ET LA VERTU Q^U ELLE A
^^J^NTRE plusieurs belles beautez quej'ay -%^^>?^ veu louer quelques fois parmy nous I ^ir^^l^^^^^'^^^ courtisans, et autant propres à S«ç^^>î;( attirer à l'amour, c'est qu'on estime
fort une belle jambe à une belle dame; dont j'ay veu plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une très-grande princesse de par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aymoit une de ses dames par dessus toutes les siennes, et la favorisoit par dessus les autres, seulement parcequ'elle luy tiroit ses chausses si bien tendues, et enaccommodoit la grève, et mettoitsi proprement la jarretière, et mieux que toute autre; de sorte qu'elle estoit fort advancée auprès d'elle; mesme luy fît de bons biens. Et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle
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avoit d'entretenir sa jambe ainsi belle, faut penser que ce n'estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelquesfois avec de beaux callesons de toille d'or et d'argent, ou d'autre estoffe, très-proprement et mignonnement faits, qu'elle portoit d'ordinaire : car l'on ne se plaist point tant en soy que l'on n'en vueille faire part à d'autres de la veue et du reste.
Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour plaire à son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores qu'elles soyent vieilles; mais cette-cy estoit veufve. Il est vray que du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut discontinuer par amprés, l'ayant perdu.
J'ay cogneu force belles, honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes; aussi elles en ont raison : car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense.
5 J'ay ouy parler d'une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle, laquelle s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte; elle fut si résolue qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur, pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi belle et aussi droite. Il y en eut quel-
qu'une qui s'en esbahit fort ; mais à celle une autre belle dame fort entendue fit response et luy dit : « A ce que je vois, vous ne sçavez pas quelle vertu amoureuse porte en soy une belle jambe. »
5 J'aj cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde, laquelle, estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour l'attirer à soy et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant parvenir, un jour estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle fit semblant que sa jarretière luy tomboit ; et, se mettant un peu à l'escart, haussasa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa jarretière. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe très-belle; et s'y perdit si bien que cette jambe opéra en luy plus que n'avoit fait son beau visage ; jugeant bien en soy que ces deux belles colonnes soustenoyent un beau bastiment ; et depuis l'advoua-il à sa maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette invention et gentille façon d'amour.
f J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour tirer sa chausse à son vallet de chambre, elle luy demanda s'il n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence ; encor dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien dire, pour le respect qu'il luy portoit, luy respondit que non. Elle soudain haussa la main et luy donna un grand soufflet. « Allez, dit-elle, vous ne me servirez
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jamais plus ; vous estes un sot, je vous donne vostre congé. »
Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en levant, habillant et chaussant leurs maistresses ; il y a aussi des gentilshommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.
Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose ; mais, du temps des Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, père de l'empereur Vitellius, estant fort amoureux de Massalina, et désirant estre en grâce avec son mary par son moyen, la pria un jour de luy faire cet honneur de luy accorder un don. L'emperiere luy demanda : « Et quoyj? — C'est, Madame (dit-il) qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins. » Massalina, qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut refuser cette grâce; et, l'ayant deschaussée, en garda un escapin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel ny la belle jambe.
Vous avez lemilord d'Angleterre des Cent Nouvelles de la reine de Navarre, qui porta de mesme le gand de sa maistresse à son costé, et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soye, prioient les
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dames et maistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoyent en très-grand vénération et contentement d'esprit et de corps.
*^ J'aj cogneu un seigneur de par le monde, qui, estant sur la mer avec une très-grande dame des plus belles du monde, qui, voyageant par son pays, et d'autant que ses femmes estoyent malades de la marette, et par ce tres-mal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut qu'il la couchast et levast; mais en la couchant et levant, la chaussant et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida désespérer, encor qu'elle luy fust proche : comme certes la tentation en est par trop extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne s'en esmeut.
f Nous lisons de la femme de Néron, Popea Sabina, qui estoit la plus favorite des siennes, laquelle, outre qu'elle fût la plus profuse en toutes sortes de superfluitez, d'omemens, de parures, de pompes et de ses coustemens d'habits, elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette curiosité ne tendoit pas pour cacher son pied ny sa jambe à Néron, son cocu de mary : luy seul n'en avoit pas tout le plaisir ny la veue; il y en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds de ses juments, qui traisnoyent son coche, de fers d'argent.
5 M. saint Jerosme reprend bien fort une dame Brantôme. II, 1 1
de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa jambe, par ces propres mots : a Par la petite botine brunette , et bien tirée et luisante, elle sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par le son des bouclettes. « Pensez que c'estoit quelque façon de chaussure qui couroit de ce temps-là, qui estoit par trop affettée, et peu séante aux prudes femmes. La chaussure de ces botines est encores aujourd'huy en usage parmy les dames de la Turquie, et des plus grandes et plus chastes. 5 J'ay veu discourir et faire question quelle jambe estoit plus tentative et attrayante, ou la nue, ou la couverte et chaussée ? Plusieurs croyent qu'il n'y a que le naturel, mesme quand elle est bien faitte au tour de la perfection, et selon la beauté que dit l'Espagnol que j'ay dit cy-devant, et qu'elle est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée à propos dans un beau lict : car autrement, si une dame la vouloit monstrer toute nue en marchant ou autrement, 'et des souUiers aux pieds, quand bien elle seroit la plus pompeusement habillée du monde, elle ne seroit jamais trouvée bien décente ny belle, comme une qui seroit bien chaussée d'une belle chausseure de 'soye de coulleur ou de fillet blanc, comme on fait à Fleurance pour porter l'esté, dont j'ay veu d'autres fois nos dames en porter, avant le grand usage que nous avons eu depuis des chausses de soye ; et après faudroit qu'elle fust tirée et tendue comme la peau d'un tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou
autrement, selon la volonté et l'humeur des dames ; puis faut accompagner le pied d'un bel escarpin blanc, et d'une mule de velours noir ou d'autre couleur, ou bien d'un beau petit patin, tant bien fait que rien plus, comme j'en ay veu porter à une très-grande dame de par le monde, des mieux faits et plus mignonnement.
En quoy faut adviser aussi la beauté du pied : car, s'il est par trop grand, il n'est plus beau; s'il est par trop petit, il donne mauvaise opinion et signifîance de sa dame, d'autant qu'on dit : petit pied, grand c, ce qui est un peu odieux; mais il faut qu'il soit un peu médiocre, comme j'en- ay veu plusieurs qui en ont porté grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le faisoyent sortir et paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoyent remuer et frétiller par certains petits tours et remuements lascifs, estans couverts d'un beau petit patin peu liegé, et d'un escarpin blanc pointu et point quarré par le devant; et le blanc est le plus beau. Mais ces petits patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes, non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de patins liegez de deux pieds : autant vaudroit voir remuer cela comme la massue d'un géant ou la marotte d'un fou.
D'une autre chose aussi se doit bien garder la dame, de ne déguiser son sexe et ne s'habiller en garçon, soit pour une mascarade ou autre chose : car, encor qu'elle eust la plus belle jambe du
monde, elle s'en monstre difforme, d'autant qu'il faut que toutes choses ayent leur propreté et leur séance; tellement qu'en démentant leur sexe, défigurent du tout leur beauté et gentillesse naturelle.
Voilà pourquoj il n'est bien séant qu'une femme se garçonne pour se faire monstrer plus belle, si ce n'est pour se gentiment adoniser d'un beau bonnet avec la plume à la guelfe ou gibeline attachée, ou bien au devant du front, pour ne trancher ny de l'un ny de l'autre, comme depuis peu de temps nos dames d'aujourd'huy l'ont mis en vogue ; mais pourtant à toutes il ne sied pas bien; il faut en avoir le visage poupin et fait exprés, ainsi que l'on a veu à nostre reine de Navarre, qui s'en accommodoit si bien qu'à voir le visage seulement adonisé, on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit, ou d'un beau jeune enfant, ou d'une très-belle dame qu'elle estoit.
Dont il me souvient qu'une de par le monde, que j'ay cogneue, qui la voulant imiter sur l'aage de vingt-cinq ans, et de par trop grande et haute taille, hommasse, et nouvellement venue à la cour, pensant faire de la gallante,, comparut un jour en la sale du bal; et ne fut sans estre fort arregardée et assez brocardée, jusques au roy qui en donna aussitost sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume; et dit qu'elle ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour plus proprement dire, de ces femmes en peinture que l'on porte de
Flandres, et que l'on met au devant des cheminées d'hostelleries et cabarets avec des fleustes d'Allemand au bec; si bien qu'il luy fît dire que si elle comparoissoitplus en cet habit et contenance, qu'il luj seroit signifié de porter sa fîeutte pour donner l'aubade et récréation à la noble compagnie. Telle guerre luy fît-il, autant pour ce que cette coiffure luy sieoid mal que pour haine qu'il portoit à son mary.
Voilà pourquoy tels déguisements ne siezent bien à toutes dames : car, quand bien cette reine de Navarre, qui est la plus belle du monde, se fust voulu autrement déguiser de son bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et n'eust peu; aussi, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne, car de plus belles n'en pouvoit-elle prendre ny emprunter de tout le monde. Et, si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j'ay ouy dire à aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faitie du monde, autrement qu'en son naturel, 'ou bien estant chaussée proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust jamais trouvée si belle. Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et facent monstre de leurs beautez.
J'ay leu dans un livre espagnol, intitulé clViagc del Principe^ qui fut celuy que fît le roy d'Espagne en ses Païs-Bas, du temps de l'empereur Charles son père, entre autres beaux recueils qu'il receut parmy ses riches et opulentes villes, ce fut de la
reine d'Hongrie en sa belle ville de Bains, dont le proverbe fut : Mas brava que las fîestas de Bains.
Entre autres magnificences fut que, durant le siège d'un chasteau qui fut battu en feinte et assiégé en forme de place de guerre (je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres, à l'empereur son bon frère, à la reine Eleonor sa sœur, au roj son nepveu, et à tous les seigneurs, chevalliers et dames de la cour. Sur la fin du festin comparut une dame, accompagnée de six nimphes oreades, vestues à l'antique, à la nimphale et mode de la vierge chasseresse, toutes vestues d'une toille d'argent et vert et un croissant au front, tout couvert de diamants, qu'ils semblojent imiter la lueur de la lune, portant chacune son arc et ses flesches en la main, et leurs carquois fort riches au costé, leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle, menans leurs chiens après elles; et présentèrent à l'empereur et luy mirent sur sa table toute sorte de venaison en paste, qu'elles avoyent pris en leur chasse.
Et après vint Paies, la déesse des pasteurs, avec six nimphes nappées vestues toutes de blanc, de toille d'argent, avec les garnitures de mesme en la teste, toutes couvertes de perles, et avoyent aussi des chausses dépareille toille avec l'escarpin blanc, qui portèrent de toute sorte de laitage, et le posèrent devant l'empereur.
Puis, pour la troisième bande, vint la déesse
Pommona, avec ses nimphes najadesqui portèrent le dernier service du fruict. Et cette déesse estoit la fille de dona Beatrix Pacecho, comtesse d'Antremont, dame d'honneur de la reine Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle qui est aujourd'huy madame l'admiralle de Chastillon , que M. l'admirai espousa en secondes nopces ; laquelle fille et déesse apporta avec ses compagnes toutes sortes de fruicts qui se pouvoyent alors trouver, car c' estoit en esté, des plus beaux et plus exquis, et les présenta à l'empereur avec une harangue si éloquente, si belle et prononcée de si bonne grâce, qu'elle s'en fit fort aymer et admirer de l'empereur et de toute l'assemblée, veu son jeune aage, que dés lors on présagea qu'elle seroit ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habille et spirituelle dame.
Elle estoit pareillement habillée à la nimphale comme les autres, vestues de toille d'argent et blanc, chaussées de mesme , et garnies à la teste de force pierreries; mais c'estoyent toutes esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du fruit qu'elles apportoyent; et, outre le présent du fruict, elle en fitun à l'empereur et au roy d'Espagne d'un rameau de victoire tout esmaillé de vert, les branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit fort riche à voir et inestimable; à la reine Eleonor un esventail, avec un mirouer dedans, tout garny de pierreries de grande valeur.
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Certes, cette princesse et reine d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une honneste dame en tout, et qu'elle sçavoit son entregent aussi bien que le mestier de la guerre; et, à ce que j'ay ouj dire, l'empereur son frère avoit un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste sœur et digne de luy.
Or l'on me pourroit objecter pourquoj j'ay fait cette digression en forme de discours. C'est pour dire que toutes ces filles, qui avoyent joué ces personnages, avoyent esté choisies et prises pour les plus belles d'entre toutes celles des reines de France et d'Hongrie et madame de Lorraine, qui estoyentfrançoises, italienes, flamendes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y avoit faute de beauté; et Dieu sçait si la reine de Hongrie avoit esté curieuse d'en choisir des plus belles et de meilleure grâce.
Madame de Fontaine-Chalandry, qui est encor en vie, en sçauroit bien que dire, qui estoit lors fille de la reine Eleonor, et des plus belles : on l'appelloit aussi la belle Torcy, qui m'en a bien conté. Tant y a que je tiens d'elle et d'ailleurs que les seigneurs, gentilshommes et cavalliers de cette cour, s'amusèrent à regarder et contempler les belles jambes, grèves et beaux petits pieds de ces dames : car, vestues ainsi à la nimphale, elles estoyent courtement habillées, et en pouvoyent faire une très-belle monstre, plus que leurs beaux visages qu'ils pouvoyent voir tous les jours, mais
non leurs belles jambes. Dont aucuns en vindrent plus amoureux par la monstre et veue d'icelles belles jambes que non pas de leurs belles faces; d'autant qu'au dessus des belles colonnes coustumierement il y a de belles cornices de frizes, de beaux architraves, riches chapiteaux, bien pollis et entaillez.
Si faut-il que je fasse encor cette digression et que j'en passe ma fantaisie, puisque nous sommes sur les feintes et représentations. Quasi en mesme temps que ces belles festes se faisoyent ez Païs- Bas, et surtout à Bains, sur la réception du roy d'Espagne, se fit l'entrée du roy Henry, tournant de visiter son pays de Piedmont et ses garnisons à Lion, qui certes fut des belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire à d'honnestes dames et gentilshommes de la cour qui y estoyent.
Or, si cette feinte et représentation de Diane et de sa chasse fut trouvée belle en ce royal festin de la reine de Hongrie, il s'en fit une à Lion qui fut bien autre et mieux imitée : car, ainsi que le roy marchoit, venant à rencontrer un grand obélisque à l'antique, à costé de la main droite il rencontra de mesmes un preau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu plus de six pieds de hauteur, et ledit preau aussi haut de terre; lequel avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye, entreplantez de taillis espais, et à force touffes d'autres petits arbrisseaux, avec aussi force arbres fruictiers. Et en cette petite forest s'esbat-
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tojent force petits cerfs tou/s en vie, biches, chevreuils, toutesfois privez./ Et lors Sa Majesté entr'oujt aucuns cornets ytt trompes sonner; et tout aussitost apperceut //enir, à travers de ladite forest, Diane chassajiit avec ses compagnes et vierges forestières, elle, tenant en la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendante au costé, accoustrée en atourde nymphe, à la mode que l'antiquité nous ley représente encor; son corps estoit vestu avec/dn demy bas à six grands lambeaux ronds de toiile d'or noire, semée d'estoilles d'argent, les manches et le demeurant de satin cramoysi avec p[r]ofilure d'or, troussée jusqu'à demy jambe, descouvrant sa belle jambe et grève, et ses botines à l'antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie ; ses cheveux estoyent entrelassez de gros cordons de riches perles, avec quantité de pierreries et joyaux de grand valleur; et au dessus du front un petit croissant d'argent, brillant de menus petits diamants : car d'or ne fust esté si beau ne si bien représentant le croissant naturel, qui est clair et argentin.
Ses compagnes estoyent accoustrées de diverses façons d'habits et de taffetas rayez d'or, tant plein que vuide (le tout à l'antique), et de plusieurs autres couleurs à l'antique, entremeslées tant pour la bizarreté que pour la gayeté; les chausses et botines de satin; leur teste adornée de mesmes à la nimphale, avec force perles et pierreries.
Aucunes conduisoyent des limiers, petits lévriers,
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espaigneuls et autres chiens en laisse, avec des cordons de soye blanche et noire, couleurs du roy pour l'amour d'une dame du nom de Diane qu'il aimoit; les autres accompagnoient et faisoyent courre les chiens courans qui faisoyent grand bruit; les autres portoyent de petits dards de Brésil , le fer doré avec de petites et gentilles houpes pendantes, de soye blanche et noire, les cornets et trompes mornées d'or et d'argent pendantes en escharpe , à cordons de fil d'argent et soye noire.
Et, ainsi qu'elles apperceurent le roy, un lion sortit du bois, qui estoit privé et fait de longue main à cela, qui se vint jetter aux pieds de ladite déesse, luy faisant feste ; laquelle, le voyant ainsi doux et privé, le prit avec un gros cordon d'argent et de soye noire, et sur l'heure le présenta au roy; et, s' approchant avec le lion jusques sur le bord du mur du preau joignant le chemin, et à un pas prés de Sa Majesté, luy offrit ce lion par un dixain en rime, telle qui se faisoit de ce temps, mais non pourtant trop mal limée et sonnante; et par icelle rime, qu'elle prononça de fort bonne grâce, sous ce lion doux et gracieux luy offroit sa ville de Lion, toute douce, gracieuse et humiliée à ses loix et commandements.
Cela dit et fait de fort bonne grâce, Diane et toutes ses compagnes luy firent une humble révérence, qui les ayant toutes regardées et saluées de bon œil, monstrant qu'il avoit tres-agreables leurs chasses et les en remerciant de bon cœur, se partit
d'elles et suivit son chemin de son entrée. Or notez que cette Diane et toutes ses belles compagnes estoyent les plus apparentes et belles femmes mariées, veufves et filles de Lion, où il n'y en a point de faute, qui jouèrent leur mystère si bien et de si bonne sorte que la pluspart des princes, seigneurs et gentilshommes et courtisans, en demeurèrent fort ravis. Je vous laisse à penser s'ils en avoyent raison. Madame de Valentinois, dite Diane de Poictiers (que le roy servoit), au nom de laquelle cette chasse se faisoit, n'en fut pas moins contente, et en ayma toute sa vie fort la ville de Lion : aussi estoit-elle leur voisine, à cause de la duché de Valentinois qui en est fort proche.
Or, puisque nous sommes sur le plaisir qu'il y a de voir une belle jambe, il faut croire (comme j'ay ouy dire) que non le roy seulement, mais tous ces gallants de la cour, prindrent un merveilleux plaisir à contempler et mirer celles de ces belles nimphes, si follastrement accoustrées et retroussées qu'elles en donnoient autant ou plus de tentation pour monter au second étage que d'admiration et de sujet à louer une si gentille invention.
Pour laisser donc nostre digression et retourner où je l'avois prise, je dys que nous avons veu faire en nos cours et représenter par nos reynes, et principalement par la reine-mere, de fort gentils ballets; mais d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur les pieds et jambes des dames qui les representoyent , et prenions par
dessus tous très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et démener et frétiller leurs pieds si affettement que rien plus : car leurs cottes et robes estoyent bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non pourtant si bien à la nimphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il le falloit et qu'on eust désiré. Neantmoins nos yeux s'y baissoyent un peu, et mesmes quand on dansoit la volte, qui, en faisant volleter la robbe, monstroit tousjours quelque chose agréable à la veue, dont j'en ay veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entre eux-mesmes.
Ces belles dames de Sienne, au commencement de la révolte de leur ville et republique, firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui fussent. Chacune bande montoit à mille, qui estoit en tout trois mille : l'une vestue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat, toutes habillées à la nimphale d'un fort court accoustrement, si bien qu'à plein elles monstroyent la belle jambe et belle grève; et firent ainsi leurs monstres par la ville devant tout le monde, et mesmes devant M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenants généraux de nostre roy Henry; toutes résolues et" promettans de mourir pour la Republique et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l'œuvre pour la fortification de la ville, comme desja elles avoyent la fascine sur l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte ailleurs, où je parle des femmes
généreuses : car il touche l'un des plus beaux traits qui fust jamais fait parmy galantes dames.
Pour ce coup, je me contenteray de dire que j'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes et soldats, tant françois qu'estrangers, mesmes à aucuns de la ville, que jamais chose du monde plus belle ne fut veue, à cause qu'elles estoyent toutes grandes dames, et principales citadines de ladicte ville, les unes plus belles que les autres, comme l'on sçait qu'en cette ville la beauté n'y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune. Mais, s'il faisoit beau voir leurs beaux visages, il faisoit bien autant beau voir et contempler leurs belles jambes et grèves, par leurs gentiles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles sçavent trèsbien faire, et aussi qu'elles s' estoyent fait faire leurs robes fort courtes, à la nimphale, afin de plus légèrement marcher; ce qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiez ; et ce qui faisoit bien autant de plaisir aux regardans estoit que les visages estoyent bien veus tousjours et se pouvoyentvoir, mais non pas cesbelles jambes et grèves; et ne fut sans raison qui inventa cette forme d'habiller à la nimphale : car elle produit beaucoup de bons aspects et belles œillades; car, si l'accoustrement en est court, il est fendu par les costez , ainsi que nous voyons encore par ces belles antiquitez de Rome, qui en augmente davantage la veue lascive.
Mais aujourd'huy les belles dames et filles de
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l'isle deCio,quoy et qui les rend aimables? Certes ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses, mais aussi leurs gorgiases façons de s'habiller, et surtout leurs robes fort courtes, qui monstrent à plein leurs belles jambes et belles grèves et leurs pieds affettez et bien chaussez.
Sur quoy il me souvient qu'une fois à la cour, une dame de fort belle et riche taille, contemplant une magnifique et belle tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de vierges chasseresses y estoyent fort naïfvement représentées , et toutes vestues monstroyent leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de ses compagnes auprès d'elle, qui estoit de fort basse et de petite taille, qui s'amusoit aussi avec elle à regarder icelle tapisserie; elle luy dit : « Ha! petite, si nous nous habillions toutes de cette façon , vous le perdriez comptant , et n'auriez grand advantage, car vos gros patins vous descouvriroient; et n'auriez jamais telle grâce en vostre marcher, ny à monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et haute : parquoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guieres. Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui vous favorisent beaucoup e't qui vous couvrent vos jambes si dextrement qu'elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un pied de hauteur, plustost une massue qu'une jambe : car, qui n'auroit de quoy à se battre, il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le bout et du costé de
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vostre pied chaussé et hanté dans vos patins; on feroit rage de bien battre. »
Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire telles paroles, car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsi enchâssée dans ces gros patins, elle perd du tout sa beauté, d'autant que ce gros pied bot luy rend une deformité par trop grande : car, si le pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout n'en vaut rien. Parquoy [les dames qui prennent ces grands et gros lourdauts de patins] pensent enrichir et embellir leurs tailles et par elle^s] s'en faire mieux ajmer et paroistre; mais de l'autre costé elles appauvrissent leur belle jambe et belle grève, qui vaut bien autant en son naturel qu'une grande taille contrefaitte.
Aussi, le temps passé, le pied beau portoit une telle lasciveté en soy que plusieurs dames romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloyent contrefaire, et encor aujourd'huy plusieurs autres en Italie, à l'imitation du vieux temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leurs visages, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent afin qu'on ne les voye pas; et conduisent en leur marcher si sagement, discrètement et compassement, qu'il ne passe jamais devant la robbe.
Cela est bon pour celles qui sont confites en prudhomie ou semblance, et qui ne veulent point donner de tentation ; no[us] leur devons cette obligation ; mais je croy que, si elles avoyent la liberté,
elles feroyent monstre et du pied et de la jambe, et d'autres choses; et aussi qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce petit scrupule, qu'elles sont dames de bien : d'ailleurs je m'en rapporte à ce qui en est.
Jesçay un gentilhomme fort gallant et honneste qui, pour avoir veu à Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de soye blanc, d'une belle et grande dame veufve et de haute taille, par dessous les eschaffauts que l'on fait pour les dames à voir le sacre, en devint si espris que depuis il se cuida désespérer d'amour; et ce que n'avoit pu faire le beau visage , la belle jambe et la belle grève le firent : aussi cette dame meritoit bien en toutes ses belles parties de faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres pareils en cette humeur !
Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir par maxime à plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre d'une belle jambe et d'un beau pied est fort dangereuse à ensorceler les yeux lascifs à l'amour ; et m'estonne que plusieurs bons escrivains, tant de nos poètes qu'autres, n'en ont escrit des louanges comme ilz ont fait d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse escrit davantage ; mais j'aurois peur que, pour trop louer ces parties du corps, l'on m'objiçast que je ne me souciasse guieres des autres, et aussi qu'il me faut escrire d'autres sujets, et ne m'est permis de m'arrester tant sur un.
Brantôme. II. i 3
Parquoy je fais fin en disant ce petit mot : « Pour Dieu, Mesdames, ne soyez si curieuses à vous faire paroistre grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n'advisiez à la beauté de vos jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes; mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins et grands chevaux. Certes il vous en faut bien ; mais si démesurément, vous en degoustez le monde plus que ne pensez, »
Sur ce discours louera qui voudra les autres beautez de la dame , comme ont fait plusieurs poètes ; mais une belle jambe , une grève bien façonnée et un beau pied ont une grande faveur et pouvoir à l'empire d'amour.
DUaust, éd
Boilvin,
LES CAVALIERS ESPAGNOLS (Dames Galantes, Discoiirr, W^
SUR l'amour des dames vieilles
ET COMME AUCUNES l'aYMENT AUTANT QUE LES JEUNES
l^uiSQUE j'ay parlé cy-devant des
1^ vieilles dames qui ajment à roussiner,
'■^u^^^ je me suis mis à faire ce discours. Par-
^^^(^^^ cjuoy j'accommence , et dis qu'un jour moy, estant à la cour d'Espagne, devisant avec une fort honneste et belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots : Que ningunas damas lindas, o alo menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta abaxo, « que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la ceinture jusques en bas ». Sur quoy je luy demanday comment elle l'entendoit, si c'estoit ou pour la beauté du corps de cette ceinture en bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour l'envie et l'appétit de la concupiscence qui vinssent
lOO QUATRIEME DISCOURS
à ne s'en esteindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre : « car, quand à la picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l'on s'en guérisse que par la mort, quoyqu'il semble que l'aage y vueille répugner; d'autant que toute femme belle s'ayme extresmement, et en s'aymant ce n'est point pour elle, mais pour autruy ; et nullement ressemble à Narcisus, qui, fat qu'il estoit, aymé de soy et de soy-mesme amoureux, abhoroit toutes autres amours ».
La belle femme ne tient rien de cette humeur, ainsi que j'ay ouy raconter d'une très-belle dame, laquelle, s'aymant et se plaisant fort, bien souvent seule et à part soy, dans son lict se mettoit toute nue, et en toutes postures se contemploit, s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre vouée à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary, nullement égal à elle. Enfin elle s'enîlama tellement par telles contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son sot vœu marital, et fit amour et serviteur nouveau.
Voilà donc comme la beauté allume le feu et la flame d'une dame, qui la transporte à ceux qu'elle veut puis après, soit aux maris ou aux serviteurs, pour les mettre en usage; aussi qu'un amour en amené un autre. De plus, estant ainsi belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de respondre, la voylà troussée; ainsy que Lays disoit
(QUATRIEME DISCOURS lOI
que toute femme qui ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amj, le cœur s'y en va et s'ouvre de mesme.
Davantage, toute belle et honneste femme ne refuse jamais louange qu'on luy donne; et, si une fois elle se plaist ou permette d'estre louée en sa beauté, bonnes grâces et gentilles façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avec la continue nous l'emportons.
Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continue luy est toujours tres-agreable et douce; ny plus ny moins que, quand l'on a accoustumé une bonne viande, on se fasche fort de la laisser; et tant plus on va sur l'aage, tant est-elle meilleure pour la personne, ce disent les médecins : aussi tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est friande d'une bonne chair qu'elle a accoustumé; et, si sa bouche d'en haut y prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant ; et la friandise ne s'en oublie jamais, ny ne se lasse par la charge des ans, ouy plustost bien par une longue maladie, ce "disent les médecins, ou autres accidents; que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant on la reprend bien.
L'on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l'aage, qui oste la for^ce aux personnes pour les faire valoir, fors celuy de Venus, qui se pratique tres-doucement, sans peine et sans
travail, dans un mol et beau lict et très-bien à l'aise. Je parle pour la femme, et non pour l'homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure, encor que ce soit en dépit de luj; mais la femme, en quelque aage qu'elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute matière : j'entends si on luy en veut donner; mais il n'y a si vieille monture, si elle a désir d'aller et vueille estre piquée, qui ne trouve quelque chevaucheur malautru; et quand bien une dame aagée n'en sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à point comme en ses jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir au prix du marché, et de bons, comme j'ay ouy dire. Toutes marchandises qui coustent faschent fort à la bourse, contre l'opinion d'Heliogabale, qui tant plus il acheptoit les viandes chères, tant meilleures les trouvoit-il, fors la marchandise de Venus, laquelle tant plus couste, tant plus plaist, pour le grand désir que l'on a de faire bien valloir la besoigne et denrée que l'on aura bien acheptée ; et le tallent que l'on a en main, on le fait valloir au triple, voire au centuple, si l'on peut.
Ce fut ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavalliers espagnols qui prindrent querelle pour elle, et, sortans de son logis, mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre. Elle mit la teste à la fenestre, et s'escria à eux : Seîïores, mis amores se ganan con oro y plat a , non con
Q^UATRIÉME DISCOURS lo3
hierro : « Mes amours se gaignent avec de l'or et de l'argent, et non avec le fer. »
Voilà comme tout amour bien achepté est bon. Force dames et cavalliers qui ont traffiqué tels marchez en sçavent bien que dire. D'alléguer des exemples de plusieurs dames qui ont bruslé en leur vieillesse aussi bien qu'en jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux par seconds et nouveaux maris et serviteurs, ce seroit à moy maintenant chose superflue, puisqu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs; si en rapporteray-je icy aucuns, car la chose le requiert et sert à cette cause.
J'ay ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui avoit les mains tres-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour les avoir telles. Il respondit, en riant et gaussant, que le plus souvent qu'il pouvoit il les frottoit de sperme. « Voilà, dit-elle, donc un malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas (le nommant tout à trac), il est aussi noir que le premier jour; et si je le lave encore tous les jours. »
^ J'ay ouy parler d'une dame d'assez bonnes années, laquelle, se voulant remarier, en demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons sur ce qu'elle estoit tres-humide et remplie de toutes mauvaises humeurs, qui luy estoient venues et l'avoyent entretenue depuis qu'elle estoit veufve ;
ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary, d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoyent ensemble , ces humeurs s'assechoient et consommoyent. Le médecin, qui estoit bon compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se remarier, et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu'il valloit mieux estre seiche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et l'approuva très-bien, toute surannée qu'elle estoit; mais je dys avec un mary et un amoureux nouveau, qui l'aymoit bien autant pour l'amour du bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle : encor qu'il y ait plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir, et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux amants.
Les courtisanes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent cette maxime que una galina vecchia fa miglior brodo ch' un altra.
Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et se mouvoit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et inquietement qu'elle faisoit trembler non seulement le lict, mais toute la maison. Voilà une gente vieille ! Les Latins appellent s'agiter ainsi et s'esmouvoir, subare a sue, qu'est à dire une porque ou truye.
5 Nous lisons de l'empereur Caligula, de toutes ses femmes qu'il eut il ayma Cezonnia, non tant pour sa beauté qu'elle eut, ny d'aage florissant,
(QUATRIÈME DISCOURS Io5
car elle y estoit desja fort avancée, mais à cause de sa grande lasciveté et paillardise qui estoit en elle, et la grande industrie qu'elle avoit pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée, laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avec luy, habillée et armée en garçon, et chevauchant de mesme, coste à coste de luy, jusques à la monstrer souventes fois à ses amis toute nue, et luy [sic) faire vo yr ces tours de soupplesse et de paillardise.
Il falloit bien dire que l'aagen'eust rien diminué en cette femme de beau et de lascif, puisqu'il l'aymoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour qu'il luy portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touchoit h sa belle gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant : « Voilà une belle gorge, mais aussi il est bien en mon pouvoir de la faire couper. » Helas! la pauvre femme fut de mesme avec luy occise d'un coup d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et accravantée contre une muraillée, qui ne pouvoit mais de la meschanceté de son père.
J II se lit encor de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la voyant, il ne dit que ces mots : « Ah! que j'en voudrois bien, s'il m'estoit permis! » Elle soudain respondit : « S'il vous plaist, ne sçavez-vous pas que vous estes empereur, et que vous donnez les loix et non pas
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les recevez? )> Sur ce bon mot et bonne volonté, il l'espousa et se coupla avec elle.
Pareilles quasi parolles furent données à un de nos trois rois derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après luj avoir jette des premières pointes et paroles d'amour, luy en fît un jour entendre sa volonté plus au long, par un honneste et tres-habile gentilhomme que je sçay, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la persuader de venir là. Elle, qui n'estoit point sotte, se défendit le mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer, sans oubUer surtout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point d'honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il dit au roy. Elle, ayant un peu songé, tout à coup, comme d'une desesperade, profîera ces mots : « Que vous luy direz? (dit-elle) autre chose sinon que je sçay bien qu'un refus ne fut jamais proffitable à celuy ou à celle qui le fait à son roy ou à son souverain, et que bien souvant, usant de sa puissance, il sçait plustost prendre et commander que de requérir et prier .» Le gentilhomme, se contentant de cette response, la porte aussitost au roy, qui prit l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle, sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut d'esprit, et d'envie d'avoir à faire à son roy. Encor qu'on die qu'il ne fait pas bon se
jouer ny avoir à faire avec son roy, il s'en faut ce point, dont on ne s'en trouve jamais mal, si la femme s'y conduit sagement et constamment.
Pour reprendre cette Julia, marastre de cet empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aymer et prendre à mary celuy sur le sein de laquelle, quelque temps avant, il luy avoit tué son propre fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas cœur. Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel honneur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aymée de son mary, encor qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa beauté : car elle estoit très-belle et tres-acorte, tesmoin ses parolles qui lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.
Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces Beatricine, veufve de feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy porta pour mariage quatre cens mille escus, sans les autres meubles, bagues et joyaux, qui montoyent à un haut prix, et qui efîaçoient sa vieillesse; nonobstant laquelle fut soubçonnée de son mary d'aller ribauder ailleurs, et pour tel soubçon la fit mourir. Vous voyez si la vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour. Pensez que le grand usage qu'elle en avoit luy en donnoit encor l'envie.
5 Constance, reine de Sicile, qui dés sa jeunesse et toute sa vie n' avoit bougé vestale du cul d'un doistre en chasteté, venant à s'émanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n' estoit pas
lOb Q^UATRIEME DISCOURS
belle pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante-deux ans, duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y ayant fait dresser une tente et un pavillon exprés, afin que le monde n'entrast en doute que son fruict fust apposté : qui fut un des grands miracles que on ait veu depuis s^^ Elisabeth. VHistoire de Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand personnage; mais ce sont-ils ceux-là [la] pluspart des braves, que les bastards, ainsi que me dit un jour un grand.
5 J'ai cogneu une abbesse de Tarrascon, sœur de madame d'Usez^ de la maison de Tallard, qui se defroqua et sortit de religion en l'aage de plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay qu'on a veu grand joueur à la cour.
Force autres religieuses ont fait de tels tours, soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage tres-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y sont accoustumées dez leurs tendres ans? La vieillesse les doitelle empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquesfois de bons morceaux, dont elles en ont pratiqué l'usance si longtemps? Et que deviendroyent tant de bons potages restaurens, bouillons composez, tant d'ambregris et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschaufîer et conforter leur estomac vieil et froid? Dont ne faut
(QUATRIEME DISCOURS lOQ
douter que telles compositions, en remettant et entretenant leur débile estomach, ne facent encor autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le corps et leur causent quelque chaleur vénérienne, qu'il faut par amprés expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeller autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui meilleur est pour elles, est qu'estant aagées et venues sur les cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engroisser, et lors ont plainiere et toute ample liberté de se jouer, et recueillir les arrérages des plaisirs que, possible, aucunes n'ont osé prendre de peur de l'enfleure de leur traistre ventre : de sorte que plusieurs y en a-il qui se donnent plus de bon temps en leurs amours despuis cinquante ans en bas que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en ay-je ouy parler en telles complections, jusqu'à là que plusieurs en ayje cogneu et ouy parler, qui ont souhaitté plusieurs fois les cinquante ans chargez sur elles, pour les empéscher de la groisse , et pour le faire mieux, sans aucune crainte ny escandale. Mais pourquoy s'en engarderoyent- elles sur l'aage ? Vous diriez qu'après la mort aucunes ont quelque mouvement et sentiment de chair. Si faut-il que je face un conte, que je vais faire.
f J'ai eu d'autres fois un frère puisné qu'on appelloit le capitaine Bourdeille, l'un des braves et
IlO (QUATRIEME DISCOURS
vaillants capitaines de son temps. Il faut que je die cela de luy, encor qu'il fust mon frère, sans offenser la louange que je luy donne : les combats qu'il a faits aux guerres et aux estaquades en font foy, car c'estoit le gentilhomme de France qui avoit les armes mieux en la main : aussi l'appelloit-on en Piedmont l'un des Rodomonts de là. Il fut tué à l'assaut de Hedin, à la dernière reprise.
Il fut dédié par son père et mère aux lettres; et pour ce il fut envoyé à l'aage de dix-huict ans en Italie pour estudier, et s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aymoit fort ma mère; et pour ce le retint là pour vacquer à ses études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny propre, il n'y vacquoit guieres, ains plustost s'amusa à faire la la cour et l'amour : si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle françoise veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appelloit madamoiselle de La Roche, et en tira de la jouissance, s'entre-aymant si fort l'un et l'autre que, mon frère ayant esté rappelle de son père, le voyant mal propre pour les lettres, fallut qu'il s'en retournast.
Elle, qui l'aymoit et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frère de l'emmener avec luy en France et en la cour de la reine de Navarre, Marguerite, à qui elle avoit esté et l'avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut mariée et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit
jeune et sans aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la reine, qui fut fort aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus d'esprit et disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout.
Mon frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand mère et ma mère, qui estoit lors en sa cour, s'en retourna voir son père. Au bout de quelque temps, se desgoustant fort des lettres et ne s'y voyant propre, les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquist beaucoup d'honneur. Il les pratiqua l'espace de cinq à six mois sans venir en sa maison; au bout desquels vint voir sa mère, qui estoit lors à la cour avec la reine de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, à laquelle il fit la révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fît une fort bonne chère, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres du Piedmont et d'Italie, et plusieurs autres particularitez, auxquelles mon frère respondit si bien qu'elle en fust satisiaitte (car il disoit des mieux) tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de cette honnorable princesse estoit de ne desdaigner les belles conversations et entre-
tien des honnestes gens, de propos en propos, tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frère sur la tumbe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois mois; puis le prit par la main et luy dit : « Mon cousin )> (car ainsi l'appelloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit esté mariée en nostre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand pot au feu, ny n'en augmente davantage mon ambition), « ne sentez-vous point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds? — Non, Madame, respondit-il. — Mais songez-y bien, mon cousin, » luy repliqua-elle. Mon frère luy respondit : « Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens rien mouvoir, car je marche sur une pierre bien ferme. — Or je vous advise, dit lors la reine, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la tumbe et le corps de la pauvre madamoiselle de La Roche, qui est icy dessous vous enterrée, que vous avez tant aymée. Puisque les âmes ont du sentiment après nostre mort, ne faut douter que cette honneste créature, morte de frais, ne se soit esmeue aussitost que vous avez esté sur elle. Et, si vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur de la tumbe, ne faut douter qu'en soy ne soit plus esmeue et ressentie. Et d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespassez, et mesme de ceux que l'on a aymez, je vous prie luy donner un Paier noster et un Ave Maria, et un De Profundis, et l'arrousez d'eau beniste , et vous acquerrez le
QUATRIEME DISCOURS Il3
nom de tres-fidel amant et d'un bon chrestien. Je vous lairraj donc pour cela », et part et s'en va. Feu mon frère ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis l'alla trouver, qui luj en fit un peu la guerre, car elle estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grâce.
Voilà l'opinion de cette bonne princesse, laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par créance, à mon advis.
Ces propos gentils me font souvenir d'un epitaphe d'une courtisanne qui est enterrée à Rome à Nostre-Dame de Populo, où il y a ces mots : Quxso, viator, ne me diiitius calcatam amplius calces : « Passant, m'ayant tant de fois foullée et trepée, je te prie ne me treper ny ne me fouler plus. » Le mot latin a plus de grâce. Je mets tout cecy plus pour risée que pour autre chose.
Ôr, pour faire fin, ne se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aymées, et ont aymé et ayment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles ayment plus, quand vous leur dittes que ce sont tousjours elles, et qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies, et surtout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.
î J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à son serviteur : « Je ne Brantôme. II. i5
sçay que désormais m'apportera plus grande incommodité la vieillesse (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais, Dieu mercy! je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de plaisir. Que si cecy dure et continue jusqu'à mon extresme vieillesse, je ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le temps passé. »
Or, touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué icy et ailleurs assez d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à l'autre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui ne se diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas.
Certes, sur cela, cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentiles comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor belle; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les ruines de ces beaux pallais, ces superbes colissées et grands termes, qui monstrent bien encore quels ils ont esté, donnent encore admiration et terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et espouvantable; si bien que sur ces ruines on y bastit encor de très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et plus beaux que sur d'autres nouveaux; ainsi que l'on voit souvent aux massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et, s'ilz trouvent quelques
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vieilles ruines et fondemens, ils bastissent aussitost dessus, et plustost que sur de nouveaux.
J'ay bien veu aussi souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de vieux corps et vieilles carennes, lesquelles avoyent demeuré longtemps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la forest.
Davantage, disoit cette dame espagnole, ne voidon pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages et les tonnerres estre emportez, desraudez et gastez, et le bas en demeurer sain et entier? Car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'addressent; mesmes les vents marins minent et mangent les pierres [d'en haut], et les concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposées que celles d'en haut.
De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents ou de froid ou de chaud, ou de soleil ou de lune, et autres, et, qui pis est, de plusieurs fards -qu'elles y applicquent, pensans se rendre plus belles, et gastent tout; au lieu qu'aux parties d'embas n'y applicquent autre fard que le naturel spermatic, n'y sentant ny froid, nypluye, ny vent, ny soleil, ny lune, qui n'y touchent point.
Si la chaleur les importune, s'en sçavent bien garentir et se raffraischir; de mesmes remédient au froid en plusieurs façons. Tant d'incommoditez et
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peines y a-il à garder la beauté d'en haut, et peu à ga;;âer celle d'en bas; si bien qu'encore qu'on ait v^li une belle femme se perdre par le visage, ne 'faut présumer qu'elle soit perdue par le bas, et qu'il n'y reste encor quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.
5 J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien adonnée à l'amour : un de ses serviteurs anciens l'ayant perdue de veue l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy avait veu autresfois, et par ce en devint [si] fort degousté et reffroidy qu'il ne la voulut plus attacquer, ny renouveller avec elle le plaisir passé. Elle le recogneut bien, et fît tant qu'elle trouva moyen qu'il la vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la malade, et, luy l'estant venue voir sur jour, elle luy dit : « Monsieur, je sçay bien que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la moitié du corps nud en bas) s'il y a rien de changé là. Si mon visage vous a trompé, cela ne vous trompe pas. » Le gentilhomme, la contemplant, et la trouvant par là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gastée. « Et voylà (dit la dame). Monsieur, voylà comme vous autres estes trompés! Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos
faux visages : car le reste de nos corps ne les ressemble pas tousjours. Je vous apprens cela. »
Une dame comme celle-là, estant ainsi changée de beau visage, fut en si grand collere et despit contre luy qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour recompense , se miroit et s'arregardoit par les parties d'en bas, y prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage autresfois.
J J'ay ouy parler d'une autre dame qui, tant c|u'elle couchoit sur jour avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une fine toille de Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast : car il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à laquelle un jour son mary luy demandant pourquoy son poil d'en bas n'estoit devenu blanc et chenu comme celuy de la teste : « Ah !. dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à autres de mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure tousjours sans changer, et en mesme estât et vigueur, en mesme disposition, et surtout en mesme chaud naturel, et à mesme appétit et santé; et non des autres membres, qui en ont pour luy
Il8 (QUATRIEME DISCOURS
des maux et des douleurs, et mes cheveux qui en sont devenus blancs et chenus. »
Elle avoit raison de parler ainsi : car cette partie leur engendre bien des douleurs, des gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, par trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi chenues. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par là en toutes les deux façons.
5 J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux courtizannes, qu'ils m'ont asseuré n'en avoir veu guieres de belles estre venues vieilles par là : car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes, avoyent le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé. Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoyent leurs vieilles, ainsi les appelloyent-ils, aussi belles par le bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et n'y trouvoyent rien de changé que le visage, et aymoyent autant coucher avec elles qu'en leurs jeunes ans.
Au reste, combien y a-il d'hommes qui ayment des vieilles dames pour monter dessus, plustost que sur des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui ayment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le manège et pour le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse qu'en la vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils sont bien esté dressez, et ont continué leur gentille addresse.
J'ay veu à l'escurie de nos rois un cheval qu'on appelloit le Quadragant, dressé du temps du roy Henry, Il avoit plus de vingt-deux ans; mais, encor tout vieux qu'il estoit, il fesoit très-bien et n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encor à son roy, et à tous ceux qui le voyoyent manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de mesmes à un grand coursier qu'on appelloit le Gonzague^ du haras de Mantoue, et estoit contemporain du Quadragant.
J'ay veu le moreau superbe qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui avoit la charge du haras du roy, me le monstra à Mun, un jour que je passay par là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que lorsque M. de Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu M. de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le recompensa d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je; mais je n'aurois jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu.
Le feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisy pour son jour de bataille le Bay de la paix, un très-beau et fort courcier et vieux; et mourut de la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens, ce qu'on trouva estrange.
Feu M. de Guise envoya quérir en son haras d'Esclairon le hay Sanson, qui servoit là d'estalon.
pour le servir en la bataille de Dreux, où il le servit très-bien.
Aux premières guerres, feu M. le Prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoyent là d'estalons, pour s'en servir en ses guerres ; et les départit aux uns et aux autres des seigneurs qui estoyent avec luy, s'en estant réservé sa part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et l'appelloit-on le Compère. Tout vieux qu'il estoit, jamais n'en fut veu un meilleur; et son maistre le fît trouver en de bons combats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de Savoye luy avoit donné ; et l'appelloit-on le Malheureux; et s'appelloit ainsi quand il fut donné au roy, ce qui fut un très-mauvais présage pour le roy. Jamais ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa vieillesse : aussi son maistre , qui estoit un des vaillants gentilshommes de la France , le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il y en eut de ces estalons, jamais l'aage n'empescha qu'ils ne servissent bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais; aussi dit-on que jamais bon cheval ne devint rosse.
De mesme sont plusieurs dames, qui en leur vieillesse vallent bien autant que d'autres en leur jeunesse, ■ et donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien apprises et dres-
sées; et volontiers telles leçons malaisément s'oublient; et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressez que des jeunes et à dresser : ainsi la raison en cela le veut.
Une question sur le sujet des dames aagées ayje veu faire, à sçavoir : quelle gloire plus grande y a-il à debauscher une dame aagée et en jouir, ou une jeune? A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille. Et disoyent que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse sont de soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la froideur qui semble estre en la vieillesse mal aisément se peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle réputation.
Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloyent si souvent la voir et apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa porte de grands sénateurs romains plustost que des jeunes fols chevalliers. Ainsi me semble-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement.
Je m'en rapporte à ceux qui l'ont expérimenté,
122 Q^UATRIEME DISCOURS
dont aucuns ont dit qu'une monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise peut-on avoir en l'ame, quand on voit entrer dans une salle du bal, dans une des chambres de la reine, ou dans une église, ou autre grande assemblée, une dame aagée de grand qualité e d*alta guisa, comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la reine ou d'une princesse, ou une gouvernante d'une fille d'un roy, reine ou grande princesse, ou gouvernante des dam^'^s ou filles de la cour, que l'on prend et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage; et, quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon et confident : « La voyez-vous là en sa façon grave, sa mine sage et desdaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une seule goutte d'eau ? Helas ! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y a girouette au monde qui se remue et se revire si souvent et si agilement que font ses reins et ses fesses. »
Quant à moy, je croy que celuy qui a passé par là et le peut dire, qu'il est tres-content en soy. Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui contrefaisoyent leurs dames sages, prudes et censorienes, qui estoyent tres-debordées et vénériennes quand venoyent là, et que bien
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souvent on abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui, par trop peu rusées, craignent la lutte! Aussi dit-on qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour chasser et porter à manger à ses petits.
f Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez à desbaucher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'ils s'attribuoyent de les avoir debauschées et suppeditées : ainsi que j'en ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes, qui s'en sont sentis tresglorieux et tres-contents dans leur ame, pour avoir fait de mesme.
5 Jules Caesar et Octavie, son successeur, sont esté fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et après eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illustres dames romaines avec leurs maris, les contemplant et considérant fort fixement, mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la baissoyent pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes, comme certainement y en pouvoit avoir peu es temps de ces empereurs dissolus, mais il falloit faire la mine et en estre quittes pour cela; autrement le jeu ne fust esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à plusieurs dames. Celles après qui plaisoyent à ce monsieur Tempe-
reur, les prenoit privement et publiquement prés de leurs maris, et, les sortans de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit; et puis les retournoit en leur place se rasseoir; et devant toute l'assemblée louoit leurs beautez et singularitez qui estoyent en elles cachées, les spécifiant de part en part; et celles qui avojent quelques tares, laideurs et deffectuositez, ne les celoit nullement, ains les descrioit et les declaroit, sans rien déguiser ny cacher.
Néron fut aussi curieux, qui pis est encor, de voir sa mère morte, la contempler fixement et manier tous ses membres, louant les uns et vitupérant les autres.
J'en ay ouy conter de mesme d'aucuns grands seigneurs chrestiens, qui ont bien cette mesme curiosité envers leurs mères mortes.
J Ce n'estoit pas tout de ce Calligula : car il racontoit leurs mouvemens, leurs façons lubriques, leurs maniemens et leurs airs qu'elles observoyent en leur manège, et surtout de celles qui avoyent esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoyent ainsi à table : car, si à la couche elles en vouloyent faire de mesme, ne faut point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoyent tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux despens et risée commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et sages, comme il y en pouvoit avoir, ou
faire des hypocrites et contrefaire les donne da berij estoyent tout à trac divulguées et réputées bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé de les descouvrir pour telles qu'elles ne vouloyent qu'on les cogneust. Et qui estoit le meilleur, c'estoyent, comme j'ay dit, toutes grandes dames, comme femmes de consuls, dictateurs, prêteurs, questeurs, sénateurs, censeurs, chevalliers, et d'autres de très-grands estats et dignitez ; ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en nosîre chrestienté les reines, qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puisqu'ils commandoient à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses grandes et petites, les marquises et marquisotes, les comtesses et contines, les baronnesses et chevalleresses, et autres dames de grand rang et riche estoffe : sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs empereurs et rois en pouvoyent faire de mesme envers telles grandes dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et leurs maris, car la tyrannie seroit insupportable à des cœurs généreux. En quoy certes les rois chrestiens sont fort à estimer et louer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amitié que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.
5 J'ay ouy parler de deux grands princes qui se
sont fort pleus à descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs dames, aussi leurs defformitez, tares et deffauts, ensemble leurs manèges, mouvemens et lascivetez, non en public pourtant, comme Calligula, mais en privé, avec leurs grands amis particuliers. Et voilà le gentil corps de ces pauvres dames bien employé. Pensant bien faire et se jouer pour complaire à leurs amants, sont descriées et brocardées.
Or, afin de reprendre encor nostre comparaison, tout ainsi que l'on void de beaux édifices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures pierres et matière les uns plus que les autres, et, pour ce, durer plus longuement en leur beauté et gloire, aussi y a-il des corps de dames si bien complexionnez et composez, et empraints en beautez, qu'on void volontiers le temps n'y gaigner tant comme sur d'autres, ny les miner aucunement.
5 II se lit qu'Artaxercez, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle qu'il ayma le plus fut Astazia, qui estoit fort aagée, et toutesfois très-belle, qui avoit esté putain de son feu frère Daire. Son fils en devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant Taage, qu'il la demanda à son père en partage, aussi bien que la part du royaume. Le père, par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec luy de ce bon boucon, la fit prestresse du Soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont tel estât se vouent du tout à la chasteté.
5 Nous lisons dans VHistoire de Naples que La-
dislaus, Hongre et roy de Naples, assiégea dans Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo de Balzo, et, après plusieurs assauts et faits d'armes, la prit par composition avec ses enfants, et l'espousa, bien qu'elle fust aagée, mais très-belle, et l'ammena avec soy à Naples; et fut appelée la reine Marie, fort aymée de luy et chérie.
* J'ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l'aage de soixante-dix ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aymable comme en l'aage de trente ans : aussi fut-elle fort aymée et servie d'un des grands rois et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans faire tort à la beauté de cette dame : car toute dame aymée d'un grand roy, c'est signe que perfection abonde et habite en elle qui la fait aymer; aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux demy-dieux.
Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle encor que je ne sçache cœur de rocher qui ne s'en fust esmeu, encore qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans, allant et se tenant à -cheval aussi dextrement et dispostement comme elle avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle; et, pour telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé que sa belle face s'en fust changée; mais rien moins que cela, car sa beauté, sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoyent toutes pareille* qu'elle avoit tousjours eu. Et surtout elle avoit une
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tres-grande blancheur, et sans se farder aucunement; mais on dit bien que tous les matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres drogues, que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils apoticaires. Je croy que si cette dame eust encor vescu cent ans, qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps!
J'ay veu madame la marquise de Rothelin, mère à madame la douairière princesse de Condé et de feu M. de Longueville, nullement ofîencée en sa beauté ny du temps ny de l'aage , et s'y entretenir en aussi belle fleur qu'en la première, fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin; mais pourtant ses beaux yeux qui estoyent des nompareils du monde, dont madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncques, et aussi prests à blesser que jamais.
J'ay veu madame de La Bourdesiere, depuis en secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que l'on eust dit qu'elle estoit en ses plus jeunes ans; si bien que ses cinq filles, qui ont esté des belles, ne l'effaçoient en rien. Et volontiers, si le choix fust esté à faire, eust-on laissé les filles pour prendre la mère; et si avoit eu plusieurs enfans. Aussi estoit-ce la dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie
mortelle du seiain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogneu.
J'aj veu, qui est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de Mezieres et grandmere de la Princesse-Dauphin, en l'aage de cent ans, auquel elle mourut, aussi belle, aussi droite, aussi fraische, aussi disposte, saine et belle, qu'en l'aage de cinquante ans : ç'avoit esté une trèsbelle femme en sa jeune saison.
Sa fille, madame ladite marquise, avoit esté telle, et mourut ainsi, mais non si aagée de vingt ans, et la taille luy appetissa un peu. Elle estoit tante de madame de Bourdeille, femme à mon frère aisné, qui luy portoit pareille vertu : car, encor qu'elle eust passé cinquante-trois ans et ait eu quatorze enfans, on diroit, comme ceux qui la voyent sont de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses sœurs : aussi void-on souvent plusieurs fruicts d'hyver, et de la dernière saison, se parangonner à ceux d'esté, et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus.
Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté aussi très-belles en vieillesse. L'on me dit dernièrement que la belle Paule, de Thoulouze, tant renommée de jadis, est aussi belle que jamais, bien qu'elle ait quatre-vingts ans; et n'y trouve-on rien changé, ny en sa haute taille ny en son beau visage.
Brantôme, II. 17
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J'ay veu madame la présidente Conte, de Bourdeaux, tout de mesme et en pareil aage, et tresaimable et désirable ; aussi avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant d'autres, mais je n'en pourrois faire la fin.
5 Un jeune cavallier espagnol parlant d'amour à une dame aagée, mais pourtant encor belle, elle luy respondit : A mis complétas desta manera me habla V. M. ? « Comment à mes compiles me parlez-vous ainsi? » Voulant signifier par les compiles son aage et déclin de son beau jour, et l'approche de sa nuict. Le cavallier luy respondit : Sus complétas valen mas, y son mas graciosas que las horas de prima de qualquier otra dama. « Vos compiles vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que les heures de prime de quelque autre dame qui soit. » Cette allusion est gentille.
Un autre parlant de mesme d'amour à une dame aagée, et l'autre luy remonstrant sa beauté flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il luy respondit : A las visperas se conoce la fîesta : «. A vespres la feste se connoist. »
On void encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encor qu'il efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veue avec moy, que c'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyans, de la chrestienté. Je la vis un jour danser, comme j'ay dit ailleurs, avec la reine d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres
(QUATRIÈME DISCOURS l3l
dames de compagnie, et ce par caprice, que tous ceux et celles qui les advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beauté; et eut-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoyent les deux soleils assemblez qu'on lit dans Pline avoir apparu autresfois pour faire esbahir le monde. Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la taille plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi le dire sans offenser la reine d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor qu'elle ne fust reine comme l'autre; mais elle estoit petitefille de ce grand roy père du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits de visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reine de Navarre, qui monstroit bien en tout quel rcy il estoit.
Je pense avoir esté le premier qui l'ay appellée du nom de petite-fille du roy père du peuple ; et ce fut à Lion quand le roy tourna de Pologne ; et bien souvent l'y appellois-je : aussi me faisoitelle cet honneur de le trouver bon, et l'aymer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy, et surtout en bonté et beauté : car elle a esté très-bonne ; et peu ou nul se trouve à qui elle ait fait mal ny desplaisir, et si en a eu de grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire de celle de feu M. de Guise, son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sont doncq deux trèsgrandes perfections qui ont esté en cette dame, que bonté et beauté, et que toutes deux elle a
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tres-bien entretenu jusques icy, et pour lesquelles elle a espousé deux honnestes marys, et deux que peu ou point en eust-on trouvé de pareils; et, s'il s'en trouvoit encor un pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est venu le proverbe, pota ferraresa, comme l'on dit cazzo mantuano.
Sur quoy, un grand seigneur de ce païs là pourchassant une fois une belle et grand princesse de nostre France, ainsi qu'on le louoit à la cour de ses belles vertus, valleurs et perfections pour la mériter, il y eut feu M. Dau, capitaine des gardes escossoises, qui rencontra mieux que tous en disant : (( Vous oubliez le meilleur, cazzo mantuano. ))
J'ay ouy dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantoue, qu'on appelloit le Gobin, parce qu'il estoit fort bossu, jvoulant espouser la sœur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle qu'il estoit ainsi fort bossu. Elle respondit, dit-on : Non importa purche la campana habbia qualche diffetto, ma ch' cl sonaglio sia buono ; voulant entendre le cazzo mantuan[o']. D'autres disent qu'elle ne profera le mot, car elle estoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent-pour elle.
Pour tourner encore à cette princesse ferraroise, je la vis, aux nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante à la mode d'Italie et retrous-
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sée à demy sur le bras à la mode sienoise; mais il n'y eut point encor de dame qui l'effaçast, et n'y eut aucun qui ne dist : « Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant elle est belle. Et est bien aisé à juger que ce beau visage couvre et cache d'autres grandes beautez et parties en elle que nous ne voyons point; tout ainsi qu'à voir le beau et superbe front d'un beau bastiment, il est aisé à juger qu'au dedans il y a de belles chambres, antichambres et garderobbes, beaux recoins et cabinets. » En tant de lieux encor a-elle fait paroistre sa beauté depuis peu , et en son arrièresaison, et mesme en Espagne aux nopces de M. et madame de Savoye, que l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeura gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoyent assez fortes et amples pour la porter dedans le ciel, je le ferois ; mais elles sont trop foibles; si en parleray-je encore ailleurs. Tant y a que c'a esté une très-belle femme en son printemps, son esté et son automne, et son hyver encore, quoyqu'elle ait eu grande quantité d'ennuis et d'enfans.
Qui pis est, les Italiens, mesprisans une femme qui a eu plusieurs enfans, l'appellent scrofa, qui est à dire une truye; mais celles qui en produisent de beaux, braves et généreux, comme cette princesse a fait, sont à louer, et sont indignes de ce nom, mais de celuy de benistes de Dieu.
Je puis faire cette exclamation : Quelle mondaine et merveilleuse inconstance, que la chose
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qui est la plus légère et inconstante, au temps fait la résistance, qu'est la belle femme! Ce n'est pas moy qui le dis; j'en serois bien marry, car j'estime fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes : c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'alleguerois encore volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos françoises, belles en leur automne et hyver; mais pour ce coup je ne mettray en ce rang que deux.
L'une, la reine Elisabeth d'Angleterre qui règne aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si elle est telle, je la tiens pour une très-belle princesse : car je l'ay veue en son esté et en son automne. Quant à son hyver, elle y approche fort, si elle n'y est : car il y a long-temps que ne l'ay veue. La première fois que je la vis, je sçay l'aage qu'on luy donnoit alors. Je croy que ce qui l'a maintenue si longtemps en sa beauté, c'est qu'elle n'a jamais esté mariée, ny a supporté le faix de mariage qui est fort onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reine est à louer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave, belle et rare reine d'Escosse, qui a fort souillé ses vertus.
L'autre princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa dernière saison; et je vous le vois dire par un discours que j'abbregeray le plus que je pourray.
QUATRIEME DISCOURS l35
Lorsque le roy Henry mourut, un mois après mourut le pape Paul IV, Caraffe, et pour [l'élection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise; et alla à Rome par mer avec les galères du roy, desquelles estoit gênerai M. le grand prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon frère, le conduisit avec seize galleres. Et firent si bonne diligence et avec si bon vent en poupe qu'ils arrivèrent en deux jours et deux nuicts à Civita-Vecchia, et de là à Rome, où estant, M. le grand prieur, voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle élection (comme de vray elle demeura trois mois à faire), et par conséquent de retourner son frère, et que ses galleres ne faisoyent rien au port, il s'advisa d'aller jusques à Naples voir la ville et y passer son temps.
A son arrivée donc, le vice-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le receut comme si ce fust esté un roy. Mais avant que d'y arriver salua la ville d'une fort belle salve qui dura longtemps; et la mesme luy fut rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit estrangement durant cette salve. Et, tenant ses galleres en bataille et en joly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de Languedoc, fort habille et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien, vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et luy demander permission, encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous ne venions que de
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frais de la guerre, d'entrer dans le port, pour voir la ville et visiter les sepulchres de ses prédécesseurs qui estoyent là enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux.
Le vice-roj l'accorda très-librement. M. le grand prieur donc s'avança et recommença la salve aussi belle et furieuse que devant, tant des canons de courcie des seize galleres que des autres pièces et d'arquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le môle fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderoUes, de flambans de taffetas cramoisy, et la sienne de damas, et tous les forçats vestus de velours cramoisy, et les soldats de sa garde de mesme, avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et vaillant capitaine, et bien que l'on trouvast nos galleres françoises très-belles, lestes et bien espalverades, et surtout la Kealle, à laquelle n'y avoit rien à redire : car ce prince estoit en tout tres-magnifîque et libéral.
Estant donc entré dans le mole en un si bel arroy, il prit terre et tous nous autres avec luy, où le vice-roy avoit commandé de tenir prests des chevaux et des coches pour nous recueillir et conduire en la ville; comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genêts, chevaux d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des housses de velours toutes en broderie, les unes d'or et les autres d'argent.
Q^UATRIÉME DISCOURS iBy
Qui vouloit monter à cheval montoit, qui en coche montoit, car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux attelées, et traisnées par des coursiers les plus beaux qu'on eust sceu voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du Règne qu'Espagnols, qui receurent M. le grand prieur, de la part du viceroy, tres-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus beau que j'aye veu il y a longtemps, que depuis le vice-roy luy donna; et se manioit très-bien, et faisoit de très-belles courbettes, ainsi qu'on parloit de ce temps. Luy, qui estoit un tres-bon homme de cheval, et aussi bon que de mer, il le fit très-beau voir là-dessus; et il le faisoit très-bien valloir et aller, et de fort bonne grâce, car il estoit l'un des beaux princes qui fust de ce temps là, et des plus agréables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien dénouée; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Ainsi il fut conduit par tous ces seigneurs et tant d'autres gentilshommes chez le vice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du monde, et logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa troupe : il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus à ce voyage. Nous pouvions bien estre avec luy deux cens gentilshommes, que capitaines des galleres et autres ; nous fusmes logez chez la pluspart des grands seigneurs de la ville, et tres-magnifiquement.
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Dés le matin, sortans de nos chambres, nous rencontrions des estafïiers si bien créez qui se venoyent présenter aussitost et demander ce que nous voulions faire et où voulions aller et pourmener. Et, si voulions chevaux ou coches, soudain, aussitost notre volonté dite aussitost accomplie. Et allouent quérir les montures que voulions, si belles, si riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté; et puis accommencions et accomplissions nostre journée ainsi qu'il plaisoit à chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et délices en cette ville : ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ay jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte; il n'y manque que la familière, libre et franche conversation d'avec les dames d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez. A quoy pour ce coup sceut très-bien remédier madame la marquise del Gouast, pour l'amour de laquelle ce discours se fait : car, toute courtoise et plene de toute honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le grand prieur des perfections qui estoyent en luy, et l'ayant veu passer par la ville à cheval et recogneu, comme de grand à grand cela est deu communément, elle, qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et luy manda que, si son sexe et la coutume du païs luy eussent permis de le visiter, volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa puissance, comme avoyent fait
tous les grands seigneurs du ro yaume; mais le pria de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et ses maisons, et ses chasteaux, et sa puissance.
M. le grand prieur, qui estoit la mesme courtoisie, la remercia fort, comme il devoit, et luy manda qu'il luy iroit baiser les mains incontinent après disner; à quoy il ne faillit avec sa suitte de tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes la marquise dans sa salle avec ses deux filles, done Antonine, et l'autre done Hieronime ou done Joanne, je ne sçaurois bien le dire, car il ne m'en souvient plus, avec force belles dames et damoiselles, tant bien en point et de si belle et bonne grâce que, horsmis nos cours de France et d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle troupe de dames.
Madame la marquise salua à la françoise et récent M. le grand prieur avec un très-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encor plus humble, con mas gran sossiego^ comme dit l'Espagnol. Leurs devis furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui sçavions parler italien et espagnol, accostâmes les autres dames, que nous trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort bon entretien.
Au départir, madame la marquise, ayant sceu de M. le grand prieur le séjour d'un quinze jours qu'il vouloit faire là, luy dit : « Monsieur, quand vous ne sçaurez que faire et qu'aurez faute de passe-temps, lorsqu'il vous plaira venir céans vous
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me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le trèsbien venu comme en la maison de madame vostre mère; vous priant de disposer de cette-cy de mesme et ainsi que la sienne, et y faire ny plus ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aymée et visitée d'honnestes et belles dames de ce royaume et de cette ville, autant que dame qui soit; et, d'autant que vostre jeunesse et vertu porte que vous aymez la conversation des honnestes dames, je les prieray de se rendre icy plus souvent que de coustume, pour vous tenir compagnie et à toute cette belle noblesse qui est avec vous. Voilà mes deux filles auxquelles je commanderay, encores qu'elles ne soyent si accomplies qu'on diroit bien, de vous tenir compagnie à la françoise, comme de rire, danser, jouer, causer librement, modestement et honnestement, comme vous faites à la cour de France, à quoy je m'offrirois volontiers; mais il fascheroit fort à un prince jeune, beau et honneste comme vous estes d'entretenir une vieille surannée, fascheuse et peu aymable comme moy : car volontiers jeunesse et vieillesse ne s'accordent guieres bien ensemble. »
M. le grand prieur luy releva aussitost ces mots, en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que malaisément il ne passeroit pas celuy-là, et que son autonne surpassoit tous les printemps et estez qui estoyent en cette salle; comme, de vray, elle se monstroit encor une trèsbelle dame et fort aymable, voire plus que ses
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deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoyent; si avoit-elle bien alors prés de soixante bonnes années. Ces deux petits mots que M. le grand prieur donna à madame la marquise luy pleurent fort, selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa façon.
Nous partismes de là extresmement bien édifiez de cette belle dame, et surtout M. le grand prieur, qui en fut aussitost espris, ainsi qu'il nous le dit. Il ne faut donc douter si cette belle dame et honneste, et sa belle troupe de dames convia M. le grand prieur tous les jours d'aller à son logis : car si on n'y alloit l'aprés-disnée on y alloit le soir. M. le grand prieur prit pour sa maistresse sa fille aisnée, encor qu'il aymast mieux la mère; mais ce fut per adombrar la cosa.
Il se fit force couremens de bague, où M. le grand prieur emporta le prix^ force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous autres aussi bien fait des maistresses comme nostre gênerai. Encore y eussions-nous demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du roy son maistre, qui luy porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse ; et pour ce falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui pourtant ne passèrent de huict mois après.
Ce fut à se départir de ces plaisirs délicieux, et
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de laisser la bonne et gentille ville de Naples; et ne fut à M. nostre gênerai et à tous nous autres sans grandes tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions si bien.
Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor vivante ; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne faillis de l'aller voir; et fus aussitost recogneu par un vieux maistre d'hostel de leans, qui l'alla dire à madite dame que je luy voulois baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict à cause d'un petit feu voilage qu'elle avoit d'un costé de joue. Elle me fit, je vous jure, une trèsbonne chère. Je ne la trouvay que fort peu changée , et encore si belle qu'elle 'eust bien fait commettre un péché mortel, fust ou de volonté ou de fait.
Elle s'enquit fort à moy des nouvelles de feu M. le grand prieur, et d'affection, et comme il estoit mort, et qu'on luy avoit dit qu'il avoit esté empoisonné, maudissant cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et qu'elle ostât cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit combattu comme un César tout le jour; et le soir, à la dernière charge, s'estant fort eschauffé au combat, et suant, se retirant le
soir qu'il geloit à pierre fendre, se morfondit; et se couva sa maladie, dont il mourut un mois ou six sepmaines après.
Elle monstroit, par sa parole et sa façon, de le regretter fort. Et notez que, deux ou trois ans auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours sous la charge du capitaine Beaulieu , l'un de ses lieutenans de galleres. Il avoit pris la bandiere de la reine d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les mers de Levant, ny cogneue, dont on estoit fort esbahy : car, de prendre celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le Turc. M. le grand prieur avoit donné charge au dict capitaine Beaulieu de prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et ses filles, auxquelles trois il envoyoit force presens de toutes les petites singularitez qui estoyent lors à la cour et au Palais, à Paris et en France : car ledit sieur grand prieur estoit la mesme libéralité et magnificence; à quoi ne faillit le capitaine Beaulieu, et de présenter le tout, qui fut très-bien receu, et pour ce fut recompensé d'un beau présent.
Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le réitéra plusieurs fois, dont elle l'en ayma encore plus. Pour l'amour de luy, elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit lors aux galleres de M. le grand prieur, lequel, quand nous partismes, demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La
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fortune fut si bonne pour luy que, s'addressant à ladite dame en son adversité, elle le fit si bien secourir qu'il eschappa; et le prit en sa maison, et s'en servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux, elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche.
Aucuns de nous autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort, sinon lorsque nous fismes ce voyage de Malte, il se trouva un gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage, qui estoit pour chercher nouvelles d'un sien frère qui avoit esté à M. le grand prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoii plus de six ans, et que depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla souvenir; et depuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune : soudain je le rapportay à son cadet, qui m'en remercia fort; et vint avec moy chez madite dame, qui en prit encor plus de langue, et l'alla voir oii il estoit.
Voilà une belle obligation, pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit encore, comme j'ay dit : car elle m'en fit encore meilleure chère, et m'entretint fort du bon temps passé, et de force autres choses qui faisoyent trouver sa compagnie très-belle et tres-aymable; car elle estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante.
Elle me pria cent fois ne prendre autre logis ny
repas que le sien, mais je ne le voulus jamais, n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin. Je Tallois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous y demeurasmes, et y estois très-bien venu, et sa chambre m'estoit tousjours ouverte sans difficulté.
Quand je luy dis à Dieu, elle me donna des lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescayre, gênerai pour lors en l'armée espagnole; outre ce, elle me fit promettre qu'au retour je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien.
Le malheur fut tant pour moy que les galleres qui nous tournèrent ne nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne peus tourner en arrière; et aussi que je m'en voulois aller à la guerre de Hongrie ; mais, estans à Venise, nous sceusmes la mort du grand sultan Soliman. Ce fut là où je maudis cent fois mon malheur que ne fusse retourné aussi bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps. Et possible, par le moyen de madite dame la marquise, j y eusse rencontré une bonne fortune, fust par mariage ou autrement : car elle me faisoit ce bien de m'aymer.
Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me voulut encore ramener en France pour y estre à jamais malheureux, et où jamais la bonne fortune ne m'a monstre bon visage, sinon par apparence et beau semblant d'estre estimé gallant homme de bien et d'honneur prou, mais de moyens Brantôme. II. i^
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et de grades point comme aucuns de mes compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent estimez heureux que j'eusse parlé à eux dans une cour, dans une chambre de roy ou de reine, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule, qu'aujourd'huy je les vois advancez comme potirons et fort aggrandis, bien [que] je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy ny que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'une ongle.
Or bien, pour moy en cela je peux bien pratiquer le proverbe que nostre rédempteur Jesus- Christ a profîeré de sa propre bouche que : « nu prophète en son païs. » Possible, si j'eusse servy des princes estrangers aussi bien que les miens, et cherché l'adventure parmy eux comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé de biens et dignitez que ne suis d'années et de douleurs. Patience! si ma Parque m'a ainsi filé, je la maudis; s'il tient à mes princes, je les donne à tous les diables, s'ilz n'y sont.
Voilà mon conte achevé de cette honnorable dame; elle est morte en une très-grande réputation d'avoir esté une très-belle et honneste dame, et d'avoir laissé après elle une belle et généreuse lignée, comme M. le marquis son aisné, don Juan, don Carlos, don Cesare d'Avalos, que j'ay tous veus et desquels j'en ay parlé ailleurs; les filles de mesme ont ensuivy les frères. Or, je fais fin à mon principal discours.
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1/ AUDACIEUX ET LE TIMIDE (Daines Galantes, Discours V).