LES PAUVRES
Des hommes ont encerclé de fer le Feu puissant. Il gronde et ronfle ; il se ramajsse dans sa colèr*^ et fait craquer ses entraves. 11 empoigne le bois qu'on lui jette, le mord, le tord, le brise, et crachd des tourbillons noirs.
On se réjouit de sa force : sous l'emprise du métal, il épanche une douce chaleur dans les chambres, dore la pâte du blé, parfume les viandes. Sa vertu inépuisable se répand sur les choses: elle éclaire les amitiés groupées autour des tables; elle illumine le sourire des dieux ; au sommet des phares, son pourpre appel désigne aux barques le port salutaire. Quand on lui donne de la myrrhe, il souffle, en gémissant, des nuages de senteur.
Un veilleur — amour, instinct fatal et peut-être nécessaire — entr*ouvre la prison. Le Feu lui bondit au visage, plante ses griffes dans la chair. Puis, en tumulte fou, ivre du fracas de sa férocité, il se rue dans la maison, la remplit* de gestes fougueux: il saute sur les marches il rampe
•ur les planchers, hurle aux fenêtres, perce le toit, monte dans la nuit, avec des cris de triomphe et des bras exultants. Il rayonne, il s'étend, il multiplie sa jubilation formidable. Il joue, glisse, se dérobe pour jaillir encore. Il poursuit les femmes et les allume comme des flambeaux. Il danse sur les terrasses et se balance dans les arbres. Il rit, stridule, il fuse...
Toute la ville flambe et meurt dans la rouge étreinte.
Un conseil mystérieux dont la clarté les illuminait consomma l'œuvre des Sept. Ils provoquèrent, par leur attitude bienveillante, la rébellion des Pauvres.
Quelques-uns habitaient le quartier du Port, réseau de voies étroites et profondes, au bout desquelles, dans une échancrure, luisait le Fleuve couleur d'absinthe ou le satin nacré du ciel.
La plupart se tassaient sur des lagunes marécageuses, à la corne orientale de la Cité, faubourg de malaise, ruelles étranglées, culs-de-sac boueux achoppant des ordures à des baraques de bois et de limon. Une odeur putride fumait du sol, relent de vase et de latrines, qui cernait les yeux et bleuissait les lèvres. La nuit, des brouillards •'éboulaient sur les cahutes : ils s'appliquaient
aux parois comme des suaires, se coulaient sous les portes, étalaient leurs fièvres sur les dormeurs. Des pustules de salpêtre encroûtaient les murs, lèpre terreuse et si tenace que personne ne songeait plus à la combattre. Pendant les mois des crues, l'eau filtrait jusque sous les dalles du foyer.
Là, les gueux connaissaient le bonheur de vivre. Ils grandissaient, opposant leur jeune vigueur aux maladies immémoriales, aux pestes qui s'abattaient à des époques régulières, comme des migrations de sauterelles. Un grand nombre périssaient. Ceux qui survivaient, noueux et violents, avaient des passions brutales, avides de jouir lorsque c'était encore possible. Le travail n'était qu'un moyen de satisfaire à leurs vices : ils aimaient la crapule et le jeu, les baisers mouillés et le ventre fécond des garces. Une marmaille pouilleuse, sans père ni mère, piaillait dans les ruisseaux : ses chansons se mêlaient aux refrains des cabarets et des beuglants. Les vieux, minés par de lentes maladies, pourrissaient longtemps sur un grabat et finissaient un jour, dans un grand frisson.
Ces quartiers sordides n'étaient qu'un vaste atelier de piété; ils produisaient toute la pacotille religieuse : les statuettes, les ex-votos, les chapelets et les scapulaires, les pains de consécration,
les médailles, les encens et les cierges. Les Pauvres alimentaient sans cesse les boutiques des rues marchandes et les échoppes du Port.
Ils auraient pu, d'un labeur âpre et sans repos, subsister; mais le tribut, la dîme des Sacerdotes, et surtout la rapacité des Riches, emportaient la grosse part de leurs gains. Les plus ardents volaient ou tuaient, indifférents au châtiment qu'ils acceptaient comme une solution plus brève de la destinée. Les autres, moins sûrs d'eux-mêmes, et les vieillards qui ne pouvaient plus rien, allaient se mettre aux queues nocturnes, à l'entrée des greniers. Ceux qui avaient des filles belles ou gracieuses, les prostituaient, dès avant la nubilité, aux Riches de la Ville-Haute.
Elle s'étageait sur la pente des collines, avec ses terrasses chargées de fleurs comme des corbeilles, avec ses clochers de marbre, ses dômes roses ou dorés, avec ses rues larges, emplies d'un calme ouateux, ses escaliers et ses rampes peuplés de statues héroïques, et que dominait, vers l'orient, le Temple. A mi-chemin, la Place, entourée de colonnades : le palais du Gouverneur la fermait d'un côté, de sa muraille close et massive. Plus loin, au centre du quartier des Pitances, s'élevaient les demeures des Magistrats. A l'occident, la Cité s'inclinait vers la mer selon
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un rythme simple et tranquille : elle était toute blanche et pavoisée d'azur.
Nerfs crispés de ce corps en fête, les Pauvres besognaient. Quelques-uns, jadis, s'étaient révoltés : apôtres éperdus, prêchant le crime au nom d'une ère nouvelle dont ils évoquaient les visions printanières; furieux lâchés comme une lave de rage; et des amantes et des mères qu'une mort chérie exaspérait. Ils en voulaient au Gouverneur, dont l'unique souci, en dépit des Sept et de leurs remontrances, était le maintien de l'oidre fondé, l! avait écrasé les mutins ou les avait chassés de la Ville.
l.es autres s'abandonnèrent à leur destin; puis rhabitude de la misère en avait pallié la détresse. Ils abdiquaient toute espérance, ils grapillaient au fumier du malheur des parcelles de plaisir. Les saouleries engourdissaient leur mémoire; les plus robustes s'endormaient dans le dégueulis des tavernes ou chaviraient entre les cuisses des femmes.
Mais voici qu'un maître réclamait en leur faveur le superflu des Riches. Quelqu'un pardonnait. Un autre laissait trimer en paix le^ pierreu- •ee faméliques. Aux accablés, une main bénie donnait le pain qui réconforte; l'autre aussi, le pain spirituel, l'espoir nourricier.
On vit se relever des fronts, on vit étinceler det regards. Il y eut des gestes fiers et des paroles allègres, que beaucoup avaient oubliés et dont quelques-uns se souvenaient confusément. Des chants explosèrent, cadences mâles et primitives assemblées tout à coup par la confiance du Peuple. Ces hommes regardèrent leurs épaules et leurs bras musculeux : et ils virent qu'ils étaient forts.
Aux angles des ruelles, surgirent à nouveau les hallucinés d'un idéal prospère. Du haut d'une borne ou d'un fût renversé, ils dominaient les cercles attentifs. Ils exprimaient les éternelles r<*vendications de la plèbe; ils s'exaltaient à leurs propres discours. Leur doigt tendu indiquait les aurores prochaines. Ils entr'ouvraient leurs guenilles et offraient à un sacrifice propitiatoire leur poitrine velue. L'indulgence de Martial les multi pliait.
Ils révélaient à leurs auditeurs les opprobres dont ils avaient perdu conscience; ils leur montraient leurs bicoques, les haillons qui les couvraient, les marais fétides; ils leur remémoraient les pestes porteuses de massacre.
En phrases martelées, ils dépeignaient aux Pauvres leur sort lamentable :
— Vous croupissez à l'écartcomme des porcs ! Le Gouverneur muré dans son indifTérence, les
Riches engraissés de vos peines, fuient votre approche ; ces délicats ne risquent point leurs chaussures de cuir fin dans la crotte des basquartiers : ils respirent le souffle lavé de la mer, sur les coteaux, là-bas I 11 faut étaler à leurs yeux la famine, la pouillerie et l'hôpital des loqueteux, flaquer la viande flapie des bordels à la gueule des grandes dames I
Des bravos éclataient, des blasphèmes et des menaces. On brandissait les poings vers les collines, vers les jardins dormeurs, vers les avenues quiètes et lumineuses de la Ville-Haute.
Un soir, par les rampes de l'Est, la cohue des Pauvres les envaliit.
C'était l'heure du repas. Le fumet de la ripaille et du pain chaud venait des cuisines. On entendait tinter les verres et les argenteries. Des voix grasses se répondaient; par le rectangle des fenêtres, des rires s'épanchaient avec la clarté des lampes.
Vers l'abîme, au fond des rues, une immense huée monta, des lueurs s'élargirent par secousses, au milieu d'un nuage de fumée livide. Les perspectives, ià-bas, saignèrent, avec des reflets d'incendie découpant le relief des architectures; les Titres flamboyèrent. Et bn^squement, des torche*
embrasèrent le pavé, s'élevèrent d'un bond audessus d'une masse obscure et frénétique, houle de tètes et d'épaules sur laquelle ondoyaient, comme des étendards d'épouvante, des /oques à des hampes.
Les façades s'allumaient une à une, trahissant d'autres foules, béantes et anxieuses : les Riches, groupés aux fenêtres et penchés sur les terrasses. Derrière eux, les valets soufflaient les lumières, emportaient les plats et les bouteilles. Tous se courbaient, vers la fournaise en marche et la tempête des cris.
Mais sous une arcade, on vit briller les casques des Vigiles. Parmi les flambeaux, les sergents agitaient leurs rameaux, en signe de paix. Martial, tranquille au milieu d'eux, s'appuyait à son épée. En l'apercevant, le Peuple poussa de longues acclamations. Les Riches se rassurèrent; dissimulés dans l'ombre, ils regardèrent passer le terrible cortège.
Il roulait entre les maisons, comme le flot d'un égoût crevé. Il drainait son charnier nauséeux, «a morgue de vaillances suicidées. La flamme des brandons ruisselait sur les muHes suants; le rouge éclat, pleuvant dru, accusait les rides, l'affaissement des bouches, ravinait l'ornière des larmes,
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faisait saillir les veines sur les mains calleuses et sur les fronts hébétés.
En avant, couraient les extatiques, les prophètes du renouveau social. Ils allaient, bras ouverts, tête renversée, leur tignasse vermineuse flottant sur les épaules : ils vaticinaient l'équilibre universel, la fin de toutes les misères, la guérison des lassitudes et des vieilles maladies.
Elles suivaient, balançant des membres tortu», des moignons violacés. Elles déroulaient des linges et exhibaient des triperies d'ulcères. Les poitrines dénudées montraient les squames des eczémas et les foliures des scrofules. Des bancals sautillaient sur un pied, des culs-de-jatte rampaient sur les fesses, des vieux tiraient leurs cuisses percluses de goutte. Les valides supportaient des litières où priaient des paralytiques, où grelottaient, choquant leurs gros genoux, les pestiférés aux lèvres bleues.
On trimbalait des gosses crasseux, aux orbites rongées d'abcès, des filles cariées de vérole, charognes d'amours mortes, des somnambules aux globes révulsés, des épileptiques dont la langue noirâtre se gonflait entre les dents. Le troupeau stupide des idiots branlait des crânes monstrueux. Et les aveugles, s'accrochant par le coude, avançaient d'un pas symétrique
Un sénat de voyous, coiffés de pots de chambre, faisait rebondir sur le pavé des casseroles et des bidons de fer-blanc : le tintamarre ricochait sur les murs.
Le ramas des artisans venait derrière. Ils élevaient, comme des enseignes de gueuserie, des paillasses crevées, des berceaux rompus où sommeillaient des enfançons. Puis, défilaient en désordre les métiers et leurs outils : les scies carrée» et les longs rabots, les marteaux des forgerons, les équerres et les règles des tailleurs de pierre, les pinces des fondeurs. Les ouvriers étaient tout blancs de plâtre, ou fauves d'argile, et d'autres noirs de suie, avec des yeux caressants dans des figures farouches. Des écriteaux cloués à des bâtons numéraient les salaires: ceux qui les tenaient s'en allaient, droit devant eux, le cou tendu et les regards fixes.
De son balcon, une catin enrichie versa les reliefs de son dîner. Ce fut une mêlée brève des affamés, sur le trottoir. Quelques-uns s'obstinèrent, le nez au vent : ils braillaient vers la pute des plaisanteries et des obscénités. Elle se rigolait en se dandinant des hanches, et son rire tintinnabulait comme les grelots d'un attelage. D'autres qui arrivaient, ne trouvant plus rien, bousculèrent les traînards et jetèrent h la femelle, des ordure».
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Parfois des clameurs jaillissaient en tôle de la colonne : elles couraient, pareilles à un incendie de bruyères, se propageaient dans la foule et flambaient largement. Par rafales, des sifflets slrL^.ulaienl. Puis le piétinement énorme, la roulée des sabots, le grondement taciturne, d'où partaient tout à coup les chœurs rudes et cadencés magnifiant les Sept :
Nous avons pour nous sept costauds t
Ils lançaient la strophe comme un défl, ils la secouaient comme une bannière: elle portait leurs simples désirs inscrits en mots naïfs.
Nous avons pour nous sept costaads :
Le donneur de blé avec sa gueule de Jésus,
Etriiommedesbransqui nous brasselevin delà pompe.
Boum I papi ! papo ! papalilo I
Ils n'ont peur de rien et savent se conduire
Boum ! papo !
Ce sont les meilleurs et les plus beaux.
Boum I papo 1 papalol
SMls le veulent, nous serons tous riches, nous lesPauvree
Bouml papi ! papali I
Et s'ils le veulent tous les Riches seront cocut l
Hul
Toutes les voix s'accordaient pour reprendre la belle chanson. Sa force tonnante éclatait sur la Ville et faisait tressaillir les Riches. Ils regar-
daient s'écoiJer le cloaque des souffrances. Nulle miséricorde ne les enveloppait ; la crainte seule.
Une chose parut, tournoyant au bout d'uno perche, une outre oblongue, le col en bas, et barbouillée de cinabre : elle oscillait dans le vide, entre les torches dont la fumée se rabattait sur un troupeau criard.
C'était la tourbe des prostituées, basse-boucherie de l'amour, la horde compacte des minables et ordes ribaudes, paupières battues, joues flétries, les lasses, aux veilles empuanties d'alcool, les croulantes, les résignées, aux sexes plus meurtris que les bouches, les mornes, les désolées, les mélancoliques, les lamentables.
Elles traînaient des pieds sanguinolents, dans des savates, et passaient, les bras mous, les lèvres à la grimace d'un écarlate brutal. Leurs mamelles flasques ballottaient sur leur estomac ; d'autres, à poil, les soulevaient et les faisaient sauter dans leurs paumes, avec des contorsions canailles.
Elles avaient des colliers de perles fausses, des peignes étoiles d« strass, des bracelets en cuivre jaune et en celluloïd. Certaines drapaient à leurs hanches des écharpes roses, ou vertes, ou bariolées, et qui s'envolaient par le bout. L'odeur d6t cheveux gras flottait derrière elles, iavec des sen-
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leurs cutanées et la fragrance mielleuse des aisselles.
C'était les sourires niais dans les gencives trouées, les mentons pointus, les mâchoires défaites, les narines brûlées par les stupéfiants, les gorges à tendons et nerfs noueux ; c'était les marbrures des raclées, les tatouages des béguins ; et les pommettes blêmissant sous les fards, et les cils crayonnés, et les rides crépies de vaseline.
Quelques-unes, par hasard, étaient belles : et elles s'acheminaient, les seins debout, avec une allure majestueuse.
Quand les hurlements parvenaient à leur groupe, elles glapissaient en trépignant. Elles bavaient des injures sous les fenêtres ; et empoignant leur bas-ventre, elles crachaient vers les matrones. Puis elles rejoignaient au galop la procession ténébreuse, dont les plaies, les oripeaux et les boues défilaient toujours entre les demeures fastueuses, parmi les colonnades, les parcs embaumés, devant les Dieux intrônés au fond des sanctuaires, sous la tépidité des lampes.
Quand les gueux traversèrent les jardins du Temple, ils supplièrent la Déesse. Les femmes imploraient ; les dolents geignaient ; les aTeugles écarquill aient leurs paupières dans l'attente d'un miracle ; les lépreux^ les ulcérés, frottaient leun
croûtes au piédestal de la Gardienne. Les autres promettaient des offrandes sur les biens à venir — bientôt I l'aurore pointait I Et les hallucinés psalmodiaient plus haut leurs chimères, chantaient les délires qui les inspiraient : leur lyrisme évoquait la cité d'ivresse, pleine de lumière et de musiques.
Ils redescendirent vers la Place, devant le palais du Gouverneur. Ils l'appelèrent en vain; chacun d'eux, en longeant la façade muette, criait ses revendications. Rien ne leur répondit; l'unique fenêtre, au front de l'édifice, demeura close.
Ils reprenaient leur marche, à travers le quartier des Pitances, célébrant les Sept et leur superbe audace; les voix s'animaient d'un souffle riche et juvénile :
Nous avons pour nous sept costauds :
Le bon magister qui apprend à lire aux ânons
Et le beau soldat dont le grand sabre n'est pas en boisl
Bouml papil papol papalilol
Devant leurs hôtels, le cortège se massait en bon ordre. Il acclamait les silhouettes appuyées aux balustrades. Toutes les faces levées ondulaient comme un champ de blé.
Et le semeur, là-bas, contemplait la moisson magnifique de ces vouloirs gonflés comme des
Les sept parmi les uommes
épû. Il écoulait le clair appel de Thoinme à son réveil ; il se réjouissait de sa force. Déploiement d'oriflamme, brasier des aubes I... la terre était grosse et les germes allaient crever I
Une aspiration le soulevait : il communiait dans l'espéiance.
Jusqu'à minuit la multitude déambula par les rues. La formidable trépidation grondait dans la fournaise des torches. On les voyait glisser sur les rampes ; s'étaler sur le parvis des temples dont les frontons planaient un instant, d'un vol rose, sur les ténèbres ; brûler, d'une seule flamme énorme, sous l'arc des portiques. Une grande lueur accompagnait dans le ciel' leur marche ardente.
Puis les cohues tumultueuses plongèrent à nouveau dans les culs-de-sac. Aux faubourgs, les clartés palpitèrent toute la nuit, avec le halètement et les brusques soupirs d'un géant qui agonise. Une rumeur continue fluait et refluait.
Au matin, des bandes joyeuses parcoururent la Ville, au son des trompettes et des tambours. Elles portaient des enseignes de calicot tendues entre deux gaules : la brise les enflait comme des voiles de navire; elles claquaient impétueusement. On y lisait les vœux du Peuple : il réclamait l'augmentation des salaires, la revi-
sion des impôts et l'assainissement des bas-quartiers.
Valérîon s'y rendit le jour même. Les Pauvres raccueillirent avec des vivats de bienvenue : on bénissait la mansuétude des Magistrats ; on se parlait déjà de bonheur et de santé.
Mais Valérion les rudoya : il leur apprit que la question des salaires et des impôts ne le regardait point. Les déprécations recommencèrent : ils se plaignirent des Riches, de la malveillance du Gouverneur et de toutes leurs déceptions. II haussa les épaules. Ils lui représentèrent le délabrement de leurs taudis et la pestilence des brouillards. On le conduisit aux endroits qui semblaient le plus insalubres. La populace l'escortait; des enfants dansaient autour de lui.
Il fit sonder la profondeur d'un marais, et demanda de l'eau des puits voisins : elle était d'un goût saumâtre et rendait une odeur nauséabonde. n ne manifesta aucune répugnance, mais après quelques ins,tants, il exprima le désir de visiter des malades. Les Pauvres s'empressèrent et le firent pénétrer dans les bicoques.
Il entrait en baissant le front, et demeurait un moment à s'accoutumer à la pénombre. Quelque chose remuait dans un coin, quelque chose qui
geignait et toussait; d'un tas de vêtements empilés, une main sortait, et elle s'agitait faiblement. Les familles exhibaient les impotents, et semblaient fières de la grandeur de leurs maux. Certains suçaient un biberon ou tenaient un bol de café entre leurs doigts osseux; d'autres les agrippaient à Tanse d'un vase de nuit, pour y vomir de temps en temps, avec des râles qui déchiraient leur gorge, des glaires longues. Au-dessus d'eux, des amulettes et des images de la Déesse étaient suspendues, avec un bouquet de basilic ou de rue desséchée.
Valérion se penchait sur le grabataire, comme contraint par une pensée plus vive que son mépris; il lui disait, d'une voix étrangère à la sienne, de bonnes paroles. L'autre lui soufflait à la face une haleine puante, et souriait en dodelinant du chef.
Dans le cadre de la porte, des curieux se pressaient. Il y avait de courtes bousculades, ensuite de longs silences oi^ l'on n'entendait plus que la nénie du moribond. Dans l'impasse, quelqu'un hurlait :
— Ohél ohél...
Puis des coups sonnaient sur une enclume...
Le bonhomme chuchillait, en rotant, des bénédictions et des alarmes.
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Valérion se redressait et passait à d'autres. C'élak les mêmes cabanons lépreux, les mêmes guenilles, les mêmes figurines saintes protégeant un éternel moribond qui semblait reproduire, à travers la cité de misère, les vagissements et les horreurs d'une seule maladie.
Au dehors, les brouillards fumaient ; il y vaguait des ombres, de filles plaquant des savates à la bourbe, et deux croque-moil en habit noir, attendant qu'on les appelât. Des chômeurs en haillons regardaient patauger le cortège officiel et le suivaient de loin, en reconnaissant l'un des Sept. On s'éclaboussait dans les flaches; des gens criaient à travers la brume. Une charrette s'était embourbée; des voisins poussaient aux roues et le conducteur jurait en faisant craquer son fouet.
Quand Valérion rejoignit les rampes de la Ville- Haute, la foule l'entoura. Avec des supplications, elle lui fit voir l'urgence des réformes et lui demanda tout son zèle pour les mener à bien. Quelques-uns, plus impatients, se permirent des c^^nseils ; et ils gesticulaient au premier rang, préconisant leur idée, chacun scion son emploi et les incommodités particulières à son quartier. D'autres hochaient la tête ou approuvaient par des battements de mains. Le reste marmonnait indéfiniment les litanies calamiteuses : et leur morne
prière gargouillait, comme l'eau dans une gouttière crevée.
Valérion leur répondit, d'un ton bourru, qu'il ne savait pas, qu'il verrait, que cela ne dépendait pas de lui; puis il s'éloigna brusquement, sans rien leur promettre. Les Pauvres se dispersèrent, désappointés. La vase leur semblait plus poisseuse, la viscosité de l'air plus infecte. Ah I les dos ronds qui s'en allaient 1 et les loques d'espoir qui trébuchaient sur des pieds mous I On était triste, comme au fond des cliambres, quand il pleut, et que les gouttes clappenî dans les cours.
Mais le lendemain, des arpenteurs se présentèrent, avec leurs niveaux et leurs chaînes. Ce fut une grande allégresse. Les artisans déposaient leurs outils et venaient voir sur le seuil des échoppes : les âmes désertes se repeuplaient d'enchantements.
Une bande de galopins surveilla les travaux de levée : comme ils n'ignoraient rien des méandres du bourbier, ils conduisaient les géomètres et leur indiquaient, d'un air sagace et rengorgé, des détours plus commodes.
Ensuite, après quelques jours d'attente nerveuse où les désolations et la confiance revenaient tour à tour, on vit arriver une équipe de maçons. Des baquets dv briques suivaient et que tiraient
de forts chevaux tout pavoises de sonnaille; par derrière, dans un chariot, les cylindres et les aubes d'une roue d'irrigation. Des terrassiers fermaient la marche.
Ils se mirent à la besogne au milieu de la populace amusée. On discutait l'emplacement des travaux. Des individus bien informés critiquaient la méthode de l'ingénieur : ils expliquaient, au centre d'un auditoire pétrifié d'admiration, leurs systèmes qu'ils jugeaient infaillibles; ils s'embarrassaient dans les termes techniques, dessinaient sur les murailles, avec leur doigt mouHlé de salive, des plans complexes. Tout à coup, ils s'interrompaient pour calotter un gamin qui se fichait d'eux.
Les autres louaient leur science et les considéraient avec envie; ils ne demandaient pas d'éclaircissements, ils ne cherchaient même pas à comprendre; ils étaient très, très contents : tout ça, ces briques, ces machines, ces trucs bizarres, et même les graphiques aqueux de leurs démonstrateurs, tout ça leur donnerait la guérison des maladies, l'air sec et transparent, des maisonnettes confortables, peut-être même le pain de tous les jours, la table de famille, le bonheur, quoi 1
Et ils se regardaient, et leurs yeux riaient.
On s'en fui en pèlerinage contenipler les travaux. On fôtait les ouvriers, on leur portail à boire; on se gouaillail du chantier à la rue, avec de gros éclats de joie; et les poings tapaient sur les cuisses. Les femmes se penchaient sur lo6 .tranchées et admiraient le jeu de muscles et le« pectoraux velus des travailleurs. Même, des badauds s'attelèrent à la roue hydraulique : le clapotement de l'eau sur les aubes les amusait. Les pompes haletaient d'un effort sans trêve ; et la heurt léger des truelles tintait gaiement.
Dans l'allégresse nouvelle, on oubliait les dolents sur leur paillasse : ils gémissaient dans leur trou ; ils s'inquiétaient de ces rumeurs inaccoutumées ; cette joie mystérieuse leur faisait peur. Se retournant vers la cloison, ils palpaient dant l'ombre leurs amulettes.
Vers le soir, les taudis s'emplirent d'un enthousiasme inconnu : on contait la fameuse nouvelle, on décri^^ait longuement la forme des machines; d'interminables altercations évaluaient le nombre des équipes.
Les reclus secouaient la tête, ne pouvant croire à ces merveilles. Mais d'un élan débile, ils ramassaient leurs dernières vaillances et se guindaient tout entiers vers l'espérance de vivre. Les faces, autour d'eux, avaient des expressions qn'vl» ne
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connaissaient pas. On leur avait parlé, jadis, d'une année qui viendrait... et tout le monde serait content I Des blagues, bien sûr I des inventions comme quand on est saoul I... Mais tout de même... est-ce qu'on sait jamais ?...
Et ils demeuraient étendus, les yeux grands ouverts, sans plus rien voir que leurs rêves.
Cela dura plusieurs jours. Ils demandaient qu'on laissât les portes entrebâillées. Ils épiaient les échos de la rue, ils comptaient les chocs assourdis des pompes et des moutons. Le cliquetis des truelles sonnait à leurs oreilles une musique de cloches. Ils attendaient le cri prolongé des contremaîtres; ils savaient qu'un fracas de ferraille suivait invariablement un : Hé... heup I sonore et mécanique. Ils recueillaient tout ce tapage d'une vie neuve, avec une émotion tremblante et délicieuse. Et c'était bon, comme les soirs d'été, quand les fanfares jouent dans les jardins...
Mais un matin, la trépidation joyeuse s'arrêta net. Un instant, le silence s'appesantit ; puis un tonnerre de clameurs explosa. Ce fut bref : le piétinement volontaire, l'aboi vif des furies, les bruits qu'ils n'ignoraient point, les vieux, le tumulte des émeutes. Des galops trépignaient làbas, et là bas I et plus loin, de tous côtés, faits
du vertige grondant des foules. Les portes claquèrent aux murailles; et le tourbillon, dans un flot de rage, de ceux qu'ils aimaient, leurs frères, leurs fils, et les femmes échevelées, empoignant des bâtons et des pioches, des outils de massacre, se ruant au dehors où des cohues bondissaient, par paquets noirs. Puis la hurlée lointaine des tempêtes populaires I...
Et les anciens, sur leur grabat, roulés en boule sous le guignon féroce, écoutaient, écoutaient I Mortes les fanfares claires I étranglés les chansons et les rires qui gazouillaient parmi le ronron très doux du bon labeur. Le silence bruinait, ah I sur leurs cœurs de pauvres, ceit« tristesse trempée, sur leurs cœurs plus troués que des éponges. Et c'était comme la nuit dans leurs oreilles...
Au loin, une immense plainte. Ça pleut sur le» vieux... La porte béante... Un chien pousse la tête, renifle et s'en va.,«