‹ Les sept parmi les hommes; romanChapitre 7 sur 16 · LES DIEUX · texte numérisé non relu

LES DIEUX

Les Sept descendirent dans les Faubourg», au malin, comme le labeur reprenait avec le dégoût des lendemains de débauche.

Au Peuple, empressé à les entendre, ils ne donnèrent point les commentaires attendus sur l'insurrection de la veille, ils n'annoncèrent ni la vindicte des Riches ni la sentence du Pouvoir.

Ils s'étaient pourtant rendus, le soir même, au palais du Gouverneur. 11 les avait reçus sans acrimonie, le visage clos sur ses pensées.

Rien ne se révélait de sa personne, ni de ses actes, ni de sa vie recluse. Sa demeure tournait le dos à la Cité : elle ne lui présentait qu'une muraille grise et rugueuse, trouée d'une seule fenêtre aux vitres aveugles. Toutes les élégances de l'architecture, tous les raffinements de la solitude, fleurissaient du côté des jardins voilés d'arbres sans printemps, yeuses et cyprès. Il n'en sortait presque jamais, maître de sa grandeur d-^sabusée, maître des jeux d'eau qu'il voulait symétriques, maître du silence qu'il voulait uniforme. Il vivait

en face de lui-même et de l'éternel pourquoi de toutes ses pensées. Il connaissait la tristesse insondable de l'analyse, il ne croyait pas à la croyance, il doutait du doute, et ne niait rien parce qu'il ne savait rien.

Il se reposait sur sa puissance, comme sur une affirmation provisoire et dernière. Il méprisait les faibles et considérait leur servitude comme une loi juste consacrée par la Loi. Il n'avait ni pitié ni colère, il avait des caprices. La cruauté lui plaisait comme un caractère de sa noblesse : il ne l'exerçait même pas, mais il laissait faire les choses.

Aux Sept implorant sa miséricorde, il avait répondu nonchalamment :

— L'émeute s'est dressée contre moi seul; les Riches n'en ont été que les victimes accessoires : ils avaient à se défendre; ils ne l'ont pas fait; qu'ils ne s'en prennent qu'à eux-mêmes I Pour moi, je demande à mourir en paix. Je vous laisse responsables de vos actes. Vous aimez le Peuple : vous en serez les premières victime». Vous me demandez son pardon; je vous l'accorde. S'il me demande un jour votre châtiment, je lui obéirai.

Ils lui baisèrent les mains qu'il retira non sans douceur.

Il refusa cependant de lever le décret inlerdigant les travaux. Et comme ils insistaient :

— Ce qui dépend de moi, leur dit-il, je vous le cède : mais la Loi ne m'appartient pas. Je ^ous laisse libres de vous révolter.

Ils baissèrent la tète. 11 ajouta :

— Vous savez comme moi le bienfait de la discipline. Mais le sentiment vous emporte. Laissez aux fenmies le sontiment. Soyez une intelligence sans émotion.

« 11 est trop tard, dit-il encore après un long silence.

Quand les Sept quittèrent le palais, ils ne pouvaient plus compter que sur le sacrifice d'euxmômes.

A ceux des Pauvres qui les interrogeaient, ils répliquèrent :

— Que vous importe l'opinion qu'engendre un acte ? le jugement d'autrui et le vôtre même ? Les conséquences d'un fait, pour celui qui l'accomplit, n'existent pas : lorsqu'elles se produisent, il travaille déjà à un fait nouveau. Quel est votre désir d'aujourd'hui ?

Ils s'écrièrent que leurs vœux étaient toujours les mêmes, qu'ils les avaient exprimés cent et cent fois : ils souhaitaient un sort meilleur, mais tous leurs efforts aboutissaient à la défaite; ils ne

voulaient donc plus que se coucher sur le sol et attendre ainsi la fin de leurs déboires. Valérion les invectiva sans ménagements :

— Ils ne concevaient que la violence ou l'abdication I Le sursaut brusque ne crée rien: c'est l'énergie tenace. L'œuvre n'est pas dans le moment mais dans le temps. Ce qu'on voulait avec fermeté naissait au monde. L'idée que l'on transmettait aux hommes avec la poignée de main, avec le salut de bienvenue, l'idée que l'on gravait dans le bronze ou le livre, que l'on perpétuait par le baiser fécond dans la lignée de ses enfants, s'imposait à la vie et devenait I

Ils se lamentèrent alors, d'une seule voix grelottante; ils se plaignirent de Téternelle déception. Rien ne les réjouissait d'une présence effective. Ne pourraient-ils s'asseoir un jour à la table des Riches, voir du soleil devant leur porte, ou se vautrer entre les seins d'une garce qui sentirait si bon !...

Et ils avaient des figures dévotîeuses, comme on en voit devant les soupiraux des boulangeries.

Un homme aux épaules rentrées leva un gros poing sale et dit :

— Nous sommes las de souffrir ï

Valérion les accusa de lâcheté : il dédaignait leurs plaintes et leurs convoitises d'esclaves, ceux

qui s'éplorent vers la pitance, ceux qui claquent dejs dents et se ramassent dans leurs poches. 11 fallait supporter la faim et le froid comme des amis un peu bourrus, dont l'étreinte était rude mais ravigorante.

L'homme l'interrompit :

— Tu manges, toi I...

— Je mange, repartit le Maître, mais j*ai vécu d'après disettes que tu n'as pas connues. J'ai plus souffert que toi : j'ai enduré la famine et la misère du cœur, lorsque j'appelais à moi les forts et les volontaires et que personne ne me répondait. J'aurais voulu serrer quelqu'un dans mes bras : cela ne m'a pas été donné. Est-ce que je suis fait pour être aimé ? Est-ce que je me suis jamais assis au banquet des autres ? Qu'est-ce que je sais des joies, sinon celles que je puise en moimême, au fond de mon rêve amer ? Mais je m'en fous I — leur criait-il — la seule misère est de sentir en soi le vide et la sécheresse, ou d'y coucher des espoirs moribonds qu'aucune foi ne ranime.

Et les Pauvres, ne sachant ce qu'il voulait dire, demandaient :

— Qui nous la donnera ?

— Trouvez-la en vous-mêmes I

— Nous sommes les Pauvres...

102 LES SEPT PARMI L£S nOMMES

— S'il le faut, tournez-vous vers un dieu ! Alors l'homme qui croyait à l'égalité, proféra •

— Les Dieux sont armés 1 ils ont la lance, le glaive ou la foudre I ils se vengent I

Les autres applaudirent; mais regardant de toutes paris avec crainte, ils se turent aussitôt. Ils cherchèrent une occasion de s'amender; et quand Marcule fît un geste pour réclamer la parole, des acclamations s'élevèrent.

D'une voix insolite où frémissait une étrange irrésolution, il leur parla.

Il leur parla d'un dieu moins inexorable et moins farouche, vouant aux affligés son amour, comme une impulsion créatrice

II s'arrêta. Se tournant vers ses compagnons, il vit leurs fronts s'éclairer ; le seuil d'une aube s'épanouissait à leur vue et laissait pleuvoir ses pentecôtes.

Il n'hésita plus ; il s'abandonna aux délices mystiques qui l'enivraient. Et sa parole semblait faite de tous les émois impatients, de luLtes les aspirations exilées ; elle venait dans un frissonnement, elle épanchait l'arôme et le miel ; elle évoquait au fond des âmes des échos irrévélés.

Il disait le dieu juste, posant sur les lèvres de l'homme, telle une étoile aux rayons abondants, la charité: le dieu au verbe vermeil, aux ftf^els

LES SEPT PAHMl LKb llOMMiîS 103

de résurrection, et qui versait sur la douleur des baumes ineffables. Et celui-là, prodigue de soimême, ouvrait, comme un tabernacle sanglant, sa poitrine : il en arrachait son cœur rouge et fumant qu'il offrait à la terre. Et celui-là, par un miracle de sa tendresse, distribuait à l'infini, aux affamés de toutes les faims, sa chair inépuisable, aux accablés, aux défaits, à tous ceux qui chancellent, à tous les mendiants en peine, qu'il guérissait, qu'il exaltait, incorporant en eux, comme une force neuve, sa propre divinité.

On lui cria :

— Ce dieu, quel est-il ? fais-nous le voir I

Et ils se l'imaginaient revêtu d'or et tenant un épi.

Marcule continuait : il n'avait ni temple ni attributs; nul prêtre ne déterminait son culte; il n'exigeait pas de sacrifices; il ne séjournait dans aucune cité. Chacun le portait en soi-même et se faisait de lui une image bénigne ou sévère, sourieuse ou grave, humble ou magnifique, selon l'inclination de ses pensées. Il n'était le dieu ni des navigateurs, ni des soldats, philosophes, femmes, artisans, mais celui de tous les hommes dont il voulait l'union vers le but joyeux.

Il y eut des risées que couvrirent aussitôt des clameurs enthousiastes. Un individu grimpa sur

le toit d'une cabane, et dirigeant vers Maicule sa face furibonde, il l'apostrophai t grossièrement: son homélie se perdait dans le tumulte; il ouvrait et fermait la bouche, et gesticulait avec rage. On le tira par les jambes; il disparut, les bras au ciel, comme un enlisé qui appelle. Un grand nombre d'auditeurs manœuvraient du côté de Marcule. Ils l'interpelèrent :

— Ton dieu sera-t-il notre soutien ?

— Unissez- vous, répondait-il, unissez- vous en lui I

Et ne pouvant se faire entendre, il élevait ses deux mains étreintes.

Des sarcasmes et des louanges s'entrecroisaient.

— Son portrait ?

— Nous donnera-t-il le pain ?

— - Tu te fiches de nous î

— Il viendra dans nos maisons...

— Dispensateur, dispense et tais-toi I

— Pour la vieille mère...

— Aie pitié de nous, dieu des Sept I

Selon les partis, des poings s'agitaient, des goiiidins ou des paumes suppliantes; tous les gestes d'espoir, de haine, d'obstination. Beaucoup invoquaient le dieu nouveau par peur de lui déi)laire ou pour flatter les Magistrats.

— Le bon garçon remplira-t-il nos trip^ ?

C'était ceux que le souci de manger persécutait. Les dieux, d'où qu'ils vinssent, ne les intéressaient que semant les abondances, vignerons d'automne, ou chargés de fruits mûrs. Il fallait sauver les enfants, et les mamans qui allaitent et dont les dents sont vives et voraces.

Les dévots de tous les dieux jetaient des injures et des mots d'extase :

— 11 est beau, les goinfres I il a un sourire d'or I

— Bonté I bonté I annonçaient les vieilles, les ratatinées.

Et les jeunes, levant leurs seins vers les mâles: -— La pâtée I... les gosses sont bons à faire, mais ils tètent... Couchez donc avec le dieu !

Elles laissaient retomber leurs mamelles tristes.

— Dieu nouveau, apporte le pain I dieu des Pauvres, apporte le pain I dieu des Sept, apporte le pain I récitaient les ganaches désolées.

Un voyou leur heurtait sous le nez des couvercles de casserole; cela bruissait, dominant le vacarme.

— Bonté aux yeux bleus I

— Dieu de pitié, apporte...

— Vaui-il le gros Phago ?

— Il distribue les rots sur la pâte I

— Le chouette amant...

— ...dire la vérité...

Les cymbales de cuisine tonitruaient.

— ...tas de blagues cyniques...

— De grâce, apporte le pain I

— Il est blond comme un enfant...

— Il sent le bouc I

Et les câlins riaient toutes à la fois.

Les Sept ne cherchaient plus à se faire entendre. Ils regardaient la foule osciller autour d'eux. Les auditeurs des premiers rangs ne se prononçaient pas ; ils secouaient la tête, d'un geste oblique qui n'était ni blâme ni approbation. Quelques-uns discutaient entre eux, avec des mots vides de sens et une agitation factice. Ils attendaient que la confusion des suffrages se démêlât de manière ou d'autre.

Mais un petit homme surgit au-dessus de la masse, assis sur de robustes épaules. Il portait le scapulaire de la Déesse et le chapelet des confréries. Sur son chef luisait la tonsure des lévites du Temple. Il secoua les manches de sa soutane, et glapit :

— Hé L.. hé I... hé 1...

Toute l'assistance se tourna vers lui. Il était le messager de la Gardienne, de la Nourrice, mère, Hi-haut, de la Cité, mère cent fois bénie, prodigue en dons, choyée, vénérée, de toujours, antique, immémorial.

Les bruits s'aplanirent tout à coup; il n'y efut plus qu'un chuchottement respectueux.

Le lévite reprit — et il interrogeait Marcule :

— La Déesse ? la Déesse ?...

Et comme nulle réponse ne lui venait, tou^ suffoquant :

— Ton dieu ? ton dieu nouveau ? vivra-t-il sous sa tutelle ?

On attendait^, on regardait le Dispensateur et l'autre, tour à tour.

Marcule dit simplement :

— Nul autre dieu n'a guéri les souffrances.

— Je le savais I... Comprenez- vous ?

Et le lévite se démenait avec un visage convulsé.

— C'est votre mort I prononça-t-il sans élever la voix. Le dieu des Sept n'a pas de figure, Marcule Ta dit I il n'a ni temple ni cité, vous ne l'ignorez plus. Sous quelle forme paraîtra-t-il aux artisans du bois et du bronze ? dans quelle ville les pèlerins lui rendront-ils visite ? quels citoyens prospéreront sous les plis de sa robe et recevront les grâces qu'épanchent les autres dieux, noire très sainte et très honorée Gardienne par exemple ? Allez I renégats I oubliez ses faveurs, monstres d'ingratitude I La mort et l'abandon vont descendre parmi vous I ce sera la vengeance

de Celle que le tonnerre a engendrée. Soyez maudits, ô parricides I

Il cracha sur la foule et se laissa glisser à terre.

Elle recula, comme à la vue d'un spectacle d'horreur et de désolation. Les pusillanimes des premiers rangs s'éloignèrent des Sept avec des menaces. Ceux qui avaient prié le dieu nouveau implorèrent le pardon de la Déesse.

Et tous les besogneurs du culte, tous, les charpentiers des temples, les ciseleurs d'ex-votos, et ceux qui modèlent des simulacres, tous, et les tourneurs de vases sacrés, et les peintres d'images pieuses, tous I ceux qui, pendus aux mamelles de la Nourrice, y buvaient un lait pauvre, tous fuyaient les Magistrats, se dispersaient par les venelles, pour retrouver les baraques vermoulues et les outils qui donnent le pain.

Le lévite les poursuivait, en injuriant les vieux qui marmonnaient maintenant des litanies orthodoxes, et les quelques traînards qui regardaient en arrière. Il les maudissait dans leurs biens, dans leur semence, dans leurs mains et leurs pieds et dans toutes les parties de leur corps; il les accablait de la soif éternelle, de la faim inapaisable, des pertes blanches et des hémorroïdes; il prédisait la disette, la peste, les dix plaies du ciel,

les quinze plaies de l'océan, la permanence de la pluie, du vent et de l'ombre.

Tous s'échappaient. Des portes battirent. Bien« tôt des râles de rabots se joignirent aux crissements des burins: des tours ronronnèrent. Et sous l'invocation des Dieux, Dieux des pères et dei aïeux, et des aïeux de ces aïeux, vieux Dioux de jadis et do toujours, l'exténuant labeur recommença.

L'autre, le crâne luné de sa tonsure, vaticinait par les rues. 11 décrivait des ruines, des migrations de sauterelles, de scorpions et de poux, des averses de sang et de soufre. Sa voix tonnait entre les façades; ell« s'éloigna par les rampes de l'Est : on l'entejndit longtemps sonner sur les hauteurs, précipiter l'ire des Célestes et leurs représailles sur l'apostasie des Magistrats.

Tout de suite, la rumeur s'en répandit dans la Ville. Ce fut une grande surprise, car leur intervention dans l'émeute de la veille avait rassuré les Riches. Une brève panique accula des froussards dans les tavernes. Mais bientôt le calme se rétablit. On s'accostait sur les places pulDliques, on échangeait des détails imprévus. Les boutiquiers, en débitant leurs marchandises, présageaient des conséquences désastreuses pour le commerce. Des passants disaient :

— Vous savez ?

Puis se mettaient à causer en multipliant les signes.

Aux carrefours, des particuliers bien entendus péroraient au milieu d'un rassemblement. Ils narraient des circonstances précises : les Magistrats honoraient un dieu à tôte de bouc, et qui tenait dans la droite une tige de laurier; et ils lui consacraient de la laine verte. L'on commentait à perte d'haleine un culte aussi bizarre.

Pendant des semaines, il suscita l'indignation, les moqueries et les critiques. Personne ne s'informait de ses principes; tout le monde les blâmait. Les Sept, cependant, continuaient leurs prêches, les limitant aux quartiers pauvres : des gens de confiance y furent envoyés ; de plus curieux s'y risquèrent eux-mêmes. Tous revinrent en se gaussant : ils s'étaient trouvés les seuls auditeurs, car le Peuple, partegé entre la crainte de la Déesse et le respect de ses Maîtres, s'abstenait et demeurait caché dans les bicoques.

On rapportait les fantaisies les plus absurdes concernant la divinité et les préceptes émis en son nom : elle n'avait pas une tête de bouc, mais des cornes de bouc sur un crâne de taureau; en vertu de ses lois, chaque homme agissait à sa guise, se créait une morale individuelle et déte-

nait le droit de massacrer les voisins encombrants; les biens des Riches seraient livrés aux Pauvres, les ouvriers habiteraient les maisons de plaisance, les prêtres deviendraient leurs esclaves, et Ton aménagerait les temples en salles de bal ou en greniers à provisions.

Les témoins répondaient avec prolixité aux questions qui leur étaient posées : des discussions s'ensuivaient, hargneuses et violentes, où s'entrechoquaient les opinions des philosophes, les règles des moralistes, l'indépendance des esprits forts et leur dédain du symbole, les définitions des métaphysiciens, les formules des théurgites et des occultistes. Ils parlaient tous à la fois, chacun s'efforçant de dominer les autres par l'enflure de son débit et l'abondance de ses périodes.

Les esprits larges prononçaient d'un air détaché :

— Qu'importent les attributs et la figure des dieux 1 Nimbés d'auréoles, coiffés de tours, qu'ils tiennent des épées ou des tiges de laurier, dieux ou saints, fétiches ou canonisés, ne sont-ils pas, en leur essence, indispensables à la nature humaine? ne correspondent-ils pas au besoin d'abriter les faiblesses, de découvrir les vœux seciets et de s'agenouiller ?

Mais les théologiens, au nom de l'appétence

aniniique, protestaient. Ils distinguaient Têtre du non-être, l'intellectuel et le spirituel. L'Idée, pétrie par le Démiurge suprême, s'incarnait. Le respir de l'Esprit insufflait la divinité aux formes de la matière : un pacte unissait les volontés à la Volonté abstraite. L'œuvre originel s'identifiait à l'absolu. La spéculation se manifestait par la loi du Ternaire, sinon celle du Quaternaire. Car si l'hémitétragone se différenciait du scalèue, l'Etre, en juxtaposant les hypothénuses, les appariait. C'était très simple I...

Et leur colère s'exaspérait à l'ignorance de leurs contradicteurs.

Ceux-ci déploraient l'amoralisme de la foi des Sept. Sur quelles balances pèserait-on les actes ? Qui déterminerait leur valeur? Quoi serait crime? quoi bienfait ? Allait-on livrer au libre arbitre populaire les principes du Bien et du Mal, fortifiés par un long établissement ? Par quoi les remplacerait-on ? C'était creuser un abîme que nulle intelligence ne pourrait combler I

Ils défaillaient, pris de vertige, comme ai réellement quelque gouffre insondable se fût ouvert devant eux : leurs lamentations se répercutaient sous les portiques.

On y voyait des groupes déférant aux conseili de personnages savantissimes :

— Ne VOUS inquiétez pas, leur disaient-ils, tout ceci n'est pas nouveau. L'histoire nous offre par douzaines des exemples d'utopies semblables • le renversement des hiérarchies, la dépossession des riches, ont hanté plus d'une fois la cervelle dos songe-creux. Citerons-nous Ukha-Arek, sociologue de l'Egypte ancienne, imaginant une république dirigée par les lettrés ? et de même nation, Akh-Ratuï, distribuant les charges selon la largeur des pieds et la courbe des orteils ? tant d'autres encore, qui firent le plan d'une cité idéale, la transportèrent sur le disque du soleil, promurent des régisseurs célestes, voire des dieux, comme nos dirigeants, sans songer que les hommes ne créent pas les dieux...

Mais les philosophes se réclamaient de l'anthropomorphismp : l'on attribuait aux divinités les vertu et les vices de la créature. On allait même jusqu'à déifier des concepts : la Déesse personnifiait la Fécondité, celle des voisins du Nord la Raison coercitive. Les Magistrats, au dire de leurs auditeurs fortuils, adoraient dans leur dieu, le Verbe.

— Fantaisie de poètes ! s'esclaffèrent les esprits forts : que bientôt la rime et la mesure siègent au Panthéon I

Leurs sarcasmes se heurtaient aux plaintes des

moraHstea; les théurgiles et les savantasses s'invectivaient, opposant à la théorie des limites, les influences sidérales. On écrivait sur le fût des colonnes, on traçait sur les murs des calculs vagues. D'aucuns s'empoignaient au collet et se crachotaient à la face les arguments et la salive. Tous braillaient, invoquant les clauses de leur science respective, fermés aux preuves des adversaires qu'ils n'écoutaient pas, tout affairés de poursuivre le fil de leur propre démonstration.

Des badauds, alors, s'insinuaient dans l'assemblée, accrochaient au passage une idée de leur ressort, et la brandissant comme un étendard, se ruaient dans la mêlée des propos.

Son tumulte roulait sous les arcades. Ricanements, injures, éclats de fureur, voix mordantes, caverneuses, traînardes, flûtées, se répondaient dans le trépignement des pugilats : car après les citations, on échangeait des gifles; les horions ratifiaient la vérité des doctrines. On s'assénait sur le crâne des tables mathématiques et des in-folios: la science s'évaluait sans doute à la vigueur des coups.

Les Vigiles accouraient et dispersaient les combattants. Ils se réfugiaient dans leurs demeures : jusqu'au soir elles bourdonnaient de palabres ininterrompues. Quand sonnaient les trompes de

la veillée, des personnages à bout de souffle se précipitaient au dehors en maudissant la bêtise de leurs contradicteurs. Ils en rêvaient la nuit; ot au petit jour, les querelles recommençaient.

Elles s'accordèrent sur un seul point : on décida d'en appeler aux lumières des Sacerdotes. Leurs arrêts infaillibles s'appuyaient sur l'autorité de la Déesse. Ses prêtres lui consacraient leur adoration et leurs travaux ; quelques-uns, pour s'abstraire, loin des contingences du monde, dans la prière et l'érudition, lui faisaient don de leur virilité.

Ils se présentèrent, comme on discutait superlativement une hérésie pire que les autres : Bénévent, en face de l'auditoire des écoliers, avait nié l'origine divine de la «cience; elle résultait, disaft-il, d'une assimilation lente et douloureuse de la conscience aux phénomènes de la vie.

Tout de suite, les Sacerdotes alléguèrent l'intervention des Génies supérieurs, les chants célestes dictant les dogmes à des solitaires retirés dans des cavernes, et les volumes découverts dans les aérolithes...

Un murmure respectueux les entourait ; d^s jeunes gens notaient leur décisions. Ils les formulaient de très haut, par-dessus leur ventre qu'ils portaient gras : Timage de la Gardienne y relui-

Bail comme sur un reposoir; elle confirmaH leurs paroles, et ceux qui les écoutaient, croyaient entendre sa voix proférer des axiomes.

Les ayant établis, les orateurs s'inforinorcMil : quelle était la cause de ces disjiutcs ? h'* n'-gli-s de la connaissance n'élaicnt-cllcs pas alTiTiiiios sur la Révélation ? Il falLiit s'en iai)[)oi ter à elle seule, elle était le départ et le but, l'alpha et i'oincga, la racine et le fruit, le nombril de la sagesse 1

Mais tous, philosophes et devins, docteurs, savanteaux et critiques, blêmes d'angoisse en présence de l'inconnu, s'écrièrent, levant des mains désespérées :

— Les Sept démembrent les Lois vénérables I

— S'en prennent-ils aux Dieux ?

— Ils annoncent un dieu nouveau !

— Valetaille sous l'empire de la Gardienne ! déclarèrent les Sacerdotes. N'abritons-nous pas, dans les dépendances du Temple, la légion des Dieux subalternes et des demi-dieux enfantés par l'enthousiasme d'un moment ? Leurs sanctuaires sent tombés en ruines quand la famille ou la caste qui les entretenait eut i)erdu son dernier rameau. Parce que tout dieu est bon à garder, nous les avons recueillis comme des orphelins paiav'xes. Qu'importe la venue d'un dieu nouveau l Le Temple en sera-t-il moins ferme au sommet des

collines sacrées ? les étrangers cesseront-ils de les gravir en pieux pèioiinages ? Les oblalions ne seront pas moins riches, ni les dîmes moins exactes, parce qu'un dieu de vingt an» aura bâti sa chapelle dans une impasse des faubourgs.

Ils parlaient sans colère, les coudes aux hanches, les paumes étalées. Dans leur robe arrondie autour d'eux, ils présentaient la stabilité des colonnes.

— Le soleil, en se couchant dans la mer, illuminerait comme aujourd'hui, pendant les siècles à venir, les vestibules dallés de métaux rares, la haute figure de la Déesse, les pompes en cortège de son clergé tout-puissant I

Celui-ci se dressait, massif, inébranlable, audessus de l'élite applaudissante des intellectuels et des lettrés. Le troupeau des commerçants et les Riches conglomérés à leurs talons, acclamaient, sans l'avoir ouï, le discours de la prêtraille, pleins de confiance dans l'approbation des aristarques.

Tous accompagnèrent les Sacerdotes jusqu'au parvis du Temple. Des jardins se déployaient sur les terrasses, dominant la Cité, le Fleuv« et la mer où le soleil s'affaissait dans une gloire pourpre. Il enflammait le marbre des tours, les péristyles ornés de joyaux, le peuple héroïque des statues

jalonnant les allées et les rampes qui dévalaieni jusqu'au Port.

Des théories de pèlerins les gravissaient avec lenteur, balançant leurs offrandes sur de larges palanquins, dans la nue fluide et bleue des encens. Mesurant leurs pas au rythme des cantiques, ils s'approchaient de l'effigie altière, intrônée sur un socle de marbre, dans l'apparat des ors et des pierreries, parmi les Dieux, à ras du sol, pour toujours asservis. Sa royauté s'étendait sur la Ville, dont elle était les mains, le cœur et le cerveau, sur le Fleuve, sur la mer, sur l'au-delà flamboyant de l'immense horizon.

Là-bas, aux faubourgs de malaise, un dieu prophétisait de lointaines béatitudes, dieu loqueteux, voué à la canaille, dieu misérable, sans temple, ni biens, ni patronyme, et dont l'aspect repoussant combinait les formes d'animaux immondes. Et tel, prôné par un cénacle de déments, tel, avec ses guenilles et ses pieds nus de vagabond, il s'opposait à la Déesse, omnipotente, prestigieuse, au faîte, depuis les millénaires, d'un culte plein de vie

Et tous, poussant leur rire, bafouèrent les Magistrats.

L'inconscience et la timidité du Peuple ne les

découragèrent point. Ils continuèrent à parler de leur dieu, sans contrainte, sans vivacité, avec l'accent des croyances profondes, et comme s'ils se redisaient à eux-mêmes des certitudes bienheureuses.

En même temps, ils s'étudiaient à combattre, dans la limite de leurs attributions, la misère toujours croissante : sans l'apaiser, la double ration des Abondances absorbait les revenus du Trésor. Ils tentèrent plusieurs réformes dans la répartition du travail. Ils abolirent la main-morte des associations. Ils cherchèrent à diminuer les occasions de chômage en s'en prenant aux jours légaux. Mais un haro s'éleva, lorsqu'ils supprimèrent les fériés coûteuses des Equinoxes. La populace elle-même protesta : bamboches par les ruelles pavoisées du Port, bals aux carrefours, soties graveleuses sur des tréteaux de fortune, lampions et pétards, cavalcades de nuit balladant des momeries de carton à la lueur de falots, la grosse joie charnue d'un jour compensait des semaines de disette. Ils comprirent leur faute et cassèrent le décret.

Les commerçants, à leur tour, gémirent, quand Denis imposa les marchandises au débarquement. Les prophéties des Riches s'avéraient : la plèbe allait s'engraisser de la substance des pécuniRux 1

Cependant ils n'osaient se plaindre à voix haute, dans la crainte de provoquer des f^éditions nouvelles.

La situation s'aggrava d'une buase subite de la valeur monétaire. Maximin fît appel aux Sacerdôtes : ils entassaient, depuis des siècles, les donations et legs des gens dévots ; on contait, sur l'énormité de leurs richesses, des légendes plus ou moins probables. Ils refusèrent tout secours. Le lendemain, un arrêté fut pris, qui retirait la dîme au clergé.

Il se forma des groupes tumultuaires; on commentait violemment, devant les placards encore frais, la décision des Sept. Des individus dévoués à la caste ecclésiastique, coururent au Temple. Le Peuple s'agitait. L'exaltation des partis suscitait force bagarres que le passage muet des Vigiles dispersait aussitôt. Les Sacerdotes ne bougèrent point; leurs visages, scellés par une consigne étroite, ne reflétaient ni courroux ni dépit. Ils vaquèrent, comme tous les jours, aux soins du culte; et le soir, comme chaque soir, dans la tiédeur du sanctuaire, les lampes fleurirent au front de la Gardienne, les cantiques dévidèr^^nt les psaumes accoutumés. En ville, les cabarets veillèrent; les portes ouvertes projetaient sur le trottoir un triangle de clarté où s'allongeaient des

silhouettes maigres et turbulentes; et l'on entendait les principes de la politique s'auréoler du tintement des chopes. Les Vigiles intervinrent et tout rentra dans le calme.

Au jour, les navires des pèlerins franchirent le môle. L'eau s'ouvrait au sdc des proues ; des varechs et l'écume des flots tourbillonnaient dans le sillage. Les voiles blanches ou d'écarlate se bombaient comme des poitiines. Sous les guirlandes suspendues aux agrès et sous les pavillons bigarrés, les suppliants, porteurs de palmes et le chef découvert, contemplaient, dans un silence émerveillé, la Ville sainte et le Temple.

A l'aboi bref des ordres, les voiles s'affalèrent; et les navires, lancés sur le Fleuve tranquille, sillaient en se dandinant.

Ils accostèrent le Quai-Sacré. Une passerelle glissait du pont, s'appuyait sur la berge; et les fidèles, deux par deux, s'y engageaient : serrant leurs ex-votos sur le cœur ; d'autres qui voituraient des malades roulés dans de la toile ; les éclopés, goutteux, quinteux, béquillards, véroles ; certains avec simplesse débobinant leurs litanies, ou leur rosaire, ou les oremus à indulgences d'un paroissien ; et tous, une palme verte fichée dans l*» poing droit

La cohue les accueillait : des interprètes, garçons d'auberge, filles de bordels, marchands d'aromates, de cierges, de scapulaires et chapelets, médailles bénites, cervelas, pastilles de menthe, remède contre les sorts, clés des songes, jambes, bras et verges de cire, effigies en plomb, en or, en pain d'épices, bois, cuivre, aluminium, plâtre, marbre et argile, de la Déesse, par milliers.

Nul serviteur du Temple n'était là, comme de coutume, pour éloigner les trafiquants et composer selon les rites le cortège. Il s'arrangea comme il put, au milieu des cris et des querelles : on marchandait âprement le pain de consécration, ks bibelots pieux et les victuailles. Les camelots et les putains filoutaient les provinciaux crédules ; quelques pérégrins, gonflés de soupçons calamiteux, repoussaient leurs offres à coups de pied. Les piailleries des femmes se mêlaient au bourdonnement des prières. Tous se cherchaient dans la confusion générale; on se ruait vers de lointains appels ou quelque insigne de ralliement jailli de la masse. Puis les processions, en files flottantes et clairsemées, s'acheminèrent vers le Temple.

Elles formaient de longs serpents sinueux et rompus, dont les tronçons se rejoignaient pour

se séparer bientôt et se renouer, tour à tour. D'un bout à l'autre, les cantiques ronflaient. L'avantgarde s'engouffra sous les portiques et vint se heurter aux vantaux verrouillés du sanctuaire. Elle appela : nul ne répondit. Elle cogna sur les panneaux : des sanglots, semblait-il, se lamentaient au fond du Temple. Anxieuse tout à coup, se bousculant sous les colonnades, elle regagna, la peur au ventre, les terrasses du parvis. D'autres cortèges y débouchaient, titubants de mysticisme, et qui clamaient des oraisons en faveur d'un miracle. Ils avaient, comme les autres, des rameaux de palmier, et transportaient leurs dons et les malades de leurs bourgs.

Avertis par les fuyards, ils attendirent l'ouver ture des portes. Ce faisant, ils gravitaient autoui des parterres : les buissons de verdure, les crânes et les civières évoluaient par les allées. Des foules, encore, de dévots, émergeaient des rampes, avec leurs moribonds, leurs offrandes, leurs bannières et leurs palmes : elles accompagnaient les autres dans leur lent cercle infatigable, et reprenaient le refrain des hymnes ou la kyrielle des grains sans fin d'un éternel rosaire. Le vertige, s'emparant du cortège, entraînait dans ce mouvement circulaire, les jardins, la Cité, la rade où des nefs pélerinantes abordaient toujours, fleu-

ries jusqu'aux antennes, et dégorgeaient des initiés.

Dans les rues et sur les places d'où l'on apercevait le Temple, les citoyens affluaient de toutes parts : il en venait des quartiers aristocratiques, sans arrogance, suivis de leurs pique-assiettes et d'une valetaille bien armée; il en sortait, éblouis, des boutiques sans dimanches, larves de petit commerce, sanglés dans leur ceinture de sous, et quémandant à droite et à gauche des paroles rassurantes ; les ouvriers du Port grimpaient au galop les escaliers des rampes. Tous se montraient le troupeau des ouailles, tournant en vain, priant en vain, chantant, rechantant set neumes inutiles, en face des portes pour quelles raisons condamnées ?

Elles s'ouvrirent enfin. Un rang de hampes surgit de l'ombre ; pointées comme des lances, elles se redressèrent, arborant des symboles mystérieux, et s'avancèrent en ligne résolue. Le front des bigots s'arrêta brusquement; les autres, emportés par le courant giratoire, s'entrechoquèrent avec des hurlées. Maint dolent périt dans le chaos; d'autres guérirent de peur. Le ffeste, étonné d'un cérémonial qu'il ignorait, sous l'impulsion d'ailleurs des clercs du Temple, se mit en double bai« révérencieuse.

Les portiques, cependant, rejetaient cent théories d'enfants de chœur en robe cramoisie, chorals opiniâtres aux psaumes en débandade : un lévite en surplis de dentelle, marchant à reculons, dirigeait le train et l'harmonie de chaque maîtrise.

Elles précédaient les hautes litières où les trésors votifs s'amoncelaient : on les voyait brasiller sous le péristyle; puis ils se dégageaient de l'ombre et s'enflammaient dans le soleil.

Convoyant ces magnificences, défilait sur deux lignes le personnel des sacristies : marguilliers, interprètes des songes, bedeaux et suisses, desservants des huiles et des suifs, comptables des troncs, des quêtes et des aumônes, sonneurs de sonnettes et clocheteurs de cloches. Ils allaient à pas modestes, les mains coites sur l'abdomen.

Leur procession descendait vers la Place. Pauvres et Riches peu à peu l'envahissaient : la curiosité commune palliait un instant les haines. Tous s'interrogeaient avec inquiétude : on promenait aux fériés, pour exciter l'émulation des fidèles, les présents les plus somptueux ; mais nulle consécration ne marquait ce jour-là; jamais le concours intégral du clergé n'avait participé à ces fastes; jamais on n'avait éconduit la déyotioD des étrangers.

LES SEPT PARMI Lh^ MOïilMES

Ceux-ci chancelaient au bord des rampes, sous la fluctuation continue de la prêtraille. Elle secouait des goupillons, frappait des crosses, balayait le sol de ses mantes surbiodées; elle portait des boîtes à parfum, des calices, des châsses orfévries, des amphores pleines de vin, et des burettes de cristal sur des plateaux d'argent; sous des parasols de plumes balancés, elle exhaussait des ostensoirs rayonnants, et larges comme des roues.

Puis un dais se déploya sous la colonnade : huit lévites se cramponnaient aux perches; l'étoffe ondulait sous le vent. Par-dessous marchait, dans l'apparat des jours de fête, sous la chape et la mitre gemmée, majestueusement, le Chef des Sacerdotes.

De la multitude s'élevèrent des acclamations, aussitôt noyées dans le fracas des musiques: trompettes, jaunes discords, fusées de bruits cuivre, et les tambours comblant la trouée des gongs que des enragés battaient avec furie. Dans une gloire de vacarme, une idole parut, celle du Dieu Phago, qui avait la panse colossale et la tête menue : il se tenait accroupi sur un urinai, et sa figure satisfaite surveillait son nombril profond comme une coupe.

Par derrière, l'assemblée des Dieux subaiteniea

LKS SEPT PARMI LKS UOMMFS 127

déambulait sur les terrasses : dieux de laque, de bronze, dieux de mastic ou de ciment ; dieux noirs aux membres de basalte, aux ongles d'argent; bras armés, chefs lunés d'auréoles; saints qui portent des sabres, saints qui portent des lys ; dieux verts, dieux bleus, roses, multicolores; assis, debout, chevauchant des licornes, engourdis par un sommeil béatifique; et ceux qui soufflent des flammes, font claquer des mâchoires de bois; et les tristes qui s'affaissent, les hilares qui bâillent des bouches démesurées; patrons de la nativité, de l'enfance, des noces et de la mort; dieux avorteurs et accoucheurs, dieux des maux et des guérisons ; protecteurs des foyers, des fontaines, des récoltes et des pucelages — tous dieux déchus, parents pauvres de la Grande-Déesse.

Puis, sur des échafauds oscillants soutenus par des barbons décrépits, s'ébranlèrent les divinités absolues, immuables, définitives, celles de la Justice, du Commerce, de la Guerre, de la Richesse, du Hasard aussi, avec leurs codes, leurs trébuchets, leurs bandeaux, leurs globes, leurs carnets de quittances, avec des faces terribles ou fermées, des attitudes de ruse ou de vindicte. La Vertu seule perpétuait les aspects transitoires de ïa morale : ses effigies multiples menaçaient, bénissaieut, ffesticulaieni» pleuraient» riaient ou

restaient immobiles, selon l'époque et i'idéal qui les avaient conçues.

La nidsse en était si dense qu'elle emplit les jardins; et l'on piétinait les parterres de fleura pour faire de la place. Le fouillis des gestes s'effaçait dans la rutilation des couleurs : des pourpres, des verts, et une longue barre d'orange semée de micas.

Le cortège traversa le parvis et s'engagea sur les pentes. Les Dieux, cahotés sur des épaules inégales, basculaient à chaque pas; ils se choquaient du front, du coude, ou de la croupe de leur monture : les attributs de tous les cultes s'enchevêtraient dans un inextricable désordre.

Mais en sortant de leurs ténèbres accoutumées, ils se montrèrent plus vétustés qu'on ne croyait : dieux de rouille et de carie, rongés d'oxydes, râpeux de vert-de-gris, cabossés, bancroches, manchots ou culs-de-jatte. Il en était qui tanguaient et roulaient, comme en détresse, avec des visages mritilés, des thorax démolis, et sur le dos le feutre des moisissures. D'autres pointaient un moignon de plâtre, écarquillaient des orbites sans yeux. La balance de la Justice penchait d'un côté; et la Beauté, vêtue de triangles multicolores, perdait du son par en bas.

C'était des Majestés qui n'avaient plus de cou-

LES S£PT PARMI LC8 HOMMBl 129

ronnes, des Vierges dont les fards coulaient sut les joues, et des Génies provisoires dont le temps avait éliminé les membres un à un. Les auréoles, ébréchées comme des assiettes de gargote, se renversaient sur les nuques ; l'or des trônes déteignait en jaune d'œuf. On voyait, par les trous de mites des manteaux, les carcasses d'osier et de fil de fer.

El tels, bossues de coups, usés, lépreux, drapés dans des loques, écaillés, craquelés, martelés, couverts de pustules et de salpêtre, les vieux Dieux exhumés s'acheminaient vers la Place.

Les psaumes acides des enfants de chœur l'envahissaient, quand 5 l'autre bout du défilé, sous la colonnade obscure du Temple, une forme humaine et blanche se dessina. Elle pencha tout entière en descendant les marches, puis se dressa dans la lumière. Un hourra formidable jaillit de la foule.

Le masque serein, h\ poilrine surchargée d'exvotos comme tétant re?f)nîr à ses deux cents mamelles, entre ses doigts la tour, symbole de la Viîle, ses pieds formes sur un flot bleu qui n;:furait la mer. In Déesse, rosplen lissant»* et hautaine, «'nvançail. Une tribu de porteurs geignants f)liail sous le poids : h cliac]ue f)is il- fjonssaiont un ahan giiltiiial l.a statue oscillait d un mouvement doux et n»p»nr<

130 LES SEPT FA.BMI LBft HOlOfBt

Nuls chantres ni thuriféraires, ni fanfares, ni tambours; mais l'escorte pompeuse du clergé qui murmurait les prières rituelles. Avec f^n beau sourire tranquille, la Gardienne descendait vers la multitude, dont les cris inquiets ou passionné» allaient mourir à ses pieds divins en un balbutiement d'adoration. Sa venue, de très loin, prosternait les rangs compacts de la cohue, comme un vent fort, en passant sur un champ de blé, courbe les épis.

On la vit dominer les jardins, vaciller au long des rampes, descendre par les rues du Négoce, pénétrer enfin sur la Place que remplissait d'un tumulte panaché les chorals têtus, garance ou vermillon, le sénat des bedeaux, le convoi pas fier des Dieux réformés, et les offrandes en monceaux où le soleil allumait des incendies. Le public, refoulé vers le palais du Gouverneur, agitait des écharpes et des mouchoirs dont le grand vol blanc palpitait.

Quand la Déesse s'arrêta, les cantiques obstinés se turent d'un seul coup; et ce fut un long silence, que bientôt cloches et clairons remplirent de leurs sonneries. La foule s'agenouillait. Tous les Dieux, dans une confusion pleine de fracas, se tournèrent vers la Souveraine.

Elle se dressait, à l'autre bout do la Place, sout

LBt SEPT PARMI LEl BOBCMlt 1*^1

un arc de pierre, dont Tombre, en lu! tombant iur le visage, allristaii sa pensée. Le poids des ex* votos enfilés h ses colliers semblait Taccabler de la misère humaine. El les beaux yeux d'azur, qui, là-haut, sur les collines saintes, reflétaient l'infini de la mer et du ciel, se creusaient maintenant dans celte face éclipsée. La mélancolie de ce regard, le silence brusquement tendu sur les fronts, tout le mystère de cette démonstration religieuse, épouvantèrent le Peuple. 11 cria vers la Gardienne :

— Menez-la dam le soleil I

Mais les porteurs exténués râlaient.

— Allume» deg torches 1 gémirent les Pau-

Et le môme crî, répété par toutes les bouches, exprimait l'angoisse générale.

Le Chef des Sacerdoles, hissé par des comparses, apparut entre les genoux de la statue. Il secoua comme de larges ailes les deux pans de sa chape, et surmontant de la voix les bruits qui faiblissaient :

— Peuple I... Peuple î...

Toutes les craintes s'apaisèrent; dans la vaste enceinte on n'entendit plus que l'appel du pontife :

— Peuple I... Peuple Im»

139 LE! SEPT PARMI LES HOMMEl

Quand il vit tous les visages tendus vers son discours

— Peuple, prononça-t-il, écoute l'avertissement le ta Nourrice : « Ce n'est poinl l'ombre — dit-elle — qui attriste mon regard ; je suis venue jadis, l'apportant le bonheur et le repos, je suis venue...

Il disait l'épiphanie dans Téblouissement dee éclairs; la construction du Temple, la grâce divine s'épanouissant aux cœurs des hommes, tous les citoyens de la bourgade primitive transformés en maçons, en carriers, en tailleurs de pierre; les signes miraculeux affirmant l'accord de la Déesse; r abnégation des bâtisseurs et le travail à la cadence des hymnes...

Par les ruelles, filtraient sans cesse, à pas amortis, de benoîtes caravanes, traînant sur des brancards les Dieux des petites paroisses, plus délabrés et plus crasseux, faits de chiffons, de staff et de plâtre peint. Elles arboraient des emblèmes suranné?, des pavillons déteints, tout un fond de mag' sin pieux, balayures de culte ramassées dans les greniers et les caveaux des chapelles. Il en survenait d'inaltendues, liquidant les divinités en solde, exhibant d'impossibles défroques de sacristies de banlieue. Elles se coulaient avec peine sur la Place débordante^ et des bedeaux adroits

marchaient en tête, jouant des coudes et de la croupe, sournoisement.

Le Saccrdole enflait ses périodes. Il dévoilait tous les chagrins qui minaient la Gardienne :

— Ce n'est point — disait-elle par la bouche du pontife — ce n'est point le sort de ma Ville, chaque année plus pro«[)ore, ni la défection des étrangers, car les dé vols pérégrincnl toujours plus nombreux, jusqu'à mes autels...

La multitude s'impatientait; il y eut des rires et quelques sifflets.

— Mais, pérorait le pontife, ma douleur est née de ma solitude prochaine...

Toutes les bouches béèrent.

— Car ces Dieux, tes Dieux, ô Peuple, bénédiction de la Cité, sauvegarder et protection des Ames, las des vexations des gouvernants, vont quitt*T la Ville ot ses églises vénérables, pour des contrées inconnues !

La phrase ne rebondit point et s'affaissa dans l'indifférence de raudiloire. On respectait à p'^ine les anciennes idoles; on csliniait eiu-ore le Dieu Phago qui n^présen ait l'idéal démocratique; on invoquait même, aux jours de détresse ou d'émeute, quelques divinités qui paraissaient plus secourablcs; mais des esprits indépendants commençaient à discuter leur office : Saints, Dieux ou

iài L£8 SBPT PARIffI LIS ffOBCMBS

Génies, on leur reprochait d être stériles, gonlîés de vent, de n'accorder aux fidèles nourriture ni argent. Les ertilcs révolues encombraient la mytholvjgie et la morale : personne ne les regretterait.

L'apathie de la foule exaspéra le Saccrdote. Il leva ses poings tremblants de fureur, et s'écria :

— Peuple I... Peuple 1 tu prêtes l'oreille à des propos fallacieux 1 L'hérésie des Maîtres l'enseigne le mépris des choses sacro-saintes I

Et tout congestionné de rage, il bafoua la doctrine des Sept. Leur dieu doucereux et sentimental, aux flatteries égalitaires, sans gîte comme un pouilleux, était plus habile que platonique ! Cet anarchiste auréolé, coupe-bourses et intrigant, 89 faisait une publicité facile en puisant à pleines corbeilles dans le Trésor et dans la caisse des particuhers 1

Les lliches applaudirent. Mais leurs louanges s'abîmèrent aussitôt dans les huées de la populace. L'orateur, cependant, continuait de se plaindre, et son homélie reconquit l'aflention. Il vaticina, conmie le lévite, les pires maux : catastrophes, typhons, pestes buboniques, raz-de-marée I La Ville, livrée à son destin, venait grouiller aux quatre points de l'horizon...

Vtm bris« légère soufflait par bouflés*. Lot ori-

LfiS SEPT PARMI LES HOMMES 135

flammes 8*enroulaient aux hampes ou floUaîent, languides. Autour des Dieux écrasés sous le midi rermeil, les aromates fumaient. L'or des joyaux s'éclaboussait de rayons et des taches de soleil vibraient de tous côtés sur les façades. Le piétinement de la cohue faisait un grand murmure continu.

— Plus rien ! larmoyait le Sacerdote, l'humble croyance est trépassée I On veut enlever à la Déesse l'encens qui lui est dû, les richesses dédiées au cours des temps par la gratitude des exaucés; on arrache à tes prêtres, qui transmettent au ciel votre prière, la juste part des produits du labeur, qu'un droit religieux et inviolable leur réserve I Ecoutez donc, ô citoyens, écoutez la voix de la Déesse : « Eteignez les lampes I abaissez la barre des portes et poussez les verrous 1 L'exode des Dieux inclinés sous ma puissance tracera ma propre route. J'abandonne cette ville d'opprobre et d'ingratitude I a

Il y eut un silence d'épouvante. Rrusquemenl la Cité s'évoquait, poudreuse au iîanc des coHioes, dépeuplée de ses enchantements, toute gloire éteinte en !4C8 rues mortes, solitaire sur le rivage de la mer, parmi les débris de son ancienne splendeur, avec son Temple vide d'où ne monterait jamaiR plus rorai&on oiauve d»» aromates, avec

136 LES SEPT PAEMl LES HOMMES

son pori désert où nuls pèlerins n'accèderaîenl plus sur des navires chargés d'offrandes.

Ce furent, peu à peu, des chuchotements, des soupirs de pénitence ou d'alarmes. Les paumes s'ouvraient, mendieuses, vers la Nourrice : elle alimentait ses enfants avec une tendre sollicitude; ils l'aimaient avec l'émoi des ventres qui ont faim. Et les Pauvres, les tri meurs des bondieuseries, ceux qui, d'un effort sourd et ardu, gagnaient sous sa tutelle la ration des faméliques, les esclaves las implorèrent son pardon.

Les a.utres, les boutiquiers et les repus, blAinalent la canaille, l'accusaient de ruiner la Ville par ses revendications et ses révoltes :

— I.a Très-Sainte, disafent-ils, fuyait l'anarchie de la plèbe ! Celle-ci, trop longtemps, s'était asservie à l'infâme petit groupe égar4 par le délire du mieux.

Et danà la pressé, un mot circulait, rassemblant des injures toujours plus violentes ^ les Magistrats I Le Peuple oubliait leur énergie pacifique, le don prodigue qu'ils avaient fait d'euxmêmes, la promesse d'un bonheur simple dans Tamour et la force. Impérieux, g'imposait aux Pauvres le refus immédiat du pain : ils connaissaient assez la disette pour être lâches. Et tous se "'•amponnaient à quelque morne oqrtitude,

LES SEPT PARMI LES HOMMES l57

comme ces cadavres qu'on trouve sur les grèves avec un morceau d'épave dans les bras.

C'ètiil mainlcnanl des litanies désolées :

— Déesse I n'abandonne pas ton peuple I Nourrice I Bien-nommée I demeure auprès de nous I Alme-Divine I ne quitte point la terre bénie !

Mais la statue, oscillant tout à coup, se dressa sur les épaules des porteurs. Le ponlife, entre les pieds de marbre, faisait des signes d'ailieu.

La foule dégringola des portiques, envahit îa Place et s'élança vers la Gardienne. Des immortels, sous la bousculade énorme, s'ét-roiiloiont : leurs craquements de vieilles boiseries renrorçaient le tapage. Des civières basculaient avec un tintamarre de ferraille. Des gens couraient sur les balustrades, ou noirs, en silhouettes frénétiques, très haut dans le bleu. Tous les visages alarmés se tendaient vers l'archiprétre. Il souriait, immobile, le torse en deux, savourant la détresse qu'il soulevait; son regard versait l'ironie et le mépris sur la multitude.

Elle appelait un mol de pardon ; elle offrait toutes les défaites, es compromis les plus sordides, proposait des holocaustes en rémission de ses crimes.

L'autre sentait sourdre la question qu'il espé^ rail. Il l'excitait par son mutisma On lui iota dcê

136 LES lEPT PARMI LES HOMMES

noms, ceux des fortes têtes du prolétariat, des sé> ditieux notoires, que tous, en face d'un inconnu peut-être pire, reniaient. Le pontife ne répondait pas, mais il se penchait tu formant de ses mains des cornets à ses oreilles.

Enfin la phrase attendue prit corps, t'enfla, •'éleva jusqu'à lui :

— Que veux-tu de nous P

Et tous, dans un grand trouble, s'efforçaient de •'imposer le silence.

Le Sacerdote, la face cuite et jubilante, attendit une accalmie, en retournant dans ses bajoues le nom exécré, l'abominable nom qu'il lancerait à la cohue comme une pâture et comme un ordre. Et tandis qu'elle bourdonnait, comprimant ses plaintes, il le cracha, il le vomit :

— Les Sept I

Ce fut le cri sauvage, soulageant les transes :

— Prends-les I qu'ils soient maudits I

Au même instant, des lévites entraînaient la foule. Un immense tourbillon l'emporta tout entière vers une même issue : elle s'y engouffra, d'un seul mouvement oblique et tendu. Des hurlements, des bordées de sifflets, et les alléluias de la prêtraille; la grosse roulée des sabot^ sur lu pavé. En quelques minutes, la Place fut nette. Puis on entendit l'émeute se perdre au loin, ave*

LX8 8BPT PARMI LES UOMMUS iZ7

des ressauts brusques, des trouées de silence, et de courtes rafales.

Et les Dieux éternels, symboles des vieilles idées branlantes mais inébranlables, les Dieux vieux siégeaient avec un air d'immuable souveraineté.

Autour d'eux, les confréries s'empressaient avec des soins d antiquaires. On rajustait les sceptres et les glaives, et les couronnes sans fleurons spirituels. On remettait entre les mains sénilet les destinées du Peuple.

Et dominant de sa gloire le sénat des Immortels, la Déesse s'intrônait. La cour des Sacerdotes entourait son piédestal : quelques-uns priaient; les autres écoutaient la marée lointaine de la révolte. Leurs ricanements se mêlaient au murmure des répons, au claquement sourd des bannières.

Tout à coup, la brise apporta une longue clameur. Les Sacerdotes escaladèrent les gradins des portiques. Avec une exaltation farouche, ils se montraient quelque chose dans le ciel.

Là-bas, au-dessus du quartier des Pitancei» une ^A^ojijp^ du f'iTn^^ t'^nflUftnisMÎt,

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