la médecine contemporaine !
Gélatin, riant. — Pas de blagues!... Je fais ce que je peux... Ah ! que je suis heureux de te voir! Assieds-toi, causons. C'est toi qui as conquis la gloire, la vraie gloire ! ... Et la santé, comment va ?
Veindry. — Pas bien... Fatigue, surmenage.
Gélatin, sans faire attention à la mine de Veindry, — figure jaune-paille plissa tée de neurasthénique. — Trop de fête?
Veindry. — Trop de travail, surtout.
Gélatin. — Baste! le succès soutient!... Ici, c'est à peine si j'ai le temps de dormir... et je me porte à merveille parce que j'ai réussi. Dire que c'est à toi, mon bon ami, que je dois ce succès, et aussi la fortune. Tu te rappelles notre voyage dans ce pays, il y a seize ans ? Voyage d'étudiants. Toi auteur débutant ; moi médecin sans malades ; nous rôdions par là, dans la montagne, en causant; je me vois encore te dire : « Georges, toi,
LE REGIME llô
un faiseur de scénarios, lu devrais me trouver une idée de théâtre pour réussir! » El loi, me répondant: « Mon bon, la bêtise des hommes est infinie, et ce qui prend au théâtre prend encore bien mieux dans la vie. Tu veux réussir comme médecin, trouve une idée fantastique, un régime stupéfiant de bizarrerie, fais du bluff, dis-toi Helvète ou Suédois, installe-toi sur une montagne suisse, tu es sûr d'attirer tous les Européens en général, etlesFran(;aiseii parliculier; les Parisiens surtout, qui ne te donneraient pas cent sous si tu t'installais sur les bords de la Seine, mais qui t'apporteront ici leurs billets de mille! Tu pourras môme, pendant la morte-saison, aller les plumer à domicile, à la barbe de tes confrères de Paris, que lu traiteras de bourriques. » Voilà... tu parlas ainsi, et moi j'ai appliqué.
Yeindry, convaincu. — Il paraît que Ion régime est épatant?
Gélatin. — Ah çà ! c'est bien mon idée à moi. Il fallait trouver vraiment de l'original; on avait exploité les cures de lumière, de repos, de sport, de sourire; l'alimentation carnée, végétarienne, le sucre, les amers, les forlihants, les débilitants, les nouilles, le macaroni; moi, j'ai trouvé ceci: ' alimentation à base de haricots rouges, combinée avec l'application rationnelle, méthodique et dosée du devoir conjugal !
Veindry. — Quel rapport y a-t-il?
Gélatin. — ïu vas voir! Je raconte ceci: La santé du corps humain se résume dans la formule : recevoir du phosphore et le brûler. Mais il faut qu'il y ait équilibre entre les entrées et les sorties. Quand il y a déséquilibre d'un côté ou de l'autre, il y a détraquement de la machine qui consomme plus qu'elle n'emmagasine, ou inversement.
Veindry. — En somme, c'est très rationnel.
Gélatin. — Si rationnel que je me demande si je n'ai pas mis par hasard la main sur une vérité de premier ordre. (Revenant à la question.) Le haricot, tu le sais, est une fève extrêmement riche en phosphore; d'autre part, l'acte copulatif est de tous nos actes celui qui consomme le plus dudit phosphore. Comprends-tu alors combien il est facile, cà l'aide d'analyses, de doser tout cela, suivant que dans un organisme il y a pénurie ou pléthore ?
Veindry. — Oui; seulement lu ne peux appliquer ta méthode qu'avec les gens mariés?
Gélatin. — Eh! c'est justement le génie de cette méthode : il faut qu'on m'arrive « en couple », et un couple... ça fait deux malades!
Veindry. — Bon! mais tu perds les célibataires.
Gélatin. — Allons donc! Quel est le célibataire qui ne puisse pas trouver une compagne convenable pour faire sa cure ?
Veindry. — Comment, tu acceptes?...
GélatIxN. — Pardon, je demande une déclaration que les gens sont légitimement unis. Ils la font toujours. Pourvu ensuite que les apparences soient respectées, à cause de mes Anglais, je ferme les yeux sur les collages de saison.
Veindry. — Tu ne crains pas qu'à la longue, la réputation de ta maison?... Hum !...
Gélatin. — Si c'était en France, oui; mais, tm Suisse, chez un peuple austère !... Et puis, l'altitude purifie tout!... D'ailleurs, pour maintenir la réputation de la maison, comme lu dis, je multiplie les offices religieux. J'ai tein[)le protestant, église luthérienne, chapelle catholique, etc.. Le dimanche, on lit la Bible, et le traitement conjugal est suspendu.
VEiNDitY. — Très intelligent.
Gélatin. — Mon cher, il n'y a pas de métier où l'on devienne plus philosophe que dans le mien. Dès que les pauvres êtres humains sont ou se croient malades, ils deviennent d'une crédulité si inquiète et gobeuse, d'une naïveté si enfantine!... Après tout, c'est encore un bienfait que de leur donner une illusion. Et, tu sais, j'ai vu ici, suivant le régime à une minute près, des hommes de la plus haute valeur.
Veindry. — Et ils sont partis guéris?
Gélatin. — Oui... du moins ce qu'on appelle guéris, c'est-à-dire ne souffrant plus de leurs maux pour un temps, et n'y pensant plus. Quel
est le plus malin de mes grands confrères qui peut se vanter de faire mieux?
Un Médecin auxiliaire, entrant. — Les voyageurs du train d'une heure attendent pour la consultation.
Gélatin, à Veindry. — Reste, si tu veux voir comment ça se pratique... Je te ferai passer pour un confrère de Copenhague.
Entre un couple qui s'annonce : M. et Mme de Kernac, ménage breton, lui très fort, rouge, apoplectique; elle, mince, pâle, des yeux de mystique. Présentations, formalités.
Kernac, tendant timidement des papiers. — Voici l«s ordonnances de notre médecin de Saint- Brieuc.
Gélatin, les parcourant. — Je vois ce que c'est... Pouvez-vous me dire, monsieur et madame, — nous sommes ici dans le cabinet du confesseur, — pouvez-vous me dire dans quelle mesui^e vous remplissez les devoirs qui incombent à des époux encore dans la force de l'âge?
Mme DE Kernac, très rouge, scandalisée. — Oh ! monsieur!...
Gélatin. — Pardon, madame ! libre à vous de ne pas me répondre, mais, alors, il m'est irapossible de vous recevoir et de vous soigner. De cet acte dont vous ne voulez pas parler, et qui est, si j'ose dire, la clef de voûte d'une solide santé, dépend toute l'oiientation du régime que l'on suit ici.
Kernac, encore plus ronge, se décidant. — Cela nous arrive fort rarement.
Mme DE Kernac. — La religion n'autorise les... rapprochements que dans un but béni de procr<'*ation; or, nous ne pouvons pas avoir d'enfants.
Gélatin. — La religion vraie commande d'abord la conservation de l'individu... C'est la meilleure manière d'assurer la conservation de l'espèce. Or, vos maux physiques à tous les deux viennent précisément de la négligence que vous avez apportée à assurer certaines fonctions.
Kernac, à sa femme. — Je te l'avais bien dit.
Gélatin, prenant un papier. — Je vais vous rédiger une ordonnance, que je modifierai, d'ailleurs, suivant les résultats de vos analyses quotidiennes. Mais écoutez bien ceci. {Avec autorité.) Si vous suivez mes prescriptions... je réponds de la guérison... Depuis seize ans, je n'ai pas eu un insuccès!... Mais, si vous ne voulez- pas vous plier aux obligations du régime... mieux vaut ne pas le commencer !...
Les Kernac, après avoir échangé un regard, subjugués. — Nous obéirons.
Gélatin. — Ici, tout est réglé d'après des principes scientifiques absolus... tout se fait à heures fixes!... (Écrivant.) Pour Monsieur : exercices, marches, sports (l'établissement loue les accessoires), douches, alimentation peu abondante, légumes verts à chaque repas, — j'attire votre attention sur ce point, — 50 grammes de purée
de haricots rouges, — l'établissement loue des balances. Pour Madame : repos, lectures, bains aromatiques, alimentation azotée, Champagne à tous les repas et 300 grammes de purée de haricots rouges. Enfm, trois prises conjugales — c'est le terme consacré ici — trois prises par semaine : la première semaine, les lundi, mercredi et vendredi; la seconde, les mardi, jeudi et samedi.
Les Kernac impressionnés restent bouche bée, ne trouvant rien à répond le.
Gélatin. — Maintenant, voici les heures:
7 heures, réveil; 7 h. 1/2, petit déjeuner;
8 heures, cloche pour la garde-robe. Chaque appartement est pourvu d'un système particulier. Les garde-robes sont conservées et analysées. De 8 à 10 heures, exercices, promenades, jeux. 10 h. 1/2, cloche, rendez-vous au laboratoire où chacun trouve sa fiche d'analyse. Communication des résultats au docteur de service qui me fait un rapport. Midi, déjeuner. L'ordonnance concernant le régime de chaque malade est alfichée à sa table. Dans la journée, promenades, jeux, lectures, répétitions théâtrales, concert. De 4 à 6, hydrothérapie, électrothérapie, etc.. 7 heures, dîner. 10 heures, cloche pour la montée dans les appartements. 11 heures, cloche pour les prises conjugales...
Mme DE Kernac, écarlate. — Comment, il est nécessaire qu'aune heure précise?...
Gélatin. — CViStle génie du système. La régularité pour tout le monde et dans toutes les fonctions. (Se levant et saluant.) Monsieur, madame {Cordial.) en six mois, vous serez magnifiques!...
Kernac. — Comment, six mois?... Je pensais qu'en deux ou trois semaines...
Gélatin. — Impossible!... Six mois, c'est même le minimum. {Leur tendant un petit livret.) Voici toutes les conditions de pension, et le tarif des suppléments! {Ils sortent. Gélatin, riant, à Veindry.) Voilà! Impressionner le malade!... le suggestionner!... lui inspirer la foi du traitement par la singularité des dogmes!... Et remarque que je fais une bonne action: voilà un ménage que la cure va rendre extrêmement tendre !
Le médecin auxiliaire introduit l'honorable Burnett, pasteur, et raislress I5urnett, physiques aiii^uleux, maigreurs clergymanesques. t^e docleur procède aux interrogations habituelles pour coniiailre les clients, et en arrive à la question principale.
Gélatin. — Depuis combien de temps êtesvous mariés?
BuRNETT. — C'était la dixième année... ^Mais nous avions onze petits... Yes, enfants... Mistress Burnett... avait deux fois... comment disiezvous?... fait le double... jument... no, jumelles... Yes...
Gélatin, étouffant un rire. — Vous savez sur quel principe est basé mon traitement?
ij
Les Burnett, brandissant une brochure. — Yes, nous savons.
Gélatin. — Mais après ce que vous venez de me dire, il est inutile de vous demander dans quelle mesure vous observez les enseignements de la Bible sur les devoirs des époux.
Burnett. — Chaque soirée... après le prière, une, comment vous disiez... une action de grâces au Créateur.
Gélatin. — Oui... eh bien! il faudra les espacer, les actions de grâces. {Prenant une formule.) Le même traitement pour vous deux: viandes saignantes, suralimentation, 400 grammes de haricots rouges par repas. (Leur donnant un livret.) Vous trouverez là tous les renseignements en anglais, pour les prix, les heures, etc. Jusqu'à nouvel ordre, chambres séparées et surtout ne bougez pas au coup de cloche de 14 heures du soir !
Après avoir congédié les Burnett, Gélatin voit encore cinq ou six couples plus ou moins « catholiques », et se tournant vers Veindry :
— Eh bien! as-tu été intéressé? as-tu été content de moi?
Veindry, sérieux. — Tout à fait !
Gélatin. — A propos, comment es-tu de passage à Ormont?... Tu commençais un voyage?
Veindry. — Du tout, je venais ici exprès.
Gélatin, étonné. — Pour me voir? C'est gentil !
LE REGI.MK 123
Veindry, grave. — Non pour me faire soigner. Gélatln, anéanti. — Pour?... Toi?... Gora.'?... Tu dis?...
Il ne peut s'imaginer que l'homme d'espiil (fui lui a fourni lui-même le truc d'exploilalion, qui Ta vu fonctionner, vienne à son tour s'y prendre. Puis il le regarde et comprend. Son ami est le nerveux surmené et ravagé, mùr pour toutes les superstitions de régime, pèlerin de tous les sanctuaires de prétendus miracles, le sceptique malade devenu client sérieux.
Gélatin, changeant de ton, se faisant tout /' coup pontife. — Tu as eu raison... ou va le soigner... Je te guérirai!
Veindry, avecunélan d'espoir. — Tu crois?
Gélatin. — J'en suis sûr!... Voyons es-tu marié ou?...
Veindry. — Ni l'un ni l'autre... Je suis tellement las de tout.
Gélatin. — Ça ne fait rien... reste !.,. Pour les cas exceptionnels comme le tien, on peut trouver le nécessaire à l'établissement!
Raymonde de Bhony, née Bardol-Mirette, fille d'; celte très riche bourgeoisie oisive depuisun demisiècle, bourgeoisie qui, dans cette oisiveté etdans celte lichesse, a perdu peu à peu les principes sévères qui avaient fait sa force. Aujourd'hui, beaucoup de celte casle méprient ces principes, prétendent qu'il n'en est plus besoin, que l'instinct et la raison suppléent à loul, que les passions libres représentent le progrès; même, par snobisme, et sans jamais rien donner d'ailleurs, aynnt abrité leurs cap taux à l'étranger, ils posent volontiers pour le collectivisme, l'humanilarismcl Haymonde, jeune fille, était, à l'élal latent, le produit concentré de celle sorte de bourgeoisie; mais l'énigme de la femme se déchiffrant toujours quand il est trof) tard, elle j avait pu épouser M. de Drony, homme de souche 1 ancienne, d'alavisme austère, d'idées appuyées J sur tout ce qui constitue l'ordre social, la disci- ;^ pline, le respt^ct des traiiitions. i.e ménage fut ce qu'il devait être fatalement : aussitôt désuni qu'uni, et h; divorce moral immédiat, Drony n'ayant pas voulu d'un divorce effectif, d'abord > parce qu'opposé à cette « licence », ensuite en * raison d'un lils qui leur était né. Depuis la nais- 1 sance de ce fils et pendant vingt ans, les de m Brony n'avaient conservé que la façade extérieure ,f de la vie conjugale, Madame et Monsieur habi- ?
LES NOUVELLES COUCHES Mb
tant deux ailes diUérenles de l'Iiôlel, ne se voyant presque jamais. Elle sorlaiil et s'aniu.-ant beaucoup — beaucoup trop môme, disait-on, — lui, s'absoi'J)ant dans des études de science, sa seule consolation en un monde dont il avait le dégoût.
Marc de Brony, vingt ans, un de ces adolescents in(iuiélants, ne connaissant ni Dieu ni diable, goujaîemenl scepiique, pourri par vingt ans di; gàtL'i'ies d'une mère qui avait reconnu le produit lait à sa seule image, l'élevant contre le père, lassé et s'en désintéressant, et n'ayant donné à I enfant que ce seul principe d'éducation : Fais c.' qui te plaît.
Si.v heures du soir, Marc, chargé d'une brassée de roses, pénètre dans la chambre maternelle, encombrée de paniers fleuris. Uaymonde, en peignoir un peu décolleté, devant sa psyché, se prépare pour un dîner en ville.
Marc, gouailleur. — Un iils pieux qui vienl souliailet^ lu fêle à sa bonne mèi'e !
Raymonde, ravie. — Oh I mon petit Marco, que c'est gentil ! . . . Comment ! tu y as pensé '?
Marc. — Tu parles!... avec cinquante francs de roses à la clef!... Et les eaux sont basses.
Raymonde, touchée. — Mais, mon chéri, je te les rendrai... (Prenant les roses.) Elles sont magnifiques.
Marc, lorgnant la nuque décolletée de sa mère. — Alors, on peut biser? (Embrassant sa mère comme une maîtresse.) Hum ! quel parfum évocateur!... et quelle peau !... d'un satin !...
Raymonde, contente. — Flatteur!
Marc — Parole sacrée! Il n'y a que toi pour avoir ce grain d'épiderme ! Je comprends son succès, au grain !...
Raymonde. — Vraiment, je te laisse dire des choses !
Marc. — Si je ne les disais pas, je les penserais... Inutile de me renfermer ! Et puis, d'abord, quoi? c'est une vérité! Si t'avais pas de succès, ces messieurs ne t'auraient pas fleurie au point qu'on se croirait à l'Exposition d'horticulture. (Il passe en revue les cartes des corbeilles.) De Noizeul, Berge, Moraines, les courtisans ordinaires, la petite meute! Tiens! Chazelles! Je croyais que vous étiez brouillés ?
Raymonde, se coiffant. — Amis seulement.
Marc. — Amitié, retraite de l'amour. (Continuant.) Oh! d'Angièze! Mazette ! corbeille d'orchidées, grand module... médaille de vermeil... Est-ce que, par hasard, ce serait l'homme du jour?
Raymonde. — Veux-tu te taire ! Tu me dis des horreurs !
Marc. — Tu ne vas pas me la faire à l'austérité ?... Papa suffit. Puisqu'il joue les anachorètes, je suppose bien que tu ne vis pas en sainte Raymonde? (Elle ne répond pas... Lui s' approchant.) La petite Miche est fâchée?... Oh ! voyons, une risette?
Raymonde, soimawL — Je suis trop faible avec toi...
Marc. — Mais non, mais non... Si t'avais été forte, j'aurais mal tourné, tandis que je suis un bon fils... qui te couvre de fleurs. (La cajolante)
Là, c'est fini, on est copains!... Ça se trouve, tu sais, j'ai justement deux choses à te demander.
Raymonde, qui comprend. — tj'ai payé beaucoup de notes depuis le commencement di; janvier, mon chéri. {Lui tendant deux billets de cent francs.) Si tu veux deux petits?
Marc. — Les petits insuffisants, à cause de Josette. Et à propos, tu sais, quand elle m'a vu partir pour venir te souhaiter ta fêle, elle m'a chargé d'une foule de choses gentilles pour toi. Ce qu'elle te gobe, c't' épatant!...
Raymonde, vague. — Bien aimable.
Marc. — Vrai ! Elle me parle tout le temps de toi, de ton chic, de tes toilettes... Moi, je léplique en détaillant les vertus!... C'est touchant... ou en pleurerait... Mais c'est pas tout ça, y a de la friture avec elle !
Raymonde. — De la friture ?
Marc. — Oui, enfin, la communication marche mal!... pas de mon côté, du sien. Je crois qu'elle est sur le point de me tromper.
Raymonde. — Oh! voyons, à ton âge, fait comme lu l'es?
Marc. — Je suis de ton avis; pour le plaisir, elle ne trouverait pas mieux... mais il y a l'intérêt. Or, il est évident que ce que je lui donne...
Raymonde. — Comment? J'ai fait le compte de l'année échue... elle m'a coûté vingt mille, ta Josette.
. Marc. — Vingt mille... Sans doute, c'est déjà
un chiffre rond... iMais pour une jolie femme qui se sent de l'avenir, il y a de quoi avoir la pépie. Et j'estime qu'un billet de mille en ce moment serait de l'argent bien placé.
Raymonde. — Placé à fonds perdus !...
Marc. — Non, puisque je foitc/^e... les intérêts, (Riant.) Elle est drôle, tu sais, nous en trouvons de drôles !... On a toujours de l'esprit ensemble. Oui, mais nous blaguons, et c'est sérieux cette crise avec Josette!... Si elle n'a pas un dénouement heureux, je vais piquer un chagrin!... Qu'est-ce que tu veux? je l'aime, cette gosse. J'ai pas détaillé... j' sais pas d'où ça vient, du cœur ou des accessoires... Mais, en tous cas, elle me manquerait... Tu comprends, hein?... Tu connais ça, toi?
' Raymonde. — Je te prie de ne pas me mêler à la question...
Marc. — Je ne t'y mêle pas... je veux dire que tu as beaucoup vu, entendu, analysé sur le chapitre... T'es compétente. C'est justement le motif de la seconde chose que je voulais te demander : une cousultation! Oui, faut me donner une consultation sur la marche à suivre, quand on voit qu'ça se décolle avec la femme aimée.
Raymonde. — Tu as un toupet de m'interroger là-dessus?
Marc. — Ben, voyons, puisque t'es mon amie, ma camarade. Tu ne veux pourtant pas que je tej cause comme à la mère des Gracques! Et puis.
LES NOUVELLES COUCHES Ii>9
tu as l'expérience I... Alors, quoi ! Comment fautil la traiter celte enfant chérie? La douceur, la ruse, des chichis sur le sentiment?...
Raymonde, se laissant aller. — Si tu la surprends en train de te préparer une rosserie, flanque-lui donc une honne volée... C'est ce qui vaudra le mieux !
Marc, stupéfait. — Non ?
Raymonde. — Si... Je la connais, ta dulcinée: elle est de celles qu'on mène à la cravache et qui aiment à être battues... D'ailleurs, les trois quarts des femmes aiment à être battues. Seulement elles ne peuvent pas le dire... Moi, je le raconte ça.
Marc. — Je saisis... Il n'y a qu'une mère pour vous donner le vrai tuyau. Eh bien ! ça y est, ce soir, j'opère. Et après, le baume du billet de mille, hein?
RaymoiNde. — Non, une caresse et cinq cents. Il y a cinquante pour cent de bénéfice.
Marc. — C'est toi qui les fais ! Oh ! que tu es fripouille, ma petite miche !... Enfin, ça va... On s'entend les deux.
Ils éclatent de rire. L'arrivée imprévue de M. de IJrony apparaissant subitement dans l'encadrement de la porte les fige.
Brony, à Marc. — On m'a averti que vous étiez ici. J'ai à vous parler.
Marc, jouant la déférence. — J'étais venu souhaiter la fêle à ma mère; je voulais ensuite vous pi^ésenter mes devoirs.
130 LES NOUYl^LES COUCHES
Brony. — Je vous dispense de vos hypocrisies habituelles. Je sais ce qu'elles valent.
Raymonde. — Vous avez vraiment une façon d'accueillir les bons sentiments de ce pauvre enfant !
Brony, tirant un papier. — En voici une preuve des excellents sentiments de ce pauvre enfant... (Le tendant à Marc.) Vous reconnaissez ceci?
Marc, avec aplomb. — C'est une traite.
Brony. — Une fausse traite au bas de laquelle ma signature est imitée... et imitée par vous.
Raymonde, vivement. — Vous accusez peutêtre?...
Brony. — Oh ! madame, j'ai toutes les preuves,
et si j'ai pu arrêter à temps le scandale et le
' chantage, c'est en payant très cher. Votre fils
doit pourtant savoir à quoi sont condamnés les
faussaires.
Mafîc. — Est-ce que j'ai réfléchi seulement?...
Sans doute, il aurait mieux valu ne pas faire ce...
cette imitation ; mais enfin, tout le monde peut
avoir un moment d'oubli...
Brony. — Pas les honnêtes gens.
Raymonde. — Vous dramatisez une étourderie.
Brony. — Si j'avais refusé de payer, la justice
n'aurait pas admis ce que vous appelez une
étourderie, et votre fils eût été poursuivi. Et puis,
, grands dieux ! n'y a-t-il donc plus aujourd'hui
que le gendarme pour forcer au devoir? Et l'hon-
neur, la conscience? {Marc a un mouvement d'impatience.) Vous riez, monsieur?
Marc. — Mais du tout.
Bhony. — Si, si, j'ai bien vu; vous avez eu un sourire de UK'pris pour celte ganache de père qui se permet de vous rappeler qu'il y a des principes de morale interdisant un crime comme le vôtre. Raymonde. — Oh ! un crime !
Brony. — C'est le terme de la loi, et c'est surtout le mien. (A Marc.) L'acte que vous avez commis est deux fois une honte, quand on s'appelle de Brony...
Marc, entre ses dents. — J'attendais ra... Brony, qui n'a pas entendu, continuant. — ...Quand on est issu d'une famille ayant dans sou histoire des siècles de grandeur et de loyauté, et dont le sang vient de mentir pour la première fois... d'avoir été mêlé sans doute à une race cherchée trop bas...
Raymonde. — Vous m'insultez devant notre enfant !
Marc. — Je ne permettrai pas...
Brony, tui coupant la parole. — Assez, polisson, ou je vous fais enfermer... j'en ai le droit. {Il le domine du regard.) Au lieu de vous dresser devant moi en rebelle, soi-disant pour défendre votre mère, vous auriez mieux fait de l'honorer par vos actes, de la respecter en ne la mêlant pas comme une camarade complice à toutes les aialpropretés de votre vie de fêtard vicieux.
Raymonde. — J'ai voulu, moi, que mon fils n'ait rien de caché pour moi. C'est mon principe d'éducation.
Brony. — Il a merveilleusement réussi.
Raymonde. — Ce n'est pas par la rigueur qu'on gagne le cœur de ses enfants, mais par la confiance.
Brony. — La confiance peut-être, mais pas la licence!
Raymonde. — Cette scène a trop duré.
Brony. — Je suis de votre avis. (A Marc.) Un seul mot encore, monsieur. . . Dans quelques jours, vous devez vous présenter avec les conscrits de voire classe. Je sais que, dans votre clan, on tourne volontiers en dérision l'obligation de servir son pays, et qu'il vous paraît d'un humanitarisme très spirituel de passer la frontière pour s'y soustraire.
Marc. — Vous interprétez mal des idées généreuses. J'ai dit, en effet, mon père, que, dans certaines grandes guerres, dont le fléau me semblait inutile, les soldats auraient mieux fait de refuser le combat.
Brony. — Et de laisser étrangler leur patrie, n'est-ce pas? C'est votre théorie, qui cadre, d'ailleurs, admirablement avec le délicieux mot que vous avez toujours aux lèvres, le j'm'enf..tisme [ Eh bien ! je vous préviens que, si vous sortez de France, je saurai vous y ramener. (Près de la parle,.) Il y a autre chose, ici-bas, que l'égoïsme;
et la jouissance; il y a des lois supérieures, éternelles qui s'imposent, si on ne les respecte pas, et qui ont écrasé des révoltés d'une autre taille que la vôtre.
Brony parii, la mère et le (ils se regardent et leurs regards, leurs imperceptibles haussrmenis d'épaules, iraliisseiil celte commune pensée :
— Hein, crois-tu qu'il a été pompier? Il n'en a pas raté une : la conscience, l'honneur, le devoir, le nom des aïeux, la patrie, les lois supérieures!
Marc, dégoûté, se résumant. — Oli ! non, écoute, ça me fera plaisir!... dis-moi que je ne suis pas le fils de papa?...
Brony, qui a entendu, rentrant. — Je serais encore plus soulagé que vous d'en être sûr !...
Louis Rosgelin, le l)rillant écrivain et auteur dramatique, spécialité d'études sur le cœur féminin, cinquante ans, d'un poivre et sel lustré, qui est plutôt un« coquetterie qu'un symptôme de déchéance. Le type du conquérant, de l'homme qui ne peut pas se trouver en présence d'une jolie femme, quelle qu'elle soit, sans avoir une émotion et un désir avec immédiatement la volonté de plaire. Non pas un Don Juan systématique, mais l'être inconscieniment charmé et charmeur, mieux que 1' « enfant de volupté », car, chaque fois, il croit à l'amour. L'histoire de ses passions lui a valu dans tous les mondes le royal surnom de Louis le Bien-Aimé.
Andrée Rosgelin, sa femme. Ceux qui ne la connaissent pas l'appellent une martyre; ceux qui la fréquentent, une indifférente, et ceux qui pensent, une énigme, — car toujours on la trouve le sourire aux lèvres, accueillante à tous, n'ayant jamais un mol, un geste de reproche pour son mari qu'elle semble traiter en enfant gcàté, exquise de charme, avec son visage encore jeune sous des cheveux blancs, — d'un blanc immaculé, de ce blanc de névé qui poudre les sommets. \ vingtcinq ans, après quatre ans d'une union passionnément heureuse, Andrée, à la suite d'une chute de cheval, eut un de ces accidents internes qui font que la femme devient pour le mari l'épouse
inutile, le temple désaffecté, — fermé au culte de l'amour conjugal. Fut-ce là la raison de cette neige si prétiiaturénient tombée sur cette tète de jeunes-se ravissante? Eu tout cas, personne ne connaissant le terrible résultat de l'accident, les cheveux de neige étaient depuis longtemps un thème l'acile pour les amateurs de potins. Mme JoLiiDYL. — l'ne « bonne amie >.
Mme Jourdyl eirtre chez Andrée et l'embra-so avec Il lie effusion débordante.
ANDKtib;, un peu surprise de celle manifestation. — Mazelte ! vous n'embrassez pas en ecclésiastique...
Mme Jourdyl. — J'embrasse les gens comme je les aime... Et vous savez si je vous aime !...
Andrée, qui s'en méfie comme de la peste. — Oui, je sais !
Mme Jourdyl, s' installant. — Ali! iii;i pauvfe amie!... ma pauvi-e amie!... {Après un temps.) M. Roscelin n'est pas encore de retour?
Andrée, très naturelle. — Vous saviez qu'il était en voyage?... En effet, il a été obligé d'aller jusqu'à Marseille pour une de ses pièces, qu'on va monter... mais il rentre ce soir, j'ai reçu une dépêcbe.
Mme Jourdyl. — Il rentre?... Ah! tant mieux!... (Pressant la main d'Andrée.) Ma pauvre amie !...
Andrée. — Mais enfin, de quoi me plaignezvous?
Mme Jourdyl, suffoquée. — De quoi?... (Se remmenant.) Le fait est que quand vous regardez
avec vos grands yeux si tranquilles, si clairs, qui sous vos cheveux blancs semblent une eau limpide de glacier, on se demande s'il faut troubler cette transparence d'une seule goutte de la boue du monde!... Et pourtant, je ne sais pas s'il ne serait pas de votre intérêt véritable que je répondisse « oui » à la fameuse question : « Doit-on le dire? »
Andrée. — Yous êtes donc venue pour me dire quelque chose?
Mme JouRDYL. — Pas spécialement, si vous voulez; mais quand au milieu de toutes les médisances qui vous visent, je vous vois garder une si naïve ignorance au sujet de certains faits...
Andrée. — Vous éprouvez le besoin de m'enlever la quiétude de cette illusion?
Mme JouRDYL. — Ne vaut-il pas mieux qu'une illusion soit opérée par une amie sincère, dont l'affection peut adoucir la blessure aussitôt qu'elle est faite?
Andrée. — Si je devine bien, il s'agit de mon mari?
MmeJouRDYL. —Eh bien! oui!... Ah! tenez, si je me décide à parler, c'est que je suis indignée qu'un homme agisse aussi misérablement avec une femme telle que vous... C'est plus fort que moi... je ne peux pas me contenir!... (Andrée paisible ne répond rien.) Quand je pense que pour cette fugue à Marseille, il a eu l'audace de vous faire croire?... Ah! ma chère amie! ma pauvre
amie!... Mais il est avec une femme, voire mari !... Avec celte comtesse Lydia (iont il est l'amant depuis des mois... oui, ma clière, l'amant!... Et il y a quatre jours, ils étaient encore au théâtre ensemble, dans une avant-scène, s'atïicliant... que c'était un scandale!... {Elle reprend haleine, pensant gii' Andrée va dire quelque chose. Voyant qu'elle garde le silence.) Et encore, si c'était la première aventure, il y aurait peut-être de l'espoir, — quel est l'homme qui n'a pas péché? — mais c'est la dixième, la vingtième, que sais-jc, moi? Et toutes aussi publiques, toutes aussi connues ! Si je vous disais la question des milieux où l'on potine? Elle est toujours .la même : « Avec qui est Roscelin en ce moment? » Vous comprenez que vraiment, lorsque cela dépasse ainsi toutes limites, l'avis d'une amie devient presque obligatoii'e.
Andrée. — Je remercie l'amie; mais l'avis était inutile... je suis parfaitement au courant.
Mme JouRDYL, stupéfaite. — Gomment, vous savez?
Andrée. — Tout ce que fait mon mari, oui... puisqu'il me le raconte.
Mme JouRDYL, démontée. — Il vous le?... C'est d'une inconscience!
A.NDRÉE. — Mais non... Je suis la première, quand je lui vois des ennuis, une peine... à vouoir les connaître.
Mm(3 JouRDYL. — • C'est ça; vous en êtes arrivée
à l'indifférence complète!... Après tout, c'est possible quand on n'aime plus.
Andrée. — Vous vous trompez, j'aime beaucoup... j'aime même plus que je n'ai jamais aimé !.
Mme JouRDYL, anéantie. — Ah ! par exemple, je ne comprends plus...
Andrée. — Ne cherchez pas... vous ne comprendrez même jamais.
Mme JouRDYL, pincée. — En effet, il y a des situations qu'une honnête femme ne peut ni comprendre, ni admettre.
Andrée. — Vous ne parlez certainement pas de vous, chère amie, puisque depuis dix ans vous êtes la maîtresse de M. Lachoute, dont vous avez fait l'ami intime de M. Jourdyl.
Mme Jourdyl, rouge de colère. — Je ne sais de qui vous tenez une pareille infamie?...
Andrée, toujours très tranquille. — Mais des potins du monde — dont-vous me parliez tout à l'heure pour moi. Et si je vous disais leur question préférée? Elle est toujours la même : « Estce que le beau Lachoute est encore le troisième dans le ménage Jourdyl? » Je ne vous répète cela à mon tour que pour prouver une chose : c'est qu'on ne peut pas empêcher la calomnie.
Mme Jourdyl, se levant. — En tout cas, moi, je ne brave pas l'opinion.
Andrée. — Elle vous rend ce bienfait, puisqu'on vous absout, et qu'on me condamne.
Mme JouRDYL, filant. — Je ciois pnîférable de me retirer... Au revoir, chère amie!
Andrfîis l'accompagnant. — Au revoir, chère amie!
Andrée respire longuement, soulagée de se trouver seule, l'uis elle prend un triivail pour attendre le soir, son impaiience inquiète se trahissant par les regards qu'à chaque instant elle lève sur la pendule. Huit heures, un bruit de voilure sous la porte cochère. Iloscelin rentre, monte aussitôt dans la chauibre d'Andrée, il apparaît, le visage fatigué, les yeux tristes, vraiment vieilli.
RoscELiN, avec un élan enthousiaste, embrassant Andrée à plusieurs reprises. — Ah ! ma chère Andrée !... ma chère femme !
Andrée, dissimulant son étonnement et son émotion. — Tu n'es pas soutirant?
RoscELiN. — Non... mais éreinté... J'ai l'air, n'est-ce pas?... démoli... Je vois ça dans la façon dont tu me regardes. (Se laissant tomber dans un fauteuil.) Que veux-tu, je ne suis plus jeune!
Andrée, doucement. — Allons donc!
RoscELiN. — Oh! si... je me sens bien !... On va, on va, croyant toujours avoir trente ans, et puis à un petit fait, à une fatigue, à un recul de la bête, qui ne peut plus suivre quand le cœur... {Se reprenant.) quand l'esprit, veux-je dire, marche toujours, on s'aperçoit qu'on est fini, claqiié ! .. que c'est l'âge de la remise !
Andrée. — Que s'est-il donc passé là-bas, pour que tu sois découragé à ce point?
RoscELiN. — Mais je te dis... les forces qui n'ont pas suivi... J'ai eu beaucoup de travail... les répétitions...
Andrée, Varrêtanl doucement. — Non, je t'en prie !...
RoscELiN, la regardant. — C'est juste, ma pauvre amie, je te mens toujours par habitude.., comme si tu ne te doutais pas?...
Andrée. — Si je ne me doutais pas, il y aurait toujours les amis pour m'instruire. Alors, c'est à cause de Lydia?
RoscELiN. — Oui, mais fini avec elle... Oh! fini à jamais ! ... Elle s'est conduite d'une façon ! . . . Andrée. — C'est une femme de caprice, incapable d'amour... Je comprends. Elle t'a trompé, elle a voulu rompre, partir, et tu l'as suivie jusqu'à Marseille pour tacher de la reprendre? {Roscelin reste silencieux, avec le désir de parler de lui et la crainte de blesser Andrée en le faisant.) Pourquoi ne pas me répondre? Tu sais bien que je n'ai pas à t'en vouloir, que dans ma situation je n'ai aucun droit de critique sur ce que sont les nécessités physiques d'un tempérament d'homme, de ton tempérament à toi?
Roscelin, timide. — J'ai toujours peur, en parlant, de le causer une peine.
Andrée. — Tu ne m'en causerais vraiment que le jour où tu ne me traiterais plus comme l'amie à qui on dit tout, parce qu'on est sûr d'elle. Eh bien! je sens que tu as besoin de te confier.
LE TEMPLE FERME lil
parce que lu as soufïert... beaucoup souffert?
RoscELiN, se laissant aller. — Ah ! c'est vrai ! {Inconscient.) J'avais tout donné de moi-môme à cette femme... plus qu'aux autres... Elle m'avait pris, me tenait... peut-être parce qu'à mon âge on sent qu'un amour comme celui-là est toujours le dernier.
Andrée. — Déjà, souvent, tu as cru être à ce dernier?...
RoscELiN. — Cette fois, c'est la bonne, je t'en réponds. Ça se sent, je te le dis, quand on est au bout de son rouleau, qu'on n'a plus ce je ne sais quoi de pouvoir mystérieux, magnétique qui agit. C'est comme si, en soi, la pression vitale ne battait plus son plein!... Et pour le constater, il n'y a qu'à savoir lire dans les yeux des femmes, de la femme surtout qui vous a trahi, rejeté, ayant presque sur les lèvres le mot de : vieux.
Andrée, souriant malgré elle. — Vieux?... Ah ! si cela pouvait être !
RoscELiN. -^- Qu'est-ce que tu dis?
Andrée. — Oh ! pardon... Pour toi, naturellement, je ne peux pas te souhaiter... Mais pour moi, c'est cela quej'altends, c'est cetàgeoù, quand les autres ne voudront plus de toi, moi, je te retrouverai tout entier... où tu seras devenu, comme moi, une âme sans corps, où tu auras besoin de tant de soins, que je serai la créature nécessaire, indispensable, que j'aurai toutes tes heures!... Je te dis, il faut me pardonner, je
142 LE TEMPLE FliR.MÉ
t'aime tant... et tellement davantage, depuis que je ne t'aime plus que de cœur !
RoscELiN, venant se serrer contre elle comme un enfant. — Tu es une sainte !
Andrée. — Eh! non, puisque je n'ai pas la force, pour ton bonheur à toi, de te souhaiter encore des aventures! {Caressant la tête de son mari appuyée sur son épaule.) Et pourtant, cette tête chérie est peut-être de celles où les idées, lesdésirs ne vieilliront jamais, oùlesillusionsjusqu'en hiver perceront encore la neige ! 11 y en a comme ça... On a vu des hommes de quatre-vingts
ans...
RoscELiN, riant. — Oh! pourquoi pas des centenaires?... Mettons qu'il me reste encore une dizaine d'années!...
AisDRÉE, attristée. — Tu vois que nous n'en sommes déjà plus à la remise immédiate.
RoscELiN. — Mais non... Je veux dire que pendant une dizaine d'années il pourra encore me pousser quelques velléités... Mais cela ne signifie pas que j'y céderai. Non, non... Quand oh a éprouvé le choc que j'ai senti, quand on a le bonheur inestimable, unique de posséder une femme comme toi, on reste tranquille. Et cela va être délicieux, cette tranquillité. Dès que je suis ici, près de loi, j'ai un sentiment de quiétude infinie, tout s'apaise autour de moi, en moi c'est comme de l'air frais et pur au sortir d'une fournaise... .le respire avec volupté du calme, de la
sérénilé... Et c'esl toi, rien que toi qui fais ce miracle.
Andrée. — Il n'y a aucun miracle, mon ami; il y a, comme lu le dis, qu'après la fièvre on aime le repos, après la surexcitation la paix des champs, et après une tourmente passionnée la paix de chez soi... Ton impression n'est qu'une satisfaction égoïste. Par réaction, tu épiouves un bien-être parmi ces choses, et moi qui ne suis qu'un accessoire au milieu d'elles, lu crois m'aimer.
RoscELiN, sincère. — Je ne crois pas, je suis sûr.
Andrée. — Oh ! mais je ne me plains pas, puisque c'est à ces momenls-là que je reprends possession de toi. Je sais bien que tel que lu es, et dans notre situation, je ne puis avoir que des... intervalles; mais je bénis les intervalles.
RoscELiN, très tendre. — Que voilà donc des raisonnements pour se tromper tout à fait. Ce sont les autres femmes qui ont les intervalles, les boutades de ce que tu appelles mon tempérament, et — comment dirai-je encore? — les scories de toute nature humaine. Mais le sentiment vrai, profond, immuable, c'est toi qui l'as...
Andrée, touchée. — Mon très cher ami !...
RoscELTN. — Oui, oui, je te l'affirme. Tu vois bien que ce n'est pas par saveur égoïste que je parle ainsi, mais parce que je le pense... Seulement, je ne sais pas te définir ce sentiment si spé-
cial à notre cas, si rare, si subtilement tendre, qui est mieux que l'amitié, autre chose que l'affection — qui est, en somme, l'amitié et l'affection ayant gardé l'ârome d'un passé d'amour, comme un vase vide garde le parfum de l'essence qu'il a contenue — et qui, enfin, est tout cela épuré, idéalisé de la besogne charnelle. Je ne sais ce que pensent celles à qui je donne cette part, mais je te réponds que la part que je te garde est supérieure à toutes. Et elle est unique, car, pour la créer, il a fallu l'accident, le malheur qui ont rendu notre amour physique impossible, et le génie de ton cœur qui, des miettes de cela, a fait une merveille!... (i;)m un silence, levant lea yeux vers elle.) Tu pleures, Andrée?...
Andrée, très émue. —Sans doute... puisque je suis heureuse!
RoscELiN, complètement reconquis, comme il Vesl à chaque fois. — Ah ! tiens ! un écrivain se demandait dernièrement quelle était la meilleure des femmes?... Je la connais...
Andrée, avec une ombre de tristesse. — Moi, n'est-ce pas?... parce que, pour un gourmet de... féminité, je reste la femme sans pouvoir être une femme!...
iMamquis de SiMMKRKUiL, ((uarniite-ciiiq uns. — Hautain, égoïsto, ayant la piission île l'orgueil p.ir-ilessus toutes los autres, (|u'il iio néglige f)as irailleurs; jircnant dans les idées d'aujourd'hui ce qui est commodité pour la j^atisfaclion des instincts, et dans les idées d'hier ce qui est argument pour la domination eî la vaniti'.
Jeanne dr Simmeheuil née Haluzot. — l'as très jolie, mais physiquement une « belle nature ». Devint, à cause île celte i|ualiti'' de « reproduclri(;e », marquise de Simmereuil. Seulcnunt, après le premier lils, la désunion se creusa à tel point dans le ménage mil a-sorti (pie la séparation dite amiable s'ensuivit, l'n peu plus tard, l'enfant fut mis en pension, et, eiilin, le mar(juis, par besoin de ix'couvrer sa liberté, lassa la résistance di sa femme et fit convertir la séparation en divorce, obtenant, par jugement de première instance, ce qu'il voulait avant tout : la garde du fils, Pierre de Simnieceuil, héritier de la race et du nom. Mme de Simmereuil avait f.iit appel de ce jugement.
Ce jour-là, le mar((uis, très anxieux, attend l'arrivée de ^\'' Merlin, son avoué, qui doit lui apporter la décision, cette fois déliuitive', de la Cour.
M" Merlin, enlrant, la serviette triomphante. Pfocès gagne sur loiile la ligne!
SiMMEREUiL, sans un fnot de remerciement. — Enfin, il est à moi!... (Durement.) Je reste seul le père, le maître!... {Fronçant le sourcil.) Pas de restriction dans le jugement? Pas d'obligations d'aucun genre?
Merliin. — La seule obligation habituelle de
laisser quelquefois l'enfant aller chez sa mère...
SiMMEfiEUiL. — Oui, une fois tous les six mois,
nous verrons... D'ailleurs, la mère n'existe plus.
Merlin. — Mme de Simmereuil n'existe plus,
mais la mère, elle le reste toujours.
Simmereuil. —Bien peu ; les juges eux-mêmes l'ont décidé.
Merlin. — Les juges ne sont jamais très
tendres pour la femme seule; et puis, c'était un
fils, vous avez bénéficié du sexe; enfin, surtout,
nous avons été très habiles, exploitant contre
notre adversaire une foule de motifs pas bien
graves : son goût du monde, de la toilette, des
théâtres, même de la musique : arts profanes!...
Simmereuil. persi/leur. — Oh ! certes, Mme Ba-
luzot était trop naïvement bourgeoise pour avoir
pu donner matière à des accusations plus graves.
Enfin, les Simmereuil sont purgés de cette
roture. Dieu soit loué!
Merlin, s'u}dignant,timidement. —Elle a tout-
de môme été voire femme.
Simmereuil, brutal. — Eh! pour avoir des petits, il faut bien prendre une poulinière!
Merlin, agace, légèrement ironique. — Dom-
mage, alors, que vous vous en soyez tenu à un seul « produit ».
SiMMEREUiL. — Pas iiia faute! Je voulais une ribambelle (riiéritiers. C'est elle qui a résisté, et c'est ce qui a tout cassé entre nous. {Allant sonner.) Permettez? Je vais donner des ordres pour qu'on aille à la pension chercher mon fils... Je veux l'avoir ici ce soir même... tout de suite!
Merlin. — Ne craignez-vous pas?... une décision aussi rapide?... Si Mme de Simmereuil, désirant dire adieu à son enfant, aUait aujourd'hui au collège et ne le trouvait plus?
Slmmereuil. — Et puis, après? N'est-il pas à moi, à mes ordres, entièrement, absohiment?
Merlin. — Sans doute. Il est même teMement à vous {Moilié riant), que si, un jour, vous n'eu vouliez plus comme fils, vous sorio/. tout de même obligé de le garder.
Simmereuil. — N'ayez pas peur.
I 11 domestique parait; il lui donne ses instructions.
Merlin, après la sortie du domestique. — Vous savez que Mme de Simmereuil...
Simmereuil, iiulerrompant. — Maître Merlin, cessez donc d'appeler cette femrne Baluzot Mme de Simmereuil, liein! n'est-ce pas?
Meuli.n, h' rrfjardant. — Peut-êlre l'avez-vous toujours jugée inexactement à bien des points de vue. Vous ne connaissiez pas votre Iciuiue.
Simmereuil, furieux. — Elle est bonne, celle-
là!... On croirait que la petite Baliizot était une énigme de psychologie.
Merlin. — Eh! tout autant qu'une grande dame. Eve n'avait pas d'ancêtres.
Un domestique vient prévenir que Mme Baluzot demande à être reçue.
SiMMEUEUiL, saulatH. —Elle! chez moi?...
Merlin, haussant les épaules. — Je vous laisse.
Jeanne est introduite; elle apparaît extrêmement émue, mais aussi très fermement décidée.
SiMMEREUiL, glacial. — Je ne vois pas bien, madame, ce que nous pouvons avoir à nous dire... puisque vous avez entendu le jugement.
Jeanne, s avançant. — C'est à cause de cela que je viens.
SiMMEREUiL. — 11 est irrévocablc.
Jeanne. — il paraît, en eftet, qu'au point de vue juridique, je n'ai plus de recours. Vous avez tout obtenu, monsieur, grâce à des gens d'affaires meilleurs que les miens, et à certaine juris^ prudence faite par des hommes et appliquée par eux. C'est donc auprès de vous seul que je puis exercer ce recours que la loi me refuse. Et il faut que je soufflée bien pour que je m'humilie à le solliciter.
SiMMEREUiL. — Si vous croycz me toucher avec de telles paroles.
Jeanne. — Je n'ai rien dit qui puisse vous
LE DiiSC.ENDAM" 1 S9
atteindre. Je ne veux pas vous blesser. Je viens vous prier, vous supplier... très humblement, je vous jure. Écoutez-moi, je ne pourrai pas vivre sans voir mon (ils.
SiMMKREUiL. — Vous le \'cvvQ7. à lies époques qui seront fixées.
Jeanne. — Et limitées?... Quelques quaris d'heure par an! On me le donnera, surveillé, romme à une élranp^ère, i\ une suspecte, moi, la mère, moi qui l'ai fait de ma vie!
SiMMEREUiL. — Que voulez-vous?... Ce n'est pas moi qui ai rédigé l'arrêt.
Jeanne. — Mais vous savez bien qu'il est inique!... {Plus doucement.) iNon... pardon!... En tout cas, vous seul pouvez l'adoucir...
SiMMEREUiL, faisanl de Vironie. — C'est la seconde lois que voiis attaquez la magistrature de votre pays.
Jeanne. — Et c'est la seconde fois que vous 'l'invoquez, vous, le réactionnaire intransigeant, qui trouvez tout pourri dans le régime actuel!... {Il a un geste de colère.) D'ailleurs, il ne s'agit pas décela... il ne s'agit que de nous maintenant. Beaucoup de mensonges ont éh» inventés contre moi dans le débat de soi-disant justice; une seule chose n'a pas élé dite, la chose capitale et qui domine tout : la raison pour laquelle vous m'avez choisie pour lémme.
SiMMKiîEiii., iwiun-llueni. — Mais, je vous ai choisie parce que je vous aimais.
i50 LE DESCENDAIST
Jeanne. — Non, monsieur, les gens de votre souche n'aiment pas une bourgeoise, ils s'en servent ! Yous vouliez de beaux enfants pour votre race, et vous m'avez prise pour vous en faire, à la place de vos étiolées du Faubourg, couveuses de neurasthéniques. — La voilà, la raison, et quand je l'ai comprise, oui, je me suis refusée... Il ne me convenait pas de donner aux vôtres la richesse de ma race à moi.
Sdimmereuil, furieux. — En voilà assez, finissons!
.Ieanne. — Oui, maintenant que vous avez l'enfant, peu vous importe!... Eh bien! mon droit sur lui est égal, supérieur au vôtre... Je veux l'exercer!
SiMMEREUiL, exaspéré: — Jamais!
Jeanne, frémissante. — Je me vengerai!
SiMMEREUiL. — On vous poursuivra!
Jeanne. — Il n'y aura rien à poursuivre dans ■ce qui vous atteindra!... {Sortant, menaçante.) Ah ! vous avez voulu être le père! Eh bien! restezle!... toujours!... Gardez votre race, que j'ai faite et qui continuera telle, malgré vous;, jusqu'aux derniers de voire célèbre lignée!...
Simmereuil, sans comprendre, mais liors de lui, la pousse dans l'anticliamljre el forme la porte. Au moment où Jeanne va partir, le petit Pierre, amené par le domestique, entre, et, apercevant sa mère, lui saute au cou, joyeux.
Pierre. — Oh! maman, que je suis content!... Papa m'a envoyé chercher, et je te trouve là;
Li: DESCENDANT ir.l
c'est donc que vous vous êtes raccommodés?
.IeaiNN'i:, l'élreignanl de toutes renforces. — Oh ! mon enfant!... mon pauvre petit enfant!
PiFJiRE, la voyant pleurer. — Ce n'est pas cela?
Jeanne. — l[clas! {Se dominant.) l-^coulc, mon ( her petit, il faut être courageux, lu sauras plus lard tout ce qu'il y a d'injustice dans la vie. Un jugement me sépare de toi...
i^iEiiRE, desespéré. — Je ne te verrai plus jamais?
Jeanne. — Si, mais rarement... du moins pour le moment... Et lu vas rester au|)rès de ton père...
PiKRfîE. — Il est si sévère!...
Jeanne. — Montre-toi un petit homme I... Avec de la volonté, on s'en tire toujours, et on mérite d'èti'c heureux plus 'lard.
Pierre, crâne. — Alors, je V(!u\ le mi'iiter!
Jeanne, V embrasse encore, et plus bas. — ïu sais que je t'ai mené quelquefois, le jeudi, chez... une personne (jiii raim.iil bien?... Je t'avais défendu de le raconter à ton père... maintenant, je le le permets !
Simmereiiil, ayant entendu causer, sort de son a|iparleinent, et, furieux de voii- ensemble la mère et le fils, il les sépare brusquement, et, saisissant Pierre par la main, il le fait rentrer chez lui.
SiMMEREuiL, sec. — Nous avons à causer, Piéride; assieds-toi. {Uenfant a un geste d'hési-
talion épeurée.) Eh bien! quoi?... je ne veux pas le manger.
PiERUE, se raidissant. — Mais je n'ai pas
peur!
SiMMEREUiL. — Très bien!... du caractère! J'aime ça... Tu es bien de noire sang!... {La voiiV plus adoucie.) Voyons, tu es à l'Age où l'on peut déjà raisonner et comprendre bien des choses... Un malenlendu profond, que tu connaîtras plus tard, m'a séparé, à mon grand regret, de la mère. Les Iribunaux, naturellement, m'ontdonné raison, et m'ont confié le soin exclusif de l'élever. C'est donc avec moi, près de moi que tu resteras. J'ai d'ailleurs l'intenlion de te faire la vie aussi facile, aussi agréable que possible. Es-tu content?
^Pierre, incrédule, mais dissimulant. — Oui,
papa.
SiMMEREUiL. — Bon. Tli vcrras, nous serons bientôt une paire d'amis. Les circonstances et mes travaux ne m'ont pas permis jusqu'à présent de m'occuper de toi autant que je l'aurais voulu, mais maintenant, je vais le pouvoir. Je t'aiderai dans tes études, nous passerons ensemble les jours de congé... Je suis sûr que nous nous entendrons à merveille, et que tu auras bientôt toutes mes idées. Allons, embrasse-moi?
Pierre, sans mot dire, se laisse faire, regardant son père avec de grands yeux étonnés.
SiMMEREUiL. — Programme très simple : dans
LK Dh;>CENl)ANT 15;]
la journée, travail et lycée; le soir, après le dîner, je l'apprendrai, en causant, riiisloire glorieuse des Simmereuil. Le dimanche, distractions, spectacles... le jeudi, visites dans Paris, musées...
Pjehre. — Il y a quelqu'un qui va être triste de ne i)kis nous voir, maman et moi, ce jour-là.
SiMMKREuiL, smipçonneux. — Qui ça?
PiErkiiE. — Un monsieui' che/ qui j'allais quelquefois avec elle... Je ne sais plus comment il s'appelle de son nom de grande personne... maman et moi, nous disions l'oncle Georges... Puisque c'est mon oncle, tu dois le connaître?...
Simmereuil, se dreasanl, l'œil en feu. — Nous n'avons pas d'oncle!... C'est un mensonge!... .le veux savoir... pai'Ie!... Comment était cet homme?... jeune, vieux?...
PiERiîE. — Oh! jeune, avec nue bille moustache et des cheveux bruns, très l'oncés... comme moi.
SiMMEKiaiL, pâle. ■ — l^]t qu'est-ce que vous faisiez chez lui?
Pierre. — Moi, je m'amusais, on me donnait des joujoux... des bonbons, pendant que l'oncle, avec maman, allait dans son atelier travailler à des tableaux... parce qu'il était peintre et avait un bel holel... Souvent aussi on jouait ensemble. M. Georges me prenait sur ses genoux et maman riait : « Comme il vous ressemble », disait-elle...
L'enfant s'arrête brusquement, épouvanté par la figure convulsée de son père.
SiMMEREUiL, hurlant. — Ta mère est une gueuse !
Pierre, superbe. — Je te défends d'insulter
maman!
SiMMEREUiL, marchant sur lui, affolé. — Drôle!... bâtard!... {Atteignant son fils.) Le nom de cet homme?... tu le sais?... je veux!...
Pierre, se sauvant. — Non, je ne sais pas!... Je ne sais rien!... Je ne dirai pas... Jamais!...
Simmereuil, hors de lui, saisit Pierre et lui serre les poignets à les écraser.
Pierre, défaillant sous la douleur. — Oh! méchant!... méchant!... {Le père, honteux, le lâche. U enfant se dresse, révolté.) C'est donc l'autre qui était mon vrai papa, puisqu'il était bon, et que toi tu me fais du mal ! . . .
Simmereuil, sans répondre, le regarde haineusement, avec des yeux de bête traquée. — C'est ça!... c'est ça qui est irrévocablement mon fils!
Gerreyhe, (iiiar;uile-six ans, paraissant plus, le dos un peu voùtù par la vie qui lui a été lourde, la figure lasse, dure parfois, d'une dureté qui contraste avec l'expression de bonté (|ui, à d'autres moineiUs, l'adoucit. Depuis la mort de Mnieilerbeyre, il habite une propriété isolée sur les coteaux qui dominent la Marne, retraite qui, avec la vue, les Heurs, le parc qui l'entoure, pourrait être heureuse, et qui, cependant, n'a pour lui que ce charme d'amertume que savourent loin du monde; ceux qui en ont été blessés.
Jeanne Geriseyre, quinze ans, ayant ilcjà l;i i>!iysionomie, la voix, le geste, les formes méiiie ilu corps qui ne sont plus de l'enfant. La gravité de son regard, l'ombre qui souvent passe dans ses yeux clairs, trahissent de précoces tristesses chez cette lillelte presque jeune fille, élevée par un père veuf.
TEiiCiF.R, l'unique ami ()ue Gerl)eyre ail gardé et qui, habilant la province, ne peut que de loin en loin venir passer quelques licur(!S avec son vieux camarade. Il est son liùti' (li'|iuis la veille, et les deux hommes, qui ne s'i'taient pas vus depuis di.\-liuit mois, ont été heureux de se retrouvei-, de causci'. Après le déjeuner, ils sont restés en tt'Me fi lèlc. regardant, par la baie ouverte, lu vallée où glisse, avec des reflets d'argent, lari- \ ièii' ennrourdie de soleil.
Jea-NM'], nrrirnnl, presiftir cHJonee, toiilr n)sr d'avoir cuur II. — .le viens du fond du jardin!...
150 LA HACl-:
1res vile!... (A son père.) Regardez?... Depuis hier, par ce soleil, tous vos œillets ont fleuri.
Tewcier, charmé, à Jeanne. — Si j'étais peintre, je vous ferais comme cela : vos cheveux blonds éboui-illës sur une moisson de fleurs. Savez-vous que vous devenez très jolie, petite Jeanne?
Gerbeyiœ, la figure subitement contractée, dure. — On ne dit pas de pareilles choses aux enfants, surtout à celles qui ont déjà les instincts de coquetterie et de vanité...
.h'ANNE, toute sa petite joie éteinte. — Père... pardonnez-moi... Je ne songeais pas... J'étais venue pour vous montrer ces fleurs...
Gerbeyre, brusque. — Pourquoi les avoir cueillies?...
Jeanne. — Pour vous les donner... Je sais que vous aimez eu avoir dans le salon.
Gerbeyhe. — Rlles étaient mieux sur leurs liges... en plein air!... Quandily en a beaucoup, je ne dis pas... mais les pi'emièrcs!
Tercier. — Allons, ne gronde pas... F.Ue pensait te faire plaisir... D'ailleurs, c'est ma faute, avec ma réllexion... {A Jeanne.) Embrasse ton papa... Ou n'y pense plus.
Gehbeyre, glacial, acceptant le baiser qu'après une Jiesitation, n osant pas, Jeanne vient de lui donner. — 11 faut croire que cela te coûte?... (Uecartani.) Eniln, c'est bon... va t'amuserl... {Elle se retourne, étouffant à grand'peine une plainte de chagrin .) Qu'est-ce que tu dis?...
LA liACl': 107
Jeanne, sortanl, les yeux pleins de larmes. — Mais rien, père... je vais... « m'ainuser ».
GEitnEYHE, furieux, (luand elle est partie. — l^]n voilà une qui sera bien toute sa mère... Séduction et hypocrisie!
Tekcieu, 1res nel. — Tu es injuste. (Geste de (lerbei/re.) Oui, injuste... Oh! tes gros yeux ne m'empêcheront pas de te dire ce que je pense... Va, depuis hier, depuis que je vous ai revus tous les deux, elle et toi, je pense bien des choses. Elle est devenue charmante, ta lille.
GÉRBEYiu-:. — Oui, oui. Oh! dans laYorme physique, l'évolution se dessine... Elle ne sera pas en retard! Quanta l'inlelligence... au jugement...
Teiicier. — Je les crois joliment plus développés que tu ne l'imagines. Tu traites .Icamic eu gamine ; elle vaut mieux (jue cela.
GEUiiKYHR, grommelant . — Elle ue vaudra pas grand'chose, c'est moi qui te le dis.
Tercikh, leregarde, oulré. — Et moi, j'e te dis ceci : c'est que tu n'as jamais aimé ta lille?
Gerbeyre, furieux. — Je ne l'ai pas aimée?... Quand c'est pour elle que je me suis relire du monde, après la trahison de sa gueuse de mère?...
Tercier. — Laisse tranquille la rnf'moire de cette malheureuse... Elle est morte... elle a expié.
Gerreyre. — Bon; mais enfin, si je suis venu m'enlèrmer ici depuis quinze ans, c'était pour ia modeler dans l'intérêt seul de son avenir.
Tercier. — Non; tu es venu ici, parce que la conduite de ta femme t'avait rendu misanthrope.
Gerbeyre. — Alors, je ne suis pas dévoué à
Jeanne?
Tercier. — Matériellement, si; mais tu n'as pas donné à cette entant ton cœur.
Gerbeyre. — C'est elle qui ne m'a pas donné
le sien.
Tercier. — Parbleu! Tu ne l'as jamais laissé venir jusqu'à toi! {Gerbeyre le regarde.) Voyons, mon vieux, ne te fais donc pas mauvais quand tu ne l'es pas. Dans le fond, tu sens bien qu'il y a du vrai dans ce que je te dis... Crois-moi, tu fais fausse roule...
Gerbeyre, ému, serre les mains de Tercier. — Oh! mon pauvre ami, je ne suis pas heureux! Tercier. — Tu pourrais l'être avec elle. Gerbeyre. — Non, tu ne sais pas... tu ne peux pas deviner... Écoute. (Il vient tout près de lui.) Inutile de te rappeler ma lamentable histoire de passion pour la femme qui m'a trahie... Teucier. —Je sais : tu l'as beaucoup aimée... Gerbeyre. — Ah! plus! Je l'ai adorée — adorée non pas seulement parce qu'elle était la beauté, le charme, la joie physique, mais parcfiF que, dans le corps admirable, semblaitvivrel'âme, la plus idéalement pure, entièrement livrée à son. amour, inaccessible à toute faiblesse. Il y a uae expression vulgaire pour exprimer cela : on lui
aurait donné le bon Dieu sans confession. Et tu sais l'affreuse découverte? cette misérable ayant chez moi son amant — mon ami, mon associé, presque mon frère!
Tercier. — Enfin, tu n'imagines pas que ta fille?...
Gerreyiœ, vivement. — Non, non, Jeanne est bien ma (ille. Le serment de la mère à son lit de mort, les lettres trouvées, lés dates indiscutablement établies. Il n'y a aucun doute. Je suis cortain.
Tercier, ne comprenant pas. — Eh birm!
alors?
Gerreyre, se rapprochant encore. — Toi (jui n'avais pas vu l'enfant depuis très longtemps, rien ne l'a frappé?
Tercier. — Si; elle ressemble à sa mère.
Gerreyre, vivement. — Elle lui ressemble effroyablement! La figure, les yeux, les cheveux, la voix, les lèvres, le corps, c'est elle, c'est tout elle! Quand, après le drame, j'ai amené Jeanne ici, toute petite, bébé de quinze mois, ne ressemblant alors à personne, je pensais la façonner tellement d'après mes goûts, mes opinions, mon idéal, qu'elle serait uniquement ma fille à moi, et pas fenfant de l'autre. Et puis, peu à peu, malgré un effort d'éducation de chaque instant, j'ai vu l'œuvre de la nature vaincre la mienne! Une statue dont la matière trahirait l'artiste sons ses propres doigts et deviendrait, malgré lui,
l'opposé du modèle, donnerait celle impression. C'est d'une douleur infinie, et ce fut ma douleur quotidienne en voyant Jeanne, à chaque étape de croissance, devenir l'autre, prendre, inconsciemment, ses gestes, son inlonalion, son rire... jusqu'à son regard si admirablement pur!.,. C'est, dans tout, la race de la mère qui triomphe, la race de la femme maudite, de la famille exécrée, ce qui est l'autre côté, enfin, quand elle n'a rien de mon côté et des miens, rien! Tercier. — L'âme, peut-être!
Gerbeyre. — Peut-elle l'avoir, quand son sang charrie l'atavisme de la génération ennemie? (A voix plus basse.) Si je te disais que, parfois, je me suis surpris à la détester!...
Tercier. — Oh! ne dis pas!... mon pauvre ami!... C'est à force de le suggestionner sur de telles idées !
Gerbeyre. — Non, non! Au contraire, tout ce que la volonté, la raison peuvent fournir d'énergie et d'arguments, je les emploie contre ces idées. Quand je ne la vois pas, elle, je m'apaise, je redeviens ce que je crois être, quelqu'un de bon, d'indulgent; je m'apprèle à la recevoir, souriant, à la couvrir de caresses; puis elle entre. A son premier mouvement, c'est comme un déclic, une force irrésistible me bon-.; leverse, me fait affluer le sang au cerveau, me. rend instantanément bostile!... C'est affreux! (Après un silence.) Est-ce donc possible, ce qui
semble une monstruosité? Possible qu'on ait malgrésoi, invincible, ce sentimentde haine, pour l'être créé par soi, par sa semence?
Tercier, impressionné. — Causes-tu souvent avec Jeanne?
Gerbeyre. — Oui, mais de choses insiunifiantes, puériles. Je crains les mots, les phrases qui me n'-vèleraient davantage. J'ai peur de la connaître.
Tercier. — Tu as tort. Et, de sa mère, vous ne parlez pas non plus?
Gerbeyre. — Non, non. J'ai tout détruit d'un passé que Jeanne ne poiii ra même jamais soupçonner. Grand Dieu! si elle devinait un jour, ce serait l'étincelle mise aux poudres, ce serait tout ce qui dormira peut-être en elle, subitement éveillé.
I.cs deux amis continuent à causer longtemps, de cette causerie iiUime, aflectueuse, qui,' peu à peu, par les redites, use ce qu'il y a ilo trop aigu dans une peine morale. Le soir, à l'Iieun; du départ de Tercier, Gerbeyre est devenu tout à fait calme, il a pris des résolutions, il a [ileiue foi dans leur solidité. Après avoir accompagné son ami jusqu'à la gare, il rentre. Est-ce la tranquillité, la paix exprimée par son visage qui encourage Jeanne, mais vivement, comme si elle voulait profiler d'une aussi rare eclaircie, elle s'approche de son père.
Gerreyrk, a un mouvement de surprise, mais, voulant être doux. — Qu'est-ce qu'il y a, Jeanneton? Tu vas te coucher?
Jeanne, très émue. — Non, plus tard, si vous
162 tA RACE
le permettez. Avant, je voudrais vous parler. Gerbeyre. — Me parler? Que c'est solennel!
Et de quoi, mon Dieu?
jp^^^T^E. — D'une chose qui me torture depuis si longtemps... seulement, je n'osais jamais.
Gerbeyre. — Je ne suis pas tellement terri i3le?
Jeanne. — Terrible, oh! non... mais je craignais toujours de vous mécontenter. Tandis que ce soir, je vous sens si indulgent... je devine que vous me pardonnerez ce que j'ai à vous dire... {Mouvem£nt de Gerbeijre.) Et il faut que je vous le dise... j'ai encore trop souffert aujourd'hui, quand vous m'avez grondée!...
Gerbeyre, sec. — Qu'y a-t-il ?
Je\nne, après avoir encore hésite. —Je voudrais que vous me disiez... que vous m'indiquiez tout ce qui vous déplaît en moi... Oui, toutes les choses qui font que vous n'êtes pas avec moi comme vous voudriez l'être; car je comprends que vous voudriez être tout différent et que ce qui vous en empêche vient de moi. {Gerbeyre la regarde, stupéfait.) Oh! je vous surprends, mon cher papa? Ce que je vous dis n'est plus de la fillette qui (( va s'amuser » ; mais j'ai tant réfléchi, toujours seule avec une peine que je ne pouvais dire à personne! J?ai tant réfléchi que mes années ont compté double... Et j'ai i-éfléchi chaque jour sur ce que je vous demande. Je ne vous lâche pas?
Gj:ru!EYiiE. — Non; continue.
Jeannk. — Si vous saviez comme j'ai le désir (le vous conqiit'rir! Dites-moi bien par lequel de mes actes je vous peine, je vous blesse?... Je me corrigerai !.,,
Geiibeyre, embarrassé. — Mais tu ne me blesses en rien, ma chère enfant.
Jeanine. — C'est donc quelfjue chose que vous ne pouvez pas nie dire?
Geriji.yre, vivement. — Qu'est-re que lu vas imaginer? Je te répète...
Jeanne, rinterrompant. — Trouvez-vous que je manque de respect, d'attention?... que je devrais être plus e.xpansive ou au contraire plus réservée? Est-ce dans ma manière d'être avec vous? Est-ce j)arce que je reste trop silencieuse? Mais souvent, quand je commenci; à p.iiler, vous avez un mouvement de contrariéti''; alms, croyant bien faire, je m'arrête... xVlil si je <:iv;iis!... Je comprends bien que je suis fautive...
Geubeyi;e. — Mais non, tu n'es pas fautive... (Maigre lui) pas toi !
Jeanne. — Pas moi? Il y a donc une autre personne?... {Presque avec un cri de révélation.) Quelqu'un qui n'existe plus? Ma mère?
Geivbeyre, bouleverse. —Qu'est-ce que tu dis?
J;eai\ne. — Pardonnez-moi encore; je ne veux rien cacher de ma pensée... A force de chercher à connaître ce qui vous éloignait de moi, je me suis demandé même cela : si ma mère morte,
LA HACE
dont VOUS ne me parliez jamais, n'avait pas été méciiante pour vous?
Gerbeyre, épouvanté de ce que Vesprit de la jeune fille avait su découvrir, concentre toutes ses forces pour dissimuler, — et très doucement. — Ne répète jamais ce que tu viens de dire. Ta mère était, une sainte. Elle est morte après des mois d'affreuse souffrance, faisant l'édification de tous, et^pendant sa vie, toute consacrée à moi, elle m'a donné le plus grand bonheur qu'un homme puisse avoir. Je puis te répondre ainsi, puisque tu n'es plus une entant et que tu comprends. Si je ne t'ai jamais parlé de celle qui fut si peu de
tempsla pauvreetbonne maman, c'estquelapensée de l'avoir perdue est ma souffrance de chaque jour, —souffrance inconsolable, — etque j'avais peur de l'augmenter encore en en causant avec toi.
Jeanne, désolée. ~ Je viens encore de vous faire souffrir!
GEIU3EYRE. — Je ne t'en veux pas...
Jeanne. — J'étais si malheureuse de croire que vous ne m'aimiez pas. Je ne sais pas ce que je serais arrivée à me figurer.
Gerbeyre. — Ne te figure rien, ne cherche plus, et surtout ne te fais aucun reproche. Si je n'ai pas eu pour toi, extérieurement du moins, toute la tendresse qu'il fallait pour réchauffer, bercer tes années enfantines, c'est que, je le répète, du jour où j'ai perdu la mère, j'ai tout
LA l'AŒ 165
perdu. Le chagrin a fail de moi un nerveux, un malade. C'est malgié moi, cl sans cause, que les choses m'irritent, mais j'ai pour loi, sois-en hien convaincue, ma clièie enfant, raiïeclion la plus sincère.
Jeanne, avec élan. — Mon cher papa! (La joie de ses yeux cause un mouvement à Gerhcyre, — Jeanne sUirrêtant.) Ohl tenez, vous avez eu un i^esle comme si je venais encore de vous déplaire?..,
Gerdevre. — Tu vois bien que c'est involontaire el que je ne pense pas du tout...
Jeanne. — Si vous vouliez me permettre de vous soigner? Je vous entourerais de tout mon cœur. A présent que je ne suis plus une enfant, que vous le savez, j'essaierais de vous inlt'iesser, devons distraire : nous causerions ?...
GKiiitEYRi:. — Oui, oui, c'est cela... Nous causerons souvent... comme des amis... ( // hii tend les bras.)
Jeanne, ta figure illuminée. — Que je suis contente! (Avec une eàlinerie de femme.) et comme je vais vous dorloter! (Elle s'appuie sur lui, offrant le baiser arec un geste de naive el délicieuse coquetterie.) On peut embrasser le bon papa?... On peut?
Gerblyre, très pâle, a un brusque mouvement, — à lui-mèmi'. — Oh! jusqu'à lu manière de ce baiser! juscpi'à l'approche de ses lèvres!...
JeanM', effrayée. — Qu'avez-voiis?
Gerbeybe, la serrant violemmeni. — Rien! rien!... Je t'aime!... je t'aime bien!... (Se dégageant.) Mais va, maintenant... ma chérie, j'ai un peu de fatigue... il faut que je me repose... seul... va! Bonsoir!... à demain!... {Seul, regardant la porte par où Jeanne vient de sortir.) Oh ! toute l'inconsciente volupté de la mère dans une caresse d'affection! (Violent.) L'aimer? Ah! non, non, il n'y a pas de volonté qui puisse dompter l'instinct de la nature ennemie... L'aimer?... (Après un silence absorbé.) Et pourtant, chaque jour, pour qu'elle ne se doute jamais, il faudra le dire !
Coi.KTTK AuNAUli, uiie artiste, denii-ctoilo, vedette des petits théâtres et pouvant amhiiioiuier les grands; très intelligente, jolie, mais n'ayant pas, pour réussir tout à fait, le cœur facile. On ne lui a connu que deux ou trois romans. Elle a la fidélité instinctive, surtout pour l'amant actuel, Georges Uibère, particulièrement ou jalousement ailoré, — une liaison de trois ans bieniôt. ' Y.MUN, un de ces ratés dont l'esprit, par suite de la paresse et des circonstances, n'ayant pu s'élever au premier cru, a tourné au viiniigrc ; île ces gens qui envient tont des autres : b's piaces, les fortunes, les femmes ou les m;iitresses, et cherclient à prendre traitreusenieiit le bien (pi'ils sont impuissants à conquéiir.
Chez elle, vers une fin d'après-midi, (.ulette lit distraitement, rêvant à je ne sais quelles, choses heureuses, ([ui amènent sur ses lèvres le dessin d'un sourire, - sourire qui se fige tout à coup, à l'entrée ih; \'arin.
CoLETTi:, Si' ju'lolnnnant. — Qu'est-ce qu'il y a, Varin? Vous avez votre tête des mauvais jours.
Varin. — Par exemple ! Je dois avoir, au contraii^e, ma tète illuminée de joie.
Colette. — C'est bien ce qui me fait peur!
IGS UNE VENGEANCE
Parce que, comme le vin vient des grumes pressurées, voti'c joie, à vous, vient toujours de quelques bonheurs écrasés...
Vafun. — Oh ! oh ! une phrase de théâtre, mais injuste; car c'est, au contraire, une bonne action que je inédite. {S'iîistallanl.) J'ai cnim le moyen, depuis si longtemps cherché, de vous guérir d'un amant indigue du coeur que vous lui prodiguez.
Colette, furieuse. — Encore une calomnie contre Georges?... Je finirai par vous jeter à la porte.
Vauin, sûr de lui. — El si, à la place d'une calomnie, je vous ('lah; urie vérité irréfutable, étayéc de preuves uiatih'ielles, tangibles, d'un conlrôle immédiat, au iieu de me fermer votre porte, me Touvrirez-vous tout à fait?
Colette, 1res animée. — C'est ça que vous cherchez par tous les moyens?
Vauin. — Oui, par tous les moyens, je l'avoue : depuis des mois, je veux démolir celui qui me gène; depuis des semaines, ayant trouvé une pisle, je l'ai suivie en chasseur, en policier. Vous n'imaginez pas ce que j'ai dû faire ponr arriver à être sûr de ce que je sais aujourd'hui et de ce que je vous apporte. On peut me juger ignol)le, je me irouve superbe, puisque j'agis par amour !
Colette, influencée unihjré elle. — Je vous écoute. Ouvrez la plaie.
i.NK vi..\(;i:a>ck igu
Varin, lentement, avec un sang-froid d'opérateur. — Voici. Avant vous cl depuis vous, voire Georges Hihère élail et est resté l'amant de Mme de Cœuvrès... Vous voyez que je mets les noms, Mme de Cœuvres vendait à celte fèlc de charité des OrpJielins russes, où vous-mèinc avez joué.
Colette, émue. — Je me souviens : très belle, très entourée... laremiiie d'un diplomate, je crois?
Vahin. — Oui, son mari est consul; mais elle l'accompagne rarement à l'étranger et reste à Paris, — ce qui est infiniment plus agréable et commode.
CoLKTTE. — Cela ne démontre pas que voire odieux potin soit vrai ! on dit tant de calomnies dans les salons, on bave tellement sur tout le monde : « Mme K... est la maîtresse de M. Z... » Mais il faut le prouver!... Et ce sont précisément des choses qui, ne pouvant avoir été vues, ne peuvent être prouvées.
Varin. — A moins pourtant qu'il reste de ces choses une preuve vivante?
Colette, presque avec un cri. — Un enfant?
Varin. — Une petite (ille qui s'appelle Gabrielle, comme Mme de Cœuvres, et a déjà trois ans, juste l'âge de votre liaison avec Georges !
CoLETTi:, Irh pille. — Si vous mentez, c'est infâme!
Varin. — Et si je ne mens pas, qui est l'infâme?
Colette, bouleversée, voulant savoir . — Alors, des preuves, encore?... dites?... D'abord où est l'enfant?
Tarin. — Chez de petits cultivateurs, à Boissy. Colette. — Mais de là à conclure que Georges en est le père et Mme de Cœuvres la mère?... Comment avez-vous pu découvrir?...
y^Yim, — Ah! ceci est mon affaire; seulement, je puis vous donner des détails. Tous les mois, environ, sans avoir l'air de se connaître, Mme de Cœuvres et M. Ribère prennent un train de la ligne de Vincennes, et à la première station, ils se réunissent, à l'avant-dernière ils se> séparent. Georges va seul jusqu'à Boissy. Au retour, par le train suivant, il retrouve sa com pagne, lui donne, très paternellement ému, des nouvelles qui semblent toujours lui faire un^ vive impression, puis le couple se sépare.
Colette. — Vous faites du roman-feu il letoi^; on ne voit pas ces choses-là.
Yxm^. — On les voit. Vous ne connaissez paè le matériel de la ligne de Vincennes, car il fai^i vraiment des raisons de force majeure pour s'f aventurer, mais ses compartiments anlédiluvien| sont encore agrémentés de petites lucarnes tria gui aires qui permettent à un voyageur voisi toutes les indiscrétions. Donc, j'ai vu.
Colette, de plus en plus nerveuse. — E^ arrivé là-bas, lui, que fait-il?
Varin. — 11 se rend très vite chez les Janiot 4
le nom des paysans. Il prend la petite Gabrielle sur ses genoux, l'embrasse, l'amuse, lui donne des joujoux...
Colette, la gorge serrée. — Il l'aime?
Varin. — Il l'adore. Le père et la mère nourriciers n'ont môme jamais pu comprendre qu'un papa aimant à ce point son enfant ne la garde pas toujours. Mais ils ne peuvent rien soupçonner du mystère. Georges s'appelle pour imik M. Bertrand et il paye royalement; quant à Mme de Cœuvres, elle n'a jamais osé venir jusqu'à Boissy, malgré la tentation qu'elle en a chaque fois. {Regardant Colette dans les i/cu.v.) VA c'csl cette circonstance qui vous permettra de vous venger, si vous le voulez.
Colette, frémissante. — Vous jurez que tout cela est exactement vrai ?
Varin. — Je le jure sur mon désir de vous î
Colette. — Eh bien ! oui, j<^ veux une vengeance. Mais je la veux... oh! je la veux terrible, parce que je souffre atrocementl... Je souiï're à me tuer !
Varin. — Se tuer?... Jamais cela; on débarrasse les autres!... Écoutez-moi... Puisque ces .gens, (jue vous haïssez, chérissent cotte fille, prenez-leur! La loi permet à quiconque de reconnaître un enfant naturel — qui ne l'a pas été par ses parents, — et qui, dans le cas actuel? d'ailleurs, ne pouvait pas l'être par la mère, puisqu'il est adultérin.
Colette. — El moi, je pourrais?
Varin. — Sans doute. Les Janiot n'oni jamais vu Mme... Bertrand... Faites-vous passer pour elle. Je vous donnerai assez de détails et vous pourrez assez en fournir sur Georges, pour qu'ils n'aient aucun soupçon. Ensuite, à la mairie, cela ira lout seul... Une simple formalité. Je m'en charge. {Tirant sa montre.) Il est deux heures... nous avons le temps d'agir aujourd'hui.
Colette, suffoquée. — Comment aujourd'hui? {Se décidant tout à coup.) Eh bien! oui !... c'est cela... iowi ^Q %\\\i(t\ {Affolée, pensant à Georges.) Ah! l'odieux!... le misérable!... {Avec regret.) ... le méchant!
Y^RiN. __ Habillez-vous en noir... du deuil; vous verrez pourquoi. Je vous accompagne... Je serai l'oncle !
l'ne heure après, ils prennent, à la Bastille, un de ces iniins-patuches détenant, pour la lenteur, le record du monde. Varin a donc le temps de chapilrer et de documenter Colette. Elle arrive chez les.laniol en excellente artiste, toute prêle à son rôle. On explique le hut de la visite à ces braves gens, qui, tout de suite touchés par une allusion à la forte somme, amènent la petite Gabrielle.
' Colette, avec un accent magnifique. — Ah! mon enfant!... Ma fille chérie!... Ma Gabrielle!
Elle la couvre de baisers; elle pleure des larmes qui, bien que venant de la rage, font tout de même leur effet.
Varin. — Ah! si mon neveu BetHrand avait donc pu assister à celte joie !
UNK VKNGEANGK 173
.Ianiot, tiialijre loul un peu mefianl. — Pourquoi qu'il a pas pu venir?
Varin. — ...A cause de la moit de moii frère... {Très mélo, désignant Colette.) Le père de Madame, son père qui l'a tyrannisée!... Qui n'a jamais voulu consentir à son union avec celui (juemoi j'nppelle mon neveu Bertrand... car moi, j'aime ces enfants... .l'ai favorisé leur affection... .Mais il lallait dissimuler le pauvre béb'; à mon frère... Voilà pourquoi on vous l'a confié... et pourquoi aussi ma nièce, gardée à vue par son père, n'a jamais pu venir. (.Superfoe.) Aujourd'hui, la moit va permettre l'œuvre de justice!
Janiot, admirallf. — Ce que c'est tout de même !. ..{A sa/emm6.)Tet'rappellcs, Mi'lanii' .'... Nous avons lu un feuilleton que finissait comme <;a ! (Essuyant une larme.) On a-t'y pleuré !
Mélanie, très émue. — Et v'Ià que c'est pour de vrai, au jour d'aujourd'hui! (A Colette.) Ma pauvre dame, ce (jue vous avez dû souffrir?
Coli-:ttk, regard noyé. — Dieu seul le sait!... Heureusement, mou Georges, en revenant de chez vous, trouvait toujours un moyen ingénieux de me donner des nouvelles... Il est si intelligent.
Janiot. — Pour sur qu'il a ben l'air d'avoir d'Ia !ête !... Et pis, ce qu'il adore la p'tiote !
CoLKTTE. — Il m'a souvent apporté des photographies de notre chérie.
.Iamot. convaincu par tous ces détails, riant. — C'est moi que la tenais pendant Im |)ose!
ir>.
Mélanie, voyant Colette se lever. — Mais, c'est; y ben vrai que vous allez l'emmener?
Colette. — Oh ! oui, nous ne voulons pas perdre un jour pour les déclarations à l'état civil.
Yarin, à Janiot. — Il faut régulariser. Vous comprenez?... vous qui connaissez la loi!... ' Janiot, flatté. — Oui... oui... La loi c'est la loi.
Colette. — Mais, dès que tout sera arrangé, je reviendrai vous voir... {Souriant.) avec mon mari, cette fois. Nous n'oublierons jamais combien vous avez été bous pour notre Gabrielle. D'ailleurs, en attendant ce que M. Bertrand fera certainement pour vous... (Tendant un billet de mille) voici mon petit souvenir.
Les Janiot, confondus. — Mais c'est trop... ma bonne dame... ça ne méritait pas...
Vakin. — Laissez donc... Ma nièce est riche... Elle est si contente aujourd'hui, ça lui fait plaisir de vous donner. Et, un de ces jours, vous viendrez voir votie nourrisson à Paris... C'est moi qui vous inviterai.
La scène linil dans le rire et l'attendrissement, admirablement conduite par Varin el Colette, qui peuvent enfin partir, emmenant Gabrit lie, sans qu'il reste le moindre soupçon dans l'esprit des .Janiot.
Le lendemain, les formalités de la reconnaissance sont remplies, toujours grâce à Varin, qui rumme cliez elle « la mère légitime » de Gabrielle.
^kMN, regardant Colette qui esta bout d'énergie,
UNE VKNGEANCK I75
épuisée par lotit ce qu'elle a veau. .— Mainfenant, quand vous aiirai-je?
CoLETTi-:, se redressant. — .laniaisl... Vous aviez [)romis de me guérir de l'amour; c'est Tait î
Varin. — Mais vous me désespérez !...
Colette. — Chacun son tour : moi, je l'ai été par vous. Oii! allez-vous-en... Nous avons fait de la haine ensemble, nous ne pouvons pas faire de l'amoiu'!
Ribère, prévenu par un billet de Colelle, qui avait tenu a cette joie niauvaisi- de l'avertir ellemême, arrive clu./ elle allolé, violent d'abord, recb.inant sa fille; puis, peu à peu, se i-alm.^ devant 1 impossibilité de rien obtenir par la torce. Il devient bumble, supplie, se traine auv pieds de ce e qu il a Irompée et à qui il cberrlie a rappeler 1 ancien amour.
Colette, glacée. — Je ne céderai que si vous reconnaissez vous-même votre fille, en désignant oniciellcment la vi^aic mère. Je veux le scandale |»ublic livrant, par vous, Mme de Cœuvres à son mari; sinon, je suis la mère légitime, légale de Gabrielle, je la garde!... Choisissez!
Le cercle de la rue X.... près des grands boulevards. C'est l'heure où dans la fumée des cigares et des cigarettes, brouillard bleuâtre qui met un halo autour des lampes électriques, et noie les joueurs dans une sorte de brume, les amateurs de bridge accouplés parquatre, courbés sur les tables saintes, le crâne éclatant de chiffres et de combinaisons, semblent des diplomates engageant à chaque carte le sort des nations.
A une table d'angle, quatre complices qui ont coutume de « travailler » ensemble, se sont attelés à leur labeur quotidien.
Glaverel. regardant son jeu. — Quelle guigne !... .le ne marquei^ai pas une seule fois l'atout!... (A son partenaire.) Je vous passe | parole.
GouviiNARD. — Il fallait passer pai^ole saas rien dire... vous avez la mauvaise habitude d'indiquer votre jeu.
PuYDOUx. — Je n'en profiterai pas : Sans atouts!
Les adversaires sont inquiets, néanmoins Pelcerf attaque trèfle avec énergie. Puydoux étale son mort.
LA l'ICniîK ni' TOUCHE 177
Cl.wrrel, faisnni la grimace. — 11 est léger votre sans atouts: un seul as... des l'ois presque secs... un trou à cœur!
PuYDOUx. — Comment ! il a la damo troisième !
Clavkp.el, professant. — Avec l'allaque à gauche, la dame troisième ne bouche pas le trou.
Pelcerf, On cause toujours trop... Jouons.
On joue. Trois minutes après le coup est fini.
GouviNARB, qui a perdu, furieux, à son partenaire. — Si vous aviez attaque r;invau, nous faisions le trick.
Pelcerf. — J'ai attaqué dans ma longue, suivant la règle,
GouYiNARD. — Cinq basses cartes ne constituent pas une longue. Et puis, à côté de la règle stricte, il y a la psychologie du jeu. (Grossier sans le vouloir.) 11 faut jouer le brid^f- d'une façon intelligente!...
Claverel, à Puydoux. — Nous faisions une levée de plus si vous nielliez voire quatre de pique au lieu du dix.
Puydoux. — Je voulais ol)liger Pelcerf à jeter son valet.
Claverel. — Il ne l'a pas mis, il a eu raison, et vous avez eu tort : on ne force pas en second, c'est la règle.
GouviNARD. — Il est évident que si on ne respecte pas les règles, il n'y a plus moyen de jouer.
Pelcerf. — Vous \enez de me dire exaclement le contraire!
Après dix minutes d'une discussion émaillée de mots pointus, les joueurs se décident à donner les cartes du coup suivant.
Glaverel, apercevant un nouvel arrivant entrer dans la salle.. — Tiens! Cardequin!.,. Il n'a pas l'habitude de venir dîner au cercle.
Gouvinard, souriant. — Il met probablement un ami à l'essai.
Tous, étonnés. — Comment, à l'essai?
Gouvinard. — Ah ! vous ne connaissez pas l'histoire de Cai^dequin?... Tout ce qu'il y a de plus drôle!... Cardequin, depuis qu'il a l'âge d'homme, cherche un ami, non pas l'ami banal, le camarade ou la relation, mais l'ami sincère, 5 désintéressé, dévoué, loyal, l'ami qui ne songe ! jamais à tromper... |
Pei.ceiïf, mélancolique. — Le phénix! |
Gouvinard. — Or, Cardequin estime que la vraie pierre de touche d'une telle amitié consiste ■ à mettre le sujet en hice de la tentation presque i infaillible, c'est-à-dire en tête à tête avec une i femme qu'on a en propre ! Quand il était garçon, f Cardequin amenait à sa maîtresse les candidats J amis qu'il croyait avoir découverts. Depuis qu'il 1 est marié, c'est à sa femme, ti^ès jolie d'ailleurs, qu'il les conduit.
Puydoux. — Il y a longtemps qu'il fait ce métier?
LA l'IEHKIv DE TOUCHK 179
GouviNARD. — Chaque fois qu'il vient dîner au cercle, on peut être sur qu'il y a une (''preuve en train. Il prétexte un banquet obligatoire; le candidat, habilement averti, profite du tùt(;-àtête, naturellement, et le lendemain, Garde([uin compte un raté de plus.
Claverel. — II n'a jamais réussi?
GouviNARD. — Du temps de sa maîtresse, deux ou trois fois, il a cru aboutir: il a eu jusqu'au fait révélateur des périodes d'illusion heureuse; mais depuis que c'est sa femme qui opère, rien.
Pelcerf. — Ça prouve qu'elle lui répète iiumédiatement et lidèlement tout ce qu'on lui dit. {Soupirant.) 11 a de la chance !
GouviNARD. — En toutes choses, il faut considérer la tin.
Claveuim.. — Mais il ne le découvrira jamais, l'homme qui sacrilieia à l'amilié un (h'sir passionnel !... C'est comme si moi je résistais à mettre cœur avec le jeu que j'ai !...
(lOLVLNAKD. — Vous avcz UHC façou dc le faire deviner, votre jeu !
Claverel. — Si j'avais hésité, vous auriez dit que c'était une indication.
Gouvlnard. — Sans doute. On ne doit manifester en aucune f;içon.
Clavere:.. — Jouer comme des bûclies, alors ?
Pelcekf, ironiqio'. — - Comme des bûches !... C'est ce que Gouvinard appelle le bridge intelligent!
LA l'IERUK DE TOUGllt La discussion «'eaven.m.^ ton s lev.,^^^^^^.^^. que Gardcquui, ^^ttn e par le ^^n . .^^^^^e
avbiu-- Apre; --; 7,!^reuû-ée ,, jeu de l^^bu"" ;;"-èKenl^ordial, tout le monde veut èti-e avec Cardequin.
CnoEau,., surpris. - Q-l -.ccès! .. A|> çà, pourquoi voulez-vous elre tous avec mo ,
To'Ia». -!/«*""- '""«^- -''""'''" vous êtes sûr de gagnei-.
moite, un pel l nom ^;"'^, " JJ„i„ -personne, -
S'te'SJ;;oT;sraan.''in'etUsalo,,oM..
café est servi.
• / c';«r/f»p lédèrement devant T)\RSU-, sounanl, s incline i^'j^
,,„,. Voilà uu d u^r qu, com te a p ^^, ^.^^
r: '"Tle'l 1 té e„L.ent. Je nV, pas de la plus ime q""""- , jeUe bonne
encore compns ce qu, ™/J^f ' ""^ ^j, ,„,,«,, foHu„e..lemcvo.s-..^^^^
pour une visite d ^" .''"^ P^ j, ,„„, voir que je n'avais encoreeu hon eur , ,^^^^^^^^^.
deux OU trois tois, et vout^ nois; Dar5ay,vousdcviiv.zaiaei
LA PIF.nr.K DE TOl'Clli; 181
ollo a horreur de rester seule. » J'avoue que j'ai été tellement stupéfait!...
GuiLLEMCTïE, rianl. — Que vous avez accepté?
Dahsay, (jalant. — Quel est l'iiomine qui aurait eu le courage de refuser?... Mais cela ne, m'explique toujours pas le mystère? Pendant le dîner, devant les domestiques, je m'en suis lenii aux conversations de correction banale, je iiai pas voulu vous demander... mais maintenant?...
GuiLLEMETTE, lui offrant ime lame. — Maintenant, c'est l'heure du café et de la ciiiarette. Pourquoi dans la vie ne pas goûter les pciiics el grandes joies (|uand elles se présentent, au lieu de vouloir toujours en connaître les causes. Un a bien le temps de les savoir!...
Darsw. — ^ Vous avez joliment raison. Soyons opportunistes!... {Elle le sucre.) Seulement, quand on voit les sucreries vous être ollertes par d'aussi jolis doii^ts, on est bien tenté de remonter les regards le long de ce bras qui se faufile souple, nu et un brin malicieux dans l'ombre de la manche.
Guii.LEMi'iTTE. — C'est cc qu'ou appelle les premières cartouches d'un flirt, hein?
Darsay. — Pourquoi pas? D'abord, vous l'avez dit: il faut savoir profiter des minutes délicieuses. Et puis, entre les premières cartouches et les derniers outrages, il y a si loin !
GuiLLEMETTE. — Oh ! à notrc époque, il n'y a plus de distances!
Darsay. — Vous dites ça avec un petit air de vous moquer?... Sans cela, ce serait un encouragement.
buiLLEMETTE, scius liii répondre, lui offre une cigarelte qu'il hésite à prendre. — Allons, prenez! Moi aussi... Nous ferons de la fumée ensemble... {Ils salhment.) C'est ça l'existence... Partager les moments, même les plus divins, c'est faire de la fumée ensemble !
D^RS^Y. —Mais que de choses exquises dans cet acte : l'allumette qui éclate, le feu qui prend, la chaleur de l'incendie et son arôme qui vous gagnent, la griserie qui monte au cerveau, tandis qu^avec la fumée bleue, dans l'air monte aussi le rêve éternellement humain, et puis ensuite les cendres, les souvenirs, la poussière des jouissances vécues, la poussière impalpable qui se glisse dans les yeux pour y fondre une
larme !
GuiLLEMETTE. — Je vois que vous ne demandez pas aux sensations et aux sentiments plus qu'ils ne peuvent donner, mais vous êtes un dilettante de leur saveur.
Darsay. — Oui, j'aime le détail, {S'approchant d'elle, un désir dans les yeux.) quand la ciselure est aussi délicate!... Je suis sûr que nous nous entendrions et que nous avons la môme façon de voir sur une foule de sujets?
GuiLLEMETTE, wi peu provoccmte. — Surtout sur le mauvais sujet, n'est-ce pas?
Darsay. — Je ne trouve pas que l'amour soit un si mauvais sujet.
GuiLLEMETTE. — L'amour!... Ça y est!... le mot est dit...
Darsay. — Ah ! dame ! n'en accusez que lés circonstances, le trouble de cette minute d'intimité, et, par-dessus tout, le charme qui vient de vous, enveloppant, délicieux, irrésistible!... Il y a des atmosphères chargées d'une sorte d'électricité voluptueuse où, comme des étincelles, les mots d'amour partent tout seuls.
GuiLLEMETTE. — Daus Ics mêmcs circonstances, ils seraient partis avec n'importe ({uelle
jolie femme?
Darsay. — Partis, pîut-être, mais pas pensés. Avec vous, ils se sont échappés, certes, mais je les avais en moi depuis la première fois que je vous ai vue... Il y avait eu alors le vrai choc et l'éblouissement ! Seulement, pour féconder, il fallait un peu d'expérience.
GuiLLEMETTE, sévieiise. — C'est bien vrai tout
cela ?
Darsay, .s/wct'rc. — Si vrai, tenez, que j'en ai un frisson d'angoisse oL de plaisir pour oser vous dire le : «je vous aime » !
GuiLLEMETTE, émue, voulant rire. — Eh ! eh ! il me semble que le llirt grandit?. .. 11 y a un quart d'heure que nous sommes ici, et vous voici en pleine cour. Encore une ciitastrophe de désolation pour mon mari, si je lui racontais...
184 LA PlliRRl<: DE TOLCHli
Darsay, surpris. — Gomment, pour votre mari?... Mais je suppose bien que vous n'allez pas le lui dire ?...
GuiLLEMETTE. — C'csl Cependant pour cela qu'il vous a invité à diner et qu'il nous a laissés seuls. Vous demandiez l'explication du mystère : la voici. M. Gardequin, depuis des années, cherche un ami, un vrai, c'est-à-dire un héros capable de rester avec sa femme sans lui faire la cour. Quand il croit avoir trouvé l'oiseau rare, il le dorlote, le cajole, est aux petils soins avec lui, — d'ailleurs, vous en savez quelque chose — et ensuite me l'amène en lète-à-tèle, pour voir s'il est bon teint. Le bonhomme parti, je raconte à mon mari ce qui s'est passé, et il se brouille à mort avec l'individu.
Darsay, furieux. — De sorte que j'ai donné dans un piège? Je suis le bonhomme, l'individu?
GuiLLEMETTE. — Qui VOUS dit que celte fois je raconterai à mon mari?... Qui vous dit qu'en acceptant je ne sais combien de ces ridicules épreuves, je n'ai pas voulu me créer une splendide sécurité pour le jour où je devais trouver l'ami que moi aussi je cherchais?
Darsay, indécis. — Décidément, la femme est le plus perfide des félins !
GuiLLEMETTE. — Oui... iTiais quaud elle fait | patte de velours?...
Darsay. — Gomment savoir si la griffe est bien rentn'c?
LA l>li:itRl<: DE TOUCIIK 18."
(jUILLEmette, n'offrant. — Par la raiessc !
Dai'.say, emballe. — Ali! Giiillemello !... {Après un long baber de fiançailles.) Alors, qu'est-ce que vous allez lui dire, à Car(le(iuin'.'
CiUiLLEMETTE, luis, à son oreilU'. — Je vou.n Ir raconterai ann's-demain... à domicile !
le soir, ('ardequin rcveii;mt du cercle, interroge s;i feniaie (jui joue un peu les nerfs: « M. Uars.ty est un poseur qui ne lui a même |ias dit une j^alaiiterie de simple politesse. 11 ne pense (|u'à lui, s'écoute parler; il Ta l'asée avec la politi(|ue internationale et la question du .Maroc. »
GiîiLLEMETTE. — Il m'a tellement aLiacée... que je lui ai l'ait des avances !... Il a piis son chapeau, l'imbécile !...
.Aprrs iiiic iiuil drlirieuse, Je lendruiiiiii . (!;iiil(^quin se précipite chez Darsay ([iril proiid au s;uit du lit.
— Ali! mon bon, mon cher ami!... Laissezmoi vous embrasser !... Vous ne pouvez |ias comprendre!... Vous ne saurez jaiiiais le bien que vous me faites!... (fAii prenant les mains et le rega nia n t. )Enùn\... J'en ai donc trouvé k».'
Mme Evelyne, cinquante-quatre ans, mais paraissant plus que son âge, avec des cheveux presque blancs, encadrant son visage qui fut admirable et qui gardait de ce passé une distinction de lignes et aussi cette expression idéale : le reflet de toutes les choses qui furent belles. Les yeux trahissaient cette paix sereine que l'âge épand dans une âme, sur les passions éteintes, oubliées de la jeunesse : la paix des cimetières où il y a beaucoup de fleurs. Aujourd'hui, Mme Evelyne était uniquement la mère — la maman, pour mieux dire, car il y a plus de tendresse câline en ce mot — d'une exquise enfant de dix-huit ans, Nicole, qui était toute sa vie. Restée veuve d'assez bonne heure, cette maman s'était vouée corps et âme à l'œuvre d'éducation. Elle avait vraiment fait sa fille à son image. Le monde, touché autant qu'il peut l'être, respectait ces deux créatures d'élite, l'une toute blanche, l'autre toute blonde, qui s'aimaient comme fille et maman et s'entendaient comme deux sœurs.
Bernard de Treyves — depuis quelques jours, presque le fiancé de Nicole— presque, puisqu'il ne manquait à l'amour deviné et accepté des jeunes gens que la formalité officielle de la demande. '
Nicole, guettant à la fenêtre. — Maman!... une voiture!... c'est Bernard! Est-ce gentil! Il
ne devait venir que ce soir et, nous l'aurons toute la journée!... Je descends le recevoir.
Mme Evelyne, souriant. — Attends ;iu moins (ju'il soit entré!
Une Domestique, paraissant, avant que Nicole soit descendue. — M. de Treyvos demando à otro reçu par .Madame... seul.
Mme KvKLv.NK, surprise. ■ — Seul?
Nicole. — Mais c'est pour la demande!... voilà!... 11 est venu en carrosse de gala et veut faire les choses protocolairemenl!... Mon Dieu, quec'estdrùl'!... mais aussi que je suis contente!
Mme ÉvKLY.NE, attendrie. — Tu l'aimes donc bien, ton Bernard?
Nicole. — Moins que loi, mais... plus que tout au monde.
Mme Evelyne, Vemhrassant. — ll<'! que voilcà donc une plu'ase logique! (Sortm}!.) Allons, attends le retour des pl(''nipotentiaires.
Mme Evelyne retrouve de Trevves au salon et va lui faire, suivant l'habitudl-, l'accueil le plus affectueusement cordial, lorsqu'elle est frappée de la réserve tout à fait imprévui>, glaciale de son aUiiude. Inquiète, elle va droit à une question.
Mme Kvrlvm:. — Ou'.ya-t-il?
De Treyvf.s. — Il y a... (Hésitant.) Il y a que j'ai un chagrin au-dessus de ce que je peux exprimei-, et que je vais vous faire une peine intinie-
Mme Evelyne, s'affolant tout de suite. — Bernard !
188 LA CONSEQUENCt;
De Treyves. — Oh ! je ne peux môme plus aujourd'hui accepter la familiarité de ce nom.
Mme Evelyne. — Que voulez-vous dire? Vous me mcUcz dans un trouhle! Nous vous avons vu hier; quelle sorte de malheur...
De Trevves, V interrompant. — Le malheur, hélas! ne date pas d'hier... Il est vieux de vingttrois ans...
Mme Evelyne, saisie. — De vingt- trois ans?... Mais ma'lille n'était pas née... Expliquez-moi, je vous prie... il n'est pas possihle qu'un malentendu grave?...
De Treyves. — Oh! si, très grave. {Se décidant.) Voici. Le hasard a voulu qu'hier soir, au sujet d'un acte ancien dont avait besoin mon notaire, j'aie eu, pour la première fois, depuis la mort de mon père, à chercher dans ses papiers, tristesse que j'avais tenu à m'éviter jusqu'ici. Dans un tiroir, au milieu d'autres documents particuliers, se trouvait une liasse de lettres avec celte suscription : « Lettres de mon ami Veniier. A garder sur sa demande. »
Mme Evelyne, avec une grande émotion. — Mais M. Vernier est mort.
De Treyves. — Aussi me suis-je cru autorisé à ouviir la lia,sse de ces lettres qui, en somme, étaient la ])ropriété de mon père, puisqu'elles lui étaient adressées. La lecture de la première d'entre elles me fut une si poignante révélation qu'il me fallut continuer.. . [Tirant un papier.)
LA COISSEQUENCK 1S9
En voici quelques li'-ucs : « ...A loi, le |)liis cher ami qui connais el gardes depuis vingt ans lous les secrets de ma vie, je veux te dire mon immense joie. Enfin, je suis aimé de l'idéale et merveilleuse créature pour qui lu s,ii<, depuis des années, ma respectueuse adoration. Tu sais aussi que le rêve était trop haut pour me |)crnietlre un espoir; or, l'aveu, l'espdir inèuio, rimpossibie espoir sont d'hiei'... .le suis fonde bonheur!... »
Mme Evelyne, de plus en plus troublée. — La lettre est dalée?
De Thevves. — Aviil \(<Hi. En voici nue aulrc, un passage. Mois de mai : «; ...Je déscsjiùrc aujourd'hui aulaiit que j'esj)érais l'aulr(; ,j<»iir. Je crois que la reinnic foncièrement honnéle, (luclle que soit la puissance de son amour, est instinctivement arrêtée devant la ri'alisation iiiah'rielle : l'horreur pliysi(iii;' du gouffre. O (ju'il faut alors de tendresse, de [)crsuasives habiletés, de circonstances [Kuii' endormir ce sentiment ou le griser! V arrivciai-je jamais? Le peut-on, d'ailleurs, avec celle que j'avais bien comprise, d'abord en la jugeant inaccessible? » (Prenant une autre lettre.) Enfin, octobre, la saison où les fruits mûrs d'eux-mêmes se détachent!... [Lisant.) (( ...L'acte inouï a été, et dans une telle communion de sublime amour, qu'aucune tristesse de remords ne l'a gâté. Elle, ma maîtresse ! Une maîlros-^e! Pourquoi n'y a-l-il qu'un mot
pour appeler la femme qui se donne entière^ et celle qui se prête! »
Mme Evelyne, très pâle, désignant une seconde liasse de lettres. — Et... ceci?
De Treyves. — Le roman de la liaison qui a duré trois ans.
Mme Evelyne. — Vous n'avez lu que des passages. Est-ce que le nom de la personne dont il est question?...
De Treyves. — Je n'ai pas voulu le dire, pmsant que vous le saviez.
Mme Evelyne, anéantie, baissant les y eux- . — Je le sais.
De Treyves. — Alors, madame, vous comprenez que je doive, malgré la profonde douleur que j'en aie, considérer que c'est là notre dernière entrevue.
Mme Evelyne, bouleversée. — Notre dernière?... Mais personne, je vous jure, personne au monde n'a connu cette unique faute de raa vie. Vernier et votre père sont morts: le secret reste entre vous et moi. Alors, pourquoi? N'ai-je pas l'entière estime du monde? Et moi, depuis vingt ans, j'ai assez racheté pour avoir la paix de ma conscience. Pourquoi xNicole, qui, je le répète, n'était pas née à cette heure (\\x& vous ne | me pardonnezpas, pourquoi serait-elle la victime?
De Treyves. —Parce qu'elle est de votre sang, parce que, par lui et par la tendresse d'éducation avec laquelle vous avez fait Mlle îNicole à
votre image, elle est deux fois votre fille. Elle a votre atavisme de cœur et d'Ame.
Mme ÉvKLYNE. — Oh! les mensonges de cette prétendue loi !
De Treyves. — Elle a votre ressemblance physique, et jusqu'à celle de vos pensées.
Mme Evelyne. — Menteuses aussi ! Et puis,
vraiment, parce qu'une fois j'ai éprouvé un sen-
^ment que toutes les circonstances de ma vie
pliquaient, excusaient même, est-ce une raison pour supposer que ma fille?. . .
De Treyves. — Je ne suppose rien. Je dis que cette faculté... de prouver, trop vivement sentimentale, ayant été en vous, peut être en elle.
Mme Evelyne. — Ah ! Dieu, vous n'aimez pas!... Sans cela...
De Treyves. — J'aime profondément, au contraire... c'est pourquoi je n'ose pas!... Car si plus tard...
Mme Evelyne. — Mais elle, Nicole, aussi vous aime. Elle s'est donnée déjà avec toutes les forces de son cœur... avec passion.
De Treyves. — La passion, justement! C'est bien cette extrême sensibilité, admirable et morbide, qui se trouve originellement en elle, et dont j'ai peur.
Mme Evelyne. — Vous êtes implacable!
Un grand silence tombe. Ils sentent l'un et l'aulre qiie les paroles ne peuvent plus rien changer. De Treyves se lève, et passant, pour sortir, devant Mme Évelvnc, il la salue lanternent.
De Tueyves. — Pardonnez-moi, vous et elle... Il m'est impossible de ne pas faire ce que je fais !
Mme Evelyne reste seule, dans ranéantissement de tout ce qui s'est écroulé on elle.
iNicoLE, entrant, inquiète. — Bernard vient de partir... Qu'est-ce qui se passe? {Elle a un cri devant l'expression de desespoir du visage de sa mère. Courant à elle.) Maman!... j'ai peur!...
D.w^lû')
'arle
.Mme Evelyne, sans pouvoir répondre, couvre sa fille de caresses, puis la voix cassée. — M. de ïreyves ne veut plus... de nous; il se retire. ^;\e.0LE. — Bernard?... C'est impossible! Mme Evelyne. -- C'est pourtant ce qu'il vient de me siiiiiitier... très cruellement.
>;i(.OLE. — Cruel, lui? Allons donc! Il est incapable...
Mme Evelyne. — Tu ne connais pas encore les tristesses de la vie... Souvent les hommes... .Nicole, l'interrompant. — Je ne connais pas les hommes, mais je connais Bernard; c'est l'être le plus loyal, le plus droit, le plus désintéressé; je i^éponds de lui... Il m'aime comme je l'aime. Mme Evelyne. — Tu vois, pourtant...
Nicole. — Enhn, il n'a pas pris cette résolution inexplicable sans donner des raisons?
Mme Evelyne, embarrassée. — Il prétend qu'il a réllécbi... qu'il est de caractère ti^op indépen- ; dant pour le mariage, qu'il a peur de s'être^ trompé dans son propre sentiment!
LA CUiNSEQLK^CE 193
NicoLiJ, exallee. — Ce n'est pas vrai!... Ce i'est pas vrai!... Pardon, maman, mais je devine qu'il y a une circonstance, un fait que tu veux me caciier... II ne faut pas... je soulîre trop... Ma vie se brise... je veux savoir... quoi?... C'est une infamie qu'on lui a dite sur nous? Non? Alors c'est quelque chose de réel? Une tache sur notre famille?... notre nom?... Je ne suis peutêtre pas ta fille? {Mouvement de Mme Evelyne.) Je ne sais pas, moi ; je pense à des choses... C'est mon père qui n'était pas un hoimrltî hoiiiiin' '
Mme Evelyne. — Oh! non! non!... C'est moi... moi!... {Étranglée de sanglots.) C'est moi qui ne suis pas une'-honnéte femme !
Nicole, loulc «Ircssee. — Tu mens! iVh çà!... lu mens!
Mme Évia\.NE. — Je ne mens pas... Ma fille... ma petite enfant... ("COute... oui, il faut que je te dise... tu méjugeras.
Nicole. — Oh! maman.
Mme Evelyne. — Si! si! je suis la coupable, la seule coupable, et toi, lu es mon seul juge... Quand tu sauras, tu décideras... si tu ne veux plus me connaîlre.
Nicole, lui suisissanl les mains. — Tais-toi !... Tais-toi !
Mme Evelyne. — U y a vingt-trois ans, avant la naissance, ayant été très malheureuse dans la vie, puisque orpheline, j'avais été mariée à ton père, ([ui était un vieillard quand je n'étais, moi,
I'j4 LA CONSÉQUENCE
encore qu'une enfant, j'ai... j'ai aimé quelqu'un que je ne devais pas écouter. .. un être de cœur très élevé, très bon... J'ai résisté des années; mais, hélas! pas jusqu'au bout... Je n'ai pas eu le courage.. . j'avais trop besoin d'un peu de bonheur I . . . Et il a été si court ! ... Cet. .. cet ami est mort ; seulement, notre secret que le monde n'a jamais soupçonné, avait été confié par lui- à M. de Treyves, le père; et ce sont des lettres, trouvées par hasard dans des papiers intimes, qui ont tout appris à Bernard.
Nicole, très pâle, le visage immohile. — Eh bien?
Mme Evelyne, effrayée. — Qu'est-ce que tu veux dire?
NicoLK- — Je ne comprends pas. Quel rapport y a-t-il entre ce que tu as fait, actes qui le sont personnels, qui sont ignorés de tous, qui remontent à un passé mort, entre cela et ma propre cause vis-à-vis de Bernard?
Mme Evelyne. — Il y a ce rapport que tu es ma fille, la créature faite de moi, et que ma chair ayant faibli, la tienne peut aussi faiblir !...
Nicole. — Ce n'est pas lui qui a dit cela?
Mme Evelyne. — Hélas! Je te jure que si... C'est sa seule raison. Il s'écarte de toi parce qu'il a peur que tu me ressembles.
Nicole, révoltée. — Et celte peur a été plus forte que sa confiance en moi, que son estime, que son amour?
LA COiNSÉQUE^'CE 195
Mme Evelyne, tristement, atteinte par \in des mots de sa fille. — Tu le vois.
Nicole reste absorbée, ses pauvres yeux trabissent seuls ce qu'elle souffre de l'écrasenieut^ de ses deux plus chères croyances : l'amour de rhomme et le culte de la mère.
Mme Evelyne. — Tu ne me parles plus? {Désespérée.) Tu me condamnes?
Nicole, dans un élan de tout l'être, se jette dans les bras, sur l'épaule de sa mère, se blottit contre elle, sanglote et rit, passionnément affectueuse.
Mme Evelyne, illuminée d'espoir. — Tu me par donne fais?
Nicole, se serrant plus fort. — Est-ce que je peux ïie pas te pardonner, avec le cœur que tu m'as fait?... Il a raison, ce monsieur, je te ressemble bien... Je suis toute ta fille!...
MoNTMELARD, ciiiquaiite-huit ans, s'en donne quarante-neufj et airive quelquefoisà les paraître, à force d'artifices de toilette,' d'élégance juvénile, d'enjouement factice, donnant l'illusion <l'un brio de jeunesse. 11 triompiie aux lumières, sait, dans la journée, choisir les coins d'ombre, les contrejour; et surtout il bénéficie d'une auréole, l'auréole d'un homme d'amour, qui a eu dans sa vie ' de retentissantes aventures, et qui est resté dangereux, par le charme d'une virtuosité toute spéciale dans r « art de parler aux femmes ». On lui prête encore les histoires les plus flatteuses, et il entretient 1res habilement cette légende.
DÉPINOY, un très ancien camarade de même âge, mais qui, lui, a franchement dételé et connaît les réalités pileuses qu'il y a derrière la brillante façade de Montmelard.
LucE DE liOSELYNË, une délicicuse jeune femme, ayant esprit, grâce, malice et, malgré tout cela, de réputation intacte. Fine mouche et énigme séduisante pour ceux qui aiment les psychologies mystérieuses.
Dépiiioy, au milieu de l'après-midi, arrive chez Montmelard, qu'il trouve àsa toilette.
DÉPINOY, surpris. — Comment! à troisheures, encore à astiquer la patte d'oie?
LIÎPOUVAÎSTAIL 197
MoNTMEi.ARi), maussade. — Je nie suis levé lard.
Dépinoy. — La noce, hier?
MoNTMELAi'Jj. — Oli! la noce!... coiimic sij'élais capable!... Mais non, le dîner mondain de tous les soirs. Seulement, hier, par cette ma^nilique soirée de mai aussi splendide que lo lemps d'aujourd'hui est infect, nous avons dim' au IJois avec les Chérisey, les de Blagny, Mme Piosaiio, Mme Lucc de Uoselyne. Ah! sapristi! je donnerais gros pour n'y avoir pas été.
Dépinoy. — Tuas pris froid?
MoNTMELAP.D. — Lc coulraire. J'élais le voisin de cette exquise Lucc l'Jlc a un montant, un piment inouïs ! \j»)iitc la ->riserie de la soirée de
mai, l'air chargé de caresses parfumées, le printemps peut-être, quesais-je?... et aussi un extradry un peu trop capiteux ; en tin, j'ai marché à fond... j';ii été étincelant... morveillouK!
Dkpiinov. — Eh bien ! ce sont tes frasques habituelles. Où ("Si la catastrophe, là-dcLlans?
MoNTMKLARD. — La Catastrophe est qu'on m'a pris au mot.
Dkpinoy. — Ah ! Quel mot avais-tu dit?
MoMMELARD. — Pardicu! celui que je dis toujours en pareil cas : quej'aime, queje désire, que. . . et cœlera! Comme je m'adresse en général aux jolies femmes que je sais ne pas être des femmes faciles, elles se contentent de sourire,, amusées, flattées; ma réputation y gagne, et c'est
tout. Cette fois encore j'avais bien pris mes précautions, puisque je rn'altaquais à cette petite Roselyne, que je croyais impeccable et qui est du clan d'intimjté de toutes celles avec qui j'avais flirté sans résultat. M'étais-je trompé sur son compte, ou, ce qui est plus vraisemblable, ai-je été irrésistible? Toujours est-il que la mâtine a pris feu comme une allumette.
Dépinoy. — Ëteins-la!
MoNTMELAUD. — Au scus irouiquc où tu l'entends, tu sais bien que mes infirmités me l'interdisent.
Dépinoy. — Mais, sérieusement, il y a rendezvous ?
MoNTMELARD. — Il v arcudez-vous aujourd'hui, chez elle, à quatre heures. Elle m'a dit : « Mon mari est absent, j'éloignerai mes domestiques, nous serons seuls et tranquilles! » La dite phrase accompagnée d'une de ces œillades noyées!... (iVavré.) C'est gai, hein?
Dépinoy. — Invente unprétexte: affaire urgente, apoplexie d'une tante, notaire de province en fuite.
MoNTMELÂRD. — Et puis, après ? Jc reculerai pour m'iem sauier \...{Relléchnsant.) Quand je dis mieux sauter, c'est une façon de parler.
Dépinoy. — Il n'y a donc pas moyen... de sauter du tout?... (Malicieux.) Voyons, avec un peu d'entraînement, d'imagination?
MoNTMELARD, furieux. — Ne te fiche pas de
moi! (Regardant la pluie tomber.) SI encore il ne faisait pas ce sacré temps! On a les joininres molles, je sens tous mes rhumatismes... le dosj les reins, les pattes!... (S'apercevani clans une ijlace.) Et avec ca une mine!... vanillc-cilron!... Ce n'est même pas cinquante-huit ans que je parais aujourd'hui, c'est soixante-cinq!... {Revenant à sa toilette.) Obligé de me farder comme une vieille cocotte !
DÉPiNOY. — Dame! tu es bien un peu ça !
MoNTMEL.vPxD, raf/cuv. — Tu ferais mieux de me plaindre.
Dépinoy. — Ah! non, mon vieux, non! Tu n'as que ce que tu mérites... Tu t'amuses à jouer auprès des femmes le Don Juan, le séducteur, le monsieur quia vingt-cimi ans... fl \ (Mi aune qui t'a mis au pied du mur, je trouve (jue c'est pain bénit ! ... Il n'y avait qu'à faire comme moi : tirer p;i ri'vih'cnre à l'amour, qui, uièuie dans son beau temps, apporte plus d'embêtements que de joies, et s'occuper de sa petite santé. Tu n'en serais pas où tu en es!
MoNTMELÂRD, achève de sltahiller sans répondre, puis, tirant sa montre. — Trois heures quarante-cinq!... Dans un quart d'heure, il faudra agfr !
Dépooy, se levant. — Tiens ! j'ai pitié de toi, je t'emmène. Mon auto est en bas... la grande, avec les fauteuils-lits, celle que tu appelles la voiture d'ambulance... C'est tout à fait ce qu'il
200 L'EPOUVAMTAIL
te faut pour te conduire chez l'objet... de ta flamme!
Montinelard arrive chez Mme de Roselyne de plus en plus inquiet. Une femme de chambre, qui semble lui faire un signe discret, l'introduit mystérieusement, non pas au salon, mais dans le boudoir de Madame, une pièce délicieuse et suggestive, où la lumière pénètre atlénuéo, tamisée par les stores de vaporeuse mousseline. Sur une longue bergère l.ouis XVI, dans une robe qui paraît un nuage de dentelles et de soie, Luce attend, paresseusement étendue, dans une pose évocatrice d'intimité, le bras droit soutenant la tète, dégagé jusqu'au-dessus du coude, et posé comme une tentation veloutée sur le rebord d'un coussin.
Montmelard est trop bon connaisseur pour se méprendre sur ces dispositions. 11 s'approche et, sur le poignet de Luce, met au moins un baiser admirable, résumant toute sa science.
Luce. — Vous êtes d'une exactitude tout à g fait galante. W
MoNïMEL.\RD, bête. — C'est viai, je n'aime pas | faire attendre... . 1
Luge, souriant. — Mes compliments ! 1
Montmelard. — Oh ! je ne songeais pas à un ^ double sens.
Luce. — Moi non plus. (Lui désignant un siège bas.) — Vous avez là un petit fauteuil qui sera très bien pour me répéter de plus près toutes les choses que vous m'avez dites hier soir. Comme'' vous étiez inspiré!... Et comme j'ai l'impatience d'entendre encore, toujours, cette si ti^oublante musique de la phrase d'amour murmurée, pensée, par un homme qui sait aimer.
LKI'OUVANTAIL 201
MoNTMELARD, gêné. — En eflet, hier, j'étais très... Soiilemenl aujourd'hui en plein jour!... On a souvent moins d'idées... ou, en louL cas, moins de facilité pour les exprimer...
Luge. — Allons! ne faites pas le modeste, on connaît votre pouvoir.
MoNTMELARD. — Souvcut, (le loiu, à riioii/on, une montagne paraît très liaule... cl puis. (|iiaii(l on approche... ce n'est rien... à pf.'iMC un mamelon.
Luge, jouant Vétonnemenl. — Quoi ?... Vous ne seriez qu'un mamelon?...
MoNTMELARD, emhêlé. — .Non... je veux dire qu'il ne l'aut pastoujours croirrà uin' merveille..- ])ar((' (|iio la réalilc ne pcul pas èlro à hi hanlcur (lu rêve.
Luge. — Pourquoinerépondriez-vouspasàLuut ce que j'ai rêvé?... Ne doutez pas de vous, mon ami. A moins que je vous ins])irc moins aujourd'hui qu'hier?...
MoNTMELARD, SB secouaut. — Ail ! grand Dieu 1 pouvcz-voussupposer!... Mais vous êtes r(}X([uise, la l'emme rare et merveilleuse...
Luge, continuant la phrase toute faite. — ...Qu'on ne rencontre qu'une fois dans sa \ie, l'unique, qu'on n'oublie jamais, et dont les plus privilégiés n'approchent qu'en tremblant !
MoNTMELARD, inclécis. — Oui... en effet:... c'est bien ma phrase d'hier soir... Mais précisément j'en suis à ce moment de trembler près de vous...
20^2 L'EPOCVANTAIL
Comme celui qui pour la première fois, dans une communion sublime, va recevoir un corps divin, il me vient des craintes, des scrupules...
LucE. — Pas possible?... Vous m'étonnez à un point !...
MoNTMELARD. — D'abord, je ne suis pfus tout à fait jeune... j'ai un peu plus de quarante-neuf ans.
Luge. — Allons donc?... Je n'aurais jamais cru !... Vous êtes étonnant pour votre âge.
MoNTMELARD. — Je uc dispas... mais enfin, l'âge est toujours l'âge... avec ses conséquences...
Luge. — Quelles conséquences?...
MoNTMELARD. — On n'a plus le... les... comment dirai-je?... la souplesse, la richesse de na- | ture de la vingtième année. . . |
Luge. — On a la science, l'expérience, l'art, 5 toutes choses cent fois plus savoureuses.
MoNTMELARD. — Nou, uon, cela ne se rem- | place pas... c'est du procédé... Et voilà, juste- I ment, la raison de mes scrupules... A cette f époque de ma vie, où je ne conserve quelque séduction que par une sorte de faveur spéciale, eh bien! ai-je le droit de vous enga- j ger, vous qui n'avez pas trente ans, dans -f une liaison forcément limitée? Ai-je le droit, pour la satisfaction de mon désir égoïste, de ^ commettre une action quelque peu criminelle?... % Oui, oui, criminelle, car je sais très bien la
LÉPOU VANTAIL 203
leiïime que vous êtes, je sais que je serais voire premièrefaute! C'est très ^rave d'être la première l'auto d'une femme, quand on ne peut pas, après, être son avenir.
LucE, lui prenant la main. — Je vous remercie de votre délicatesse, mon ami, je suis heureuse de ces sentiments qui me montrent à quel point votre cœur est haut placé... Vous avez dit ce que vous deviez me dire ; maintenant, libre de mes actes, j'ai le droit de vous répondre. Je vous absous d'avance, et je veux quand même le bonheur avec vous, si court qu'il puisse être... Je le veux de toutes les forces de mon âme et de mon cœur... parce que je vous aime. {Se laissant aller défaillante sur son épaule.) Roger, mon Roger!... mais vous le voyez bien que vous n'avez qu'à me prendre... et que je tombe sur vos lèvres!...
MoNTMELARD, bouleversé, très pâle, replaçant Lucesurles coussins. — Pardonnez-moi!... Je suis un misérable... il faut que je vous avoue la vérité... (Avec effort.) Je n'ai plus rien du Don Juan, hélas! surtout pas la réalité!...
Luge, très tranquille et amusée. — Que me dites-vous là, cher monsieur, il ae vous serait
plus permis?...
UomiAELMiD,' comique, baissant la tête. —
Gela ne m'est plus permis!...
Luge. — Mais alors, vous volez votre réputation?... Vous m'avez trompée, moi, après toutes
celles à quivous faisiez les plus chaudes déclaralions ?..
- MoNTMELARD, fitcux. — C'cst vrai, je le confesse!... Mais ne me condamnez pas trop! ... Autrefois, j'ai été réellcmcnl l'homme de mes apparences d'aujourd'hui.
LucE. — Voilà lin passé qui nous avance bien !...
MoNTMELARD. — Nou, mais il explique le culte si tendre que j'ai gardé de la femme!... La femme ! Elle a été toute ma vie, toute ma carrière, et le jour où je me suis aperçu que je ne pouvais plus être que son ami, je n'ai pas eu le courage de ne j)lus paraître son amant. El amant je suis resté au moins d'imagirialion, de sentiment, d'emballement passionné !... Lorsque, dans certaines conditions, je me trouve à côté d'une créature d'élite, comme vous; alors — vous l'avez vu hier soir — touiecette nature d'amant s'agite, rebouillonne; il y a en moi un mouvement de sève prodigieux, qui pour quelques minutes fait croire à un printemps... Je fleuris!... Seulement, vous le savez, les vieux arbres qui ont conservé cette habitude ne donnent plus de fruits!... (Voyant que Luce garde un silence énigmatiqiie.) Vous m'en voulez?.,.
Luge, gaie. — Du tout!... Même, tenez, une confidence en vaut une autre... et aussi une comparaison. Vous connaissez ces bonshommes, mannequins bourrés de paille et habillés de vieux
L'Ki'OlVA.NTAlL 203
habits, qu'on place dans les champs pour clfrayer les oiseaux?... Les premiers Icmjis, les pauvres bestioles sonlterrifiées etne s'aventurent pas... Puis, peu à peu, voyant toujours le bonhomme taire le même geste, dans la inr-nic attitude, elles se rapprochent, s'habituent, et, un beau jour, un pierrot plus etlVonté vient se percher sur le chapeau du mannequin, qui ne s'indigne pas. Decotteminute, lalégcndc I '^1 iiiinlr, répouvantail ne fait plus peur aux oiseaux d devient leur meilleur perchoir!... Eh bien! cher monsieur, voici ma conlidencc : j'ai ('(»'; ce pierrot clfronté, je l'ai été avec préméditation, agissant pour \e syndicat de toutes mes amies à qui vous avez dit la chanson d'amour, de loules les oiselles à qui vous avez failli l'aire peur! [Montuielard, dcmonle, reste lui au:isl sans répondre.) \ votre tour, vous m'en voulez?
Mo:i'n[\LLX\\i), se levant, (jruve. — Non, madame, mais vous avez été cruelle. En tuant la légende, vous avez jeté par terre, d'un coup de pied, riiommt; de paille (jui avait un cœur...
Luci:. — Basic!... Laissez doncf^. Demain, vous n'y penserez plus.
MoNTMELAiiD, leiste. — .V moins que je ne fasse comme ce philosophe, atteint mortellement le jour où il perdit l'illusion de se croire admiré par toutes celles qui venaient l'entendre.
Luci:. — Mourir?... Mais vous êtes fou!... Le philosophe dont vous parlez n'avait fait que de la
LEPOLVANTAIL
théorie... Vous, vous avez brillé par la pratique... vous savez beaucoup, il vous reste une utilité.
MoNTMELARD, uii peu amer. — Comme celle de l'épouvantail : devenir un perchoir?
Luge. — Cela en mieux : devenir notre professeur!... Puisque vous l'aimez, n'est-ce pas sentir toujours, autour de vous, le frémissement de nos ailes?,..
La baronne Claudie de Gilrray, jolie femme, mais gâtée par cette manie, qui sévit à l'état épidémique dans les milieux mondains, la manie d'écrire !
Suivant l'exemple de beaucoup trop de ses amies, — nouvelles précieuses encore plus ridicules que les anciennes, — elle a voulu aussi pondre des bou((nins à couvertures multicolores, disséquer des états d'àmes, détailler le document humain, mettre à vif des tranches de vie. Elle s'est offert un pseudonyme hermaphrodite, Marc des Glycines, qu'elle croit très connu, parce que quelques imbéciles de salon bâillent en le prononçant. Elle donne des dîners littéraires, des live o'clock oîi l'on conférencie, des soirées où l'on joue ses œuvres. Aux invités qui la félicitent, puisqu'ils ont été nourris, elle parle avec une fausse modestie de « sa littérature » en disant : « J'ai ajouté une pluine à mon chapeau n. C'est charmant et stupide.
■f iiÉODORE Lautarey, fondateur de 1' « École littéraire impressionniste » (?) Tel est son titre. On l'appelle le maître chez ses disciples, grande notoriété dan.'ilo roman nébuleux, le théâtre injouable. Brave liomnie d'ailleurs, mais rongé par des sou-
cis dompstiques, Mme Germaine Lautarey, une erreur de jeunesse, étant d'une désolante légèreté, FÉLICIEN, le vieux domestique de Lautarey, ancien serviteur de la famille depuis trente ans, un ami.
Très inquiet d'une nouvelle fugue de sa femme, Laularey attend Félicien qui est allé aux renseignements.
Félicien, rentrant. — Aucun doute, ça y est encore une fois !
L\UTkRE\, anéanti. — Mais elle sera donc incorrigible, la malheureuse! (Après un temps, soupirant.) Tu crois que c'est le baron dont tu m'as parlé ?
Félicien. — J'en suis sûr. Ils se sont renconcontrés à l'Hippique, aux courses. Nom aristocratique, belle fortune, grande situation mondaine; ils devaient fatalement faire impression sur madame.
LAUTAfiEY, triste. — Ah! Dieu ! il n'en fallait pas tant!... (Récidivant.) La malheureuse!... Et alors, quoi, ils ont des rendez-vous?
Félicien. — Oui, rue de Madrid... un appartement au fond de la cour... Je connais la maison... j'en viens... Dans une heure ils seront bons à prendre.
Lautarey, l'esprit vague. — Qui ? bons à prendre?
Félicien. — Eh bien! elle et lui. Je suppose que, cette fois, vous n'allez pas reculer encore devant cette occasion de flagrant délit et de di-
i;nk IRAN cm: de mi:
voire .' il l'aul en finir... Monsieur ne peut pas continuer avec sa célébrité...
Lautarey, .se redressant.— Tu as raison, il faut en finir... Je veux a-ir... Mais les formalités qu» s'en occupera?...
Félicien. — .le m'en charge, ne vous inquiétez pas ! Dans une heure, vous aurez ici commissaire, serrurier et témoins.
Lautarey, irrésolu. — Je serai prêt... Nous irons là-bas, puisque tu disque c'est nécessaire... {Sonnerie dans ranlichanihre.) Ah ! je n'y suis pour personne, par exemple!
Félicien, qin est alléouvrir la porte, revenant. — C'est une dame qui demande à « voir le
Maître »...
Lautarey, tonjonrs flatté par ce titre. — Une
dame bien?
Félicien. — Oh ! très bien.... jolie femme, beaucoup de chic... du vrai... Monsieur pourrait la recevoir... comme il a encore le temps avant... le la... la cérémonie de là-bas.
Lvutvrey. - Au fait... ça m'occuperait... Je serai forcé de penser à autre chose! Fais entrer.
Félicien. — Bon!... mais à quatre heures précises, je suis ici avec mon personnel.
Lautarey, soupirant encore. — C'est entendu !
Ouclques minutes après, la visiteuse, en eiïet fort ^ jolie, mais d'une élégance un peu trop ongmalo, est introduite auprès de Lautarey.
CixUDiE, très émue. — Ah! Maître, Maîlre,
quelle bonté de me recevoir... Que je vous remercie. Voire domestique m'a dit que c'est une si grande exception !...
Lautarey. — Oui, précisément, aujourd'hui... des affaires de famille...
Claudie. — Oh ! mais je n'abuserai pas. Permettez que je me présente moi-même. {Prenant un temps et ménageant son effet.) Je suis Marc des Glycines ! ( Voyant que l'effet rate, elle appuie.) C'est moi qui signe Marc des Glycines.
Lautarey, ennuyé et indifférent. — Ah ! bon ! bien !... Mais pourquoi Marc?
Claudie. — Prénom viril, parce que tout est plus facile aux hommes, parce qu'on croit mieux à leur talent.... Mais à ce prénom masculin, j'ai i ajouté un « des Glycines y> très féminin... (Souriant.) et qui, déjà, a fait dans le monde son petit V;, bonhomme de chemin. Vous connaissez certaine- | ment?...
Lautarey, qui veut être poli. — En eftet, il me i semble... M
Claudie, importante. — C'est moi l'auteur des :': Caresses d'une vierge, des Voluptés chastes, des Péchés blancs...
Lautarey. — Ah ! oui, Pêches blancs, je me , rappelle, une couverture lymphatique ? (Dési- J gnant un siège.) Asseyez-vous donc, mon cher | confrère! |
Claudie, s' installant . — Maître, je suis venue ,^ pour avoir le bonheur d'échanger avec vous
UNE TUANCHK L)K V[E 211
quelques idées et de recevoir quelques conseils de celui de nos écrivains contemporains que j'admire le plus.
Lautarey, très flatté. — Tout à votre disposition.
Claudie. — Ce sont vos théories géniales sur l'impressionnisme — ^-i iidmirahlemcnt appli- (juées dans vos ouvrages — qui ont fait cclorc ma vocation. Ah! comme vous avez raison de h-. dire et de l'écrire : ce qu'il faut stirloul, c'est faire du « vécu » !
Lautarey, songeant à son infortune conjugale. — Pas toujours si beau que cela, le vécu !
Claudie. — Vous dites, Maître?
Lautarey. — Rien. .. une réflexion. {Revenant.) Alors, c'est eu lisant mes livres que vous est venue l'idée d'écrire? Pourquoi diable l'avoir mise en pratique, si vous n'avez pas besoin de gagner voire vie?
Claudie. — Non, je suis riche. (Se di'essant.) Mais ce dont j'ai impérieusement besoin, c'est d'exprimer tout c6 qui fermente en moi de pensées. Lorsqu'on peut être une force intellectuelle, on n'a pas le droit de laisser cette force inféconde; il faut travailler, creuser le sillon, faire de soi-même, de tout ce qu'on éprouve, une palpitante vivisection, pour que les autres...
Lautarey. — Les autres?... Si vous saviez comme ils s'en fichent !
.212 UNF. TRANCHE DK VIE
Claudie, Stupéfaite. — Oh! Maître !
Lâu.tarey. — Eh ! sans doute ! les neuf dixièmes des i^ens ne s'intéressent pas à ce qu'on les dissèque. On parle de la crise du livre... En voilà une des raisons : c'est que chacun est déjcà assez embêté en vivant son propre vécu, sans aller encore se raser en lisant le vécu du
voisin.
Cl.\udie. — C'est l'homme qui a écrit Les Vibrations qui s'exprime ainsi ?
Lautarey. - Un autre jour, j'aurais peut-clrc eu une opinion différente; mais je vous réponds, chère madame, qu'une réalité bien brutale de la vie modifie diablement les théories... Ah! nom
de nom !...
Claudie. — Est-ce que, par hasard, il vous
serait arrivé?... , ,
Lautarey. — Oh! rien qui puisse vous intéresser, chère madame. Parlons de vous. Alors donc ca vous amuse d'écrire des bouquins que vous'aiez le moyen de faire éditer et lancer? Bien!... Vous êtes sans doute seule dans la vie, sans intérêts de famille... ou de ménage?
Glmjdie, ennuyée. — Si, si, je suis mariée.
Lautarey. - Eh bien! vous devez trouver auprès de votre mari toutes les satisfactions?
Glaudie. — Mon mari est un excellent garçon;! seulement, le type du sportif inutile, sans pas-| sions, sans horizons... Quand il me voit écrire, il| hausse les épaules.
UNE TUANCIIi; [)!• VIE 213
Lautarey, singulier. — Ah !... Et... vous avez des enfants ?
Glaudie. — J'en ai un, comme tout le monde. . . On le soigne admirablement, je l'embrasse, je surveille son éducation... Mais ce n'est pas tout cela qui peut remplir le vide d'une àme ardente à exprimer... (Inspirée) ce vide où il y a du besoin de vivre...
Lautarey, à part. — Mazette! quelle i)hi use !
Glaudie. — Je suis trop mère intellccluellement — mère de mes œuvres — pour l'être physiquement.
Lautarey, malgré lui s'égafjant. — Gomme disait je ne sais plus qui : vous avez le ventre dans la tète.
Gl.vudie, ne voyant pas l'ironie. — Oui... et ce que j'aspire à avoir, à étudier, ce sont des aventures !...
Laularey. — Jolie comme vous l'êtes, il ne me semble pas très diflicile?
Glaudie. — Je parle d'aventures, dans le sens do coiiiplicalions... de péripéties. A la place d'un iuLi-rieiir où rien ne se passe, je voudrais un intérieur ({iii puisse être un champ d'études.
Lautarey. — Sa[)risti 1 Ne le souhaitez pas trop!... Moi, je connais quelques-uns de ces champs d'études...
Glaudie. — Tant mieux! On ne raconte exactement que ce qu'on a vécu!... La tranche de vie !...
Lautarey, paternel. — Pour vous, j'aimerais mieux l'imagination... Au moines, elle brode !
Glaudie, scandalisée. — Oh ! rimaginalion !... l'artificiel, le convenu, l'inexistant!... Quand on a professé comme vous, MaàEre, qu-e la seule source vraie étaiH le livre de 1» nature !
Lautarey, mélancolique. — C'est qu'il y a dans ce livre tant de pages à sauter!
Claudie, le regardant. — Je ne peux pas vous dire assez combien je- suis étonnée! C'est si loin de ce que j'attendais de vous!... Il me semble entendre le baron de Gilbray.
Lautarey, sautant. — Gilbray? Vc^ns avez dit Gilbray?
Claume. — Eh! oui, mon m'ari. (Le voyant écrasé.) C'est juste, j'ai oublié de vous dire mon vrai nom : la baronne de Gilbray.
Avant que Lautarey soit revenu de son ahurissement, le domestique reparaît suivi de trois messieurs.
Félicien. — C'est l'heure, monsieur.
Lautarey, comiquemeni furieux, à Clauâie'. ^: — Puisque vous désirez un document humain, je vous emmène, chère madame.
Claudie. — Qu'y a-t-il? Vous êtes troublé... Je ' ne comprends pas...
Lautarey, la faisant descendre avec lui. — Vous comprendrez. Il s'agit d'un chapitre du livre de la nature... et je vous garantis qu'en fait
U>}E TRANCllK DE VIE 215
de tranche de vie, il vous serait impossible de trouver mieux.
Dans deux fiacres qui so suivent, les cinq person nages arriv«at rue de Madrid. On monte. Us sommations d'usage étant restées infructueuses, la porte est enfoncée. I.autarey, très pâle, se précipite, suivi de Claudie angoissée par la c situation qu'elle trouve superbe j. Tout à coup, ils aperçoivent Mme i.autarey et le baron tous deux — suivant la (ormule — « dans des attituc^c ; qui ne peuvent laisser aucun doute sur le caractère de leurs relations ». Il y a un indescriptible ell'arement, puis presque une mêlée, (llaudie, dans une crise de fureur, gifle son mari, et marcliant sur Lautarey à moitié évanoui :
Claudie. — Vous êtes un misérable de m'avoir conduite ici !
Lautarey, anéanti. — J'avais pourtant bien le droit de venir surprendre ma femme.
Claudie. — Votre femme?... Comment! madame est?..
Lautarey. — Oui; et moi, je n'ai même pas votre chance, je ne trouve pas la compensation d'une analyse un peu neuve, car ce n'est pas la première fois.
Claudie, r interrompant. — Vous avez voulu vous venger sur moi d'avoir été trompé par mon mari !...
Lautarey. — Mais non, chère madame... Ce sont les circonstances... Vous êtes arrivée chez moi à une mauvaise heure, vous m'avez parié de terrain d'étude, d'aventures, vous vouliez une péripétie... Le nom de votre mari, brusquement
dévoilé, m'a donné la tentation, un peu perfide, je l'avoue, de vous amener ici... Mais bah!... il ne faut pas m'en vouloir. . . D'abord, vous le voyez, on s'habitue; cl puis, vous écrirez sur le sujet une élude admirable ! . . . {P^vec un demi-sourire.) Vous l'avez reconnu vous-même : on ne raconte exactement que ce qu'on a vécu !
A Karooth-les-I?ains (Hongrie), la {.n-ancfe stalion internationale, la station pour maladies de riches, pour cures de luxe. De juillet à septembre, les palace et splendid-hôlels y sont remplis des égrotants les plus fortunés (lu monde entier.
C'est encore l'heure maiinalc de la cure. Devant rimmense Casino de style nougat, la foule des cosmopolites circule, allant aux sources, aux piscines, aux étuvcs, à rélectrotlicrapie, à toutes les autres « thérapies j imaginées par l'Inquisition médicale.
Hedelsmith, le grand banquier; Carvin, le promoteur du formidable trust de l'alcool; Vorlitz, le roi du diamant, se renconlrenl, et s'exclament, à demi surpris de se trouver à Karooth, et un peu fonlents, autant qu'un sentiment de satisfaction leur est encore possible. Oa se serre les mains, on cause.
Carvin, à Redelsmith. — Vous êtes donc devenu diabétique?
Redelsmith. — Non, je suis resté neurasthénique, arthritique, néphrétique!... Je fabrique de plus en plus des phosphates, des urates, des calculs!...
VoRLiTZ. — Moi, je viens pour l'estomac, le l'oie, le pancréas, le...
Redelsmitii. — Oh! assez! assez!... Alors, on guérit tout, ici?
Carvin. — Ni plus ni moins qu'ailleurs, probablement. Nous n'y croyons pas et nous y venons tout de même; comme nous sommes allés partout où on boit et où on se trempe, envoyés par des médecins différents, pour des maladies diverses, et nous rencontrant à peu près chaque année. Toujours l'invincible espoir de trouver l'impossible : la résurrection d'un corps usé! {Amer.) Ah ! nous sommes stupides et la vie n'est pas drôle.
Redelsmith et Vorlitz, convaincus. — Fichtre! non, elle n'est pas drôle!
Carvin. — Et dire qu'à nous trois, nous représentons plus de deux milliards! G'est-cà-dire la faculté de nous offrir instantanément tout ce qui peut s'acheter dans le monde.
Vorlitz. — La belle avance, quand on ne peut pas consommer! Je ne prends pas la plus infinitésimale jouissance, — si tant est qu'il en existe, — sans la payer au centuple par la douleur. Alors, j'aime autant me passer de tout. Mon chef cuisinier emploie sa science culinaire à me faire bouillir dix sous de lait. Et encore, il y a des jours où je ne le digère pas : il faut que le docteur me fasse avaler sa pompe à laver l'estomac. {Gesle des autres.) Oh! je ne m'en plains
pas... ça me soulage... C'est mon seul plaisir de la journée.
Redelsmith. — Homme heureux qui a encore un plaisir... et qui peut être soulagé! Mais quand je suis dans mes crises de neurasthénie aiguë, rien n'agit sur les nerfs à vif, rien! C'est l'angoisse, l'épouvante, les peurs atroces, ce que les suaves médecins ont baptisé « phobies » ! La distraction, c'est ensuite une bonne colique néphrétique. Au moins, on crie, pendant que les canaux s'ensablent comme de grands tleuves qui ont trop charrié les limons de la vie! (Monlrant Carvin.) Le vrai veinard de nous trois, c'est lui avec son sucre!
Carvin. — Vraiment? Vous trouvez que c'est drôle de voir le meilleur de son sang tourner en sirop, et d'être condamne à date fixe? Oui, condamné! Je sais exactement ce qui me reste à vivre, et encore, il s'agit d'un maxiiaum accessible à la condition de me priver radicalement de ce qu'on appelle les bonnes choses. Le voilà bien le talion de la nature contre ceux qui ont passé trente ans de leur vie à amasser dix raille fois ce qu'il fallait pour se procurer les « sucreries » d'ici-bas!
Redelsmtiu. — Évidemment, on aurait dû s'arrêter quand il était encore possible de déguster.
VoRLiTZ. — Tandis que maintenant, même si nous en avions la faculté, qii'exisle-t-il donc qui soit ca[)al)lo de nous être un plaisir?
220 LES « RKPUS »
Carvin. — C'est ça, tenez, c'est ça qui est peut-être plus terrible que nos maladies : le dégoût, l'inappétence, l'absence de désir. Dans une jouissance, la satisfaction est en raison directe de la tentation. Et la tentation, c'est l'attraction de l'être vers un but, excitée par la difficulté de l'atteindre. Or, en nous, l'attraction n'existe plus, les ressorts sont usés. Quant aux difficultés, notre argent les supprime.
Redelsmith. — Ce qui n'empêche que, malgré cette impossibilité de jouissance, malgré la certitude qu'on souffrira tous les jours et que demain sera pire, nous tenons à la vie. Elle a beau n'être pour nous qu'une faillite, nous nous y cramponnons, nous nous gavons de remède?, nous supportons toutes les expériences de la chirurgie, avec la terreur de voir nous échapper ce lambeau, cette loque d'existence.
YoRLiTZ. — L'horreur de la mort... du néant, surtout pour nous qui avons été, qui sommes encore par le cerveau, de prodigieux facteurs d'énergie.
Cârvjn. — C'est vrai : il y a l'instinct de l'activité contre la destruction, de la lumière contre l'ombre.
Redelsmith. — Et il y a aussi la tristesse de pouvoir raisonner tout cela. {Montrant deux ter- '| rassiers, musclés, râblés, qui travaillent le torse * nu sous un soleil torride.) En voilà qui n'en cherchent pas si long!... Les vrais heureux!
VoRLiTZ. — Peut-être que non, puisqu'ils ne peuvent pas comparer.
Redelsmith. — Mais ils ont des jouissances au moins!... grossières, c'est possible, mais magnifiques précisément parce qu'elles sont grossières. Regardez le plus grand de ces hommes rnisselants comme de beaux bronzes, regardez avec quelle avidité goulue il boit à sa gourde?
VoRLiTz, avec envie. — ils ont soif et faim!
Redelsmith. — Et, avec les quelques sous qu'ils gagnent, ils se payent vraiment des satisfactions... Ils jouissent de manger, de dormir, de fumer, de... hum!...
Carvin et VoRLiTz. — De... parfaitement!... tandis que nous?
Redelsmith. — Et ils n'ont pas peur de la mort, parce qu'ils sont forts...
VûRLiTZ. — Et qu'ils n'ont rien à perdre. {Après un silence.) Savez- vous que nos conversations matinales ne sont pas folichonnes? — Qu'est-ce que vous faites, aujourd'hui?
Carvin. — Ça dépend de l'analyse de mon sucre.
Redelsmith. — Moi, de mon lavage d'estomac.
VoRLiTz. — Et moi, de mon sable, parbleu! Mais, si on se tient à peu près, voulez-vous une promenade en voiture sur les cinq heures?
Redelsmith et Carvin. — Entendu!... {Indifférents.) Ça ou autre chose!
Vers trois heures, l'air ennuyé el las, Redelsmith entre chez Albertine de Thury (eomlesse du pape), son amie... morganatique depuis dix ans.
Redelsmith, sans un mol amical, ni un bonjour. — Quelle mine me trouves-tu, aujourd'hui?
Albertine, faite à ses habiiiides, le regardant. — Pas mauvaise.
Redelsmith. — Pas mauvaise, ça veut dire atroce!,.. J'ai 37,1 de température, 75 de pouls, la peau moite... Je sens que ça ne va pas, je dois couver quelque chose.
Albertine, doucement. — Mais non, mon ami; ce sont tes idées qui couvent.
Redelsmith, de mauvaise humeur. — Naturellement, quand on a une santé de cuirassier, comme toi, on ne comprend pas les maladies des autres... On s'en fiche!
Albertine. — Peux-tu dire?... Moi, qui te soigne...
Redelsmith. — Oui, lu me soignes, tu m'es dévouée, c'est entendu, mais tu n'as jamais pu admettre que j'éprouvasse des choses que personne n'éprouve. Alors, dans le fond, tu te dis : « Il m'erahête avec sa mine et son pouls! » Si, si, tu te le dis.
Albertine, maternelle, venant à lui. — Oh! Georges! Je n'ai pas mérité que tu me reproches?..,
Redelsmith, touché, passant au sentiment. —
Tu as raison, je suis injuste, ingrat... je déménage! Ah! c'est qu'il y a une telle exaspération à sentir qu'on est plus l'homme puissant, maître de soi, sûr de son énergie!...
Albeiîtine. — Tu es un peu surmené, voilà tout. Mais ton génie...
Hedelsmitii. — Ah! ah! mon génie! Il ne me sert qu'à souffrir cent fois plus. C'est une loupe grossissante sur mes lares. Et puis, il y a des jours où mon cerveau est comme le lestc : stagnant, vaseux... une mare!
Alberteve, le cajolant. — Allons! je vois que mon grand enfant a ses nerfs. Il a besoin d'être câliné. /
Redelsmith. — Câliné, jusqu'à un certain point!... Parce qu'aujourd'hui, au delà de ce point...
Albertine. — Il me semble que là-dessus, non plus, je ne mérite pas de reproches. Il y a belle lurette que nous n'y sommes pas allés au delà de ce point... depuis le fameux jour où...
Redelsmiti[, rinlerrompant, malicieux. — Je sais, mais, j'aime mieux rester sur le souvenir d'un succès que d'engager imprudemment mes réserves.
Albertine, contente. — Tu te dérides, ca va
mieux. Sais-tu ce que tu devrais faire? Un petit
dodo ici, chez moi; on n'entend pas de bruit. Je
te préparerais une bonne tasse de tilleul?...
Redelsmith, alléché. — Je veux bien; mais à
LES « r>EPUS »
AlBERTINE. — Wn^«n"--J ,,,, ,vec
des coussins, baisse les une infusion fumante.
R.„E.sM>TH,.eWs.-.oi3nar.- Beaucoup ae sucre'... Ça donne des calories.
drissement; puis, s, eui l'oblige à sortir.
n..i TPnardani mélancolique-
„,„, (e foné i^-J^l\J, ,hez Alberùne se i:„f;;uTEre'un.uivara.e lan„ce!.
g,^ndes courtisanes ";;«"/^f ^^n^'^oncurrent. le \ au poids du diamant î, ^ son ^^ ^^^
îoi de^s pétroles, ^^^^ame n est pa^s^^^ .^^^^^^^^ trée. Kettv, ,""^/,'^"',Sre l'installe suivant ses ™SLtê:reîC.p;i',ïe''rWaeU,.. ^
d'eau deVichr, c'est 1res b,en. Il pa.ailq connaissez mes hab.tudes . , ^^^
Kettv, A«e momU. - U 'f 'L^ressent auj les petites gens comme nous s .nlcresse gestes des grands homrnes. ,,^j
V0RLIT7,, i'œtJ clignotant. - Vous