LE PRINTEMPS
Ils dorment, dans un geste de prière, droits sur leurs sièges, la tête inclinée sur l'épaule ; leurs visages resplendissent ; les mains jointes ont la transparence de la cire.
Le temps règne, immuable et unique, sans mesure ni durée.
Ils connaissent l'apaisement divin d'une mort où la conscience ne périrait pas. Dans une sereine immobilité, ignorant plaisir et douleur, l'âme égale et la chair sans frisson, ils absorbent les faits qui s'évoquent autour d'eux.
Des mouvements s'éveillent, se développent avec une lenteur végétale, tracent dans l'air de muettes paraboles, se continuent dans l'infini.
Un rayon plane sur l'ombre, vacille sous la chute indistincte des ans, se dilue dans sa propre lumière.
La voûte s'évide : la roche profonde, criblée de flammes, est comme une grande nuit rigide et scintillante.
Une tii?e s'élève dann les coupes : l'effluve
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des avrils la fait éclore ; la fleur s'épanouit sous les élcs ; la coitlle se dilate, s'exaspère ; les pétales s'effeuillent sous les mains des Sept.
Leurs sens recueillent la vibration des clartés et des sons, les apparences qui se dessinent : elles s'insinuent sous les paupières, elles envahissent la chair passive, elles atteignent à l'esprit et ne l'affectent point ; elles s'y reflètent comme dans un miroir, sans en toucher la surface.
L'être béatifié dans une quiétude radieuse
Ils dormirent ainsi pendanli trois siècles et trois quarts de siècle.
Puis la pierre frémit comme la femme qui entre en gésine. Les parois, sous la poussée d'une force extérieure, craquèrent sourdement. Les arômes se fondirent : la lueur mystérieuse s'évanouit ; une odeur de résine et d'eau s'infiltra dans la caverne.
Elle s'emplissait de bruits confus, tout l'étirftment vernal de la terre, germes qui se gonflent, effort des racines vers le jour, et la chaleur engourdie qui se délivre. Le sol fermentait. Irrésistible, la puissance féconde de la vie pénétrait le granit
Il se d(^chîra lentement, du haut en bas. Un crépuscule blême flolta dans Tasile, et le murmure du vent se glissa dans la pénombre. Il y eut des cris d'oiseaux, un tirelire d'alouette, puis le souffle calme de la mer. Des blocs se détachèrent ensuite et roulèrent sur la mousse les graviers, avec un crépitemcijt léger et continu, s'écoulaient par la fissure. Elle s'élargissait peu à peu, laissant pleuvoir un jour vert el mouillé ; des herbes pendaient au bord de la cre< vasse et, serties de soleil, luisaient comme dei émeraudes.
Sous l'irruption véhémente du printemps, la pierre s'ébrasait toujours. Le ciel apparut, d'un bleu matutinal, vaporeux et lavé, avec des nuages en flocons trempés dans une poussière d'or. Et la lumière s'avançant jusqu'aux Sept assoupis, frôla leurs paupières.
Ils ouvrirent les yeux. Ils se saluèrent fraternellement : ils bénirent l'aurore qui les ranimait. Ils ne savaient rien des longs siècles révolus ; ils se croyaient au terme d'une nuit de bon sommeil, avec la verve jeune de ceux que des rêves clairs ont visités. Ils se sentaient neufs et ardents, dispos à reprendre la lutte . Et les paroles qu'ils échangeaient sonnaient allègrement : l'heure de la mort n'était point venue; ils s'étaient endormis en
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prièr«, comme des enfants que berce une chanson ; ils retrouvaient la retraite merveilleuse et ses promesses divines.
Au-delà des roches éboulées, un rayon oblique barrait le passage, de son poudroiement.
— L'aube, s'écria Marcule, réclame notre premier vœu.
Ils se regardèrent en souriant.
— Ma foi, dit Valèrion, j'ai faim, et la huche est vide.
Tous rirent aux éclats.
— Il a raison I Nous voulons du pain...»
— Du poisson et du fromage....
— Des fruits I
— Du miel I
— Qui part aux provisions }
— Quel autre, lança Denis, que le Dispensateur-des- Abondances I
Et ils entouraient Marcule avec des faces égaudies.
— Parfait, mes aimés, répondit-il, j'accepte f La corvée, du reste, n'est pas pénible. J'aurai le plaisir de parler aux hommes d'une manière qui leur agrée : écus aux doigts ; au boulanger, lui requérant son boulot, au poissonnier son hareng, ses figues à la marchande, à chacun demandant ainsi l'alpha e^ l'oméga de son existence, sa rai-
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son d'être cl son but. De cette façon, nous pouT" rons peut-être nous entendre, eux et moi. Car l'air du matin est frais et malicieux.
— Trésorier, dit Jean à Maximin, déballe ta monnaie. Tu es avare et tu couves ton magot ; mais il faut dépenser prodigalcmcnt, ce jour da fête, nos dernières richesses.
L'autre produisit quatre pièces d'argent : il simulait par le jeu la lésine ; et les offrant à Mot» cule :
— Tiens, mon fils ; ce sont beaux écus honn^ tement frappés, sans fruste ni flou, bien ronds, biçn à leur titre, marqués à l'effigie de la Métropole. Prends-en soin, porte-les sur ton cœur, ménage-les surtout.
— Mon absence, répondît-il, sera longue sans doute. Que ferez-vous en attendant ?
«— Nous attendrons, avec sagesse, répliqua Valérion : et comme, cette nuit, nous avons assee dormi sur nos chaises, Bénévent nous contera ses habituelles histoires à dormir debout.
Ils riaient comme des gosses, et Bénévent riait avec eux. Leur liesse bruyante sonnait dans U caverne une musique vermeille.
Marcule, les saluant d'un geste joyeux, escalada les blocs qui obslruaient la sortie : un bourdonnement de mille et mille voix confondues charma
ses oreilles. Il s'arrêta, hésitant. Le rayon s'inclinait en travers de la crevasse et vibrait comme une harpe.
Il y poussa la jambe : son pied s'illumina. Il y tendit sa main ouverte : elle scintilla, tout empourprée ; à mesure qu'il la plongeait dans la clarté, le soleil enroulait à son bras des anneaux de cuivre. Tel un baigneur craintif patine des orteils l'eau de la rivière, y trempe les poigneti et s'asperge la poitrine et les épaules.
Résolument, il se jeta dans la lumière et courut, ébloui, du côté du promontoire. Une pierre le fît trébucher ; il tomba sur les genoux, le vfsage dans les paumes.
Un susurrement velouté montait autour de lui; des senteurs le louchaient de leur aile : il les sentait passer sur sa nuque, il tressaillait sous leurs caresses. Il respirait la mélodie naïve et suave qu'exhalait la prairie dans le malin. Et l'air avait un goùl de plante.
Il écarla les doigts et ouvrit lentement les paupières.
L'herbe était pleine de rosée : des gouttelettes argentaient les brins, tremblaient au long des chaumes et des rameaux que des corolles étoilaient, tout emperlées. Quand la brise soufflait, les gouttes se répandaient en murmurant, toutes les
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flours se penchaient d'un seul coup, avec un grand frisson, et des scirpes tout droits au milieu des tiges inlléchies, remuaient faiblement. Des fougères dégageaient du terreau leurs crosses velues ; dans le fouillis des gramens, parmi lej ivraies et les trèfles, luisait l'or jeune des alysses et des primevères.
Des insecte» pétillaient alentour, cherchant leur vie minime au frnd des calices qui les abrci» vent. Des abeilles butinaient, les pattes engluée* de polen ou fuyaient au fil du vent comme de légères étincelles. Des fourmis, au long des chalumeaux, descendaient et moulaient ; des araU gnées circulaient de feuille en feuille ; des chenilles ondulaient. Un monde infime et pullulant l'agitait dans chaque touffe, grouillait sous chaque racine.
Marcule. couché dans la verdure, contemplait ces existences, bêtes et végétaux, surgies du sol à l'appel du printemps, reprenant leurs simples labeurs, leurs lentes générations, chantant de leurs menues voix chevrotantes ou soyeuses l'action de grâces au renouveau.
U releva la tête. Un site inconnu se déployait devant lui, de vergers et de pâturages étendus sur le plateau, avec des vaches broutant çà et là ; des oliviers bordaient l'arête» d'étain sur les
fonds bleutés et la mer transparente. Il se redressa^ fit quelques pas en titubant....
La campagne s'éveillait dans l'aurore ; une énorme jubilation la soulevait. Et le cœur de la terre, 80US la riche écorce battait à grands coups.
Tout le plateau fleurissait d'arbres candides. Le vent passait de bouquet en bouquet, toujours plus louri de leurs parfums : et fléchissant les branches sous son poids, il éparpillait les pétales des fleurs fécondées.
Le paysage était mobile et beau comme la faœ de la vie.
Marcule avançait maintenant, d une marche décidée, fendant l'herbage avec ses pieds comme d'un double soc. Les joncs fouettaient ses chevilles, les ronces le griffaient : l'herbée avait de féminines vengeances. Tout un monde menu s'épeurait à sa venue : des sauterelles bondissaient, des vols piaillaient soudain, et des hannetons, prenant un court essor, allaient retomber dans la verdure.
Ramant des bras dans l'air palpable, ainsi qu'un nagpur se roule parmi l'onde, avec une ardeur libre, Marcule allait sous les arbres, saccageant à loisir la virginité des ramures. Quand il les frappait, elles pleuvaient de la rosée et des pétales : il fuyait sous l'averse, eo secouant sa
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chevelure ruisselante. Il sortait, tour à tour, et rentrait dans le soleil.
Puis il poussa un cri et regarda, béant.
Jardins clairs, vergers balançant leur neige odorante, et terrasses blondes et bleues, frontons aux marbres nus, fermes coupoles, clochers pleins de chansons métalliques, tumulte bigarré des places, rue» torrentueuses, ports et quai» multicolores, nonchalance des beaux navires sur le fleuve étale, môle fauve barrant les eaux mobiles de la mer, toute la Ville, dans une confusion chatoyante, apparaissait. Toute la Ville bourdonnait d'une allégresse triomphale. Et bruits en rythmes nets des métiers, fracas des roues, voix de cuivre, claquements des fouets, cloches en rumeur, musiques et joies, retentissaient, avec le gai tapage des marteaux dans les forges et les radoubs.
Soleil I en semée sur les toits et les pavés I soleil ! à profusion, sur les voiles et les flots, à la crête de toutes les vagues, et dans les lointains jonchés de palmes d'or I
Le ciel, d'un grand frémissement bleu, enveloppait l'ivresse unanime.
Marcule ouvrit les bras. Ici et là, tout alentour de hii, la Cité« lâs champs, et la nier, et la fouie.
en lui -môme enfin son propre cœur, parlaient un langage inouï.
Il écoutait palpiter les feuilles, bruire les herbes, clapoter les sources, fredonner les insectes, gazouiller les oiseaux, et le murmure du vent et la fête humaine. Ses sens émus savourèrent les odeurs éparses, débordant des calices, tombarU des arbres, s'exhalant de la vallée : la fraîcheur saline de la mer se mulait aux remugles virils de la multitude.
Il haletait sous le poids d'uno béatitude immense. Des mots d'extase montaient à ses livres. Son âme se dilatait et s'épanchait sur le monde. Il aurait voulu se coucher sur le ventre de la terre, enfoncer sa chair dans la matrice fructueuse, et de son mâle désir engendrer des existences nouvelles.
Vautré dans le pâtis, il boirait le suc des stigmates, il mâcherait les feuilles ; dressé contre les troncs, il sentirait la sève sourdre dans ses veines. Il serait la pluie féconde, la graine qui fermente, le scion qui se développe ; il prendrait racine par les pieds, et ses mains se lèveraient en rameaux ; il tendrait le cep lourd de grappes à l'avidité du vendangeur. H porterait les germes dans ses cûtrailleâ, il absoiberait en lui la nature
entière. Il Tarroserait, prodigue de saintes libations, de son rouge sang et de sa moelle.
La poigne de l'Amour l'étrangla. Ses larmes jaillirent. A^^ec un long râle de volupté, il ferma les bras et étreignit contre son cœur la Via.
Quand il rouvrit les yeux, la vallée scintillait comme un écrin rempli de pierreries.
Alors, Marcule fît un grand geste, et pressant le pas, il descendit vers la Yille^