‹ Les sept parmi les hommes; romanChapitre 10 sur 16 · LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE

Le successeur de Maximin leva le décret des Abondances et l'imposition des marchands : la famine s'abattit à nouveau sur le Peuple.

Celui-ci, halluciné par le besoin primordial du pain, ne connaissait plus que la colère, sourde aux conseils de sagesse et de longanimité. Ce bonheur qu'on offrait aux Pauvres, ce bonheur perdu dans un lointain avenir, peutêtre même au-delà de leur propre existence, qu'importait ce beau rêve ! lorsque la faim, brutale, s'imposait dans le présent, et qu'il fallait, chaque jour, arracher à l'égoïsme des Riches, la pâture.

— On en avait assez des Sept ! et de leur longue patience I et de leur dieu bénévole et résigné I L'ère des miracles était close ; nulle manne ne tomberait du ciel I 11 fallait se repaître, même dans le sang I

Ainsi les meneurs, factieux du clergé pour la plupart, excitaient la foule. Elle rejeta Martial ;

et les derniers adeptes, un à un, se détachèrent des Sept.

Ils se virent délaissés, non sans amertume. Ce qu'ils aimaient, ce qu'ils songeaient, ce qu'ils devaient garder en eux-mêmes, toutes les effusions qui montaient à leurs lèvres, tout ce qu'ils avaient à dire et qu'ils ne pouvaient dire, leur pesait sur la poitrine, les serrait à la gorge.

Ils chancelaient ainsi sous la surabondance de leur foi, comme le mâle dont la chair est en amour de tout le printemps qui l'accable.

Les Pauvres, tout enfiévrés de révolte, et préparant la lutte avec une frénésie grondante, les laissèrent vivre parmi eux, les laissèrent souffrir et travailler comme eux : les Sept n'étaient plus les porteurs d'évangiles, les illuminés aux douces promesses, mais des hommes semblables à eux, les Pauvres, des êtres blessés qui peinent.

Ce fut l'oubli des gloires et l'oubli des huées : la doctrine s'effaça dans les mémoires débiles. Le silence s'établit, sur ce qui fut l'élan et le cri rebelle de la Cité, sur ce qui fut l'effort de tous les bras et la fierté de tous les fronts, le silence qu'ils ne cherchèrent même pas, les Sept, à dissiper.

Mais ils se replièrent sur eux-mêmes, plus étroitement. Niant l'action et le mouvement impétueux des faite, ils se renfermèrent au fond de

LES SEPT PAKMi LES UOMMES

leurs pensées. Toutes choses en leur cœur, privées de vent neuf et de jeune soleil, et de sang barbare, se desséchèrent peu à peu.

Ils connurent alors la grande désolation du Doute.

Ils se virent nus et seuls, avec leur soif inapaisable de vérité et d'absolu, trop justes pour céder, perdus dans l'immense confusion des croyances. Ils les sentaient mieux adaptées aux instincts, par leurs préceptes longuement assouplis, leurs morales ingénieuses, leurs dieux conformes aux passions. Chacune leur semblait confirmée par l'adhésion des masses, par le recul de son passé, et supérieure à leur propre foi.

Toutes les faiblesses, elle les avait toutes, oui I et les défauts les plus formels, inapte pour jamais à pénétrer les âmes. Elle n'avait pas la haute splendeur qui détourne ceux qui marchent ; elle ne brillait pas sur la crête des monts, audessus des vallées populeuses. Et dans l'obsession d'une écrasante médiocrité, ils se désespéraient.

Ces défaillances, ils les condamnaient en eux, ainsi que jadis ils les avaient reprochées au Peuple. En vain, ils s'exhortaient à persévérer, avec les phrases de naguère, mais que nul souffle u'animait plus, et qui pendaient, inertes, comme

des bannières trempées. Ils avaient de brusques sursauts d'orgueil : mais le doute aussitôt les opprimait.

Dans leur détresse, et pour fuir cette inquiétude, ils s'emmurèrent dans leurs axiomes, bannissant de leur méditation les cultes du dehors. Ils se voulaient rendre une certitude qui se ruinait, et de crainte de l'ébranler, ils n'osaient plus ouvrir les livres où s'immobilisaient les dogmes d'autrui, ni se parler de ceux qu'ils avaient lus, ni même s'en souvenir. L'intelligence aveugle, ils se laissaient bercer à la monodie de leur propre voix, aux écoutes cependant, avec la peur d'entendre une autre voix sonner à leurs oreilles.

Mais voici que du fond de cette angoisse, une aube s'éleva. Ils la découvrirent avec des yeux surpris. Le doute, mûrissant en eux, leur faisait comprendre l'égale vanité de se croire unique ou de désespérer de soi. Personne, ni d'eux-mêmes ni des autres, parmi la contradiction des suffrages, ne pouvait déterminer la valeur de leur œuvre : ils mourraient sans la connaître, heureux de s'ignorer à jamais et balbutiant leurs rêves comme des enfants.

Et semblables au vigneron qui, satisfait d'avoir bien taillé la vigne et dans le mois qu'il faut, s'en remet aux hasards de l'année, ainsi faisant

tu mieux, avec la conscience d'un ouvrier probe et studieux, ils confieraient leur parole aux hasards du destin.

La résumer en maximes écrites dont la brièveté de coup de cuivre retentirait dans le futur. Et leur croyance, belle ainsi d'une allure éternelle, l'abandonner aux multitudes ; puis disparaître, vers quelle région ? sans regarder derrière soi.

Tel fut le but qu'ils se donnèrent un soir, dans la forge de Valérion, un soir de plus de flamme, où leurs énergies vibraient à se briser.

C'était encore le crépuscule de la lampe, parmi les myrtes, et le cercle aux faces résolues, sans crainte en présence de la durée.

Ils consignèrent leur foi, à la pointe d'un burin, sur une table de bronze. Ils dirent :

Leur volonté d'aimer la vie et d'en goûter Vextase jusque dans la douleur même.

Leur volonté d'aimer les hommes glorieux de ce nom et qui portent de grands espoirs dans de larges poitrines.

Et la pitié qui ne descend pas jusqu'aux déchus mais qui leur tend la main pour les tirer à soi.

Et le travail, vent fort qui balaie la tristesse, aurore de paix et d'or au front des heures.

Et Vamour qui crée dans Vétreinte, qui cré^ dans le désir, qui crée dans la satiété.

Leur dieu, enfin, qui renfermait en lui la vie, Vamour, la bonté, le travail et la joie.

Aux arêtes du métal, les mots saignaient de la lumière.

— Voici, dit Jean, ce sont filets que nous étendons vers l'homme et dans la mer humaine. Le soir vient : couchons-nous et dormons. Que l'œuvre de la nuit s'accomplisse. Quand le ciel sera rempli du matin nouveau-né, nous amènerons la pêche sur la rive.

— L'œuvre de la nuit, ajouta Marcule, s'accomplit déjà. Nous voilà seuls enfin, et comme des pêcheurs rentrés au village, loin de la mer et de son bruit, sans certitude ni mécompte, confiants dans la solidité de leurs filets, et ne sachant rien d'autre.

— L'air est plus libre ; la brise touche nos yeux. L'espace frémit de verbes ailés.

— L'infini courbe son arche d'or au-dessus de

Page 1