‹ Les sept parmi les hommes; romanChapitre 6 sur 16 · LA RÉVOLTE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLTE

Comme le chantier, ce matin 15, comm^Tsçait à s'animer, un homme en blouse descendit la rampe et s'arrôta au bord du terrain fangeux que l'effort multiplié des muscles fouissait.

Il portait une échelle sous le bras, un pot de colle dans la main droite, et sur l'épaule, couché comme une lance de joute, un volumineux rouleau d'affiches : un fougueux passé fonctionnaire, avec une face hirsute d'anarchiste retraité, tôte d'assassin converti ou d'homme de police; l'air inoffensif, armé de sa brosse; le faix d'une responsabilité sur son dos de bête de somme : un bon bougre terrible.

Il stationna quelque temps; il essuya sa morve avec sa manche. Puis il se mit à siffloter en gonflant les joues, et à cracher droit devant soi, très fier de son adresse à lancsr la salive. Des ouvriers qui remontaient le bousculèrent; un haquet chargé de moellons l'éclaboussa; il s'inclinait avec politesse et s'efforçait de soulever son vieux feutre crasseux. Il demeura près d'une heure à

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piétiner aur place, comme un qui doit accomplir une besogne importante. Tout l'intéressait, fors sa mission. Et se dandinant d'une jambe sur l'autre, sur l'autre et l'une, comme emporté par le poids de son attirail, il contemplait la terre avec amour.

Personne ne s'occupait de lui. Il s'aventura dans le bourbier. Il barbotait dans les flaques d'eau ou s'équilibrait, les yeux vitrifiés, sur des passerelles de fortune. Parfois il s'arrêtait à admirer le beau labeur qui s'agitait sous lui : la brique près de la brique, alignée dans le ciment qui suinte, forme un mur droit que la truelle arase avec tendresse; les cent canaux ou rigoles de bois, les tuyaux de zinc et ceux de grès, mènent l'eau vers la douve, par une excellente économie; le pâté de glaise, sur la pelle du terrassier, toujours égal à lui-même, fore pièce à pièce, très mécaniquement, le cylindre d'un puits.

— En vérité, pensait le colleur d'affiches, le travail est une chose admirable I Tout geste renouvelé sans impatience produit une œuvre. Je ne l'avais jamais compris.

Et il rêva des murs, des murs à l'infini, de marbre lisse, sans jointures, des murs sans fenêtre* ni portes, où l'affiche placée contre l'affiche déploierait des horizons de lignes imprimées, det

panoramas de caractères multicxDlores, paysages littéraires par lui créés, d'une action continue. Et il partagea Tivresse des éditeurs. Joie d'autant plus intense qu'il ne savait pas lire.

Ceci lui rappela ce qu'il venait faire en ces lieux : par ordre formel du Gouverneur, apposer dans les chantiers de la Ville-Basse cent placards de grand format, dont il ignorait la teneur, sans doute par discrétion professionnelle. Et il s'imaginait : la moite caresse du pinceau sur la feuille si bien gommée que pas un pli ne la ridait: et le public béat suivant l'apparition des lettr«3 sous le glacis transparent de la colle de pâte; et lui-même enfin, abandonnant à la curiosité des foules son œuvre développée sur la muraille, pour passer à de nouvelles manifestations.

11 chercha la paroi convenable à la première épiphanie II refusait les palissades lépreuses, les torchis encroûtés, les planches disjointes des masures. Il avisa, au haut d'un tertre, la baraque d'un chef d'entreprise : les cloisons de sapin clair offraient une surface plane et satinée. Belle matière pour l'artiste I En outre, le blanc placard étalé sur cette éminence se verrait de fort loin : le souci de bien faire n'exclut pas les plaisirs de la vanité. Il gravit la pente argileuse, avec les pieds légers de l'inspiration, et se mit à l'ouvrage.

L'échelle appuyée contre le champ vertical, il étendit, à coups de brosse agilement conduite de haut en bas et de droite à gauche, une mince couche de pâte sur le sapin, comme un enduit préparatoire, parfait, sans un grumeau, sans une bavure.

Tandis qu'il maniait l'outil, des gens escaladaient le tertre; un demi-cercle se formait autour du praticien raffinant du pinceau, et qui bientôt le déposa pour extraire une affiche du rouleau compact : il fut si preste que rien du libellé ne se révéla.

La feuille repliée sur elle-même, recto contre recto, fut par le maître appliquée sur la moitié supérieure du carré de colle, et sous des tapes expertes de la paume, dégrossie de ses ampoules.

De nouveaux spectateurs accouraient de tous côtés; le demi-cercle se resserrait au bas de l'échelle oii le bonhomme penché, balançant la brosse humide, méditait le moment suprême de révélation. Il évalua d'un coup d'œil le nombre de ses admirateurs, et d'un revers de son instrument, découvrit l'affiche dont il badigeonna le texte d'une pâte incolore. Un murmure s'éleva de l'assemblée. Il se retourna vers elle en souriant, d'un air glorieux.

Tout à coup, il se sentit empoigné par les ch^

villes et tiré vers le sol; il roula sous les ruades et les gifles, beuglant, geignant, jusqu'au bas du tertre, où quelqu'un, pour le faire taire, le coiffa du pot de colle. Et ce fut la nuit visqueuse où s'étouffaient les râles d'un artiste...

Là-haut, cependant, les furieux trépignaient autour du placard. Parmi les cris, une phrase se détachait :

— Le Gouverneur interdit les travaux I

Les ouvriers, lâchant leur besogne, se précipitèrent en masse vers la baraque; les mille bruits du labeur cessèrent brusquement : les pompes d'ahaner, les roues de gémir, et les chocs méthodiques et lourds, et le carillon vermeil des outils. Ce silence exaspéra la multitude ; il lui semblait que le cœur de la vie cessait de battre. L'édit fut arraché ; il vola de main en main, jusqu'à ce qu'un homme, aux acclamations de la foule, en torchât le colleur déculotté.

Puis les mêmes mots jaillirent de toutes les bouches, amoncelant soudain les griefs du Peuple :

— C'en est assez I Au Gouverneur î au Gouverneur I

On ramassait les pioches et les bêches des terrassiers; on s'emparait des leviers de fer et des bambelles tordues des machines. Les femmes en-

lassaient des cailloux dans leurs jupes, et elles allaient, cuisses nues, en excitant les mâles de la voix. Quelques-uns rentraient dans les cahutes, pour en sortir aussitôt, des houes au poing et des gourdins. Il y avait encore de vieux sabres démis, des couteaux rouilles, des arcs de kermesse avec leurs flèches à bout plat, des bâtons de montagne et des fourches. Ceux qui n'avaient pas d'armes couraient derrière les autres, avec une brique dans chaque main. Tous hurlaient :

— Au Gouverneur 1 au Gouverneur !

Ils gravissaient les rampes, d'un galop profond, remous géant, vague de haine sapant d'un choc fou les résistances. Ce qui ne fuyait pas à leur approche, hommes ou femmes des hauts quartiers, était tué ou violé. Ils s'en prenaient aux demeures vides : ils brisaient les carreaux à coups de pierre, ils pillaient les boutiques, et ne pouvant emporter ce qu'ils avaient volé, ils foulaient aux pieds les marchandises. Des groupes enfonçaient les portes et s'engouffraient sous les vestibules; on les voyait bientôt surgir aux fanêtres, lancer dans la rue des meubles précieux, des étoffe», des argenteries qui tintinnabulaient sur le pavé, des cristaux qui se fracassaient au milieu des rires. Puis un peu de fumée bleue glissait au

long des murs, et la canaille dégringolait des étages en vociférant :

— Au Gouverneur I au Gouverneur I

Le reste, ilux de hâtes, avec ses mille têtes et ses milliers de bras, comme des crêtes d'écume fouettées par la tempête, montait, montait, presque en silence, droit par les grandes voies, sans se soucier des fuyards qui gagnaient les ruelles, fasciné par le but unique et le désir de meurtre. Et tous, la rage aux poings, évoquaient la hautaine figure aborrhée, celle du Maître dont ils voulaient le chef sanguinolent, blême et ignoble, au bout d'une pique. Leur faim de mort, au fond d'euxmêmes, leur faim de carnage criait sans voix :

— Au Gouverneur ! au Gouverneur I

Ils saluèrent, d'un immense vivat, les Dieux assis au fond des temples, et là-haut, la Nourrice dont le geste protégeait la Cité. L'antique servitude cherchait un appui dans la foi, celle môme qu'on avait délaissée. Ils livraient leurs espoirs aux forces qu'ils rencontraient; jusque dans la révolte, ils avaient besoin de se soumettre; nul tribun ne les menant, ils s'adressaient à leurs Dieux. La populace croyait les voir s'ébranler dans leur marbre ou leur bronze, quitter leurs sanctuaires et marcher devant elle vers le combat; Dieux mâle^ aujourd'hui. Dieux farouches.

avec des glaives sûrs, Dieux vengeurs qui Joignaient à la sienne leurs clameurs rebondissantes :

— Au Gouverneur I au Gouverneur I

Et cette marée entraînait les indécis, les débonnaires, les tremblants, toutes les lâchetés, pêlemêle, les transes, les effrois, et toutes les bontés enroulées dans les cœurs, les émois de ceux qui ont beaucoup souffert, et la confiance aux Sept qui ne pouvaient abandonner les Pauvres; cela I cela charrié, vaincu, emporté par le flot des colères; et les paroles de bon conseil refoulées dans les gorges par le seul cri passionné :

— Au Gouverneur I au Gouverneur I

A l'entrée d'un carrefour, le front de l'émeute s'arrêta brusquement. Ceux qui suivaient s'écrasèrent sur des épaules obstinées. La colonne plia tout entière. Des courants, dans la masse, tournoyaient entre les façades. De toutes parts on rugissait :

— Avancez ! avancez I

Une poussée violente s'épuisa. Au milieu de la foule, des visages inquiets se dressèrent. On cherchait à comprendre. Des jeunes gens se hissèrent aux balustrades des balcons. Puis une rumeur s'éleva, grossit rapidement, déferla ju»qfu'aux extrémités de la cohue ;

— Les Vigiles étaient là I Martial trahissait U Peuple I

Un frémissement parcourut la multitude. Les timides, les lâches et les bons supplièrent qu'on s'en retournât, tandis qu'un recul enfonçait dei coudes dans les poitrines. Mais ce fut bref. Les haines se roidirent, les craintes se turent. On acceptait la lutte, la double chance qu'elle offrait: de conquérir le droit de vivre ou de trouver la mort, celle fauve, dans la révolte et l'affirmation d'un idéal I Les doigts se crispèrent sur les cailloux et les couteaux. Une énorme bousculade fil avancer de quelques pas les premiers rangs qui résistaient toujours. Ceux qui les formaient se tournèrent vers les autres, et d'un appel joyeux :

— Les Magistrats I

Ils étaient là, les Sept, sans armes et sans escorte, dans une attitude calme et résolue, affrontant de leur volonté l'exaspération du Peuple. Le carrefour se déployait derrière eux, avec la perspective de ses avenues désertes jonchées des épaves de la panique. La fumée d'un incendie tourbillonnait au-dessus d'eux; parfois la brise la rejetait sur leur groupe et les enveloppait d'une buée violette. Des plaintes, des sifflets, des injures, des acclamatioas partaient de l'émeute et les auréolaient d'une grande gloire flamboyante.

Ils n'eurent pas un geste de menace, pas un mouvement solidaire. Leur présence pacifique disait assez : « Nous sommes avec vous ». lui toute leur tendresse allait vers les Pauvres par une route insensible. Tous ne le comprirent pas. Une volée de pierres s'abattit : les Sept ne s'inclinèrent même pas pour l'éviter; l'une d'elles frappa Marcule au front; et il demeurait immobile et muet, très pâle, avec un sillon de sang qui lui barrait la joue.

Ceux qui le virent ainsi lâchèrent leurs armes et lui tendirent les mains : toutes les phrases d'amour qu'il leur avait dites retentissaient à leurs oreilles avec la pesanteur cuivrée d'une sentence. Ils s'adressèrent à la masse trépignante, ils lui crièrent de cesser la lutte; d'autres, s'avançant vers les Sept, les adjurèrent de lui parler. Ils refusèrent sans explications; Jean, élevant la voix, dit à ceux qui l'entouraient :

— Tu ne tueras point.

Alors, de bouche en bouche, la parole magnanime fut échangée. On se la transmettait comme un baiser de paix. Les bons l'accueillaient comme leur bien; elle était l'excuse des lâches et la sûreté des timides; elle s'insinuait dans les cœurs féroces, et de sa mansuétude impérieuse amollissait ks ressentiments. Ceux qui regimbaient sentirent

sa caresse délicieuse gonfler leur poitrine, serrer leur gorge d'un doux étranglement, dénouer leurs poings affermis sur les armes. L'émeute leur ap paraissait comme un transport aveugle et frénétique, où rien d'eux-mêmes, sinon l'instinct de vivre, n'avait part. Ils regardaient leurs paumes sanglantes, ils se regardaient entre eux et ils ne se reconnaissaient plus. Quelque chose d'irrésistible et d'absolu, versait en eux la force chaude de la bonté.

Et ils s'en retournèrent, dans un lourd roulement de sabots, la marche scandée aux chants rustres et familiers qui célébraient les Sept :

Nous avons pour nous sept costauds :

Lo juge mignon qui pardonne aux sales cochons...

Leur allégresse était rude, comme celle des guerriers qui reviennent avec du butin sur le dos. Ils s'étonnaient, dans leurs cerveaux d'enfants, de la simplicité de la sagesse; ils obéissaient parce qu'il est meilleur d'obéir quand on ne sait rien, et qu'eux, les Pauvres, après tout, ne sauraient jamais rien. Ce qu'ils avaient rêvé n'était pas dans l'ordre des choses, ou ce n'était pas ain^i qu'il fallait y atteindre. Tout conseil meilleur venait des Sept. Comme ils étaient tranquilles en face de l'émeute I illuminés de la vérité qu'ils

portaient en eux. Paix et joie, telle était peut-être leur vérité, paix et joie I joie dans la paix I Et ils chantaient, frappant du talon le pavé :

Boum 1 papi 1 papo ! papalilo 1 Ce sont les meilleurs et les plus beaux î

Mais quand ils traversèrent les voies saccagées, parmi les débris que la fureur avait répandus, il leur sembla que l'ombre des murailles s'éboulait sur leurs épaules. Les nuques s'écrasèrent sous le regard saignant des fenêtres ; ils passaient, fur. tifs, devant les porches béants et les monceaux de choses précieuses, tordues et souillées. Quelquefois un cadavre obstruait un seuil, ou le corps d'une femme, les jupes sur la figure, et qui râlait. Une fumée dense et veloutée roulait sous les corniches. Des craquements, des éclats de vitres, des explosions sèches se mêlaient au fracas d'un tocsin qui branlait quelque part, dans l'épouvante.

Ils se mirent à courir, sans détourner la tête, coupant par les escaliers des rampes, poursuivis par l'horreur du désastre. Et le troupeau fuyant s'engouffra dans les Marais, se disloqua par les ruelles, par les sentincs et les culs-de-sac, sans un regret ver^ la conquête, sans un retour d'énergie.

Les brouillards se condensaient au bord des

loiis, pleuvaient en larges goulles: et c'était, dans le faubourg maudit, un morne, un lugubre, un long murmure de larmes.

Dans les bicoques, ils retrouvèrent les angoisses tapies dans les angles, les murs teigneux, les claquedents puant l'ordure et la fièvre, interrogeant d'une voix rauque leurs fils et leurs femmes. Ceux-ci ne répondirent pas : s*étant accroupis dans les ténèbres, ils regardèrent en eux-mêmes. Us voulaient s'expliquer leur rage et le déchaînement brusque du massacre : trop longtemps l'injustice du Pouvoir avait opprimé leur caste; ils avaient cru voir la lumière, ils s'étaient élancés vers elle comme des prisonniers qu'on lâche un matin d'été. Fallait-il subir l'éternel châtiment d'être né et de vivre ? Les Dieux donnaient aux uns la richesse et la santé ; aux autres, rien : il fallait donc s'y résigner sans se plaindre ? Sans doute, il y avait quelque chose qu'ils ne connaissaient pas...

Et le présent, rouge d'effroi, s'amoncelait audessus d'eux. Le Gouverneur, sorti de son dédain, allait se venger durement, comme un homme sans colore. De courtes révoltes les soulevaient à nouveau; mais ils entendaient le conseil de paix, ils songeaient à quel bonheur impossible I et leur pâle confiance se retournait vers les Sept. Ils lea

revoyaient, immobile* dans la fumée, dressés contre l'énorme cohue, avec la volonté paisible et puissante qui les armait invinciblement.

Viendraient-ils, messagers d'espoir, leur offrir la parole réchauffante et lumineuse, qu'on emporte comme un vêtement dans la neige, comme un flambeau à travers la nuit P..«

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