ET LES BRAVES HOMMES AYMENT LES DAMES COURAGEUSES
L ne fut jamais que les belles et honl^^'^nestes dames n'aymassent les gens <=-^*. braves et vaillans, encore que de leur
nature elles soyent poltrones et timides; mais la Vaillance a telle vertu à l'endroit d'elles qu'elles l'ayment. Que c'est que de se faire aymer de son contraire maugré son naturel! Et qu'il ne soit vray, Venus, qui fut jadis la déesse de beauté, de toute gentillesse ethonnesteté, estant à mesme, dans les cieux et en la cour de Jupiter pour choisir quelque amoureux gentil et beau et pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcan,
n'en alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringans ny des plus frizés, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu Mars, dieu des armées et des vaillances, encor qu'il fust tout sallaud, tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noircy de poussière, et mal propre ce qu'il se peut, sentant mieux son soldat de guerre que son mignon de cour; et, qui pis est encor, bien souvent, possible, tout sanglant revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement se nettoyer et parfumer.
5 La généreuse belle reine Pantasilée, la renommée luy ayant fait à sçavoir les valleurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux faits d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecqs, au seul bruit s'amouracha de luy tant que, par un désir d'avoir d'un si vaillant chevallier des enfans, c'està-dire filles qui succédassent à son royaume, s'en alla le trouver à Troye; et, le voyant, le contemplant et l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour se mettre en grâce avec luy, non moins par les armes qu'elle faisoit que par sa beauté, qui estoit très-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemis qu'elle ne l'y accompagnas! et ne se meslast aussi avant qu'Hector là où il faisoit le plus chaud; si que l'on dit que, plusieurs fois, faisant de si grandes prouesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il s'arrestoit tout court comme ravy souvent au milieu des combats les plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour voir
et contempler mieux à son aise cette brave reine à faire de si beaux coups.
De là en avant il est à penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et s'ils les mirent à exécution : le jugement en peut estre bientost donné. Mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement : car elle, pour mieux complaire à son amoureux, se precipitoit si ordinairement aux hasards qu'elle fut tuée à la fin parmy la plus forte et plus cruelle meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il estoit mort devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sçachant la mort, entra en un si grand dépit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa veue qu'elle avoit tant désiré et pourchassé de si loingtain païs, qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes batailles, et mourut, ne voulant plus vivre puisque n'avoit peu voir l'objet valleureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aymé.
5 De mesmes en fit Tallestride, autre reine des Amazones, laquelle traversa un grand païs, et fit je ne sçay combien de lieues pour aller trouver Alexandre le 'Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille (de ce bon temps que l'on faisoit, et le donnoit-on pour la pareille) coucha avec luy pour avoir de la lignée d'un si grand et généreux sang, l'ayant ouy tant estimer; ce que volontiers Alexandre lui accorda ; mais bien gasté et degousté s'il eust fait autrement, car ladicte reine estoit bien aussi belle que vaillante. Quintus Curtius, Orose
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et Justin l'asseurent , et qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cens dames à sa suitte, tant bien en point et de si bonne grâce, portans leurs armes, que rien plus. Et fit ainsi la révérence à Alexandre, qui la recueillit avec un très-grand honneur; et demeura l'espace de treize jours et de treize nuicts avec luy, s'accommoda du tout à ses volontez et plaisirs, luy disant pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit comme un tres-precieux trésor; si elle en avoit un fils, qu'elle luy envoyeroit, pour la haine extresrne cju'elle portoit au sexe masculin, en matière de régner et avoir aucun commandement parmy elles, selon les loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs marys.
Ne faut douter là-dessus que les autres dames et sous-dames n'en firent de mesme, et ne se firent couvrir aux autres capitaines et gens d'armes dudit Alexandre : car, en cela, il falloit faire comme la dame.
5 La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servit si fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en ses chasses, ayant senty le vent de la vaillance de Turnus, et qu'il avoit à faire avec un vaillant homme aussi, qui estoit iEneas, et qui luy donnoit de la peine, choisit son party; et le vint trouver, seulement avec trois fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu pour ses grandes amies et fidèles confidentes, et tribades pensez, et pour
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friquarelle ; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme dit Virgile en ses ^neidcs; et s'appelloyent l'une Armie la vierge et la vaillante, et l'autre Tulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit bien bransler la pique ou le dard, en deux façons diverses, pensez, et toutes trois filles d'Italie,
Camille donc vint ainsi avec sa belle petite bande (aussi dit-on : petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel elle fit de très-belles armes; et s'advança si souvent et se mesla parmy les vaillants Troyens qu'elle fut tuée, avec un très-grand regret de Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon secours. Ainsi ces dames belles et courageuses alloyent rechercher les braves et vaillants, les secourans en leurs guerres et combats.
5 Qui mit le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, sinon la vaillance qu'elle sentit en son i£neas, si nous voulons croire Virgile? Car, après qu'elle l'eut prié de luy racconter les guerres, désolations et destruction de Troye, et qu'il l'en eut contentée, à son grand regret pourtant pour rénouveller telles douleurs, et qu'en son discours il n'oublioit pas ses vaillantises; et les ayant Didon très-bien remarquées et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa sœur Anne [son amour], les principales et plus'preignantes paroles qu'elle luy dit furent : « Ah ! ma sœur, quel hoste est cettui-cy qui est venu chez moy ! la belle façon qu'il a, et combien se monstre-
il en grâce d'estre brave et vaillant, soit en armes et en courage ! Et croy fermement qu'il est extrait de quelque race des dieux : car les cœurs villains sont couards de nature. » Telles furent ses paroles. Et croy qu''elle se m.it à l'aymer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son instinct la poussoit d'aymer son semblable, aussi pour s'en ayder et servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna misérablement; ce qu'il ne devoit. Cette honneste dame, (qui) luy avoit donné son cœur et son amour; à luy, dis-je, qui estoit un estranger et un forbanny.
5 Bocace, en son livre des Illustres malheureux, fait un conte d'une duchesse de Furly, nommée Romilde, laquelle, ayant perdu son mary, ses terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois, luy avoit tout pris, et réduite à se retirer avec ses enfants dans son chasteau de Furly, là où il l'assiégea; mais, un jour cju'il s'en approchoit pour le recognoistre, Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le vid, et se mit fort à le contempler et longuement; et, le voyant si beau, estant en la fleur de son aage, monté sur un beau cheval, et armé d'un harnois tres-superbe, et qu'il faisoit tant de beaux exploicts d'armes, et ne s'espargnoit non plus que le moindre soldat des siens, en devint incontinent passionnément amoureuse, et, laissant arrière le dueil de son mary et les affaires de son chasteau et de son siège, luy manda par un mes-
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sager que, s'il la vouloit prendre en mariage, qu'elle luy rendroit la place dez le jour que les nopces seroyent célébrées. Le roy Caucan la prit au mot. Le jour donc compromis venu, elle s'habille pompeusement de ses plus beaux et superbes habits de duchesse, quila rendirent d'autant plus belle, car elle l'estoit très-fort; et, estant venue au camp du roy consommer le mariage, [le roy], afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust tenu sa foy,se mit toute la nuict à contenter la duchesse eschauffée. Puis l'endemain au matin, estant levé, fit appeller douze soldats avarois des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compaignons, et mit Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un après l'autre; laquelle repassèrent toute une nuict tant qu'ils purent; et, le jour venu, Caucan l'ayant fait appeller, luy ayant fait force reproches de sa lubricité et dit force injures, la fit empaler par sa nature, dont elle en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle et honneste dame, au lieu de la recognoistre, la recompenser et traitter en toute sorte de courtoisie pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de sa générosité, de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour cela aymé ! A quoy quelquesfois les dames doivent bien regarder : car il y a de ces vaillants qui ont tant accoustumé à tuer, à manier et à battre le fer si rudement, que quelquesfois il leur prend des humeurs d'en faire de mesme sur les dames. Mais tous ne sont pas de ces complexions :
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car, quand quelques honnestes dames leur font cet honneur de les aymer et avoir en bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies et leurs rages, et dans les cours et dans les chambres s'accommodent aux douceurs et à toutes honnesîetez et courtoisies.
5 Bandel, dans ses Histoires tragiques, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye jamais leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour, en sortant de sa ville de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit à Lorette pour certain vœu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout haut que, si une si belle et parfaitte dame estoit mariée avec son frère le seigneur de Mendozze, qui estoit si beau, si brave^ si vaillant, qu'il se pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde estoyent couplez ensemble, la duchesse, qui entendoit très-bien la langue espagnole, ayant en soy très-bien engravez et remarquez ces mots dans son ame, s'y mit aussi à y engraver l'amour; si bien que par un tel bruit elle devint tant passionnée du seigneur de Mendozze qu'elle ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust projette un feint pellerinage à Sainct-Jacques pour voir son amoureux sitost conceu. Et, s'estant acheminée en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de Mendozze, eut temps et loisir de contenter et de rassasier sa veue de l'objet beau qu'elle avoit esleu : car la sœur du seigneur de Mendozze, qui accompagnoit la duchesse,
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avoit adverty son frère d'une telle et si noble et belle venue; à quoy il ne faillit d'aller au devant d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espagne, avec une si belle grâce que la duchesse eut occasion de se contenter de la renommée qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que pour sa belle façon, qui monstroit à plain la vaillance qui estoit en luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et accomplissemens et perfections, présageant dés lors qu'un jour elle en auroit bien affaire, ainsi que par après il luy servit grandement en l'accusation fausse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté. Toutesfois, encor qu'elle le tint brave et courageux pour les armes, si fut-il pour ce coup couard en amours : car il se monstra si froid et respectueux envers elle qu'il ne luy fît nul assaut de paroles amoureuses, ce qu'elle aymoit le plus, et pourquoy elle avoit entrepris son voyage; et, pour ce, dépitée d'un tel froid respect, ou plustost de telles couardises d'amours, s'en partit le lendemain d'avec luy, non si contente qu'elle eust voulu.
Voilà comment les dames quelquesfois ayment bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non qu'elles vueillent qu'ils soyent effrontez 'et hardis, impudents et sots, comme j'en ay cogneu; mais il faut qu'ils tiennent en cela le médium.
J'ai cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour tels respects, dont j'en
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ferois de bons contes si ne craignois m'esgarer trop de mon discours; mais j'espère les faire à part : si diraj-je cettui-cy.
5 J'ay ouyl conter d'autresfois d'une dame, et des très-belles du monde, laquelle, ayant de mesme ouy renommer un prince pour brave et vaillant, et qu'il avoit desja en son jeune aage fait et parfait de grands exploicts d'armes, et surtout gaigné deux grandes et signalées batailles contre ses ennemis, eut grand désir de le voir; et pour ce fit un voyage en la province où pour lors il y faisoit séjour, sous quelque autre prétexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina; mais, et qu'est-il impossible à un brave cœur amoureux? Elle le void et contemple à son aise, car il vint fort loing au devant d'elle, et la reçoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsi qu'il devoit à une si grande, belle et magnanime princesse, et trop (comme dit l'autre) : car il luy en arriva de mesmes comme au seigneur de Mendozze et à la duchesse de Savoye; et tels respects engendrèrent pareils dépits et mescontentemens. Si bien qu'elle partit d'avec luy non si bien satisfaitte comme elle y estoit venue. Possible qu'il y eust perdu son temps et qu'elle n'eust obey à ses volontez; mais pourtant l'essay n'en fust esté mauvais, ains fort honnorable, et l'en eust-on estimé davantage.
De quoy sert donc un courage hardy et généreux,, s'il ne se monstre en toutes choses, et mesme en amours comme aux armes, puisqu'armes et
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amours sont compagnes, marchent ensemble et ont une mesme simpathie, ainsi que dit le poëte : «Tout amant est gendarme, et Cupidon a son camp et ses armes aussi bien que Mars. » M. de Ronsard en a fait un beau sonnet dans ses premières Amours.
f Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aymer les gens généreux et vaillants, j'ay ouy raconter à la reine d'Angleterre Elisabeth, qui règne aujourd'huy, un jour, elle estant à table, faisant souper avec elle M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, et M. d'Amville, aujourd'huy M. de Montmorency et connestable, parmy ce devis de table, et s'estant mis sur les louanges du feu roy Henry deuxiesme, le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant et généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien monstre en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si tost, elle avoit résolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait accommoder et apprester ses galleres pour passer en France et toucher entre leurs deux mains la foy et leur paix. « Enfin c'estoit une de mes envies de le voir; je croy qu'il ne m'en eust refusée, car, disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants; et veux mal à la mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins avant que je ne l'aye veu. »
Cette mesme reine, quelque temps après, ayant ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui estoyent en luy, fut curieuse
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d'en demander des nouvelles à feu M. de Rendan, lorsque le roy François II l'envoya en Escosse .aire la paix devant le Petit-Lit qui estoit assiégé. Et ainsi qu'il luy en eut conté bien au long, et toutes les espèces de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan, qui s'entendoit en amours aussi bien qu'en armes, cogneut en elle et son visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles une grande envie de le voir. Par quoy, ne se voulant arrester en si beau chemin, fît tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit voir, s'il seroit le bien venu et receu, ce qu'elle l'en asseura, et par là présuma qu'ilz pourroyent venir en mariage.
Estant donc de retour de son ambassade à la cour, en fît au roy et à M. de Nemours tout le discours; à quoy le roy commanda et persuada à M. de Nemours d'y entendre : ce qu'il fit, avec une très-grande joye s'il pouvoit parvenir à un si beau royaume par le moyen d'une si belle, vertueuse et honneste reine.
Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux moyens que le roy luy donna, il fit de fort grands préparatifs et tres-superbes et beaux appareils, tant d'habillemens, chevaux, armes, bref, de toutes choses exquises, sans y rien obmettre, car je vis tout cela, pour aller parestre devant cette belle princesse, n'oubliant surtout d'y mener toute la fleur de la jeunesse de la cour; si bien que le fol Greffier, rencontrant là-dessus, disoit que c'estoit
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la fleur des fehves, par là brocardant la follastre jeunesse de la cour.
Cependant M. de Lignerolles, tres-habile et accort gentilhomme, et lors fort favory de M. de Nemours, son maistre, fut depesché vers ladite reine, qui s'en retourna avec une response belle et tres-digne de s'en contenter et de presser et avancer son voyage. Et me souvient que la cour en tenoit le mariage quasi pour fait; mais nous nous donnasmes la garde que, tout à coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et avec une très-grande despense, tres-vaine et inutile pourtant.
Je dirois, aussi bien qu'homme de France, à quoy il tint que cette rupture se fît, sinon qu'en passant ce seul m.ot : que d'autres amours, possible, luy serroient plus le cœur et le tenoient plus captif et arresté; car il estoit si accomply en toutes choses et si adroit aux armes et autres vertus, que les dames à l'envy volontiers l'eussent couru à force, ainsi que j'en ay veu de plus fringantes et plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de chasteté pour luy-.
5 Nous avons, dans les Cent Nouvelles de la reine de Navarre Marguerite, une très-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant donné assignation à feu M. de Bonnivet, depuis admirai de France, une nuict attitra ses femmes de chambre avec des espées nues pour faire bruit sur le degré, ainsi qu'il seroit prest à se coucher : ce
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qu'elles firent très-bien, | suivant] en cela le commandement de leur maistresse, qui, de son costé, fit de l'efîrayée et craintive, disant que c'estoyent ses beaux frères qui s'estoyent apperceus de quelque chose, et qu'elle estoit perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrière la tapisserie. Mais M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et son espée en l'autre, il dit : « Et où sont-ils ces braves frères qui me voudroyent faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront regarder seulement la pointe de mon espée. » Et, ouvrant la porte et sortant, ainsi qu'il vouloit commencer à charger sur ce degré, il trouva ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent à crier et confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les laissa et recommanda au diable, et se rentre en la chambre, et ferme la porte sur luy, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu apposté par elle, et l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust montré en cela sa vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couché avec elle. Et, pour s'estre monstre ainsi généreux etasseuré, elle l'embrassa et le coucha auprès d'elle; et toute la nuict ne faut point demander ce qu'ils firent : car c'estoit l'une des belles femmes de Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.
5 J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour, estant à Rome couché avec une gentille
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dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille allarme, et fît venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue. « Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois pas cela; mais s'il vient je le tueray. » Ainsi qu'il avoit sauté à son espée, la dame se mit à rire et confesser avoir fait cela à poste pour l'esprouver, si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et la defendroit bien.
5 J'ay cogneu une très-belle dame, qui quitta tout à trac un serviteur qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant; et le changea en un autre qui ne le ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.
5 J'ay ouy faire un conte à la cour aux anciens, d'une dame qui estoit à la cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bon homme, en ses jeunes ans l'un des vaillants et renommez capitaines de gens de pied de son temps. Elle, ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy François premier faisoit combattre des lions en sa cour, voulut faire preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre; et, pour ce, laissa tumber un de ses gans dans le parc des lions, estans en leur plus grande furie; et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir, s'il l'aymoit tant comme il disoit. Brantôme. II. 21
Luy, sans s'estonner, met sa cappe au poing et l'espée à l'autre main, et s'en va asseurement parmy ces lions recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable que, faisant tous] ours bonne mine et monstrant d'une belle asseurance la pointe de son espée aux lions, ilz ne l'osèrent attacquer. Et, ayant recouru le gand, s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle et tous les assistans l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de luy et de sa valeur de cette façon. Encore dit-on qu'il luy jetta par beau dépit le gand au nez : car il eust mieux voulu qu'elle luy eust commandé cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, où il s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le combat n'en est gueres glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux ny honnestes, et les personnes qui s'en aydent sont fort à reprouver.
y J'aymerois autant un tour que fît une dame à son serviteur, lequel, ainsi qu'il luy presentoit son service et l'asseuroit qu'il n'y auroit chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fit, elle, le voulant prendre au mot, luy dit : « Si vous m'aymez tant, et que vous soyez si courageux que vous dittes, donnez-vous de vostre dague dans le bras pour l'amour de moy. » L'autre, qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira soudain, s'en voulant donner : je luy tins le bras et luy ostay la dague.
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luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de telle façon preuve de son amour et de sa valeur. Je ne nommeray point la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont- Tallard l'aisné, qui mourut à la bataille de Montcontour, un des braves et vaillants gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort (commandant à une compagnie de gensdarmes), que j'aymois et honnorois fort.
f J'ay ouy dire qu'il en arriva tout de mesmes à feu M. de Genlis, qui mourut en Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles : car, passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse, elle laissa tomber dans l'eau son mouchoir, qui estoit beau et riche, exprés, et luy dit qu'il se jettast dedans pour le luy recourre. Luy, qui ne sçavoit nager que comme une pierre, se voulut excuser; mais, elle, luy reprochant que c'estoit un couard amy et nullement hardy, sans dire gare se jetta à corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noyé s'il ne fust esté aussitost secouru d'un autre batteau.
Je croy que telles femmes, par tels essais, se veulent défaire ainsi gentiment de leurs serviteurs, qui, possible, les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elles leur donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les porter aux lieux honnorables de la guerre, et faire preuve de leur valeur, ou les y pousser davantage, que non pas
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faire de ces sottises que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.
5 II me souvient que, lorsque nous allasmes assiéger Rouen aux premiers troubles, madamoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la cour, estant en doubte que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant pour avoir tué luy seul, et d'homme à homme, le feu baron d'Ingrande, qui estoit un des vaillants gentilshommes de la cour, pour esprouver sa valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement de teste; et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de Saincte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une trouppe de chevaux qui estoyent sortis hors de la ville qu'en bien combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut roide mort sur la place : en quoy ladite damoiselle fut satisfaitte de sa valeur, et, s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust espousé; mais, doutant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette expérience, ce disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont lasches et froids, elles les esmeuvent et eschauffent.
5 Nous en avons un tres-bel exemple de la belle Agnez, laquelle, voyant le roy Charles VII^ ennamouraché d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, mol et lasche, ne tenir compte
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de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle estoit encores jeune fille, un astrologue luy avoit prédit qu'elle seroit aymée et servie de l'un des plus vaillants et courageux roys de la chrestienté; que, quand le roy luy fit cet honneur de l'aymer, elle pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté prédit; mais, le voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit tant de belles villes à sa barbe. « Dont, dit-elle au roy, je m'en vais le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue. » Ces paroles picquerent si fort le cœur du roy qu'il se mit à plorer; et de là en avant, prenant courage et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frain aux dents; si bien que, par son bonheur et vaillance, chassa les Anglois de son royaume.
5 Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa femme, madame Tiphanie, se mit du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et louange; mais elle luy en fit une reprimende et remonstrance, qu'avant leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que désormais on luy pourroit reprochera elle-mesme une telle discontinuation de son mary, qui portoit un très-grand préjudice à elle et à son mary d'estre devenu un si grand casannier;
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dont elle ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle luy eust remis son premier courage, et renvoyé à la guerre, où il fît encor mieux que devant.
Voilà comment cette honneste dame n'ayma point tant son plaisir de nuict comme elle faisoit l'honneur de son mary. Et, certes, nos femmes mesmes, encor qu'elles nous trouvent prés de leurs costez, si nous ne sommes braves et vaillants, ne nous sçauroyent aimer ny nous tenir auprès d'elles de bon cœur; mais, quand nous retournons des armées et que nous avons fait quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et nous embrassent de bon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur.
5 La quatriesme fille du comte de Provence, beau-pere de sainct Louys, et femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudict roy, magnanime et ambitieuse qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse d'Anjou et de Provence, et qu'elle seule de ses trois sœurs, dont les deux estoyent reines et l'autre impératrice, ne portoit autre tiltre que de dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust prié, pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaume. Et firent si bien qu'ilz furent esleus par le pape Urbain roy et reine des Deux-Siciles; et allèrent tous deux à Rome avec trente galleres se faire couronner par Sa Sainteté, en grand magnificence, roy et reine de Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après, tant par ses armes valeu-
reuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre; et puis après régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes conquis.
J Longtemps après, une de leurs petites-fîlles, descendue d'eux et des leurs, Ysabeau de Lorraine, fit, sans son mary René, semblable trait : car, luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de Bourgogne, elle, estant princesse sage et de grand magnanimité et courage, [le royaume] de Sicile et de Naples leur estant escheu par succession, assembla une armée de trente mille hommes, et elle-mesme la mena^ et conquesta le royaume et se saisit de Naples.
J Je nommerois une infinité de dames qui ont servy de telles façons beaucoup à leurs maris, et qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition, ont poussé et encouragé leurs maris à se faire grands, acquérir des biens et des grandeurs et richesses. Aussi est-ce le plus beau et le plus honnorable que d'en avoir par la pointe de l'espée.
J'en ay cogaeu beaucoup en nostre France et en nos cours, qui, plus poussez de leurs femmes quasi que de leurs volontez, ont entrepris et parfait de belles choses.
Force femmes ay-je cogneu aussi, qui, ne songeans qu'à leurs bons plaisirs, les ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles, de faire de beaux faits, ne voulans qu'ils s'y amusassent sinon à les
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contenter du jeu de Vénus, tant elles y estojent aspres. J'en ferois force comptes, mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes, car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice; et contente plus d'ouïr parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes. Je ne parle pas seulement des femmes mariées, mais de plusieurs autres, qui, pour une seule petite faveur, ont fait faire à leurs serviteurs beaucoup de choses qu'ils n'eussent fait. Car quel contentement leur est-ce? quelle ambition et eschauffement de cœur est-il plus grand que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien ajmé de sa maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour d'elle, combien de bons visages, de beaux attraits, de belles œillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, qu'on espère après de recevoir d'elle?
5 Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit à Massinissa lorsque, quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba,luj dit qu'il n'estoit bien séant de songer aux dames et à l'amour lorsque l'on est à la guerre. Il me pardonnera, s'il luy plaist; mais, quant à moj, je pense qu'il n'y a point si grand contentement, ny qui donne plus de courage ny d'ambition pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé là d'autresfois. Quant à pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de mesme : je m'en rapporte à eux. Je croy qu'ils sont de mon opinion, tant qu'ils sont, et que, lors-
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qu'ils sont en quelque beau voyage de guerre, et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le cœur leur double et accroist quand ilz songent à leurs dames, à leurs faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils recevront d'elles au partir de là, s'ils en eschappent; et, s'ils viennent à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leur trespas. Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes entreprises sont faciles et aisées, tous combats leur sont des tournois, et toute mort leur est un triomphe.
Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu M. Desbordes, brave et gentil cavallier s'il en fut de son temps, estant lieutenant de M. de Nevers, dit avant comte d'Eu, prince aussi tres-accomply, ainsi qu'il fallut aller à la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui marchoit droit à l'avant-garde où commandoit feu M. de Guise le Grand, et que le signal de la charge fut donné, ledict Desbordes, monté sur un turc gris, part tout aussitost, enrichy et garny d'une fort belle faveur que sa maistresse luy avoit donnée, je ne la nommeray point, mais c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la cour; et en partant, il dit : « Ha! je m'en vois combattre vaillamment pour l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement. » A ce il ne faillit : car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme, porté par terre. A vostre advis, si cette dame n' avoit
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bien employé sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donnée ?
M. de Bussi a esté le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de quelques-unes que je sçay, qui meritoyent plus de combats, d'exploits de guerre, de coups d'espée, que ne fît jamais la belle Angélique des paladins et chevalliers de jadis, tant Chrestiens que Sarrasins; mais je luy ay ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et rencontres générales, car il en a fait prou, où il s'est jamais trouvé et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de son prince, ny pour ambition, que pour la gloire seule de complaire à sa dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse.
Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la Table-Ronde, et tant de valleureux paladins de France du temps passé ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de belles expéditions, sinon pour l'amour des belles dames qu'ils servoyent ou vouloyent servir? Je m'en rapporte à nos palladins de France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos Yvons, nos Richards, et une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon temps et bien fortuné : car, s'ilz faisoyent quelque chose de beau pour l'amour de
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leurs dames, leurs dames, nullement ingrates, les en sçavoyent bien recompenser, quand ils se venoyent rencontrer, ou donner le rendez-vous, dans des forests, dans les bois, ou prés des fontaines ou en quelques belles prairies. Et voylà le guerdon des vaillantises que l'on désire des dames !
Or, il y a une demande : pourquoy les femmes ayment tant ces vaillants hommes? Et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a cette vertu et force de se faire aymer à son contraire. Davantage, c'est une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aymer la générosité, qui est certainement cent fois plus aymable que la couardise : aussi toute vertu se fait plus aymer que le vice.
Il y a aucunes dames qui ayment ces gens ainsi pourveus de valeur, d'autant qu'il leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à celuy de Venus.
Cette règle ne faut en aucuns. Et de fait ilz le sont, comme fut jadis César, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneu, que je tais. Et tels y ont bien toute autre force et grâce que des ruraux et autres gens d'autre profession; si bien qu'un coup de ces gens là en vaut quatre des autres; je dis envers les dames qui sont modestement lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le nombre leur plaist. Et si cette règle est bonne quelquesfois en aucuns de
ces gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres : car il se trouve de ces vaillants qui sont tant rompus de l'harnois et des grandes corvées de la guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames; dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aymeroyent mieux un bon artisan de Venus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi allebrenez.
J'en ay cogneu force de ce sexe femenin et de cette humeur : car enfin, disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme de guerre est bon, et le fait beau voir à la guerre; mais, s'il ne sçait rien faire au lict, disentelles, un bon gros vallet, bien à séjour, vaut bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé.
Je m'en rapporte à celles qui en ont fait i'essay et le font tous les jours : car les reins du gentilhomme, tant gallant et brave soit-il, estans rompus et froissez de l'harnois qu'ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à l'appointement, comme les autres qui n'ont jamais porté peine ny fatigue.
5 D'autres dames y a-il qui ayment les vaillants, soyent pour maris, soyent pour serviteurs, afin qu'ils débattent et soustiennent mieux leurs honneurs et leurs chastetez, si aucuns medisans il y en a qui les veullent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieurs à la cour, où j'y ay cogneu d'autres fois une fort belle et grande dame, que je ne
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nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur fort favory qu'elle avoit, le voyant mol à départir de la main et ne braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée l'honneur de sa dame, sans qu'on y osât aucunement toucher.
Force dames ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant pour leur escorte et defîense; ce qui leur est tres-bon et trèsutile bien souvent; mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et varier devant eux, si elles se sont une fois sousmises sous leur domination : car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs fredaines et mutations, ilz les meinent beau et les gourmandent terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent; ainsi que j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie.
Voilà donr telles femmes qui se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut qu'elles soyent braves et tres-constantes envers eux, ou bien qu'elles soyent si fort secrètes en leurs affaires qu'elles ne se puissent evanter : si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme les courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave (ainsi le nomment-elles) pour les défendre et maintenir; mais elles mettent tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le brave n'en sonnera mot.
Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome
et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre France ou d'ailleurs. Mais, si une honneste dame se veut maintenir en sa fermeté et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa vie pour la maintenir et défendre, si elle court la moindre fortune du monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante parole; ainsi que j'en ay veu en nostre cour plusieurs qui ont fait taire les medisans tout court, quand ils sont venus à detracter de leurs dames et maistresses, auxquelles, par devoir de chevallerie et par les loix, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; ainsi que fît ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme nous lisons en nos croniques. J'en alleguerois une infinité d'autres, et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre cour; mais je n'aurois jamais fait.
D'autres dames ay-je cogneu qui ont quitté des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aymer et espouser des gentilshommes qui n'avoyent que l'espée et la cappe, pour manière de dire; mais ilz estoyent valleureux et généreux, et avoyent espérance, par leurs valeurs et generositez, de parvenir aux grandeurs et aux estats, encore certes que ce ne soyent pas les plus vaillants qui le plus souvent y parviennent, en
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quoy on leur fait tort pourtant; et bien souvent void-on les couards et pusilanimes y parvenir; mais qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur eux comme quand elle est sur les vaillants.
Or, je n'aurois jamais fait si je voulois raconter' les diverses causes et raisons pourquoy les dames ayment ainsi les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que, si je voulois amplifier ce discours d'une infinité de raisons et d'exemples, j'en pourrois faire un livre entier; mais, ne me voulant amuser sur un seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers, je me contenteray d'en avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront reprendre, que cettui-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien dire : « Il a oublié cettui-cy; il a oublié cettuy-là. » Je le sçay bien; et en sçay, possible, plus qu'ilz ne pourront alléguer, et des plus sublins et secrets; mais je ne veux les tous publier et nommer.
Voilà pourquoy je me tais. Toutesfois, avant que faire pose, je diray ce mot en passant : que, tout ainsi que les dames ayment les hommes vaillants et hardis aux armes, elles ayment aussi ceux qui le sont en amours, et jamais homme couard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune ; non qu'elles les vueillent si outrecuidez, hardis et presumptueux, que de haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles désirent en eux une certaine modestie hardie, ou hardiesse
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modeste : car d'elles-mesmes, si ce ne sont des louves, ne vont pas requérir ny se laisser aller, mais elles en sçavent si bien donner les appétits, les envies, et attirent si gentiment à l'escarmouche, que qui ne prend le temps à point et ne vient aux prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet, celuy vrayment est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais estre abandonné de la bonne fortune.
5 Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux fort honnestes dames, et non certes de petite qualité, ayant fait pour eux une partie un jour à Paris, et s'aller pourmener en un jardin, chacune, y estant, se sépara à l'escart l'une de l'autre, avec un chacun son serviteur, en chacune son allée, qui estoit si couverte de belles treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y estoit gracieuse. Il y eut un des deux, hardy, qui, cognoissant cette partie n'avoir esté faitte pour se pourmener et prendre le frais, et selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre envie que de manger des muscats qui estoyent en la treille, et selon aussi les paroles eschaufîées, affettées et follastres, ne perdit si belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit lict qui estoit fait de gazons et m.ottes de terre; il en jouit fort doucement, sans qu'elle dît autre chose, sinon : « Mon Dieu! que voulez-vous faire? N'estez-vous pas le plus grand
fou et estrange du monde? Et, si quelqu'un vient, que dira-on? Mon Dieu, ostez-vous. » Mais le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien qu'il en partit si content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours d'allée, ilz recommencèrent une seconde charge. Puis, sortans de là en autre allée ouverte, y virent d'autre costé l'autre gentilhomme et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoyent laissez auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme content : « Je croy qu'un tel aura fait du sot, et qu'il n'aura fait à sa dame autre entretien que de paroles, de discours et de pourmenades. » Donc, tous quatre s'assemblans, les deux dames se vindrent à demander de leurs fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien, elle, et que pour le coup elle ne se sçauroit pas mieux porter. La mécontente, de son costé, dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus couard amant qui s'estoit jamais veu; et sur tout les deux gentilshommes les virent rire et crier entr'elles deux en se pourmenant : « O le sot! o le couard! o nionsieur le respectueux ! » Sur quoy, le gentilhomme content dit à son compagnon : a Voylà nos dames qui parlent bien à vous, elles vous fouettent; vous trouverez que vous avez fait trop du respectueux et du badin. » Ce qu'il advoua; mais il n'estoit plus temps, car l'occasicm n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute, au bout de quelque temps Brantôme. II. 28
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il la repara par quelque certain autre moyen que je dirois bien.
5 J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères, et tous deux bien parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit bien une plus grande que l'autre en tout, et estans entrez en la chambre de cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour entretenir sa dame. L'un entretint la grande avec tous les respects, tous les baisemains humbles qu'il pût, et paroles d'honneur et respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de prés ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et, luy ayant tout d'un coup escerté ses calleçons, qui estoyent bridez, car il estoit bien fort, luy fit sentir qu'il n'aymoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point et effet qu'un vray amant doit souhaitter; et, ayant achevé son prix-fait, s'en part de la chambre; et, en partant, dit à son frère, assez haut que sa dame l'ouit : « Mon frère, si vous ne faites comme moy vous ne faittes rien; et vous dy que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que vous voudrez, mais, si en ce lieu vous ne monstrez vostre hardiesse, vous estes deshonnoré : car vous n'estes icy en lieu de respect, mais en lieu où vous voyez vostre dame qui vous attend. » Et par ainsi laissa son frère, qui pourtant pour
l'heure retint son coup et le remit à une autre fois : ce ne fut pourtant que la dame l'en estimast davantage, ou qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de courage, ou inhabileté de ^corps; si l'avoit monstre assez ailleurs, soit en guerre, soit en amours.
5 La feue royne mère fit une fois jouer une fort belle comédie en italien, pour un mardy gras, à Paris, à l'hostel de Reins, que Cornelio Fiasco, capitaine des galleres, avoit inventé. Toute la cour s'y trouva, tant hommes que dames, et force autres de la ville. Entre autres choses, il fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché toute une nuict dans la chambre d'une très-belle dame et ne l'avoit nullement touchée; et, ayant raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda : Ch' avetc fatto? L'autre respondit : Niente. — Ah! poltronazzo, senza cuore! luy respondit son compagnon, non havete fatto nknte! che maldita sia la tua poltronneria!
Après que ladite comédie fut jouée, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la reine et que nous discourions de cette comédie, je demanday à une fort belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux traits elle avoit observé et remarqué en la comédie, qui luy eussent pieu le plus. Elle me dit tout naïvement : a Le plus beau trait que j'ay trouvé, c'est que l'autre a respondu au jeune homme, qui s'appelloit Lucio, qui luy avoit dit che non haveva fatto niente :
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Ah poltronazzo ! non havete fatto niente ! che maldita sia la tua poltronneria ! »
Voilà comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle nel'estimoit nullement d'avoir esté si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle et moy nous en discourusmes des fautes que Ton fait sur le sujet de ne prendre le temps et le vent quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si faut-il que je face encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.
5 J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme, mien amy, qu'une dame de son pays, ayant plusieurs fois monstre de grandes familiaritez et privautez à un sien vallet de chambre, qui ne tendoient toutes qu'avenir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté trouvant sa maistresse par un matin à demy endormie dans son lict toute nue, tournée de l'autre costé de la ruelle, tenté d'une si grande beauté, et d'une fort propre posture et aisée pour l'investir et s'en accommoder, estant elle sur le bord du lit, vint doucement et investit la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle desiroit; et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny remuer, ny se défaire, ny depestrer de sa prise tant soit peu, ne fit que luy dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien perdre : « M"" le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy
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de le mettre là? » Le vallet luy respondit en toute révérence : « Madame, l'osteray-je? — Ce n'est pas ce que je vous dis, M'' le sot, luy respondit la dame. Je vous dis : qui vous a fait si hardy de le mettre là? » L'autre retournoit tousjours à dire : « Madame, l'osteray-je? et, si voulez, je Tosteray. » Et elle à redire : « Ce n'est pas ce que je vous dis encore. M'' le sot. » Enfin, et l'un et l'autre firent ces mesmes répliques et [dupliques par trois ou quatre fois, sans se debauscher autrement de leur besogne , jusques à ce qu'elle fut achevée, dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust commandé à son galland de l'oster, ainsi qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de persister en sa première demande sans varier, et au gallant en sa réplique et duplique; et par ainsi continuèrent leurs coups et cette rubrique longtemps après ensemble : car il n'y a que la première fournée ou la première pinte chère, ce dit-on.
Voilà un beau vallet et hardy ! Et à tels hardis, comme dit l'Italien, il faut dire : A bravo cazzo mai non manca favor.
Or, par ainsi, vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours; d'autres qui le sont en amours et non aux armes, comme estoit ce marault de Paris, qui eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleine à son pauvre mary de
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COCU Menelaus, et coucher avec elle, et non de se battre avec luy devant Troye.
Voilà aussi pourquoy les dames n'ayment les vieillards, ne ceux qui sont trop avancez sur l'aage, d'autant qu'ils sont fort timides en amours et vergogneux à demander; nonqu'ilz n'ayent des concupiscences aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances. Et c'est ce que dit une fois une dame espagnole: que les vieillards ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voyent les rois en leurs grandeurs, dominations et autoritez, ilz souhaitteroient fort d'estre comme eux, non pas qu'ilz osassent attenter rien contre eux pour les déposséder de leurs royaumes et prendre leurs places; et disoit-elle : Y a pcnas es nascido el deseo, quando se muere luego; « qu'à peine le désir est né qu'il meurt aussitost : » Aussi les vieillards, quand ilz voyent de beaux objets, ilz n'osent les attacquer, porque los viejos naturalmente son temerosos ; y amor y temor no se caben en un saco : «car les vieillards sont craintifs fort naturellement; et l'amour et la crainte ne se trouvent jamais bien dans un sac. » Aussi ont-ils raison : car ils n'ont armes ny pour ofîencer ny pour défendre, comme des jeunes gens, qui ont la jeunesse et beauté ; et aussi, comme dit le poète : « rien n'est mal séant à la jeunesse, quelque chose « qu'elle face; aussi, dit un autre, il n'est point (( beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amou- « reux. »
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Or, c'est assezparlé sur ce sujet; parquoy je fais fin et n'en dis plus, sinon que j'adjousteray un autre nouveau sujet, faisant et approchant quasi à ce sujet, qui est que : tout ainsi que les dames ayment les hommes braves, vaillants et généreux, les hommes ayment pareillement les dames braves de cœur et généreuses. Et, comme tout homme généreux et courageux est plus aymable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en est toute dame illustre, généreuse et courageuse ; non que je vueille que cette dame face les actes d'un homme, ny qu elle s'agendarme comme un homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui montoient à cheval comme un homme, portoyent leur pistollet à l'arçon de la selle, et le tiroient, et faisoyent la guerre comme un homme.
J'en nommerois bien une qui, durant ces guerres de la Ligue, en a fait de mesme. Ce desguisement est démentir le sexe. Outre qu'il n'est beau et bien séant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice qu'on ne pense : ainsi que mal en prit à cette gente pucelle d'Orléans, laquelle en son procez fut fort calomniée de cela, et en partie cause de son sort et sa mort.
Voilà pourquoy je ne veux ny estime trop tel garçonnement. Mais je veux et ayme une dame qui monstre son brave et valleureux courage, estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes féminins qui approchent fort d'un cœur masle. Sans emprunter les exemples des généreuses
dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excédé toutes autres, ilz sont assez manifestes et apposez à nos yeux; j'en veux escrire de nouveaux et de nos temps.
Pour le premier, et à mon gré le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le joug insupportable des impériaux : car, après que l'ordre y fut estably pour la garde, les dames, en estant mises à part pour n'estre propres à la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et qu'elles sçavoyent faire autre chose que de besogner à leurs ouvrages du jour et de la nuict; et, pour porter leur part du travail, se départirent d'elles-mesmes en trois bandes; et, un jour de Saint- Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus belles, grandes et principales de la ville, en la grande place, qui est certes très-belle, avec leurs tambours et enseignes.
La première estoit la signora Forteguerra, vestue de violet, son enseigne et sa bande de mesme parure, avec une devise de ces mots : Pur che sia ilvero. Et estoyent toutes ces dames vestues à la nimphale, d'un court accoustrement, qui en descouvroit et monstroit mieux la belle grève. La seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande et enseigne de mesme, avec la croix blanche, 'et la devise en ces mots : Pur che no Vhabbia tutto. -La troisiesme estoit la si-
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gnora Livia Fausta, vestue toute à blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots : Pur che l'habbia.
A l'entour et à la suitte de ces trois dames, qui sembloyent trois déesses, y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes, bourgeoises, qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées de leurs robes et livrées toutes, ou de satin, de taffetas, de damas, ou autres draps de soye, et toutes résolues de vivre ou mourir pour la liberté. Et chacune portoit une fassine sur l'espaule à un fort que l'on faisoit, crians : France ! France ! dont M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenants du roy, en furent si ravis d'une chose si rare et belle qu'ilz ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, contempler, admirer et louer ces belles et honnestes dames : comme de vray j'ay ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoyent que jamais rien ne fut si beau. Et Dieu sçait si les belles dames manquent en cette ville, et en abondance, sans speciauté.
Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoyent fort enclins à leur liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en rien céder à leurs dames pour cela : tellement que tous à l'envy, gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles, vertueuses et honnestes dames; et, en grande émulation, non-seulement les séculiers, mais les
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gens d'église, poussèrent tous à cette œuvre. Et, au retour du fort, les hommes à part, et les dames aussi rangées en bataille en la place auprès du pallais de la Seigneurie, allèrent l'un après l'autre, de main en main, saluer Timage de la Vierge Marie, patronne de la ville, en chantant quelques himnes et cantiques à son honneur, par un si doux air et agréable armonie que, partie d'aise, partie de pitié, les larmes tomboient des jeux à tout le peuple ; lequel, après avoir receu la bénédiction de M. le reverendissime cardinal de Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en resolution de faire mieux à l'advenir.
Cette cérémonie sainte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une prophane, mais belle pourtant, qui fut faitte à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans Tite-Live. Ce fut une pompe et une prossession qui s'y fit de trois fois neuf, qui sont vingt-sept, jeunes belles filles romaines, et toutes pucelles, vestues de robettes assez longuettes, l'histoire n''en dit point les couleurs, lesquelles, après leur pompe et procession achevée, s'arresterent en une place, oia elles dansèrent devant le peuple une danse en s'entredonnans une cordelette, rangées l'une après l'autre, faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et frétillement de leurs pieds à la cadanse de l'air et de la chanson qu'elles disojent : ce qui fut chose très-belle à voir, autant pour la beauté de ces belles filles que pour leur bonne
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grâce, leur belle façon à la danse, et pour leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle, quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener.
Je me suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que j''ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon païs, qu'on appelloit la /arref/ere; lesquelles, prenans et s'entredonnans la jarretière par la main, les passoyent et repassoient par-dessus leur teste, puis les mesloyent et entrelassoyent entre leurs jambes en sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desvelopoyent et desengageoyent si gentiment par de petits sauts, tousjours s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadanse de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit, si que la chose estoit tres-plaisante à voir : car les sauts, les entrelassemens, les desgagemens, le port de la jarretière et la grâce des filles, portoyent je ne sçay quelle lasciveté mignarde, que je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puisque les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus belle disposition. Cette danse se peut mieux représenter par la veue que par l'escriture.
Pour retourner à nos dames siennoises : ha! belles et braves dames, vous ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui à jamais ira
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de conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille fille de vostre ville, laquelle, en vostre siège , voyant son frère un soir détenu mallade en son lict et fort mal disposé pour aller en garde, le laissant dans le lit, tout coyement se dérobe de luy, prend ses armes et ses habillemens, et, comme la vraye effigie de son frère, paroist en garde; et pour son frère fut prise ainsi et incogneue par la faveur de la nuict. Gentil trait, certes ! car, bien qu'elle se fust garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son frère. Aussi dit-on que nul amour est égale à la fraternelle, et qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer une gente générosité de cœur, en quelque endroit que ce soit.
Je croy que le corporal qui lors commandoit à l'esquade où estoit cette belle fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux recogneue, pour mieux publier sa louange sur le coup, ou bien pour l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la beauté, sa grâce et sa façon militaire : car ne faut point douter qu'elle ne s'estudiast en tout à la contrefaire.
Certes, on ne sçauroit trop louer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frère. Tel en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujet[s], quand, après avoir ouy le soir sa sœur Bradamente
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discourir des beautez de cette belle princesse d'Espagne, et de ses amours et désirs vains, après qu'elle fut couchée, il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en déguise pour parestre sa sœur, tant ils estoyent de semblance de visage et beauté; et après, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce qu'à sa sœur son sexe luy avoit desnié; dont mal pourtant très-grand luj en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa maistresse Bradamante, le garantit de mort.
Or j'ay ouy dire à M. de La Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fît le rapport de si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry [qu']il le trouva si beau que la larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoit un jour la paix ou la trefve avec l'empereur, qu'il iroit par ses galleres en la mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à soy et à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et surtout pour voir ces belles et honnestes dames et leur en rendre grâces particulières.
Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honnoroit fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de remerciemens et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage.
Helas! il eut bien, quelque temps après, la trefve; mais, l'attendant à venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte inesti-
mable pour la' France, d'avoir perdu une si noble et si chère alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous : car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appelloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'huy ceux de Sens; aussi en tiennent-ils encores de l'humeur de nous autres François, car ils ont la teste prés du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentillesses, gracieuses façons, et familiaritez françoises.
J'ay leu dans une vieHle cronique que j'ay allégué ailleurs, que le roy Charles VIII^, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe qu'elle passa toutes les autres qu'il fît en toute l'Italie; jusques à là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées à tous allants et venants, et puis après, venant son départ, remises.
Je vous laisse à penser si le roy, toute sa cour et son armée, n'eurent pas grand sujet d'aymer et honnorer cette ville, comme de vray il fît tousjours, et en dire tous les biens du monde. Aussi la demeure à luy et à tous en fut tres-agreable, et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune inso-
lence, comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois , vivez pour jamais! Que pleust à Dieu fussiez-vous encore nostres en tout, comme vous l'estes, possible, en cœur et en ame ! car la domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de volontez, en ferions-nous dire.
f Les principales dames de Pavie, en leur siège du roy François, sous la conduitte et exemple de la signora contessa Hipolita de Malespina, leur générale, se mirent de mesmes à porter la hotte, remuer terre et remparer leurs bresches, faisant à Tenvy des soldats.
5 Un pareil trait que ces dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames rochelloises, au siège de leur ville; dont il me souvient que le premier dimanche de caresme que le siège y estoit. Monsieur, nostre gênerai, manda sommer M. de La Noue de sa parole, et venir parler à luy et Juy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville; dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs descrire. M. de La Noue n'y faillit pas, et pour ce M. d'Estrozze fut donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et pour le lendemain.
Ces trefves ainsi faittes, parurent aussitost comme
nous, hors des tranchées, force gens de la ville sur les rampars et sur les murailles; et sur tous parurent une centaine de dames et bourgeoises des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toille de Hollande fine, qu'il fit très-beau voir. Et ainsi s'estoyent-elles vestues, à cause des fortifications des rampars où elles travailloyent, fût ou à porter la hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillemens se fussent ensalaudis, et ces blancs en estoyent quittes pour les mettre à la lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames; et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose : aussi voulurent-elles bien se monstrer à nous; et ne furent à nous guieres chiches de leur veue, car elles se plantoyent sur le bord du rampart d'une fort belle grâce et démarche, qu'elles valoyent bien le regarder et désirer.
Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoyent. Hz nous respondirent que c'estoyent une bande de dames ainsi jurée, associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en firent de bons, jusques-là que les plus virilles et robustes menoyent les armes; si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent repoussé ses ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique, qu'elle ne la
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donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent la bailler, tant elle la tient chère chez soj.
* J'aj ouy racconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je l'ay leu en un vieux livre, que, lorsque Rhodes fut assiégé par sultan Soliman, les belles dames et filles de la ville ne pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne part des peines et fatigues du siège, jusqu'à là que bien souvent se presentoyent aux plus pressez et dangereux assauts, et courageusement secondoyent les chevalliers et soldats à les soustenir. Ah! belles Rodienes , vostre nom , vostre los a valu de tout temps, et ne mériteriez d'estre sous la domination des barbares !
J Du temps du roy François premier, la ville de Sainct-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamend, nommé Domrin, enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d'armes et de deux mille hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que cent hommes de pied, qui estoit fort peu. Et estoit prise, ne fut que les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et huille bouillante et pierres, et repoussèrent bravement les ennemis, bien qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirèrent de la muraille dans la ville; si bien que les assiegeans furent contraints d'abandonner la bresche qu'ils Brantôme. II. a 5
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avojent faite et les murailles, et se retirer et s'en aller : dont la renommée fut par toute la France, la Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps, le roy François, passant par là, en voulut voir les femmes, les loua et les remercia.
5 Les dames de Peronne en firent de mesme, quand la ville fut assiégée du comte de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui estojent dedans, tout de mesme façon, qui en furent estimées, louées et remerciées de leur roy.
5 Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur siège, furent recommandées et louées des beaux effets qu'elles y firent en toutes sortes.
5 Durant cette guerre de la ligue, les dames de Vitré s'acquittèrent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercueur, Elles y sont très-belles et tousjours fort proprement habillées de tout temps; et pour ce n'espargnoyent leurs beautez à se monstrer viriles et courageuses; comme certes tous actes virils et généreux, à un tel besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. 5 Ainsi que de mesme furent jadis les gentiles femmes de Cartage, lesquelles, quand elles virent leurs marys, leurs frères, leurs pères, leurs parens et leurs soldats, cesser de tirer à leurs ennemis, par faute de cordes en leurs arcs, qui estoyent toutes usées de force de tirer par une si grande longueur de siège, et, par ce, ne pouvans plus chevir de chanvre, de lin, ny de soye, ny d'autres choses pour faire cordes, s'adviserent de couper leurs
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belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner à ce bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien qu'elles-mesmes, de leurs belles, blanches et dehcates mains, en retorserent et en firent des cordes, et en fournirent à leurs gens de guerre; dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre, portans si belles faveurs des dames.
J Nous lisons dans l'Histoire de Naples que ce grand capitaine Sforze, sous la charge de la reine Jeanne 11^, ayant esté pris par le mary de la reine, Jacques, mis en estroitte prison, et eu quelques traits de corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa sœur Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains des principaux, et manda au roy que tel traittement il feroit à son frère, tel le feroit-elle ses gens. Si bien qu'il fut contraint de faire accord et le lascher sain et sauf. Ah ! brave et généreuse sœur, ne tenant guiere en cela de son sexe!
Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si elles eussent fait pareil trait, il y a quelque temps, possible eussent-elles sauvé un brave frère qu'elles avoyent, qui fut perdu pour faute de secours et d'assistance pareille.
f Maintenant je veux laisser ces dames en gênerai guerrières et généreuses : parlons d'aucunes particulières. Et, pour la plus belle monstre de
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Tantiquité, je n'allegueray que cette seule Zenobie pour toutes, laquelle, après la mort de son marj, ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfans, et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup, l'espace de huict ans, jusqu'à ce qu'estant descendue en champ de bataille contre luy, fut vaincue et prise prisonnière, et menée devant l'empereur; lequel, après luy avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre aux empereurs, elle luy respondit seulement : « Vrayment ! je cognois bien que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincue. » Il eut si grand aise de l'avoir vaincue, et en tira si grande ambition, qu'il en voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle marchoit devant son char triomphant, fort superbement habillée et ac-r commodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonnière qu'elle estoit, encore donnoitelle loy au vainqueur triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust pris
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son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à l'empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité, et ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit : de sorte que l'on ne sçait que plus louer, ou l'honnesteté de l'empereur, ou la façon de faire de la reine, qui, possible, pouvoit-elle jouer ce jeu exprés, non tant pour son imbecilité ou lassitude que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle avoit fait sur le matin, et que monsieur l'empereur luy cedoit ce coup là pour l'attendre en ses pas lents et graves marchers. Elle se faisoit fort arregarder et admirer, autant des hommes que des dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image : car elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit. Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau, sa grâce et sa majesté de mesmes; par conséquent, son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs etfortbrillans. Entre autres beautez, ils luy donnoyent les dents très-belles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, et sincère, et clémente au besoin; la parole fort belle et prononcée d'une voix claire : aussi elle-mesme faisoit entendre toutes ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit souvent.
Je pense, certes, qu'il la faisoit bien aussi beau voir, ainsi vestue si superbement et gentiment en
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habit de femme, que quand elle estoit armée tout à blanc : car tousjours le sexe l'emporte; aussi est-il à présumer que l'empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe femenin, qui la representeroit mieux et la rendroit au peuple plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aussi qu'estant si belle, l'empereur en avoit tasté, jouj, et en jouissoit encor; et que, s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle, les deux se peuvent entendre, l'avoit vaincu aussi de l'autre.
Je m'estonne que, puisque cette Zenobie estoit si belle, l'empereur ne la prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist et dressât par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens, au travail de son corps et branslement de son lict; à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome, à l'envy tous les uns des autres : car enfin il n'y a tel contentement et félicité au monde, s'il semble, que se ruer sur la royauté et principauté, et de jouir d'une belle reine, d'une princesse et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, ety [ont] fait si belles factions. Et par ainsi cette reine Zenobie se fust fait tost riche parlabourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter cette vie en bombances, magnificences, chevances et
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honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité qu'elle tomba, à gaigner sa vie à filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le sénat, ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée, luj ordonna pour son vivre quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on appella longtemps les possessions zenobiennes : car enfin c'est un grand mal que la pauvreté; et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sçay.
Voylà pourquoy Zenobie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus superbe qui se fust jamais veu dans Rome, et, ce disoit-elle souvent, durant ses grandes prosperitez et vanteries, pour triumpher dans Rome; tant elle estoit presumptueuse de conquérir l'empire romain! Mais tout cela au rebours : car l'empereur, l'ayant vaincue, le prit pour luy, et en triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas grande et tres-illustre ! 5 Ainsi désira Auguste de triompher de Cleopatra; mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la façon que Paulus .ïmilius le dit à Perseus, qui, le priant en sa
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captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que ç'avoit esté à luy à y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre tué.
5 J'ay ouy dire que le feu roy Henry deuxiesme ne desiroit rien tant que de pouvoir prendre prisonnière la reine de Hongrie, non pour la traitter mal, encore qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslemens, mais pour avoir cette gloire de tenir cette grande reine prisonnière, et voir quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison, et si elle seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées : car enfin il n'y a rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit fort au nom que luy avoyent donné les soldats espagnols, qui, comme ils appelloyent l'empereur son frère el padre de los soldados, eux l'appelloyent la madré; ainsi queVittoria ouVittorina, jadis, du temps des Romains, fut appellée en ses armées la mère du camp. Certes, si une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de beaucoup, et anime fort ses gens, comme j'ay veu la reine mère en nos guerres civiles, qui bien souvent venoit en nos armées, et les asseuroit tout plain et encourageoit fort, et comme fait aujourd'huy sa petite-fille, l'infante, en Flandres, qui préside en son armée, et se fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que, sans elle et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de
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tenir, ce disent tous; et jamais la reine de Hongrie, sa grande-tante, ne parut telle en beauté, valeur et générosité et belle grâce.
f Dans nos histoires de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse comtesse de Montfort, estant assiégée dans Annebon : car, encor que ses gens de guerre fussent braves et vailians, et qu'ils eussent combattu et soustenu des assauts et fait aussi bien que gens du monde, ilz commencèrent à perdre cœur et vouloir se rendre; mais elle les harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les anima si beau et si bien qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à propos, tant désiré; et le siège fut levé. Et fit bien mieux : car, ainsi que ses ennemis estoyent amusez à l'assaut, et que tous y estoyent, et vid les tentes qui en estoyent toutes vuides, elle, montée sur un bon cheval et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donna l'aliarme, mit le feu dans le camp; si bien que Charles de Blois, cuidant estre trahy, fit aussitost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit conte :
Durant ces dernières guerres de la Ligue, feu M. le prince de Condé, dernier mort, estant à Sainct-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et trèsbelle, six ou sept des gens de sa terre des plus riches, et qui s'estoyent retirez en son chasteau de Malhas prés elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pau-
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vres gens, qui s'estoyent allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la dernière fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendroit de luy obéir. Elle luy fit response (car j'estois avec elle pour l'assister) que, puisqu'il ne sçavoit obéir, qu'elle trouvoit fort estrange de vouloir faire obéir les autres, et, lorsqu'il auroit obey à son roy, elle luy obeiroit; au reste que, pour toutes ses menaces, elle ne craignoit ny son canon ny son siège, et qu'elle estoit descendue de la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoyent hérité de cette place, et elle et tout, et de son courage; et qu'elle estoit résolue de la garder si bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle feroit autant parler là d'elle leans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans Annebon. M. le prince songea longtemps sur cette response, et temporisa quelques jours sans la plus menacer. Pourtant, s'il ne fust mort, il l'eust assiégée; mais elle s' estoit bien préparée de cœur, de resolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir, et croy qu'il y eust receu de la honte.
5 Machiavel, en son livre De la guerre, raconte que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sadite place par César Borgia, assisté de l'armée de France, qui luy résista fort vallureusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut que cette place estoit trop pleine de forteresses et Heux forts pour se retirer d'un lieu à l'autre, si bien que, Csesar ayant fait ses approches, le sei-
gneur Jean de Casale, que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et assistance, abandonna la bresche pour se retirer en ses forts, et, par cette faute, Borgia faussa et prit la place. Si bien, dit l'auteur, que ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et le duc de Milan n'avoyent osé attendre; et, bien que son yssue en fust malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu meritoit; et pour ce en Italie se firent force vers et rimes en sa louange. Ce passage est digne de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des places et y bastir grande quantité de forts, chasteaux, roques et cittadelles.
f Pour retourner à nostre propos, nous avons eu le temps passé force princesses et grandes dames en nostre France, qui ont fait de belles marques de leurs prouesses : comme fit Paule, fille du comte de Penthievre, laquelle fut assiégée dans Roye par le comte [de] CharouUois, et s'y monstra si brave et si généreuse que, la ville estant prise, le comte luy fit tres-bon-ne guerre, et la fit conduire à Compiegne seurement, ne permettant qu'il luy fust fait aucun tort; et l'honnora fort pour sa vertu, encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeoit de l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images et chandelles.
f Richilde, fille unique et héritière de Monts en Hainault, femme de Baudouin sixiesme, comte
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de Flandres, fît tous efforts contre Robert le Frizon, son beau-frere, institué tuteur des enfans de Flandres, pour luj en oster la connoissance et administration et se l'attribuer; quoj poursuivant à l'ayde de Philippes, roy de France, luj hazarda deux batailles. En la première elle fut prise, ce que fut aussi Robert son ennemy, et amprés furent rendus par eschange; luj en livra la seconde, laquelle elle perdit, et y perdit son fils Arnulphe, et [fut] chassée jusques à Monts.
J Ysabel de France, fille du roy Philippes le Bel, et femme du roy Edouard deuxiesme, duc de Guyenne, fut en malle grâce du roy son mary, par de meschants rapports de Hue le Despencier, dont fut contrainte se retirer en France avec son fils Eduard; puis s'en retourna en Angleterre avec le chevallier de Hainaut , son parent, et une armée qu'elle y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle délivra entre les mains de ceux avec lesquels il luy convint finir ses jours; ainsi qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traitter l'amour avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chasteau à finir ses jours. C'est elle qui a baillé aux Anglois sujet de quereller à tort la France. Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant, et grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traitta ainsi sa mère pour un si petit forfait. Petit, l'appellé-je, puisqu'il est naturel, et que malaisément, ayant pratiqué les gens de
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guerre, et qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avec eux parmy les armées et tentes et pavillons, falloit bien qu'elle garçonnast aussi entre les courtines, comme cela se voit souvent.
J Je m'en rapporte à nostre reine Leonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le roy son mary outre mer et en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et soudardaille, elfe se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à là qu'elle eût à faire avec les Sarrasins; dont pour ce le roy la répudia; ce qui nous cousta bien. Pensez qu'elle voulut esprouver si ces bons compagnons estoyent aussi braves champions à couvert comme en pleine campagne, et que, possible, son humeur estoit d'aymer les gens vaillans, et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu: car jamais celuy ne dit mal qui dist que la vertu ressembloit le foudre qui perce tout.
Cette royne Leonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre sainte le roy son mary. Mais avant elle, et avec elle et après, plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent à bon escient; si qu'aucunes y dem.eurerent, et les autres en retournèrent de très-bonnes vesses. Et, sous la couverture de visiter le sainct sepulchre, parmy tant d'armes, faisoyent à bon escient l'amour; aussi, comme j'ay dit, les armes et l'amour convienent bien ensemble, tant la simpathie en est bonne et bien conjointe.
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Encores telles dames sont-elles à estimer, d'aymer et traitter ainsi les hommes; non comme firent jadis les Amazones, lesquelles, encore qu'elles se dissent filles de Mars, se deffirent de leurs maris^, disans que ce mariage estoit une vraye servitude ; mais prou d'ambition avoyent-elles avec d'autres hommes, pour en avoir des filles, et faire mourir les enfans [masles].
5 Jo. Nauclerus, en sa Cosmographie, reche que, l'an de Christ 1 1 2 3 , après la mort de Tibussa, reine des Bohèmes, et qui fit renfermer la ville de Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca, qui gaigna si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et beau la liberté, et les degousta si fort de la servitude des hommes, qu'elles tuèrent chacune qui son mary, qui son frère, qui son parent, qui son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et, ayans pris les armes de leurs hommes, s'en ayderent si bien et se rendirent si braves et si adextres, à mode d'Amazonnes , qu'elles eurent plusieurs victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaus, mary de Libussa, homme qu'elle avoit pris de basse et vile condition, furent défaites et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte énorme perpétré pour faire ainsi perdre le genre humain.
Ces dames pouvoyent bien monstrer leurs beaux courages pour d'autres belles factions, courageuses
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et viriles que par telles cruautez, ainsi que nous avons veu tant d'emperieres, de reines, de princesses et grandes dames, par actes nobles , et aux gouvernements et maniemens de leurs estats, et autres sujets, dont les histoires en sont assez pleines sans que je les raconte : car l'ambition de dominer, régner et imperier, loge dans leurs âmes aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes.
5 Si en vays-je nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que, lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo Mouron de la part du pape, comme j'ay dit cy-devant, du royaume de Naples, s'il vouloit entrer en ligue avec luy, elle, en estant advertie par son mary mesme, qui ne luy celoit rien de ses plus privez affaires, ny grands ny petits, luyescrivit, car elle disoit des mieux , et luy manda qu'il se souvînt de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit donné telle louange et réputation qu'elle excedoit la gloire et la fortune des plus grands rois de la terre, disant que : no con grandezza de los reynos, de estados ny de hermosos titulos , sino con fe illustre y clara virtud, se alcançava la honra, la quai con loor siempre vivo, llegava a los descendientes ; y que no havia nigun grado tan alto que no fuesse vencido de una trahicyon y mala fe. Que por esto, nigun desseo ténia de ser muguer de rey, qucriendo
antes ser muguer de tal capitan^ que no solamente en gaerra con valorosa mano, mas en pas con gran honra de animo no vencido , havia sabido vencer reyeSj y grandissimos principes, y capitanes, y darlos a triumphos, y imperiarlos ; disant que : « non avec la grandeur des royaumes, des grands estats, ny hauts et beaux tiltres, sinon avec une foy illustre et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle avec une louange tousjours vive alloit à nos descendans; et qu'il n'y avoit nul grade si haut, qui ne fust vaincu ny gasté par une trahyson commise et foy rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel, non seulement en guerre avec sa main valleureuse, mais en paix avec grand honneur d'un esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les rois, les grands princes et capitaines, et les donner aux triumphes et les imperier. » Cette femme parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vérité et tout : car de régner par un vice est fort vilain, et de commander aux royaumes et aux rois par la vertu est très-beau.
5 Fulvia, femme de P. Claudius, et en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guieres à faire les affaires de sa maison, se mit aux choses grandes, à traitter les affaires d'Estat, jusques-là qu'on luy donna la réputation de commander aux empereurs. Aussi Cleopatra l'en sceut très-bien remercier, et luy avoir cette obligation que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc-Antoine
à obeyr et ployer sous les loix de submission. 5 Nous lisons de ce grand prince françois Charles Martel, qu'i[l] onc ne voulut prendre et porter le tikre de roy, qui estoit en sa puissance, mais aima mieux régenter les rois et leur commander.
5 Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu, en nostre guerre de la Ligue, M."^'^ de Montpensier, sœur de feu M. de Guise, qui a esté une grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de matière, d'inventions de son gentil esprit, et du travail de son corps, h bastir ladite ligue; si qu'après avoir esté bien bastie, jouant aux cartes un jour et à la prime, car elle ayme fort ce jeu, ainsi qu'on luy disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle respondit devant beaucoup de gens : « Je les ay si bien meslées qu'elles ne se sçauroyent mieux mesler ny demesler. » Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts; desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vengeance. Et, en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les regrets, à la mode d'autres femmes, sort de son hostel avec les enfans de M. son frère, les tenant par les mains, les pourmeine par la ville, fait sa deploration devant le peuple, l'animant de pleurs, de cris de pitié et de paroles qu'elle fit à tous de prendre les armes et s'eslever en furie, et faire les insolences sur la maison et tableau du roy, comme l'on a veu et que j'espère de dire en sa vie, et à Brantôme. II. 27
luy denier toute fidélité, ains au contraire [à luy jurer] toute rébellion, dont puis après son meurtre s'en ensuivit; duquel est à sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils et en sont coulpables. Certainement, le cœur d'une sœur perdant tels frères ne pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre.
J'ay ouy conter qu'après qu'elle eut ainsi bien mis le peuple de Paris en besogne de telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parme à luy demander secours de vengeance. Et y va à si grandes et longues traittes qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et recreus au beau mitan de la Picardie, dans les fanges, qu'ilz ne pouvoyent aller ny en avant ny en arrière, ny mettre un pied l'un devant l'autre. Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce païs, qui estoit de la religion, qui, encor qu'elle fust desguisée et de nom et d'habit, il la conneut, et, ostant de devant les yeux les menées qu'elle avoit fait contre ceux de la religion, et l'animosité qu'elle leur portoit, luy tout plain de courtoisie, luy dit : « Madame, je vous connois bien ; je vous suis serviteur : je vous voy en mauvais estât, vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voilà prés, pour vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce que je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez point : car, encore que je sois de la religion, que vous nous haïssez fort, je ne voudrois me départir d'avec
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VOUS sans vous offrir une courtoisie qui vous est tres-necessaire. » A telle offre elle se laissa aller, et l'accepta fort librement; et, après l'avoir accommodée de ce qui luy estoit nécessaire, reprend son chemin et la conduit deux lieues, elle pourtant luy celant son voyage ; dont depuis de cette courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en cette guerre s'en acquitta à l'endroit dudit gentilhomme par force autres courtoisies.
Plusieurs se sont estonnez comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy! la nécessité fait faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à faire un trait honneste.
Madame de Nemours, sa mère, ayant esté prisonnière après la mort de messieurs ses enfans, ne faut point douter si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusques à là que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui ne s'esmeut que bien à propos, elle vint à debagouUer mille injures contre le roy, et luy jetter autant de malédictions et d'exécrations — car, et qui n'est la chose, la parole qu'on ne fît et ne dît pour une telle véhémence de perte et de douleur ! — jusques à ne nommer le roy autrement et tousjours que ce tyran. « Non! je ne le veux plus appeller tel, mais roy tres-bon et clément, s'il me donne la mort comme à mes enfans, pour m'oster de la misère où
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je suis, et me colloque en la béatitude de Dieu. » Puis après, appaisant ses paroles et cris et y faisant quelque surceance, elle ne disoit sinon : « Ah ! mes enfans ! ha! mes enfans ! » réitérant ordinairement ces paroles avec ses belles larmes, qui eussent amoly un cœur de rocher. Helas! elle les pouvoit ainsi plorer et regretter, estans si bons, si généreux, si vertueux et valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu'elle aimoit si naturellement ses enfans qu'un jour moy discourant avec une grand dame de la cour, de madite dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle m'alleguoit, fors en une chose , qui estoit qu'elle aymoit messieurs ses enfans par trop : car elle les aymoit si très-tant que l'appréhension ordinaire qu'elle avoit d'eux et qu'il ne leur arrivast mal troubloit toute sa félicité, vivant ordinairement pour eux en inquiétude et allarme. Je vous laisse donc à penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures, par la mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers Lion, et de M. de Nemours prisonnier : car de sa prison, disoit-elle, ne s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire.
Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la mener en celuy d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte, elle tourna
et haussa la teste en haut vers le pourtrait du roy Louis douziesme songrand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avec une fort belle grâce et guerrière façon. Elle, s'arrestant là un peu et le contemplant, dit tout haut (devant force monde là accouru, d'une belle et asseurée contenance dont jamais n'en fut despourveue) : « Si celuy qui est là représenté estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa petite-fille ainsi prisonnière, et qu'on la traittast de cette sorte. » Et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame elle imploroit et invoquoit les mânes de ce généreux ayeul, pour estre justes vengeurs de sa prison; ny plus ny moins que firent jadis aucuns des conjurateurs de la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloyent faire leur coup, se tournèrent vers l'estatue de Pompée, et sourdement invoquèrent et implorèrent l'ombre de sa main , jadis si valleureuse, pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du roy, qui l'avoit ainsi outragée. Une dame de grand cœur qui couve une vindicte est fort à craindre.
Je me souviens que, quand feu M. son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour lors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant. Ainsi qu'il entra en son logis blessé, elle vint à l'endevant de luy jusqu'à la porte de son logis toute esperdue et
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esplorée, et, l'ayant salué, s'escria soudain : « Est-il possible que le malheureux qui a fait le coup et celuy qui l'a fait faire (se doutant de M. l'admirai) en demeurent impunis ? Dieu ! si tu es juste, comme tu le dois estre, vange cecy; autrement...» et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et luy dit : « M'amie, n'ofîençez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui m'a envoyé cecy pour mes fautes, sa volonté soit faite, et louange luy en soit donnée. S'il vient d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont réservées, il fera bien cette-cy sans vous. » Mais, luy mort, elle la poursuivit si bien que le meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années, comme j'espère dire en son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le nourrit dés sa tendre jeunesse, jusques après que la vengeance en fut faite totale.
J Les advis et exhortations des femmes et mères généreuses peuvent beaucoup en cela ; dont je me souviens que le roy Charles IX^, faisant le tour de son royaume, estant à Bourdeaux, fut mis en prison le baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne, pour avoir tué un autre gentilhomme de son pais mesme qui s'appelloit La Tour : on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en poursuivit si vivement la punition qu'on se donna la garde que les nouvelles
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vindrent en la chambre du roy et de la reine, qu'on alloit trancher la teste audict baron. Les gentilshommes et dames soudain s'esmeurent, et travailla-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par deux fois le roy et la reine de luy donner grâce. M. le chancellier s'y opposa fort, disant qu'il falloit que justice s'en fît. Le roy le vouloit fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver, car il estoit des gallants de la cour; et M. de Cipierre l'y poussoit aussi fort. Cependant l'heure de l'exécution approchoit, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy M. de Nemours survint, qui aymoit le pauvre baron, lequel l'avoit suivy en de bons lieux aux guerres, qui s'alla jetter de genoux aux pieds de la reine, et la supplia de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles qu'elle luy fut octroyée; dont sur-le-champ fut envoyé un capitaine des gardes qui l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit pour le mener au supplice. Par ainsi il fut sauvé, mais avec une telle peur qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage; et oncques puis ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu, et comme j'ay ouy dire de M. de Sainct- Vallier, qui l'eschappa belle à cause de M. de Bourbon.
Cependant la veufve ne chauma pas, et l'endemain vint trouver le roy, ainsi qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds. Elle luy présenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et
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luy dit : a Au moins, Sire, puisque vous avez donné la grâce au meurtrier du père de cet enfant, je vous supplie la luy donner aussi dez cette heure, pour quand il sera grand, il aura eu sa revanche et tué ce malheureux. » Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mère tous les matins venoit esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit son père lorsqu'il fut tué, elle luy disoit par trois fois : « Advise-la bien, et souvien-toy bien, quand tu seras grand, de vanger cecy : autrement je te déshérite. » Quelle animosité !
5 Moy, estant en Espagne, j'ouïs conter qu'Antonio Roques, l'un des plus braves, vaillans, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois bandoulliers avec cela, qui fût jamais en Espagne, ce tient-on, ayant eu envie de se faire prestre dez sa première profession, le jour venu qu'il luy falloit chanter sa première messe, ainsi qu'il sortoit du revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le caHce à la main, il ouït sa mère qui luy dit ainsi qu'il passoit: «Ah/ vellaco, vcllacOj mejor séria de vengar la muerte de tu padre que de caniar missa : « Ah ! malheureux et meschant que tu es ! il vaudroit mieux de vanger la mort de ton père que de chanter messe. )■> Cette voix luy toucha si bien au cœur qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va au revestitoire; là se devestit, faisant à croire que le cœur luy avoit
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fait mal et que ce seroit pour une autre fois, et s'en va aux montagnes parmj les bandoulliers, s'y fait si fort estimer et renommer qu'il en fut esleu chef; fait force maux et volleries, vange la mort de son père, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres, qu'il avoit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandouUier mesme, qui avoit esté sous sa charge autresfois, et me le loua jusques au tiers ciel, si que l'empereur Charles ne luy put jamais faire mal.
f Pour retourner encore à madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en prison, et M. d'Escars en fut cause en partie : car il la fit sortir pour l'envoyer à Paris vers messieurs du Mayne et de Nemours, et autres princes liguez, et leur porter à tous parole de paix et oubliance de tout le passé; et qui estoit mort estoit mort, et amis comme devant. De fait, le roy tira serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Mayne luy fit la response, en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy respondit seulement : « Mon fils, je ne suis pas venue icy pour vous conseiller, sinon pour vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à vous à songer si- vous avez sujet et le devez faire. Ce que je vous dis, vostre cœur et vostre conscience vous en doivent donner bon conseil. Quant à moy, je me descharge de ce que j'ay promis. » Mais,
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SOUS main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré long-temps.
Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnées comment le roy, qui estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aydoit de cette dame pour un tel ministère, l'ayant ainsi offensée qu'elle n'eust eu ny cœur ny sentiment si elle s'y fust employée le moins du monde : aussi se mocquaelle bien de luy. On disoit que c'estoit le beau conseil du mareschal de Rhets, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer M. de La Noue dans La Rochelle à persuader les habitans à la paix et à leur obéissance et devoir; jusques-là que, pour entrer en créance avec eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et conseil contre le roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit commandé et sommé par le roy ou Monsieur, son lieutenant gênerai, de sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit; mais cependant il asseurasi bien ses gens, et les aguerrit, et leur fit de si bonnes leçons, et les anima tellement, qu'ils nous firent, ce coup, la barbe. Force gens trouvoyent qu'il n'y avoit là nulle finesse : j'ay veu tout cela ; j'espère en faire tout le discours ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France; lequel mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajolleurque pour un bon conseiller et mareschal de France.
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Je diray encor ce petit mot de ma susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui adheroyent,et n'y voyant point encore Paris, elle disoit tousjours à monsieur son fils : « Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris. Et, si vous ne l'avez, vous n'avez rien fait; pour quoy, ayez Paris. » Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bouche; si bien que les barricades par après s'en ensuivirent.
5 Voilà comme un généreux cœur tend tousjours au plus haut : ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay leu dans un roman espagnol, qui s'intitule la Conquista de Navarra. Ce royaume ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy Louis douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice,pour le reconquérir. Le roy manda à la reine donne Catherine, de par M. de La Palice qui luy en porta la nouvelle, qu'elle s'en vînt à la cour de France et y demeurer avec la reine Anne sa femme, cependant que le roy son mary avec M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La reine luy respondit généreusement : « Ef comment ! Monsieur, je pensois que le roy vostre maistre vous eust icy envoyé pour m'ammener avec vous en mon royaume et me remettre dans Pampelonne , et moy vous y accompagner, ainsi que je m'y estois résolue et préparée; et ast'heure vous me conviez de m'aller tenir à la cour de France? Voilà un mauvais espoir et sinistre
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augure pour moy ! je voy bien que je n'y entreray jamais plus. » Et, ainsi qu'elle le présagea, ainsi arriva.
Il fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur rapprochement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre, autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns luy portoyent. Estant donques retirée, on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenoyent à la couronne, et les eust à rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur : « Comment! le roy est-il mort? — Non, Madame, respondit l'autre, mais il ne peut gueres tarder. — Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, ditelle, je veux que mes ennemis sçachent que je ne les crains point, et que je ne leur obeiray tant qu'il sera vivant. Je suis encor invincible de courage. Mais, lorsqu'il sera mort, je ne veux plus vivre après luy; et toutes les amertumes qu'on me sçauroit donner ne me seront que douceurs au prix de ma perte. Et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains point mes ennemis. »
Cette dame monstra là une grande générosité de cœur. Mais elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que, plustost que mourir, elle fît mieux de vouloir vivre, pour monstrer à ses ennemis qu'elle ne lescraignoit
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point, et que, les ayant veus d'autresfois bransler et s'humilier sous elle, n'en vouloit faire de mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils n'oser.ent jamais luy faire desplaisir. Mais bien mieux : dans deux ans ils la recherchèrent plus que jamais, et rentrèrent en amitié, comme je vis; ainsi qu'est la coustume des grands et grandes, qui ont peu de tenue en leurs amitiez, et s'accordent aisément en leurs différents, comme larrons en foire , et s'ayment et se haïssent de mesme, ce que nous autres petits ne faisons pas : car, ou il faut battre, vanger et mourir, ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien solennisez ; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette dame de ce trait, comme coustumierement ces grandes, qui traittent les affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier, et la reine sa mère, n'aymoient nullement les dames de leur cour qui missent tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de prés en fait du royaume, comme, disoyent Leurs Majestez, si ellesy avoyent grand part et qu'elles en deussent estre héritières ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les hommes, à le maintenir; mais elles, se donnans du bon temps, causans sous la cheminée, bien aises en leurs chaires, ou sur leurs oreillers, ou
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sur leurs couchettes, devisoyent bien à leur aise du monde et de Testât de la France, comme si elles faisoyent tout. Sur quoy repartit une fois une dame depar le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en dire sa râtelle e aux premiers Estats à Blois, Leurs Majestez luy en firent faire la petite reprimende, et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en paroles, respondit : « Du temps que les princes, rois et grands seigneurs se croisoyentpour aller outre mer et faire de si beaux exploicts en la Terre-Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes que de prier, orer, faire vœux et jusnes, afin que Dieu leur donnast bon voyage et bon retour; mais, depuis que nous les voyons aujourd'huy ne faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout : car, prier Dieu pour eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que nous ? »
Cette parole, certes, fut par trop audacieuse : aussi luy cuida-elle couster bon ; et eut une grande peine d'obtenir reconciliation et pardon , qu'il fallut qu'elle demandas! ; et, sans un sujet que je dirois bien, elle recevoit l'affliction et punition toute entière, et bien outrageuse.
Il ne fait pas bon quelquesfois dire un bon mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander : car elles sont plus débordées qu'un cheval de Barbarie, et, trouvant un
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bon brocard dans leur bouche, il faut qu'elles le crachent, sans espargner ny parens , ny amis, ny grands. J'en ay cogneu force à nostre cour de telle humeur, et les appelloit-on marquis et marquises de belh-bouche ; mais aussi bien souvent s'en trouvoyent du guet.
J Or, comme j'ay déduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux faits de leurs vies , j'en veux descrire aucunes qu'elles ont monstre en leur mort. Et , sans emprunter aucun exemple de l'antiquité , je ne veux alléguer que cettui-cy de feue madame la régente, mère du grand roy François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cogneue , une très-belle dame, et fort mondaine aussi, et fut cela, mesme en son aage décroissant. Et pour ce, quand on luy parloit de la mort, en haïssoit fort le discours , jusques aux prescheurs qui en parloient en leurs sermons : « Comme (ce disoit-elle) qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour; et que tels prescheurs, quand ilz ne sçavoyent dire autre chose en leurs sermons, et qu'ils estoyent au bout de leurs leçons, comme gens ignares, se mesloyent sur cette mort. » La feue royne de Navarre , sa fille , n'aymoit non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mère.
Estant donc venue la fin destinée, et gisant dans son lict, trois jours avant que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clarté , qui estoit transpercée par la vitre. Elle se courrouça à ses
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femmes de chambre qui la veilloyent, pourquoy elles faisoyent un feu si ardent et esclairant. Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. « Comment! dit-elle, nous en sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer à cette heure. » Et soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vid une cornette qui esclairoit ainsi droit sur son lit. « Ha! dit-elle, voilà un signe qui ne paroist pas pour personnes de basse qualité. Dieu le fait paroistre pour nous autres grands et grandes. Refermez la fenestre: c'est une cornette qui m'annonce la mort; il se faut donc préparer.» Et le lendemain au matin, ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne chrestienne, encore que les médecins l'asseurassent qu'elle n'estoitpaslà. « Si je n'avois veu (dit-elle) le signe de ma mort , je le croirois , car je ne me sens point si bas » ; et leur conta à tous l'apparition de sa comette. Et puis ^ au bout de trois jours^ quittant les songes du monde, trespassa.
Je ne sçaurois croire autrement que les grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent plus de grands regrets de laisser le monde que les autres; et toutesfois j'en voys nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup i'annonciation leur soit fort amere et odieuse.
5 La feue comtesse de La Rochefoucault , de la maison de Roye, à mon gré et à d'autres, une des
belles et agréables femmes de Fiance, ainsi que son ministre (car elle estoit de la religion, comme chacun sçait), lui annonç(e)a qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son heure estoit venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu, qui l'appelloit , et qu'il falloit quitter les mondanitez, qui n'estoyent rien au prix de la béatitude du ciel, elle luy dit : « Cela est bon, monsieur le ministre, à dire à celles qui n'ont grand contentement et plaisir en cettui-cy, et qui sont sur le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne suis que sur la verdeur de mon aage et de mon plaisir en cettui-cy, et de ma beauté, vostre sentence m'est fort amere. Et , d'autant que j'ay plus de sujet de m'aymer en ce monde qu'en tout autre, et regretter à mourir, je vous veux monstrer en cela ma générosité , et vous asseurer que je prens la mort à gré , comme la plus vile , abjette , basse, laide et vieille qui fust au monde. » Et puis, s'estant mis à chanter des pseaumes, de grand dévotion, elle mourut.
5 Madame d'Espernon, de la maison de Candale , fut assaillie d'une maladi^si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée. Avant que mourir, elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir, implorant le secours des hommes et de Dieu par ses prières tres-devotes , et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle vînt à mourir en si jeune aage; mais, après qu'on luy eut remonstré qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus aucun re- Brantàine. II. 29
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mede : « Est-il vray? dit-elle; laissez-moy faire; je vay donc bravement me résoudre. » Et usa de ces mesmes et propres mots. Et, en haussant ses beaux bras blancs, et en touchant les deux mains l'une contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un cœur asseuré , se présenta à prendre la mort en patience , et de quitter le monde, qu'elle commença fort à abhorrer par des paroles tres-chrestiennes; et puis mourut en tres-devote et bonne chrestienne , en l'aage de vingt-six ans, et l'une des belles et agréables dames de son temps.
J On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle vérité ne se doit pas celer; et c'est pourquoy je veux icy louer madame d'Aubeterre, maniepce, fille de mon frère aisné, laquelle, ceux qui l'ont veue à la cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir esté l'une des belles et accomplies dames qu'on eust sceu voir, autant pour le corps que pour l'ame. Le corps se monstroit fort à plain et extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage , sa taille , sa façon et sa grâce ; pour l'esprit, il estoit fort divin, et n'ignoroit rien; sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit de sa bouche fort agréablement, fût pour la chose sérieuse, fût pour la rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus ressemblante nostre reine de France Marguerite, et d'air et de ses perfections, qu'elle : aussi l'ouis-je dire une fois à la reine mère. C'est un mot assez suffisant pour ne la louer davantage; aussi je n'en di-
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ray pas plus : ceux qui l'ont veuc ne me donneront, (je m'asseure) nul dementy sur cette louange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une maladie qui ne se put point bien cognoistre des médecins, qui y perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée; je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vangera tout, et, possible, les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire secourir, non qu'elle se souciast, disoit-ellc, de mourir : car, dez la perte de son mary, elle en avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust certes nullement égal à elle, ny ne la mcrilast, ny les belles larmes non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-elle fort désiré de vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle laissoit tendrette; tant cette occasion estoit belle et bonne , et les regrets d'un mary, sot faschcux, sont fort vains et légers.
Elle, voyant donc qu'il n'y avoit plus de remède, et sentant son poulx, qu'elle-mesme tastoit et cognoissoit fringant (car elle s'entcndoit à tout), deux jours avant qu'elle mourust, envoya quérir sa fille, el lui fit une exhortation très-belle et saincte , et telle que , possible, ne sçay-je mère qui la pust faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien vivre au monde, que pour acquérir la grâce de Dieu; et puis luy donna sa bénédiction , luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu. Puis elle demanda son miroir, et, s'i arre-
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gardant très-fixement : « Ah! dit-elle, traistre visage à ma maladie, pour laquelle tu n'as changé (car elle le monstroit aussi beau que jamais), mais bientost la mort qui s'approche en aura la raison, qui te rendra pourry et mangé devers. » Elle avoit aussi mis la pluspart de ses bagues en ses doigts; et les regardant, et sa main et tout, qui estoit trèsbelle : « Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay bien ajmée d'autresfois ; mais, à cette heure, de bon cœur je la laisse , pour me parer en l'autre monde d'une autre plus belle parure. » Et, voyant ses sœurs qui pleuroyent à toute outrance auprès d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoit à Dieu luy envoj-'er ; et que, s'estans si fort aimées tousjours, elles n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joye et contentement; et que l'amitié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement avec elles, les priant d'en faire le semblable, et mesmes à l'endroit de sa fille; et, les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore : « Mes sœurs, si vous m'aymez , pourquoy ne vous rejouissez-vous avec moy de l'eschange que je fais d'une vie misérable avec une tres-heureuse? Mon ame , lassée de tant de travaux, désire en estre déliée, et estre en lieu de repos avec Jesus-Christ mon sauveur; et vous la souhaittez encor attachée à ce chetif corps, qui n'est que sa prison, et non son domicilie. Je vous supplie donc, mes sœurs, ne vous affliger davantage. »
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Tant d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule. Surtout elle demandoit fort à voir madame de Bourdeille, sa mère, qu'elle avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit : « Mon Dieu ! mes sœurs, madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ha ! que vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres bons pour faire diligences grandes et postes. » Elle y alla, mais ne la put voir en vie, car elle estoit morte une heure devant.
Elle me demanda fort aussi, qu'elle appelloit tousjours son cher oncle; et nous envoya le dernier adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce" qu'elle avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que, la cause de sa mort estant plus à plain descouverte, cela leur fust une occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vies : «car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir esté empoisonnée depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et ma sœur la comtesse de Durtal; mais je pris le plus gros morceau : non toutesfois que je vueille charger personne, craignant que ce soit à faux et que mon ame en demeure chargée, laquelle je désire estre vuide de tout blasme, rancune, inimitié et péché, pour voler droit à Dieu son créateur. »
Je n'aurois jamais fait si je disois tout : car ses devis furent grands et longs, et point se ressentant
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d'un corps fany, esprit foible et decadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin, qui disoit bien le mot, et avoit ajmé à causer et bouffonner avec luy, qui se présenta, elle luy dit : « Ha! mon amy ! il se faut rendre à ce coup, et langue et dague, et tout. Adieu! »
Son médecin et ses sœurs luy vouloyent faire prendre quelque remède cordial; elle les pria de ne luy en donner point : « Car ils ne serviroyent rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma peine et retarder mon repos. » Et pria qu'on la laissât; et souvent l'oyoit-on dire : « Mon Dieu, que la mort est douce! et qui l'eust jamais pensé? » Et puis, peu à peu, rendant ses esprits fort doucement, ferma les yeux, sans faire aucuns signes hydeux et affreux que la mort produit sur cepoinct à plusieurs.
Madame de Bourdeille, sa mère, ne tarda guieres à la suivre : car la melancholie qu'elle conceut de cette honneste fille l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en espoir de guérir et ores en desespoir; et dez le commencement elle dit qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé, mais patience en son mal, et surtout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et langoureuse; ce qui fut : car, ainsi que nous ne la pensions qu'esvanouie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais remuer ny pied, ny
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bras, ny jambe, nj faire aucun regard affreux ny hydeux; mais, contournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et resta morte aussi belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection.
Grand dommage, certes, d'elle et de ces belles dames qui meurent ainsi en leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant de ses beaux flambeaux qui dez la création du monde ornent sa voûte, veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer, comme elles ont fait estans vives, de leurs beaux yeux.
5 Cette-cy, et non plus :
Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vraye sœur en tout de ce brave Bussi. Quand Cambray fut assiégé, elle y fît tout ce qu'elle put, d'un cœur brave et généreux, pour en défendre la prise; mais, après s'estre en vain esvertuée par toutes sortes de défenses qu'elle y put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la ville estoit en la puissance de l'ennemy, et la cittadelle s'en alloit de mesme, ne pouvant supporter ce grand creve-cœur de déloger de sa principautéj car son mary et elle se faisoyent appeller prince et princesse de Cambray et Cambresis; tiltre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop audacieux, veu leurs qualitez de simples gentilshommes, mourut et creva de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle-mesme se donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustost payen que chrestien. Tant y a qu'il
la faut louer de sa grande générosité en cela et de la remonstrance qu'elle fit à son maiy à l'heure de sa mort, quand elle luy dit : « Que te reste-il, Balagny, de plus vivre après ta désolée infortune, pour servir de risée et de spectacle au monde, qui te monstrera au doigt, sortant d'une si grande gloire où tu t'es veu haut eslevé, en une basse fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme moy? Appren donc de moy à bien mourir et ne survivre ton malheur et ta dérision. » C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et mourir. A quoy il ne voulut obtempérer ny croire- : car, au bout de sept ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de celte brave femme, il se remaria avec la sœur de madame de Monceaux, belle certes et honneste damoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre, en quelque façon que ce soit.
Certes la vie est bonne et douce; mais aussi une mort généreuse est fort à louer, comme cettecy de cette dame, laquelle, si elle est morte de tristesse, est bien contre le naturel d'aucunes dames, (ju'on dit estre contraires au naturel des hommes : car elles meurent de joye et en joye.
5 Je n'en allegueray que ce seul conte de mademoiselle de Limueil l'aisnéc, qui mourut à la cour estant l'une des filles de la reine. Durant sa maladie, dont elle trespassa, jamais le bec ne luy cessa, ains causa tousjours : car elle estoit fort grand parleuse, brocardeuse et très-bien et fort
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à propos, et très-belle avec cela. Quand l'heure de sa mort fut venue, elle fît venir à soy son vallet, ainsi que les filles de la cour en ont chacune le leur; et s'appelloit Jullien,qui jouoit très-bien du violon : « Julien, luj dit-elle, prenez vostre violon et sonnez-moy tousjours jusques à ce que me voyez morte, car je m'y en vois, la Dcfaiitc des Suisses, et le mieux que vous pourrés; et, quand vous serez sur le mot Tout est perdu, sonnez-le par quatre ou cinq fois, le plus piteusement que vous pourrez ^) ; ce que fît l'autre, et elle-mesme luy aidoit de la voix; et, quand ce vint à Tout est perdu, elle le recita par deux fois; et, se tournant de l'autre costé du chevet, elle dit à ses compagnes : « Tout est perdu à ce coup, et à bon escient » ; et ainsi deceda. Voilà une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compagnes dignes de foy, qui virent jouer le mystère.
y S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement, il se trouve bien des hommes qui en ont fait de mesmes; comme nous lisons de ce grand pape Léon, qui mourut de joye et liesse, quand il vid'nous autres François chassez du tout hors de Testât de Milan, tant il nous portoit de haine !
f Feu M. le grand prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en cours vers le Levant deux de ses galleres sous la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenans, dont je parle ailleurs.
Ce Beaulieu y alla fort bien, car il estoit brave et vaillant. Quand il fut vers l'Archipelage, il rencontra une grand nau venetienne bien armée et bien riche; iU'acommença àla'canonner, mais la nau luy rendit bien sa salve : car de la première voilée elle luy emporta deux de ses bancs avec leurs forçats tout net, et son lieutenant, qui s'appelloit le capitaine Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire ce seul mot, et puis mourir : «Adieu, paniers, vendanges sont faites!» Sa mort fut plaisante par ce bon mot. Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car cette nau estoit pour luy invincible.
5 La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'edict de juillet, qu'il se tenoit aux faux[bourgs] de Sainct-Germain, nous vismes pendre un enfant de la matte là mesme, qui avoit dérobé six vaisselles d'argent de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur-Ion. Quand il fut sur l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler, et se mit sur le devis, en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir à tort : « car, disoit-il, je n'ay point jamais exercé mes larcins sur de pauvres gens, gueux et rnallotrus, mais sur les princes et les grands, qui sont plus grands larrons que nous, et qui nous pillent tous les jours; et n'est que bien fait de repeter d'eux ce qu'ils nous derobbent et nous prennent. » Tant d'autres sornettes dit-il plaisantes, qui seroyent superflues de raconter, sinon que le prestre
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qui estoit monté sur le haut de l'eschelle avec luy, et s'estoit tourné vers le peuple, comme on void, il luy escria : « Messieurs, ce pauvre patient se recommande à vos bonnes prières; nous dirons tous pour luy et son ame un Pater nostcr et un Ave Maria, et chanterons Salve » , et que le peuple luy respondoit, ledict patient baissa la teste, et, regardant ledict preslre, commença à brailler comme un veau, et se mocqua du prestre fort plaisamment, puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en bas, si grand saut qu'il s'en rompit une jambe. « Ha! monsieur le prestre, pardieu, dit-il, je sçavois bien que jevous deslogerois delà. Il en a, le gallant ! » L'oyant plaindre, et se mit à rire à belle gorge déployée, et puis luy-mesme se jetta au vent. Jevous jure qu'à la cour on rit bien de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait grand mal. Voilà une mort, certes, non guieres triste.
5 Feu M. d'Estampes avoit un fou qui s'appelloit Colin, fort plaisant. Quand sa mort s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit : « Pauvrement, Monsieur; il s'en va mourir, car il ne veut rien prendre. — Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à table, portez-luy ce potage, et luy dites que, s'il ne prend quelque chose pour l'amour de moy, que je ne l'aymeray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien prendre. » L'on fît l'ambassade à Colin, qui, ayant la mort entre les dents, fît response : « Et qui
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sont-ils ceux-là qui ont dit à monsieur que je ne voulois rien prendre? » Et, estant entourné d'un million de mouches, car c'estoit en esté, il se mit à jouer de la main à l'entour d'elles, comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfans après elles; et, en ayant pris deux au coup, en faisant le petit tour de la main qu'on se peut mieux représenter que de l'escrire : « Dittes à monsieur (ditil) voylà que j'ay pris pour l'amour de luj, et que je m'en vais au royaume des mouches. » Et, se tournant de l'autre costé, le gallant trespassa.
J Sur ce, j'ay ouy dire à aucuns philosophes que volontiers aucunes personnes se souvienent à leur trépas des choses qu'ils ont plus aymées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur profession, mourant ilz en causent quelque mot : cela s'est veu et se voit souvent.
Les femmes de mesme en disent aussi quelque ratellée, jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne qualité, qui à sa mort triompha de debagouller de ses amours, paillardises et gentillesses passées : si bien qu'elle en dit plus que le monde n'en sçavoit, bien que l'on la soupçonnast fort putain. Possible pouvoit-elle faire cette descouverte, ou en resvant, ou que la vérité, qui ne se peut celer, l'y contraignist, ou qu'elle voulusten descharger sa conscience; comme de vray, en saine conscience et repentance, elle en confessa aucuns en demandant pardon, et les
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especifioit et cottoit en marge, que l'on y voyoit tout à clair. « Vrayment, ce dit quelqu'un, elle estoit bien à loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa conscience d'un tel ballay d'escandale, par si grande speciauté ! »
f J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à songer et resver toutes les nuits, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour, si bien qu'ellemesme s'escandalisa à l'endroit de son mary, qui se mit à l'ouïr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries, dont après mal en prit à elle.
5 II n'y a pas longtemps qu'un gentilhomme de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en fit de mesme, et publia ses amours et paillardises, et spécifia les dames et damoiselles avec lesquelles il avoit eu à faire, et en quels lieux et rendez-vous, et de quelles façons, dont il s'en confessoit tout haut, et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et ledict gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voilà de bons gallants et gallantes!
5 On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussi cette humeur de songer fort, à leur mort, en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une des plus riches dames du Poictou, et des plus pecunieuses, et après venant à
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mourir, ne songeant qu'à ses escus qui estojent en son cabinet, et tant qu''elle fut malade se levoit vingt fois le jour à aller voir son trésor. Enfin, s' approchant fort de la mort et que le prestre Texhortoit à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne respondoit que: « Donnez-moj ma cotte! Donnez-moy ma cotte ! les meschans me desrobbent! » ne songeant qu'à se lever pour aller voir son cabinet, comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsi elle mourut.
Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce, je fais fin.
Page I, ligne 3. Le titre primitif de ce chapitre dans le projet de Brantôme était : «. Le 2° [chapitre], sçavoir, qui (c est la plus belle chose en amour, la plus plaisante, et « qui contente le plus, ou la veue, ou la parole, ou l'at- « touchement. »
2, I. E. Pasquier, Œuvres, in-fol., 1728, t. II, p. 38. « Lequel des deux, dit Pasquier, apporte plus de contente tement à un amant, sentir et toucher sa mie sans parler « à elle, ou la voir et parler à elle sans la toucher ? » Dans le dialogue d'entre Thibaut de Champagne et le comte de Soissons, Thibaut était pour le parler.
— 5. Brantôme était excusable de ne point connaître les œuvres de Thibaut, dont la première édition est de I 742^ en 2 vol. in-8'^.
— 3 G. Isabeau de Bavière?
3, 14. Brantôme vise ici la reine Catherine de Médicis et ses favoris.
4, 2. Voy. Plutarque, De S/o/corum repugnantiis, c. xxi.
— 9. Id., Demetrius, cap. xxvii. Seulement Brantôme confond; la femme en cause était Thônis.
— 29. Nouvelle XLIII°.
P. 5,1. 2. Le touret de nez était une espèce de barbe de masque, que les dames mettaient par les temps froids, et qui s'attachait au chaperon en dessous des yeux : on appelait ce masque un coffln à roupies, par dérision. Après Charles IX vint la mode du masque entier, que l'on ôtait pour saluer, comme nous l'apprend Vecellio {Degli habiti antichi et moderni, Yenhe^ I 5^0, in-4<*, p. 269):«Quando n vedono qualche parente, si lasciano vedere per salutarlo, « et poi si ricuoprono. w
7, 16. Sur La Chasteigneraie, voyez la note du vol, I, pag. io3, lig. 12.
8, 22. C'était François de Compeys, sieur de Gruffy, qui vendit tous ses biens en i5i8 pour s'expatrier. (Voyez Costa de Beauregard , Familles historiques de Savoie , Chambéry, 1844, in-4'5.) Il était écuyer de l'écurie de François P'". Il a son portrait à Versailles, n** 2047 du musée.
10, 2. C'est non pas trois, mais quatre S, que doit porter avec lui le parfait amant, selon Luis Barahona [Lagrimas de Angelica, canto IV), et ces quatre S signifient :