LA SOUFFRANCE
Ils se séparèrent, se condamnant au sort le plus âpre : de ne connaître plus l'amitié, qui est l'amour selon l'esprit ; d'être chacun, dans sa faiblesse, tout seul en face de la foule. Ils résolurent de se retrouver un jour, quand ils auraient reçu l'ordination de la souffrance.
Marcule se retira dans le quartier proche du Port. Il se confondait parmi les matelots de toutes races et les pèlerins que la dévotion renouvelait sans cesse. Nul ne le remarquait, de ce peuple aux dialectes bigarrés, aux figures d'outre-mer. Avec sa vêture d'artisan, il passait inaperçu, au milieu des braies, des vestes de toile, des robes multicolores, des tarbouches et des casquettes.
Il chercha longtemps sa vie dans ce t multe. Les débardeurs carrés le heurtaient de leurs colis ; il s'embarrassait dans les cables et les ballots que des grues, tout à coup, agrippaient à ses côtés. Le tapage l'assourdissait : sirènes ululantes, ronflement des treuils, fracas d'acier, «si
les « Ollé ! » longs des arrimeurs au fond des cales. Il se perdait, dans le grouillement énorme des corps et des machines ; sa petitesse l'étonnait.
Il franchissait les passerelles et demandait les patrons des navires. On se le renvoyait de mains en mains ; il subissait toutes les moqueries, depuis les grosses farces des mariniers jusqu'aux nargues de leurs chefs. Quand il parvenait à les joindre, il leur proposait son office, avec des salutations qu'il voulait soumises mais que démentaient ses paroles frémissantes : ils considéraient son air superbe, ses cheveux soignés et sa peau blanche, essayaient de leur patte velue la résistance de ses reins, puis le congédiaient en ricanant.
Quelques-uns accueillirent ses offres, à des salaires infîmes. Ses compagnons lui réservaient les plus lourdes charges : il s'en emparait, les nerfs tendus. Mais bientôt ses jambes llageollaient sous le poids ; il ahanait d'un souffle écrasé. Au but, il laissait choir son fardeau et demeurait, les tempes battant, la poitrine convulsive, avec un goût de sang dans la gorge.
Comme il était tranquille et affable, ceux qui le côtoyaient s'en méfièrent : son langage urbain trahissait, disaient-ils, un espion du Pouvoir ; oh interpréta comme de la sournoiserie sa réserve
LES SEPT PARMI LES HOMMES i75
et sa prévenance. Les comptables, ronds-dc cuir et registreurs, appréhendaient sa culture. On fomenta contre cet intrus une conspiration d'intérêts lésés ou susceptibles de l'être. Les gens de paperasses et de grattoir eurent l'oreille des syndics : ils s'émurent, et Marcule fut chassé du Port.
Il gagna les rues commerçantes, à la corne maritime de la Cité. Un libraire l'embaucha : n'étant jamais sorti de ses rayons, il ne savait des Sept que leur histoire ; au surplus, cette aventure n'étant relatée dans aucune édition de luxe, ne l'intéressait point.
Marcule servait les chalands et copiait des nianuscrits mais plus souvent, dans une arrièreboutique obscure, il collait des étiquettes, réparait des volumes et dressait des catalogues. Le silence était tiède et tout parfumé de l'odeur des vieux livres. Un chat sommeillait sur la table. Marcule lisait quelques vers, de ces vers qu'il méprisait jadis : leur mélodie le pénétrait d'une félicité nouvelle ; ils versaient sur sa tristesse des ondes endormeuses. Il prenait entre ses bras le chat ronronnant et pleurait dans la fourrure : doux sanglots oii s'apaisaient sa vaine soif d'amour et ses élans vers le dieu qu'il enfermait en lui. Ce dieu, quels hymnes il lui chantait au fond de
son cœur désolé I et quels mercis à sa clémence prodiguant l'espoir au déchu
On l'appelait là-bas Il s'essuyait les paupières et rentrait dans la boutique. Des clients l'encombraient, des Riches de la Ville-Haute, et qui marchandaient opiniâtrement. Ils n'étaient point des assises de leur caste, ils ne s'occupaient du Peuple que pour craindre ses déprédations, ils dédaignaient les choses de la politique et n'avaient cure de tout ce qui n'était pas leur manie.
Dans la retraite, après une existence de lucre, ils trompaient leur inaction en collectionnant des peintures qu'ils ne regardaient point, des livres qu'ils n'ouvraient jamais, et s'embarrassaient de croûtes notoires, d'almanachs révolus et de bouquins illisibles, mais tous anciens et de la bonne époque. Le passé qu'ils ignoraient leur semblait résumer toutes les délices ; et s'obstinant à le regretter, ils oubliaient de vivre et tremblaient pour l'avenir.
Ils emplissaient la librairie d'une rumeur de bourdons fainéants, safres à marauder le miel des abeilles. Des heures, absorbés, sans goût ni dégoût, dans leur besogne de lettrés, ils palpaient les reliures et parcouraient le titre des volumes.
L'un d'eux, cependant, observait Marcule avec
insistance. Un jour que rofïicine était pleine de monde, il le rejoignit à petits pas obliques, et brusquement, d'un accent victorieux :
— N'es-tu pas le Dispensateur ?
Les autres se précipitèrent on fit cercle autour de Marcule, très pâle, le front baissé. Les exclamations se croisaient :
— 11 lui ressemble fort.
— C'est incroyable I
— Que ferait-il ici ?
— Il a la barbe plus drue
— C'est bien ainsi qu'on le décrivait.
Et lui poussant des in-folios sous le nez :
— Lève la tête, disaient-ils, montre qui tu es ! Il se redressa, dans un geste d'orgueil aux
abois : ses énergies se ravivaient tout à coup en présence de ces égoïsmes fermés et replets :
— C'est bien moi, répliqua-t-il, que me voulezvous ?
Ils reculèrent, comme autrefois : ce vaincu s'imposait encore. Mais bientôt, le souvenir de sa défaite les enhardit ; ils revinrent en ligne de bataille, avec des faces mauvaises. Et tous criaient :
— Nous te ferons jeter au pavé I
Un intellectuel fulminait ; et fauchant le vide de ses transports, il enjoignit au libraire :
— Vous allez me flanquer cet individu à la porte 1
L'autre hésitait, partagé entre sa commisération et la peur de s'aliéner sa clientèle. On le tiraillait par les épaules : il se trouva, malgré sa résistance, près de son commis :
— Sortez, fit-il en indiquant la rue.
Et se penchant vers lui. il chuchota :
— Je nen peux rien, pardonne-moi....
Marcule sortit.
Cette parole charitable I quelle caresse à sa chair endolorie ! et quel bien nouveau, celui d'être las et débile, et de rencontrer la pitié des autres. Il s'en allait avec un grand sourire, écoutant encore la voix émue lui murmurer la phrase attendrie. Il se la redisait pour en éprouver toujours la grâce sédative ; c'était une musique délicieuse dont l'écho chanteur s'animait en lui ; il n'entendait ni les sarcasmes des Riches assemblés au seuil de l'échoppe, ni les huées de la populace qu'ils excitaient à le poursuivre, ni le convoi burlesque par les rues du Négoce, ni les ordres brefs d'une patrouille dispersant les groupes ameutés.
Il marcha longtemps, jusqu'au delà des murailles, fou d'exalter sa joie au soleil des champs, et de la déployer là-bas, aux brises de la mer. Ah I qu'il àe »eiilali bleu d éUe tout sin^^lemeut
un homnip, l'égal de ceux qui souffrent et qui atlendeiii, un homme admirable de faiblesse et de désir, comme tous les autres hommes. Cette consécration lui révélait l'ivresse de vivre, l'ivresse d'être humble en face de la vie, comme un pauvre, comme un vieillard, comme un amant.
Et il riait clairement, et il faisait claquer sa langue, et il arrachait aux talus des brins de lavande qu'il mâchonnait en grimpant le coteau.
De ce train joueur, il s'avança jusqu'à r*^xtrême saillie d'un promontoire. Toute bleue, la mer se développait, frangée de vagues jaseuses. Au pied de la falaise, le môle se dessinait, rose parmi les flots jaspés, et barrant l'estuaire du Fleuve. Et de l'autre côté, la Ville, sur la pente des collines, infléchissait les cornes de son croissant .
C'était elle qu'il leur fallait régénérer, eux Sept, forts maintenant de n'avoir plus que leurs mains nues et leur seule volonté, plus forts de s'adresser à leurs frères en misère et de triompher par l'unique vertu de leur croyance.
Il goûtail une allégresse qu'il n'avait jamais connue.
Des lauriers versaient autour de lui une ombre fraîche et poivrée ; il en délecta la saveur amèrc.
et cueillant un rameau, il s'enfonça dans le taillis. Bientôt les buissons s'éclaircirent ; il écrasa des lames d'iris. Puis une clairière s'élargit, grasse d'uQ gazon moelleux qu'éloilaienl des colchi(jues. Un sentier, serpentant parmi les fleurs, menait à un massif de roc où s'ouvrait une brèche en arc d'ogive.
Marcule la franchit.
Il ne vit rien d'abord Ce fut l'arôme d'un
très vieil encens Puis l'effleurement d'un ar-
Ptîge
A la clarté mystérieuse émanant des parois, un asile s'évoquait. C'était une caverne de forme ronde. La voûte s'évidait comme l'intérieur d'un dôme. Une couronne pendait au centre et reflétait son cercle d'or dans le sombre miroir d'une table de marbre. Sept sièges l'entouraient ; devant chacun d'eux, une coupe de cristal s'épanouissait.
Nul bruit du monde, ni sa lumière : les murailles, de haut en bas, luisaient d'un jour bleuâtre, comme si leur nature poreuse eût absorbé jadis et distillât des rayons de lune.
11 contemplait, émerveillé, tous les sens aux aguets. Des parfums s'exhalèrent ; il y eut des flottements très doux, comme de voiles ou d echarpes qu'on ne voyait point, que l'on sentait
à peine ; et des accords lointains, des chansons éteintes* semblaient s'évaporer dans le silence.
Les coupes s'illuminèrent : une phosphorescence montait de leurs calices. Puis elles furent pleines d'un vin brillant qui débordait, goutte à goutte, sur le marbre. En même temps, des musiques et des hymnes s'animèrent, et l'asile fut reirjpli de mélodies.
Alors, sous le poids d'un bonheur inconnu, Marcule fléchit les genoux. Il sentait son cœur se dilater, et d'un grand rythme, pousser la vie dans ses artères. Il se courba vers le sol, balbutiant la gratitude qui l'oppressait. Et sur sa prière inclinée pleuvaient lentement les harmonies vermeilles.
Quand il se releva, les coupes brasillaient dans une pénombre azurée ; des aromates s'étendaient en nappes immobiles ; et le rameau de laurier qu'il tenait entre les doigts s'était couvert de roses.
Il sortit, enveloppant une dernière fois, de tous ses sens ravis, cet asile de miracle ; un désir impérieux l'entraînait, de communier avec les choses, pour devenir pareil à elles, obéissantes à leur destinée.
Le crépuscule se violaçait, dans un parfum d'herbes et d'eau ; des brumes se soulevaient et
s'accrochaient aux branches basses. Il traversa le taillis, où des feux palpitants le précédaient, et revint au promontoire.
La Ville s'endormait ; sa rumeur s'enflait et s'abaissait comme une respiration douloureuse. Marcule la regardait avec un appétit nouveau de lutte et d'épreuves. 11 irait vers elle, indifférent aux blessures, certain de la victoire, puisque son dieu lui donnait une promesse magnifique. Toute peine avait maintenant son refuge ; les sièges étaient prêts à la table fraternelle. Et quelle force ne puiserait-on pas au sein de celte paix angélique, dans la floraison des clartés et des antiennes ?...
H rentrerait dans la Cité, vivrait parmi les artisans, et leur parlerait de son dieu : à ses égaux, compagnons de labeur et d'avanie, ses discours sembleraient moins fermés ; il s'efforcerait d'employer leurs tournures et leur dirait sa foi en images plus familières ; ils l'accueilleraient maintenant comme un des leurs.
Et il descendit vers la Ville, l'ardeur aux îèvr^îs.
Le peuple du quartier marchand le reconnut aussitôt, mais contraint par la sentence, il changea sa haine en dérision : il se le désignait du doigt et lui criait ses titres de naguère.
LE? SEPT PARMI LES nOMME3 l83
Il se présentait aux patrons : ceux-ci, se moquant de son autorité perdue, le renvoyaient au quartier des Pitances : d'autres, pour l'humilier, le ravalaient à des besognes d'apprenti et le chargeaient de livrer des commandes : des voyous lui fais&ient escorte en frappant des bidons.
Il mania le rabot des charpentiers, la truelle du maçon, le ciselet de l'orfèvre ; il combina les émaux et les jaspes des mosaïstes ; il pétrit la pâte dans les auges ; il façonna l'argile et fît ronfler la roue terreuse d'un tour. Mais ses mains accoutumées aux gestes sobres de l'écriture, gauchissaient à la tâche ; ses compagnons, autour de lui, riaient grassement.
Aux heures de repos, il les entretenait de sa croyance et de son dieu : il leur contait des apologues ingénus, où des rondes ailées, par des prés fleuris, conduisaient à des séjours de délice ; des histoires de héros invincibles, et vaincus par la pitié ; et comment Assor le bûcheron, en secourant un vieillard, devint possesseur d'une cassette pleine de diamants.
Ils le suivaient avec plaisir : oe» aventures reflétaient leurs rêves de toujours. Mais quand Marcule commençait à développer les symboles de son récit, ils clabaudaient tous à la fois pour le faire se taire, s'esclaffaient au milieu de gros
jurons et se bourrant du poing dans la poitrine. 11 insistait, sans impatience. Mais les autres se courrouçaient. C'était de grandes bagarres : on brandissait des marteaux ou des pioches ; les couteaux luisaient
Les patrons l'accusèrent de fomenter la discorde : on le chassa de partout.
Il se mit à errer dans les rues du Port et du Commerce. Il recherchait les groupes de badauds, se mêlait aux buveurs dans les tavernes : ils l'écoutaient avec bienveillance, puis, voyant qu'il n'offrait rien, se fâchaient tout rouge et voulaient l'étrangler.
Les gens qui s'accoudent aux parapets du Fleuve et contemplent les pêcheurs à la ligne, les gens qui musent sur les bancs des jardins, et ceux qui se chauffent dans les temples, entendirent l'annonce du dieu nouveau. Ils acquiesçaient en hochant la tête, satisfaits d'une rencontre qui dissipait leur ennui. Mais bient<5t ils se lassèrent de cette monodie pieuse ; ils évitaient Marcule et l'appelaient par raillerie : l'Homme du Dieu.
Son œuvre, en dépit des insultes, des sarcasmes, en dépit de sa fierté même, le rejetait à ces ruelles, au public qui les fréquentait, II ne pouvait se résoudre à regagner sa demeure
et la solitude hantée d'un silence qui murmurait à ses oreilles avec des accents de reproche.
La nuit tombait, sans qu'il cessât ses promenades exténuées, par les quais obscurs, les chaussées désertes, allongeant à l'infini leur double rang de façades mornes, et qu'un reflet triangulaire barrait de loin en loin.
Il allait, remorquant son âme en pantenne, la berçant de paroles irrésolues et qu'il voulait fortes. Elles le serraient à la gorge, elles étaient rauques et s'achevaient dans un sanglot. Il marchait comme un qui porte son enfant mort.
Des hommes passaient, trimbalant à travers l'ombre leurs inquiétudes et leurs chagrins ; mais nul, pensait-il, ne subissait une infortune pareille à la sienne. II les suivait cependant, ou se glissait dans leur cortège de dos voûtés et de bras ballants ; il les accompagnait, sans savoir oij, dans des cabarets emplis du vacarme d'un orchestrion, dans des salles de bal et des bordels. Et il les quittait sans leur avoir dit les mots qui l'étouffaient.
Puis il comprit que toutes les angoisses, les déceptions, les énergies en berne, forment une immense famille triste et qui confond ses larmes.
11 aima les déchus, les ivrognes béatifiés dans leur paradis d'alcool, les claquedents traînant
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leurs pieds mous, et ceux qui détaillent, autour des braseros, à quelque auditoire de grelotleux, leurs odyssées lamentables. Quelle que fût leur histoire, elle éveillait en lui des rappels poignants. •11 regardait ces carcasses délabrées : toutes les faces portaient la marque des soufflets du destin.... Un seul, parmi ces hommes, atteindraitil son rêve ? qu'il s'agît de manger à sa faim ou de farfouiller, une seule fois, avant de mourir, dans les dessous de dentelle d'une gonzesse bien nippée ?
Leurs afflictions, il les sentait, maintenant, plus profondes que la sienne, librement acceptée, au nom d'un idéal généreux, plus profondes et plus abattues à ces êtres mal nés : il n'osait leur narrer son existence, puisqu'il conservait un espoir que ces misérables n'avaient môme pas.
Et déambulant par les quais et les avenues interminables, il titubait sous la plénitude n'un bonheur qu'il se découvrait enfin.... Ah 1 qu'il étai riche de détresse I ses maturités ne l'écrasaient plus de leur surabondance : il avait besoin d'elles pour vaincre sa seule nature de bête affamée
Il montait vers la caverne : la Cité, au-dossous de lui, se tassait dans la torpeur nocturne. A michemin de la colline, il s'arrêtait, indécis,
comme si quelque plainte, qui le rappelât vers la vallée, eût retenti dans son cœur. Son cœur contrit, son pauvre cœur humain, semblable à la Ville, avec toutes les passions de la Ville, h^s révoltes, les accablements, les désespérances et les joies brèves, l'éternelle supplication des désirs inassouvis. Il retournait vers elle ; il reprenait ses routes hallucinées, les colloques transis aux carrefours, et les songeries, dans un coin de taverne, des heures
Pour vivre, il mendiait.
Une femme, un jour, accomplissant quelque vœu secret, lui fit l'aumône d'un écu d'or. Il en distribua la moitié à de plus malheureux que lui, et acheta un fourneau mobile qu'il établit sous un porche : il cuisait des gâteaux de froment. Les chalands étaient rares : ceux qui le connaissaient raillaient ce mode nouveau d'être Dispensateur ; les autres fuyaient sa mine morose et les prédications dont il assaisonnait sa marchandise. Il en donnait aux loqueteux qui passaient : ils dévoraient goulûment, sans chereher à comprendre ses allégories, et s'évadaient, la bouche pleine.
Quelquefois, une prostituée, toujours la même, s'attardait devant son étal, ramassée dans son offre mendieuse, avec ses seins grêles, avec des
reins fourbus et des cuisses plates sous la jupe élimée. De ses yeux troubles de convoitise, elle
fixait les gâteaux Il détournait la tête pour ne
pas voir les dents pourries mordre la chair du blé.
Quand il pleuvait, il réfugiait auprès de lui la radeuse grelottante. Le visage caressé de tendresse, elle écoutait le doux évangile : c'était le ciel tout brillant d'ailes d'anges, oii il faisait chaud, oij l'on dormait des nuits entières ; c'était un dieu aux paumes d'accueil, aux propos suaves, qui avait de longs regards humides, des cheveux blonds, et qui ressemblait à Marcule.
S'il ne la voyait pas dans la journée, il la rejoignait, à la brune, près du môle. Et des qu'ils 86 trouvaient face à face et qu'ils avaient interrogé leurs yeux las et leurs lèvres meurtries, ils ne pleuraient pas, ils n'avaient pas de phrases Gondolantes, mais ils se prenaient les mains l'un à l'autre. Et c'était si bon qu'ils se croyaient heureux.
Il se sentait si bien près d'elle : la triste garce à jouir avait de blancs sourires comme en ont les garde-malades, et des mots câlins, comme sa maman lui en murmurait jadis, il y avait très longtemps. Ils s'asseyaient l'un près de l'autre, sur les degrés d'une chapelle ou sur le parapet
de la digue ; les soirs de pluie, ils s'abrilaieiil dans les guérites des travaux de pavage. Elle lui parlait de sa mission à lui, de leur purée à tous deux, d'une qui lui volait les meilleurs carrefours parce que son maquereau était lutteur ; elle se plaignait du concierge, du fripier qui lui prêtait sa robe.... Elle s'interrompait tout à coup pour courir après un homme : quand c'était un client, elle s'éloignait avec lui ; d'autres la battaiont : elle revenait vers Marcule, avec une figure affreuse et muette. Parfois, en lui disant au revoir, elle lui demandait de l'argent : et il ne savait que faire, de la frapper aussi ou de sangloter sur son épaule.
Un soir, elle ne vint pas : il l'attendit toute la nuit et s'installa dès l'aurore à son fourneau. Cliaque femme lui faisait lever la tête : il les considérait d'un air égaré ; mais ce n'était ni sa démarche, ni son pâle sourire, ni le manteau jauni par les averses, ni le voile fané qui flottait à sa sa taille. Leur passage le laissait au vague, la gorge étreinte, les paupières brûlantes.
Dans l'après-midi, il ne se contint plus, et abandonnant son étal, il descendit au môle. Elle n'y était point. Il arpenta longtemps la digue qui lui seinblait déserte ; il questionna des raco-
leuses qui lui pouffèrent au nez ou lui proposèrent leur alcôve.
Etait-elle malade ?... Ils goûtaient dans leur seule présence une félicité si parfaite, qu'il ignorait tout de sa vie, jusqu'à sa demeure, jusqu'à son nom. Puis il songea qu'elle était peut-être venue le voir à son échoppe, pendant son absence : il y retourna, en hâte, s'interpellant avec des gestes fous. Devant le porche, quelques badauds se réjouissaient d'un spectacle délectable : ce ne pouvait être que la pauvrette dont ils se gaussaient. Il se précipita pour la défendre Le fourneau renversé barrait le trottoir,
parmi les débris des tourtières et les braises piétinées.
Il découvrit sa ruine simplement, sans un cri de colère. En l'apercevant, les plaisantins se mirent à le berner et réclamèrent des nouvelles de sa bonne amie. Il serra les poings et s'échappa, talonné par leurs quolibets.
Aux abords du môle, il s'accroupit dans une encoignure, les genoux à la poitrine, replié sur sa mélancolie....
La dolente sœur de famine I la compagne des nuits creuses, sa fiancée, oui certes I aux accordailles de la douleur. Ah ! qu'elle était belle et pensive. Elle l'écoutail. baignée d'extase ; elle
LES SEPT PARMI LES HOMMES ^Ot
avait recueilli le dieu dans son âme naïve. Quand il était recru par le labeur et la lutte, elle l'attirait contre elle : il lui parlait, la joue sur son épaule. Ce qu'il évoquait ainsi, était comme un rêve d'enfance, fait de lumières emmitoufllées, de chuchotements angéliques et de berceuses maternelles. Une fois, il s'était assoupi dans son cou ': une étrange flamme s'était posée sur s-i bouche et l'avait réveillé doucement : sortant de l'ombre, ils s'étaient vus l'un et l'autre transfigurés
Elle ne parut ni ce soir-là, ni les autres soirs d'un mois funèbre. Les filles se montraient ce galant tenace et le hélaient de loin : leurs rires s'égrenaient derrière elles comme des colliers défilés.
11 recommença de rôder par les nuits sonores, hésitant quelques secondes aux angli^s des venelles, et repartant sans but, le front baissé, avec son cœur en lui comme un poids de larmes et gonflé de tout l'amour qu'il n'épanchait plus.
La brise l'effleurait. Des jardins, montait l'odeur des buis mêlée à celle de la terre, le susurrement des teuilles ou le raie languissant d'une femme. Et l'invite brisée des filles à bail se lamentait sur I'^ (iiole, il revenait par tous les détours de ses battues, où il espérait quelle impossibl;.- reneoulre?
Il suffoquait sous ces vaines ardeurs, il tendait les lèvres, à la soif d'autres lèvres, il fermait à demi les doigts, à l'emprise de seins menu3 qu'il y eût pétris comme des bêtes chaudes.
Et c'était de fécondes ivresses, dont il convoitait la saveur primitive : clairs ébats de fillettes, et rondes, dans un verger fertile, d'enfants qui seraient siens et dont il bénirait les têtes chéries.... Et la voix d'un ami et celle d'une compagne qui se répondent sous les pommiers.... Le calme du crépuscule dont les voiles se déplient sur le couple tempe à tempe....
Et le désir, impétueux et brusque, tombait sur lui. Ah 1 vivre l'heure où le silence enchâsse le cœur et tremble à ses battements. Les mains tressaillent sur la chair qui se colore et cède au toucher. Ah 1 les baisers, profonds, et les mots déhrants, pareils à des baisers plus larges....
Les Vigiles s'entendaient : il fuyait leur approche, humble et craintif depuis qu'il n'ignorait plus sa faiblesse. Il allait, rasant les murs, épuisant la sourde joie de pleurer.
Des amants cheminaient devant lui, les corps enlacés : il les suivait à pas lents, épiant leurs caresses, avec des rages, tout à coup, de se ruer entre eux. Puis il les dépassait, hâtivement, pour ne plus les voir
n y avait des lueurs aux fenêtres, tout un mystère enclos qu'il devinait ; et parfois, sur un rideau tiré, les bras nus d'une femme à sa coiffure. Il percevait des gémissements de plaisir, des bruits paresseux amortis d'intimité. Dans les groupes qu'il croisait, on racontait de simples aventures, on projetait le repos après l'œuvre. C'était tout le frugal bonheur d'être homme, qu'il n'avait pas connu, qu'il ne connaîtrait peutêtre jamais.
Il marchait ainsi, portant ses instincts de bête seule, harassé sous le faix de l'amour, cherchant en sa croyance d'inutiles conseils d'énergie.
Et rentré chez lui, dans les ténèbres opprimantes, il s'écroulait sur sa paillasse. Toutes les amertumes qu'il avait endurées le pénétraient : il se mettait en boule, comme un enfant, nouait éperdnment les bras autour de son torse, se faisait câlin et tout petit. Mais ses sanglots remontaient malgré lui. Il se redisait alors des lambeaux gris de sa doctrine, et s'endormait ainsi, comme un miséreux se roule dans ses loques.
Une nuit qu'il s'en allait à la dérive, par les rues d'octobre, il échoua sur le banc d'une cha pelle. A l'abri d'un grillage, des veilleuses brûlaient, parmi des bouquets de fleurs d'or, autour
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d'un dieu jovial et obscène. Un souffle tiède, parfumé d'encens et d'huile, se déversait avec la clarté, et glissait mollement sur les épaules de Marcule.
Comme il s'engourdissait dans ce bien-être de misère, il sentit confusément une présence à ses côtés : quelqu'un l'examinait, un pauvre aussi, de ceux que la disette, loin des bas-quartiers, chassait vers celui des Pitances, vers les queues faméliques, jadis, aux portes des greniers.
C'était, dans une face de vieillard usé par la gueuserie, une sorte de sérénité passive et somnolente. Il prononça, sans nul ébahissement :
— Je te reconnais..., tu es le Dispensateur.
— Je ne le suis plus, dit Marcule.
— Je sais, reprit le pauvre.
Et il s'assit près de lui.
Derrière eux, les lampes crépitaient. Leurs deux ombres, côte à côte, s'étendaient sur le sol, dans le réseau de la grille.
— Il fait froid, murmura le bonhomme.
— Oui, répéta Marcule, il fait froid.
— C'est le vent d'automne
Ils se turent. Ils n'avaient rien à se dire, car leurs souffrances étaient égales ; chacun savait ce que l'autre traînait de destin malchanceux, et les plaintM qu'ik n'échangeaient pas. Us n'igno-
raient point par quelles étapes laborieuses, et par quel guignon flagellés, ils s'en étaient venus là, sur cette pierre, se chauffer l'un contre l'autre, au doux foyer des lampes. Et ils éUiient comme deux amis très anciens, qui se rencontrent après des années d'absence, qui se regardent et qui pressentent leur passé déchirant.
Puis Marcule demanda :
— Comment t'appelles-lu ?
— Bénévent, répondit l'autre.
— J'ai un ami qui s'appelle Bénévenl.
— Je sais
Leurs pensées longeaient la môme route, par les paysages d'autrefois et d'aujourd'hui, voyaient paraître de chers visajes, tendres et mélancoliques, et leurs visages, à eux deux, mêlés à tous ceux-là, et qui se souriaient.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? interrogea le pauvre.
— Pourquoi ? dit Marcule.
— Pour vivre
— Je ne sais pas.
— II faut travailler f
— J'ai traviiillé.
— Ah I fit le vieux.
Et mettant le bras sous celui de son compagnon, il se serra un peu contre lui : leurs genoux
et leurs épaules se touchaient. A rapprocher leurs détresses ils les croyaient tarir. Puis des heures tombèrent de toutes les tours. Le ciel était plein d'étoiles ; eft le vent qui soufflait de la mer semblait chanter.
— C'est drôle, reprenait Marcule, quand les flammes vacillent, notre ombre diminue.
Mais le mendiant ne disait rien et grelottait.
— J'ai une chambre, ajouta Marcule.
— Tu as une chambre ? balbutia le bonhomme.
— Oui..., mais j'avais peur de la solitude.
— Je sais
— Maintenant je n'ai plus peur de rien. Veuxtu que nous rentrions chez moi ?
— Je veux bien.
Ils s'en furent, appuyés l'un à l'autre comme des convalescents qui se promènent dans une cour d'hôpital, leurs faiblesses étayées d'une mutuelle miséricorde. Ils allaient à pas lourds, accordant leur marche, s'annonçant les obstacles du chemin et les détours à suivre pour éviter les Vigiles. Ils connaissaient la nuit, ses retraites et ses dangers, évoquaient à voix basse tout un monde inconnu de ceux qui dorment.
Le vieux chancelait à chaque instant, mais Marcule le soutenait, d'une force toujours plus affermie.
C'est ici, fit-il d'un accent plus jeune. Une lanterne éclairait quelques degrés, au fond d'un corridor étroit, et une rampe de pierre donJ la spirale se perdait dans un trou noir.
— Je n'en peux plus, geignait le pauvre. Marcule l'entendait marmotter des prières.
^1 le supporta sous l'aisselle, et lui fit gravir quelques marches : tout secoué de frissons, le vieux trébuchait sur ses jambes goutteuses, soupirait à chaque effort ; et il implorait son ami :
— Ne me laisse pas tout seul, j'ai peur.
Alors Marcule l'enleva comme un sac et le hissa d'une traite jusqu'à son réduit. Il le coucha sur la paillasse, s'accroupit à terre, et le couvrit de ses haillons.
— Dors, disait-il, dors, Bénévent, tu es très fatigué.
Le vieux, remuant la main, ferma les paupières et ronfla tout de suite.
Par la fenêtre, on voyait l'aube se violacer, et les étoiles palpitantes, d'un vert pale ou d'argent. Des vapeurs s'étalèrent, gazes de pourpre et d'orange immensément déployées ; des fusées de flocons roux s'épanouirent. Et le ciel fut tout rose, puis vermeil dans l'arc de l'aurore, glauque au zénith, et se renversant, là-bas, en nappes d'un bleu fluide et transparent. La lumière, au faîte
498 LES SEPT paumi les hommes
des tours, au sommet des collines, jaillit en oou* lées de cuivre, et se répandit sur la Ville ; une rumeur géante et harmonieuse célébrait sa venue.
— Voici, s'écria Marcule, la vie renaît ! Et il la salua de tout son être émerveillé. Quand le mendiant ouvrit les yeux, il vit son
compagnon assis à ses côtés et qui le regardait d'un air joyeux. Et il lui dit :
— Tu es bon. Dispensateur, tu as toujours été bon, mais maintenant, tu es meilleur
— Maintenant, répondit Marcule, j'ai souffert. Et se redressant, il s'étirait dans le soleil.
— Mais j'ai, dit-il, le sang lavé, et mon âme est fraîche et nette, comme la campagne après l'averse. J'ai succombé sous l'affliction, mais mon dieu m'a donné le secours et il m'a tiré de moimême... Mon lot n'est pas de jouir, mais d'implanter ma croyance dans l'esprit des hommes. J'ai trop songé à moi-même et trop pleuré sur ma misère : je ne suis pas digne de mes pensées ni de mes larmes. Qu'importe moi-même I Je suis une parole dans la bouche de mon dieu, je suis un acte de mon dieu.
— 11 y a beaucoup de bien à faire, déclara le pauvre.
— Oui, résolut Marcule, il y a du bien à faire J'irai rejoindre mes amis....
LES SEPT PARMI LBà HOMMES 199
— Ils sont aux Marais, dit le vieux ; il y a beaucoup de bien à faire aux Marais, car une saie maladie est sortie de la boue, et il y a beaucoup de gens qui en meurent.
— Y a-t-il de l'ouvrage pour moi ?
— Il y a beaucoup d'ouvrage pour toi, il y a beaucoup d'ouvrage que les autres ne veulent pat faire, il y a beaucoup d'ouvrage pour les vaillanti tels que toi.
— Je le ferai, décida Marcule ; mais pourquoi les Pauvres de là-bas ont-ils besoin de moi ?
— Il y a beaucoup de morts.
Marcule était près du seuil :
— Prends ma chambre, dit-il au vieillard, et garde-la jusqu'à mon retour, car tu me reveiTa» bientôt.
— Bientôt I repartit l'autre, bientôt ?...
Il hochait la tête, parce qu'il n'y croyait pag.
— Allons, dis-moi au revoir, mon fils, et que ton dieu t'exauce.
Ils s'embrassèrent fraternellement, et sans plus se retourner, Marcule descendit.
11 longea le Fleuve, où des barques de pèlerins, avec des voiles espérantes, remontaient de la mer ; le Port au morne bruit d'effort grinçant dans le matin. Puis des brouillards enveloppèrent le marcheur ; ils étaient livides et poisseux, et l«ur
odeur engluait les narines. Bientôt il pataugea dans la vase, entre les bicoques de planches et de plâtras, les unes pleines du bâillement taciturne de condamnés qui s'éveillent, les autres closes sur du silence et dont les portes étaient marquées d'un signe de craie.
11 y cogna du poing. Des gens surgirent des maisons voisines et s'assemblèrent autour de lui, sans mot dire : faces pâles dans des châles, toutes faces muettes, dévorées de chagrin ; des gens, les bras inertes, et qui semblaient attendre quelque chose. Tous observaient cet homme acharné sur ce battant, comme si quelque être cher et menacé se fût trouvé derrière. Il frappait du coude, des genoux, du talon ; et la foule grossissait au vacarme, grise et maussade, avec une allure mécanique.
— Il y a un mort, fit une voix.
— Et là ? — cria Marcule, le doigt tendu — et là P là ? et là ? — montrant les signes multipliés sur les vantaux, par trois, cinq, à la file, et l'inconnu funèbre qu'il devinait plus loin.
— Il y a des morts, gémit une femme, il y a des morts partout.
Et d'autres approchaient, se détachant du brouillard dont ils gardaient la tristesse sur les épaules ; d'autres, çui s*en venaient, rétracté»
dans leur égoïsme, murmurant des oraisons, tapis au fond de la peur de mourir. Que voulait ce furieux buté sur la barrière tragique et l'ébranlant de toute sa volonté ? La maladie, endiguée par les clôtures, allait se déverser à flots, à flots....
— Arrête ! — lança quelqu'un, en le saisissant à plein corp».
Marcule le repoussa.
— Il faut, grondait-il, jeter les morts au Fleuve.
— Personne ne l'osera, se lamentait la foule : ils portent la maladie et la donnent à ceux qui les touchent.
Ils reculaient, avec des yeux arides et des mouvements de somnambule, surveillant la porte qui cédait sous le choc. D'un soubresaut rageur, Marcule l'enfonça. Elle s'ouvrit toute large, en heurtant la muraille : un creux de ténèbres d'où s'exhalait une puanteur atroce.
Tous s'enfuirent, sans une parole. Quelques ombres grêles s'attardaient.
— Y a-t-il un homme parmi vous ? leur cria-t-il.
Elles s'effacèrent, avec un grand geste d'épouvante.
Un silence énorme l'opprimait. Puis des plaintes, là-bas, s'élevèrent ; on appela : Lucie I Lucie I..,. par deux fois ; et le silence à nouveau
ensevelit Marcule. Il s'inclina vers l'intérieur de La cahute : quelque chose, lui semblait-il, remuait
dans cette nuit fétide Il secoua l'horreur qui
le garrottait, et entra brusquement.
Son pied s'embarrassa dans des étoffes. Il se courba lentement, atteignit le cadavre répandu devant le seuil comme un paquet de loques dénoué. Il l'empoigna sous les aisselles et le tira au dehors. C'était une femme ; ses cheveux lui tombaient sur la figure et la revêtaient d'un linceul blond : il l'étendit au long du mur. Puis il se mit à forcer les demeures voisines.
Toutes renfermaient un mort, quelquefois deux : des adultes, des vieillards, des jeunes filles, même des enfants. Ils gisaient à terre, dans une confusion de membres et de vêtements, la bouche béante et creuse d'effroi, l'œil vitreux ou déjà pourri, couverts de mouches. Quelques-uns, couchés sur leur lit, gardaient une sérénité majestueuse. Mais la plupart, dans leur agonie, s'étaient traînés jusqu'aux portes et les barraient de leur masse : car les familles, dès les moindres symptômes, abandonnaient les malades et marquaient d'un signe leur présence.
Marcule, pour se frayer un passage, devait abattre les corps accrochés aux verrous, éboulés contre les vantaux. Il cherchait à tâtons, car
on avait emmuré les lucarnes ; il rencontrait des chignons humides, des carcasses disloquées, une main dont le froid terrible l'envahissait : il la serrait dans les siennes pour vaincre son dégoût.
Puis il saisit par les poignets la morte — la première — et il la jeta sur son échine. Les bras nus entouraient son cou, la tête roulait sur son épaule ; la chevelure le caressait mollement de sa moisson dorée. C'est ainsi qu'il goûtait la première étreinte....
Pendant des semaines, il fut le fossoyeur des Pauvres. Plié sous le faix, il s'en allait par les ruelles bourbeuses. Le poids du cadavre l'étranglait ; aux secousses de la marche, les pieds, s'enchevêtrant, le faisaient trébucher ; mais rajustant sa charge, il poursuivait sa route en titubant. De la bouche du mort, jaillissaient des humeurs visqueuses qui lui coulaient sur la nuque et dans le dos. Des borborygmes agitaient la dépouille ; un ventre ballonné se vidait tout à coup, avec un bruit terrible. Il frémissait.
Des gens, des gens blafards, aux yeux d'angoisse, le visage écrasé sur les vitres, ou qui se mordaient les doigts, comme un bâillon, pour ne pas hurler, lorsqu'ils voyaient leurs amantes, leurs fils et leurs mères, disloqués, rompus,
halés vers quel fumier ? des gens, derrière les vitres blêmes, le regardaient passer.
Lorsqu'il n'en pouvait plus, il appuyait le corps à la margelle des puits et soufflait un peu en le maintenant contre soi ; s'il était trop pesant, il le tirait par saccades : cela formait dans la fange deux sillons parallèles coupant la trace de ses pas.
Le Fleuve noyait une berge savonneuse où le courant drainait des spumes plombées, des moisissures verdâtres. Le cadavre les crevait en basculant : elles s'enfonçaient sous lui, puis remontaient à la surface et se fermaient sur sa tombe. Quelquefois, il apparaissait plus loin, dans un remous.
Et le porteur allait reprendre une charge nouvelle. On venait derrière lui, des créatures falotes et furtives, tremblantes aux fils de leur destin ; on se glissait dans les masures vides que l'on curait à flots. La maladie peu à peu s'éteignit. Mais on fuyait toujours l'approche de Marcule ; pour l'annoncer, il poussait un cri régulier ; et sa grande ombre se dressait en même temps sur le brouillard, portant une autre ombre à la renverse.
La morte qu'il enlevait, le dernier soir, était lourde de maternité : il la maniait avec de douces
LES SEPT PARMI LES HOMMES 20i
prudences, comme si la chair défunte eût enchâssé encore de la vie. A mi-chemin, il s'assit au milieu de la solitude, ayant installé le cadavre près de soi : la tête reposait sur ses genoux, avec les lèvres bleues entr'ouvertes, sourire amer parmi les boucles en jonchée. Et la tenant entre ses paumes, comme il avait rêvé tenir une tête chérie, toute chaude dans ses cheveux soyeux, telle qu'il avait eu soif, à la coupe suave, d'en boire tous les baisers, il songeait désespérément
— L'œuvre de mort est finie I
Cette voix pénétrante comme une clarté ?..,
— Valérion ? balbutia-t-il.
— C'est bien moi.
Il lui offrait ses mains calleuses, noircies par ^ Un labeur noueux : dans ses vêtements de cuir, f rugueux et roides comme une écorce, il était pareil à un arbrt'.
— Tu n'es pas de ceux qui doivent souffrir, disait-il.
— Je n'ai pas souffert depuis que je vis entre les morts ; mais voici — répondit Marcule en montrant l'engrossée — voici l'image de notre foi : l'enfant à naître n'est plus, dans un corps qui n'est plus. Que faut-il faire maintenant ?
— Il n'est pas, s'exalta Valérion, il n'est pas d'aujourd'hui pour les âmes vigoureuses Si
les murs de briques s'écroulent, nous bâtirons i avec du granit ; si les oliviers périssent, nous | planterons des chênes. La glèbe est vaste et fé- I conde pour le semeur patient.
Marcule demeurait penché sur la morte.
— Nous gardons, reprit son ami, notre croyance dans nos flancs ; mais nous sommes forts et pleins de certitude î Qu'importent les défaillances I Quand une femme est en gésine, elle crie de douleur, parce que le fœtus distend sa matrice et déboîte ses os ; mais dès que l'enfant gémit dans la lumière, elle ne se souvient plus de son travail, dans la joie qu'elle a de ce qu'un homme est né....
— Tu as raison, prononça Marcule, tu n'es pas un faible comme moi, tu n'es pas un pauvre être comme moi. Ne me quitte plus désormais ;i j'ai besoin de ta parole.
Le soir se couchait sur la terre. Ils soulevèrentl la femme par les aisselles et les jarrets, et s'acheminèrent jusqu'au Fleuve. Lorsqu'elle fut étendue sur la berge, au-dessus de l'eau hideuse et purulente, Valérion murmura :
— Aurons-nous ce courage ?...
Et ils s'en furent l'ensevelir au pied d'u
cyprès.
Quand ils eurent orné la tombe de rameaux
indiqué, d'un signe pieux, que quelque chose de sacré sommeillait là, Valérion dit à Marcule :
— Viens avec moi, tu retrouveras nos frères. Voici longtemps qu'ils te souhaitent, mais ils connaissaient la tâche que tu avais choisie, et ils attendaient.
Il lui narrait leurs existences, en l'entraînant par le dédale des ruelles : c'était des histoires de révoltes, les énergies contraintes sursautant tout à coup. Martial s'en était allé, la rage au cœur, par delà les collines, dans le grand désert : il n'y avait point goûté la paix ; saturé d'affliction, il était revenu combattre parmi les hommes. La populace, dans un retour naïf de son instinct, le chérissait et le nommait : Père-des-humbles. Mais dès qu'il lui parlait de sa doctrine, tous imploraient :
— Père, tais- toi I aie pitié de nous I Car ils avaient peur de la Déesse.
Bénévent modelait des statuettes et les peignait
en tons clairs qui sonnaient gaîment dans les chambres. Il ne s'inspirait ni du passé, ni des héros, ni des allégories transmises par la fable, ni même du seul dieu dont la miséricorde le guidait ; il figurait dans l'argile les gestes simples de la vie : une mère qui allaite, un enfant dans ton bfiroeau, des ouvriers avec les outils
qui les distinguent, de» jeunes filles tressant des corbeilles.
— Les autres....
Ils traversèrent un jardinet où des arbustes maigres frissonnaient dans le crépuscule. Une troupe d'enfants stationnait devant la cabane ; il y eut des piaillements joyeux, des claquements de petites mains, et les rimes d'une ronde se balancèrent.
— Pas aujourd'hui — l'exclamait Valérion, en se défendant de leurs caresses — aujourd'hui c'est le jour des grands. Demain I revenez demain 1
Et franchissant le seuil, il leur ferma la porte au nez. On entendit les poings mignons tambouriner sur les vantaux, en suivant la cadence de la ronde. Puis les voix fraîches s'égaillèrent dans h: aoir.
La lampe, en rayonnant, découvrit une forge, ses piliers de bois enfumés, l'atre et sa hotte, un portique de ferrage ; des lueurs pointaient çà et là, mobiles, accusant les cuivres des soufflets, le talon de l'enclume, ou la matière polie des marteaux et des tenailles. Un peu de cendres brasillaient au creux du fourneau. D ns un retrait, s'allongeait un lit ; une veilleuse, à son chevet, brûlait doucement parmi des branches de myrte. Il y avait, au-dessus de l'entrée, des couronne»
de papier d'or ; et des guirlandes, ingénument nattées, festonnaient les murailles.
La silhouette massive de l'artisan ployait sous le faîtage ou se brisait dans les angles.
— Ce sont mes gosses, fit-il, en montrant les couronnes.
Il battait le fer dès l'aurore, avec une ardeur vengeresse, malléant sur l'enclume l'homme, ses défections et ses lâchetés. Le heurt puissant de son marteau sonnait l'éveil comme une cloche d'église ; et sa colère, en broyant le méttd, faisait trembler les baraques.
Au déclin du jour, dans la quiétude du labeur accompli, il s'asseyait sur le seuil.... Des appels aigus, des roulements de sabots, des trilles de gaîté s'élevaient de la brume, et la marmaille du voisinage envahissait la forge. Ils s'emparaient des mordaches, à deux ou trois, des plus râblés ; ils s'éclaboussaient à l'auge, tiraient la chaîne des soufflets, et dans un tintamarre de ferraille, jouaient au forgeron.
Lui, riait de son bon rire, humant leur candeur et leur faisant des niches. Les plus petits lui grimpaient sur les genoux et réclamaient des histoires, ah I quels contes de paradis, pleins d'étoiles dans un firmament de velours, et de fées aux cheveux en fils de comète, qui traversent des
prairies lactées. Il leur apprenait des chansons, dont il brodait les rimes sur d'anciennes mélodies ; et debout au milieu d'eux, les bras nus et le visage noircis par la fumée, frappant des pieds pour marquer la mesure, il dirigeait la danse.
Ses chers petiots, par gratitude, lui tressaient des guirlandes de verdure qu'ils apportaient en les tenant par les deux bouts ; les jours de fête, le sacrant roi de leur domaine, ils posaient sur sa grosse tête des diadèmes de papier
Il s'interrompit pour écouter : on ouvrait la barrière, et presque aussitôt, Jean se dressa dans le cadre de la porte : derrière lui, les brouillards s'étalaient, opalisés de clair de lune.
Il ne manifesta nulle surprise ; il embrassa Marcule sans l'interroger, car il était content de le voir là. Il dit :
— Il valait mieux rester unis. Il n'est pas bon que l'un de nous soit seul.
Et il se mit à parcourir l'atelier à longues enjambées ; il avait besoin, disait-il, de ranimer ses muscles engourdis.
Il avait installé, aux confins du Port et des Marais, une échoppe d'écrivain. Des gens irritables, d'un accent trémébond, d'autres planant ftu sein d'une béatitude essentielle, lui exposaient leurs griefs ou la passion qui les transfigurait.
Certains, ânonnant leurs phrases malhabiles, lui dictaient leur flamme ou des représailles longtemps méditées. Il consignait, d'une écriture égale, les aveux lyriques, les menaces de procès, les nouvelles familières que l'on adresse à ceux qui sont au loin. Et sur des feuillets à emblèmes, il composait des vers d'amour.
En marchant, il dépeignait à mots précis l'attitude du Peuple. Le levain qu'ils avaient jeté dans les esprits fermentait ; la crainte seule en conîprimait l'action. Cependant, il le savait, des hommes adoraient le dieu des Sept sans le confesser.
Et s'arrêtant devant Marcule :
— Ils t'aiment maintenant, parce que tu les as délivrés de la mort ; ils doivent aimer le dieu que tu sers, puisque c'est en son nom que tu les as sauvés.
— Je l'ai fait, répondit Marcule, parce que je devais le faire.
Et souriant avec simplicité, il serrait les mains des amis qui entraient : Bénévent, Denis et Maximin, tisserands tous deux, de qui le modeste orgueil était de bien ourdir la toile ; Martial enfin, toujours traqué par le Pouvoir, mais dont le Peuple cachait la retraite.
Marcule, les voyant si fermes devant les faits
et les hasards, ne leur parla point de l'asile : il avait trouvé en lui-mcme son réconfort, il voulait donner aux siens la volupté de celle épreuve. Au jour du triomphe, ou si le désespoir les accablait, il leur révélerait, alors, la promesse de leur dieu.
Ce fut donc ce soir-15 comme d'autres soirs tranquilles : ils s'asseyaient au fond de la forge, près du lit dont la veilleuse illuminait leurs faces penchées. Quand ils étaient tous là, Valorion poussait la barre de* la porte ; et debout, appuyé sur l'enclume, maniant de ses doigts velus une lamelle de fer, il semblait à l'écart de tous propos.
Ils indiquaient sans ressentiment les informations du dehors : l'espionnage des Sacerdotes, la foule pusillanime dont les sentiments se modifiaient chaque jour, au gré des choses. Leurs adeptes étaient rares, car un dieu de pitié ne pouvait être compris de ceux qui souffrent ; on craignait aussi la vindicte du clergé et un nouvel exode.
Eux, ne s'en plaignaient point, ayant appris à connaître les hommes. Ils savaient comment le germe d'une idée se développe obscurément, et quelle floraison jaillira tout à coup : ils l'attendaient sans impatience, confiants dans la vertu procréatrice de leur doctrine, matant leurs vains désirs de gloire. Us ressentaient une mâle jubila-
lion à contraindre leur nature, à la libérer de la frénésie et du dégoût.
Leurs paroles réfléchissaient leurs paysages intérieurs : solitudes apaisées, calme d'un fleuve étale par de larges plaines. Elles disaient l'équilibre parfait du travail quotidien, l'opulence des heures d'or, lorsque le bonheur est comme un crépuscule d'été sur les campagnes ; eUes s'attardaient au bord des lèvres, hésitantes en face de l'infini de la durée, puis s'essoraient d'un vol placide.
Mais lorsqu'ils s'entretenaient de leur dieu et de l'idéal qu'il résumait, leurs voix s'amplifiaient soudain, et les phrases qu'ils prononçaient prenaient un sens d'éternité.
Ils ne priaient pas, car tout leur semblait juste et bon de ce qui leur était donné, car «ils ne voyaient point leur foi parmi la lutte et l'ombre des temps présents, mais telle qu'elle serait un jour, étendue sur le monde comme un beau ciel de mai.
Ils l'évoquaient en maximes chaleureuses, au rythme spontané, parce qu'elles étaient l'effusion de leur être. Certaines étaient bénignes et conseillaient avec une gravité maternelle ; d'autres, brèves, criaient un ordre, désignaient d'inflexibles volontés. Elles avaient l'âcreté du sang
et des larmes, ou le goût des figues et des rayons de miel. Elles ne se guindaient pas vers d'impossibles apparences : toutes s'affirmaient sur la terre, comme un homme debout sur ses deux pieds.
Ils cessaient de parler : ils touchaient à l'instant où la raison fait place au délire ; ils sentaient un appel mystique gonfler leur poitrine.
Alors Valérion rassemblait leurs désirs en une gerbe. Et il chantait, se livrant tout entier à l'impétuosité de son rêve. Il célébrait la force, la tendresse, le vin pur qu'on exprime aux grappes des heures, la lumière qui danse, le soir pacifiant, le silence qui se balance comme les vagues de la mer, les yeux qui mènent au but, le rire, le vent subtil et véloce
Et cette nuit-là, songeant à leurs trente ans stériles en moisson, les Sept avaient mesuré la route de l'existence, et leur vigueur chaque jour amoindrie. Ils avaient connu l'immensité du temps et leur propre faiblesse ; ils qïi avaient pleuré.
Mais Valérion chanta :
Déploie ton corps en ses rameaux extrêmes —
Bénis la vie et la terre — Sois pareil à un arbre I
Puisant la sève génératrice — au cœur de la vie.
LES SEPT PARMI LES DOMiMBS 215
— en nourrissant le peuple actif de tes pensées, — vouant ta fécondité en son automne — à l'engendrement d'une race vernale, — t'abandonnant, grave et serein, — à la dissolution, — semblable a l'arbre, — tu perpétueras ta force. —
Il enfonce dans le ventre du sol, — d'une forte prise, ses racines puissantes — et pompe le sang de la terre. — Lorsque le fruit lourd des germes
— et la feuille cuivrée d'automne — pèsent aux rameaux inclinés vers l'humus, — l'arbre secoue ses bras noueux — et restitue au sol fertile — lei richesses qu'il en reçut.
Mais son grand corps dépouillé, — le tronc robuste, les branches solides — attendent le réveil du printemps ; — car pareil à un membre viril, — l'arbre tressaille de joie — sous l'irruption de la vie sans cesse renouvelée.
Sa parole vibra longuement, comme le dernier coup d'un marteau sur la pièce bien forgée. Dans le silence ému, les Sept unirent leurs mains.
Cependant, une musique ardente remplissait la forge, un concert de voix juvéniles mêlées à des accords allègres. Sa cadence était joyeuse, bondissante, avec des allures de danse et de fanfare inouïe. La demeure en était chaude, comme d'une effusion solaire. Il y passait des bouffées de
LBi SEPT PARMI LES flOMMEe
printemps et des senteurs d'épis et de fruits mûrs.
Près de la veilleuse, au milieu des Sept, les myrtes s'épanouirent, et leurs tiges en s'emmêlant tressèrent une couronne. La flamme s'allongea lentement vers la toiture, prit la forme d'un nimbe dont les rayons plongeaient aux cœurs des Sept.
Et dan» le foyer radieux, parmi les fleurs miraeuleuse»^ un visage souriant se penchait vers eux-