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ij* béatitude est parmi nous.
— I.a béatitude est en nous.
— L'esprit se repose maintenant.
— L'esprit se repose en lui-môme.
— L'esprit se repose dans la solitude.
Ils se répondaient ainsi, avec l'accent de ceux qui s'appellent de colline en colline.
Alors Valérion chanta.
Il dit la Solitude, au double visage : celui qui attriste l'homme subjugué par l'amour-propre, celui qui réjouit l'homme laborieux. Il célébra le bonheur pacifique, du vigneron qui boit le vin de sa vigne, du bâtisseur qui se chauffe dans la maison qu'il a construite
Mais sa chanson tremblait sur ses lèvres. Et quand il l'eut chantée, ses frères et lui penchèrent la tête. Ils se reprochaient leur audace, comme au sommet des monts venteux, celui qui regrette la quiétude des vallées. N'ignorant plus leur faiblesse, ils attendaient la venue de leur dieu.
La flamme de la lampe vacilla. Nulle harmonie ne remplit la forge. Le miracle ne se révélait point. Par la fenêtre ouverte, une clameur lointaine vint mourir au milieu d'eux. Le soir avait un visage d'homme triste.
Ils dirent leurs transes de voyageurs sans guide qui ne savent plus leur chemin. Us supplièrent :
— Dieu nôtre, viens parmi noua....
— Nous sommes seuls, ô bien-aimé....
— Nous sommes seuls, aie pitié de nous....
Nul parfum ne se répandit, ni la clarté surnaturelle. Et de nouveau, la clameur de la Ville se brisa parmi leur groupe.
Ils s'émurent de cette lamentation qui tombait au fond de leur détresse et s'y multipliait.
Et s'appuyanl l'un à l'autre, ils s'avancèrent vers la nuit.
— Notre Dieu, fît Bénévent, nous abandonne.
La Ville haletait ; ils écoutèrent monter son affliction : elle semblait s'exhaler d'une seule bouche douloureuse, et crier v^s une soif unique.
Puis ils distinguèrent des p.aintes dont l'effort était plus pénible, la traînée plus lamentable. Ils reconnaissaient peu à peu les idiomes de la souffrance, les rancœurs, les déceptions, les deuils et les colères. Et pas une infortune ne gémissait qui ne trouvât son écho dans leurs âmes. Ils ne savaient plus d'oii venaient ces pleurs ; de la Ville nocturne ou de leur être terrassé. Ils étaient de ceux qui portent en eux-mêmes un grand cadavre.
— Notre dieu, répéta Bénéveot, notre dieu n'est plus avec nous ^
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Mors Marcule comprit que l'heure du désespoir était venue.
— Notr^ dieu, s'écria-t-il, nous attend non loin d*ici, dans un asile où sa miséricorde m'a conduit.
Il évoquait la caverne tapissée de lueur, emplie de voix parfumées et de bruits doux, la table de marbre sous le cercle d'or, les sept sièges et les sept coupes
— Pourquoi, demandèrent-ils, nous avais-tu caché cette promesse ?
— Afin que nous tenions toutes celles dont nous étions capables.
— Retrouve-la, c'est la demeure de notre dieu...
— Je l'essaierai, dit Marcule ; attendez-moi et priez.
Et il s'en fut.
11 marcha longtemps à travers la nuit, droit devant soi, vers le côté de l'horizon où les astres se couchent ; il marcha longtemps sans paraître avancer, ainsi qu'il en est dans les songes. En gravissant la dernière colline, il suffoquait et son pas retentissait sous ses tempes. Il se hissa laborieusement, en s'accrochant aux pierres des sentiers, et parvint au promontoire. Les étoiles poudroyaient dans le ciel et pleuvaient sur la mer.
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Bientôt il reconnut la masse rigide et noîre du bois de lauriers. 11 y pénétra, et tout de suite il dut lutter contre les troncs, repousser les branches, hostiles et drues. Obstiné vers son but, il fonçait des épaules dans la verdure. Des végétations tenaces empêtraient s: s mouvements le saisissaient aux chevilles et le renversaient parmi des ronces. Des lieures, il assaillit celle vie coalisée d'arbres et de plantes ; des heures, il tourna dans le taillis, retrouvant au milieu d'un combat les traces d'un combat récent, les rameaux qu'il venait de rompre, la jonchée des feuilles soui ses pieds.
Et se souvenant de l'accueil amène du boîs, au jour béni, de la caresse à ses jarrets des lames d'iris, de la tendreur de la clairière, il comprit que son dieu lui refusait l'asile. 11 s'inclina sous cet ordre, il n'eut aucune rébellion, il ne chercha point, dans son obéissance, la raison de ce délaissement. 11 rebroussa chemin pour gagner le prom .^ntoire : un sentier s'élargissait en Ire les arbres, et aussitôt sa course redevint libre.
En se hâtant, il dévala de la colline, franchit les murs par une brèche, traversa la Ville et revint aux Marais. A quelques pas de la forge» il l'arrêta^
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Un pat! de lumière s'allongeait danf te Jardhi et se perdait dans le brouillard : une silhouette trapue allait et venait. Marcule perçut des paroles traînantes, comme blessées. Et pour la première fois, il eut pitié de ses compagnons, ses égaux dans l'espoir, jadis, et la puissance, et maintenant si hautement déciius, humbles et si meurtris qu'il hésita, n osant leur apporter l'acre nouvelle.
Une voix dit :
— Il ne revient pas
Elle était désolée, elle tremblait.
Il s'élança, et ouvrit la porte, sans rien dîreu Ils connurent que tout était fini. Nul geste, pas un mot....
Ils baissèrent la tête.
L'heure palpitait comme une bote qui va mourir.
Mais tout à coup, il s'écrièrent, d'un seul élan :
— O notre dieu I nous croyons en toi I
Et ies murailles se replièrent sans heurt ; l'are de la porte s'épanouit. Les solives du toit se dressèrent, d'un jet lisse et >.ol)re, déployant des ranjures vigoureuses : ces grands arbres miraculeux bruissaient comme des harpes. Tout alentour, l'infini profond murmurait.
Les Sept se virent debout, près de la stèle de leur
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foi. Une route sans détours, en pente moîle de clarté et tendue sur les ombres, se déroulait devant eux : ils s'y engagèrent côte à côte, pleins d'allègre confiance.
Fériés et sacre ! fraîches musiques I phrases de faste et conseils de paix I
La route avait la douceur des mousses ; des fleurs étranges, aux pétales de feu, toutes débordantes d'aromates, se balançaient comme des encensoirs. Le ciel nocturne s'évasait, frangé d'aurore et parsemé d'étoiles.
Ils ne se hâtaient pas, mais le chemin semblait glisser sous leurs pieds et le but s'avancer vers eux plus vite qu'ils ne marchaient vers lui : c'était l'entrée de la caverne ouvrant sur les prairies son arche de lumière. Derrière eux, la route s'effaçait et la Cité se découvrait dans l'aube : des brumes rampaient sur les coteaux, et se tassant dans la vallée, investissaient le Faubourg. Seule, sous une averse droite de rayons, parmi les arbres jaillis du sol, la stèle de bronze s'érigeait, comme une borne d'indication au carrefour des croyances.
Ils pénétrèrent dans l'asile ; ils s'assirent à la table, Marcule, leur aîné, au milieu d'eux. Un calme délicieux assouplissait la chair et la pensée.
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Ih Jdgntrenl ki main» et s'inclinèrent, «n oraifon.
La lueur mystérieuse g'exhalaîl de la roche : elle éclairait la table de marbre, étroite et longue, comme un canal noir où se miraient les faces penchées.
Les Sept, ayant prié, regardèrent autour d'eux.
L'ogive s'était refermée, et nulle trace n'en subsistait dans la muraille circulaire. Le jour bleuàtrs s'atténuait en s'élevant vers le centre ; à la clé de la coupole, la pénombre se coLdensait en nuée violette et demeurait suspendue. Sur le marbre luisant, les coupes ouvraient leur calice ; le reflet du cercle descendant de la voûte semblait supporter, comme un plat d'or, un pain posé devant Marcule.
Il le prit et le fît craquer sous ses doigts.
— Voici, dit-il, le don simple du blé. Il abandonne au moissonneur l'épi lentement formé, le germe qui perpétue l'existence. Les choses n'ignorent point la loi primitive : elles abandonnent leur fruit, généreusement, et ayant rempli leur destinée, elles accueillent la mort avec sérénité.
Bénévent ajouta :
— Nous avons mûri le fruit, nous l'avons donné aux hommes. Que notre dieu, maintenant, Rous accorda U mort.
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— Nous ne pouvons mourir, dit Jean, car nous demeurons tout entiers dans notre œuvre. Le ciseau du statuaire, en fouillant le granit, communique à la matière une impulsion qui ne s'éteindra plus : par elle, la pierre s'émeut et respire, elle semble chaude d'un embrasement.
— Voici, reprit Marcule. nous avons écrit notre œuvre avec notre sang. Chair et sang : il n'y a pas de demi-don ; que ce que l'on donne aux hommes «oit sa chair et son sang : telle est l'eucharistie.
— Le sang, dit Maximin, n'est pas en vain répandu. Il fait éclore de larges fleurs au cœur de l'homme.
— Chair et sang, voici l'antique symbole. Brisons le pain, répandons le vin : que notre amour, ainsi, soit encore une fois sacrifié.
— Et que la mort vienne sur nous.
— L'œuvre vit.
— L'œuvre vivra au-delà de nos vies.
— Nous vivrons en elle au-delà de la mort. Et Valérion chanta.
Il dit le Soir, l'adieu violet de la lumière, au front des collines ; l'heure pensive oii se conclut la vie dans la beauté des choses ; l'heure tranquille où l'homme, posant l'outil, regarde son ouvrage et murmure : « C'est bien ! » ; l'heure puissante où toute force s'allonge pour dormir.
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Les S«pt obéirent à la voix du chantre. Leun vigueurs se couchèrent en eux, comme les bœufs quand ils ont labouré tout le jour, comme le mâle s'endort près de la femme qu'il a fécondée.
Or un arpège résonna. Et les coupes, sur le marbre de la table, s'emplirent d'écarlate.
Marcule inclina la sienne, et répandit le vin. Le cercle d'or s'alluma comme un nimbe : une pluie de rayons frappa la coupe, rejaillit autour d'elle et s'épancha dans les autres calices.
Puis Marcule prit le pain, et le tenant entre lei doigts :
— Tout est accompli maintenant de ce qu'il fallait faire. Et le pied va se poser devant l'autre pour le dernier pas. Nous avons transmis aux pauvres la somme confiée, et grossie d'intérêts. Ceux qui cherchaient la route, ô dieu, s'acheminent vers toi. Nous avons connu cette joie : d'être les messagers de bonne nouvelle. Et voici, nous ne voulons plus rien. Le don de la chair, comme celui du sang, nous te l'offrons, ô notre dieu. Reçois-nous dans ta grandeur. Et que la mort brise nos chairs.
En parlant ainsi, Marcule rompit le pain. Une buée lumineuse s'en éleva, s'étendit peu à peu en une large auréole dont la splendeur toujourt plus intense dissipa toutes les clartés. Les objetSf
234 un BBPT PARsn les ho^hmb»
«lyeloppés dans cet embrasement, semblaient détachés de leur base : il imprégnait les choses, faisait les mains diaphanes, les vêtements aériens, et béatifiait les visages.
Les Sept fermèrent les yeux, attendant la mort.
Des cantiques frémissants remplirent alors la conque rocheuse : ni louanges d'élus, ni psaumes séraphiques, mais les voix de la terre, rajeunies, éternisées, exaltées : voix de l'eau féconde, voix du vent porteur de germes, poussement des herbes, murmure que font en éclatant tous les bourgeons de la forêt, froissements de corolles qui se déplient, montée des sèves, l'essaim des Yoix primitives louant la création qui s'accomplit.
Les Sept sentirent leur esprit s'évader de la forme étroite, s*unir à l'action multiple du monde, partager tout à coup les destinées végétales, la vie lente des minéraux et l'existence animée des fluides.
Et le sommeil, calmement, toucha leurs fronts.