LA FOI
Le front appuyé aux vitres, les Sept refrardaienl l'aube de ce jour pluvieux se lever sur h Fiace.
La foule savait qu'ils étaient là, depuis la veille, dans le palais du Gouverneur. Toute la nuit, hurlant de ses milliers de bouches, elle avait réclamé leur mort — les Riches et les sectaires du Temple — leur déchéance, criait le Peuple, comme toujours imbu des principes égalitaires. Quand les clameurs venaient à se calmer, le pontife renouvelait ses menaces d'abandon : les huées jaillissaient à nouveau ; on bafouait l'idéal de naguère; on reprenait en chœur le refrain d'une chanson que des poètes de fortune, spontanément, retournaient contre les Sept :
Nous avons subi sept grands sots :
Le donneur de rien avec sa gueule de cocu...
Et la canaille applaudissait.
Lorsqu'elle s'était mutinée, la veille, conduite ^ar la rancune des prêtres vert le Quartier d<t
Pitances, elle avait trouvé déserts les hôtels des Magistrats. Exaspérée de ne pas tenir ceux qu'elle accusait de tous ses maux, elle avait incendié leurs demeures. Mais les Maîtres lui avaient échappé. Le Gouverneur, dès l'annonce de l'exode, pendant que la procession descendait vers la Ville, avait compris la tactique des Sacerdoles. Il avait fait appeler les Sept, secrètement; il les avait consignés dans le palais. Ils obéirent, parce qu'ils sentaient leur destin se conclure, et que le poids de leur puissance les accablait.
Maintenant, la cohue s'obstinait sous l'averse, dans le décor flou de la Place. Au fond, sous l'arc grisâtre, la statue de la Gardienne émergeait peu à peu des ombres trempées. On avait protégé les offrandes avec des bâches; et des lévites ondoyés les surveillaient, avarement. Quelques Dieux émiiients, dont Phago sur son urinai, s'abritaient sous d'énormes parapluies ou sous des couvertures de laine. Los autres enduraient le torrent avec un air de totale résignation. Mornes, les joues lavées, les yeux larmoyants et le nez morveux, ils s'abandonnaient au déluge : leurs costumes de g'oire mileuse pissaient à tous les angles, l'éloffe des coiffures pendait et déteignait sur les visages, les attributs spongieux pliaient entre les doigts. Les Dieux hilares bavaient aux
LES SEPT PAIlMl LKft UOMMSt 14^
vommîssures Técailule Je leur» lèvres; les comballifs brandissaient àea hrmet dégouttanles; et ceux plongés au nirvi^naK de leur nombril, recevaient l'eau du ciel avec un parfait détachement dos contingences terrestres.
Derrière eux, les galeries des portiques, toute l'enceinte, et plus haut, les balcons et les toits luisants, fourmillaient d'une populace acharnée. Elle criait, par saccades, vers l'unique fenêtre du palais. Puis des injures et des menaces s'élevaient, plus distinctes, au-dessus de la rumeur continue.
Marcule frissonna; Bénévent sourit.
— Les lâches I s'exclama Valérion, je les connaissais depuis longtemps : ils ne valent pas qu'on les aime 1
Il tendait vers le Peuple un poing furieux. Mais sa main s'ouvrait malgré lui, comme pour une suprême offrande.
— L'heure est venue, du sacrifice, peut-être môme de l'expiation.
Celui qui parlait ainsi : Jean, celui qui naguère condamnait *
— Peut-r^re, ajouta Marcule, serons-nous plus forts quand nous ne serons plus rien.
Un lévite e. surplis se poussait entre les rangs de la multitude : ses gestes de forcené provo-
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quaient des clameurs toujours plus vives. Quelques mots se détachaient au milieu du tumulte :
— A mort I... Qu'ils soient déchus I Le vœu de meurtre dominait l'autre.
— Avez-vous entendu ? fit une voix dans la chambre.
Ils se retournèrent : le Gouverneur s'avançait, avec un visage tranquille. Ces événements ne l'irritaient point : il les avait prévus. Mais il cherchait à comprendre ces âmes de catéchumènes, et quelle ardeur les entraînait loin des routes sûres de l'ordre fondé. Les dogmes de tous genres, les axiomes ou les aphorismes moraux, après avoir suscité sa colère, puis son dédain, n'éveillaient plus que son ironie. Rien n'existait pour lui, qui ne fût une commémoration de la sottise humaine. Cependant, son autorité s'affirmait sur le statut politique : les Dieux, la Loi, l'équilibre des pouvoirs, le jeu des castes, formaient la charpente sociale. Les Sept s'attaquaient à cette structure bien disposée. Il le leur reprocha simplement. II ajouta :
— Je vous avais prévenus : celui qui sert le Peuple en est quelque jour la victime.
— Nous le savions, dit Marcule, et nous ne désirions rien d'autre. Notre foi le veut.
— Je n'espère point vou8 rendre à renier votre
croyance, reprit le Maître, mais je souhaite vous ramener à la discipline.
Marcule lui répondit encore — et ils se tenaient l'un devant l'autre, opposant leurs puissances égales, de sccpticisine et d'affirmation :
— Nous n'avons pas abandonné la discipline. Nous nous sommes imposé uae règle plus dure que la Loi. Nous savons commander à nousmêmes, et obéir à ce commandement. Celui qui obéit à soi-même ne doit obéissance à personne.
— Tu as raison, reprit le Gouverneur; ta force est égale à ton désir, et tu peux sacrifier ton désir et ta force. Mais les hommes que tu prêches n'ont que des désirs sans force. Celui qui ne sait se commander ni s'obéir a besoin d'une discipline : le Peuple la trouvait dans les Lois et le culte des Dieux. Brisant ces tables devant lui, tu affranchis des esclaves qui ne savent pas être libres.
Marcule hésitait : l'aveu de leur pensée la plus intime ne lui appartenait point. Du regard, il interrogea ses compagnons : leurs longues amitiés s'entendaient sans mot dire. Il sut qu'ils consentaient. Il répliqua :
— L'homme n'était pas heureux sous la règle dont tu parles; je veux lui proposer une discipline joyeuse, librement acceptée.
iiS LSt tfilT PARMI LSft UOBlMBt
-~- Le croiS'tu capable de l'imposer une discipline ?
— C<Mi\-ci ? prononça Marcule en ronsilrr
l.'i |»nj)nluct' (jul lrc[)igiKiit et vo(*ifi'i;iil so;. l'avtrbe, crux-ci ? je ne le crois pas. Mais n<)i.> croyons h riionirnr qui va venir...
Un groii()e de Sanrdotes traversait la Plue. Les Pauvres les acclamèrent : leurs vivais avaient Pair de sujtplications, semhlaient irn()lorer miséricorde fiour les hcrésirs d'hier et d'autrefois.
— Ceux-ci, reprit-il, s'accommodent de l'ancienne servitude. Ce sont les blessés de la lutte, les âmes d'argile. Mais ils portent en eux l'homme qui doit venir. Il nous faut communier dans Pespérance et la pitié.
Un instant, le silence fui très pur entre ces êtres nobles qui se valaient : ils n'étaient pas de ceux qui jettent leur volonté dans la balance, violemment, pour qu'elle abatte le fléau; ils savaient la mesure et le juste poids.
Magnanime, comme est celui qui n*a jamais connu d'heures sensibles, le Gouverneur ajouta :
— 11 n'y a pas de demi-puissance. Malheur au fort sur lequel la pili"^ se déchaîne. Il devient l'égal de ceux qui souffrent et ne peut plus rien pour eux. S'abaisser vers les pauvres, c'est déchoir à leurs yeux. Chacun de vous gardait entre
LE« SEPT PARMI LES HOMMES i49
les main» un don de maître; et le Poupl« vous aimait parce que votre bonté mâle ordonnait encore. Il » Honti maintonHnt votre faililcsro, il vous a crus pîucils h lui. Peut-oln* n'avail-il point lort: vous urles plus de ceux qui gouvernent leur destin cl le destin des autres. La pitié vous a mis sou» le j^>ug.
— Le bien, dit Bén^îvent, que nous offrions à la foule, nous semblait trop loin d'elle : sait-elle quelque cbose des roule» ensoleillées? 11 fallait l'y conduire
— Vous aviez tout bien dans votre pouvoir même Je vous al laissés libres d'en user, car j'ai appris depuis longtemps à m'enfermer en moimôme et mon despotisme n'est qu'une assiette où ma tranquillilé s'appuie. Toi, Bénévenl, tu pouvais réjouir les esprits de ton savoir fallacieux, et leur découvrir les plus beaux mirages. Que te manquait-il donc ?
— La certitude.
Le Maître ne répondit rîen. Il se replia sur sa froide réserve. Son orgueil fut ébranlé. Ainsi, la foi pouvait naître du doute ? Il y avait donc, pour la pensée, des cimes plus hautes encore, et qu'il igiuMait ?
— C'est étrange, prononça-l-il, on m'avait dit que vous prêchiez un dieu.
— On ne t'a point menti, déclara Bénévent, nous prêchons un dieu conforme à notre amour : c'est notre désir qui l'engendre ; sa nativité est en nous. Il sera tel que nous l'avons dit, parce que toute parole est créatrice. En vente, tu le verras passer quelque jour par les rues, bénissant les maisons fleuries, tandis que le ciel sera semé de palmes d'or. Pour nous qui l'avons fait de nos douleurs, de notre attente et de toutes les aspirations de ceux que l'avenir enchante, pour nous, il marche déjà sur les voies triomphales. Quelque chose, tu l'as nommé, nous entraînait vers lui; nous avons tout renié pour le suivre : notre pitié fui plus forte que notre devoir.
— Je vous ai bien compris, répliqua le Gouverneur, et c'est pourquoi je vous ai parlé de la discipline. Je suis le maître de la Loi : il faut donc que je lui obéisse. J'ai remis, l'autre jour, Valérion dans le droit chemin. Que dois-je faire de vous ?
Ils baissèrent la tête sans répondre. Il les considérait avec émotion. Ils ne firent pas un mouvement, ni lui-même, ni les Sept; ils ne remuèrent pas les lèvres; mais jamais ils ne s'étaient dit, de la bouche à la bouche, tant de choses et d'une pareille tendresse.
Au milieu de ce calme généreux, les imprécations de la cohue déferlèrent tout à coup :
— Mort OU chute 1 Alors Marcule prononça :
— Nous voulons être les derniers parmi les hommes.
— Tel est votre choix ?...
— La mort serait meilleure, si nous avions accompli tout ce qu'il faut faire. Pauvres parmi les pauvres, nous trouverons le verbe qu'ils entendent. Le devoir, entre eux et nous, ne se dressera plus.
— Le bien que vous déteniez, vous ne le posséderez plus.
— Nous serons plus riches d'être plus pauvres, et le geste qui donne rencontrera sans peine le geste qui supplie.
— Que justice se fasse, soupira le Gouverneur. Et s'adressant à ses hérauts :
— Faites faire silence et appelez les accusateurs.
Soucieux, ne voulant point le paraître, il fut s'accouder à une fenêtre des jardins. Ils descendaient mollement, en courbes symétriques, d'allées parfaites ou d'escaliers de pierre. Une mélancolie grandiose régnait dans les avenues; des cyprès les jalonnaient, comme un rappel fréquent de tristesse et de fierté. Une délicieuse odeur d'automne venait des arbres ruisselants de
pluie; et les jeux d*cau, en liges toujours moissonnées, toujours ren a Usantes, en gradins de crîslal, en flots égaux \)n\h par la lumière, chantaient d'une voix tranquille el majestueuse.
Ils étaient, ces jardins, l'image de sa raison bien ordonnée, patiemment établie, que les actes ni les paroles humaines ne pouvaient distraire. Il avait connu des époques tragiques, des suites de révolte, des années de guerre, côtoyé tous les drames sociaux, deviné tous les drames intérieurs, sans que sa volonté quittât la piste qu'il s'était tracée : il voulait connaître la paix de l'esprit.
Et reorenant son masque résolu, il se tourna vers les Sept.
îls observaient le tumulte de la Place. Un délire croissant agitait la presse; des groupes, hérissés de poings et de bâtons, tourbillonnaient dans la mêlée et menaient frapper la muraille du palais. Les Riches et le clergé se multipliaient : de leurs malédictions, de leurs gros sous versés à pleines mains, ils alimentaient la vésanie du Peuple. On se battait dans la bouc, puis l'on recommençait à hurler.
Mris dans un angle, près de la grille de l'édiii^e, un bonhomme s'avança, énorme et rond dans sa robe de bure, allant pieds nus, balançant une cloche, el beuglant en cadence :
— Silentium I... Silentium !...
La mullitude applaudissait, la campane bniissait, rhominc mugissait. Se carrant sur ses pieds noiieuK, il lançait en avant sa cloche, avec une brulalilé obtuse; et tout l'effort ramené dans ses poumons, il jetait son cri tombal :
— Silentium !...
Toutes les fureurs s'apaisèrent : dans Taire immense, on n'entendit plus que le crépitement de l'ondée. Le sonneur contempla son œuvre, puis il clama de toute sa capacité gueularde :
— Se présentent les accusateurs î
Un hurrab colossal fit trembler les vitres de la baie. Au choc de toutes ces haines amassées, les Sept reculèrent. Le Gouverneur les fit se ranger à ses côtés et mis ses gardes devant eux, car il préférait communiquer avec son prochain à travers des épées nue».
Il y eut un grand brouhaha par des escaliers sonores ; puis la porte s'ouvrit, et précédés par des hérauts tout en poitrine, comme gens habitués à faire retentir les idées des autres, les accusateurs entrèrent Ils se trouvaient une douzaine dont la moitié gesticulait et pérorait. Au premier rang, se démenait cet ancien lévite, prompt à vaticiner, jadis, sur les rampes de l'Est:
en mémoire de son exploit, on l'avait élevé dans la hiérarchie sacerdotale. Il méditait sans doute le réquisitoire des prêtres. Les autres s'en remettaient à lui des griefs canoniques, chacun se réservant quelque plainte particulière. On les avait pris au hasard, dans le troupeau, parce qu'ils représentaient l'une ou l'autre des castes, parce qu'ils avaient réclamé cet honneur comme un dû, ou simplement parce qu'ils étaient là. En route, le Sacerdote bilieux les avaient chapitrés ; ils avaient promis de bien faire, et chacun d'eux cherchait ce qu'il allait dire.
— Qu'on me rende ma culotte et je serai satisfait I
Du groupe, surgit un personnage hirsute que nul ne connaissait. Dans un flot d'éloquence, il répandit sa colère.
— Honnête ouvrier, bon citoyen, père de famille, et de plus, fonctionnaire I il était la première victime du désordre social provoqué par les Magistrats.
C'était le colleur d'afflches dont la révélation prestigieuse avait enflammé la révolte. Quelqu'un, dans la bagarre, lui avait arraché sa culotte : il en faisait responsables les Sept et leur inaptitude à gérer les affaires. Toutes les calamités pouvaient naître d'une pareille in-
curie . les ennemis attentifs envahiraient les marches du Nord, la famine sévirait sur la Cité, le commerce et le capital émigreraient vers de meilleurs rivages. Déjà le citadin n'était plus garanti par les lois, puisque lui-même, honnête ouvrier, père de famille, et de plus, fonctionnaire I avait perdu sa culotte et n'avait pu se la faire rendre I
Et béant d'horreur, il attestait les Dieux.
Le Gouverneur sourit, car c'était bien de cette manière qu'il concevait les revendications démocratiques.
— Qu'on lui donne un costume complet, dit-il avec un geste, et qu'il se taise.
L'autre laissa retomber ses bras imprécateurs, ondula par multiples révérences, reprit sa place dans le rang. Et sa méditation s'appesantit sur les étoffes à carreaux, à rayures, à grains sergés, casimirs, bouracans, draps ou cheviottes, qu'il choisirait, et dont il se ferait tailler un habit neuf.
Cependant, un petit homme chafouin, tout en poil, le crâne marqué d'un triangle net, s'avança, traînant dans son sillage un birbe ratatiné qui marmonnait sans répit. Le démagogue tendit le poing vers les Sept :
— Misérables 1 leur criait-il, voici votre ouvrage I oseriez-vous le contempler P
T1 continua, tout haletant d'indignation :
— Regarde, ô Gouverneur, la ruine que je t'amène. Perclus, goutteux, voûté, plus mou qu'une salade de la veille, il n'a que la force de me suivre. Telle est la récompense de loule une vie de travail, aux temps où nous vivons, sous l'administration de ces incapables. Ce vieillard digne de respect, doven des ciseleurs, réduit par l'âge à la mendicité, m'a lormule ses plaïuie». U s'est informé plusieurs fois...
Alors le Maître :
— S'il te les a formulées, qu'il me les présente sans nulle crainte.
Et faisant signe au patriarche qui grelottait dans ses loques :
— Approche, doyen des ciseleurs, et dis-moi ce que lu réclames.
Il ne réclamait rien; il vacillait sur ses vieilles jambes et hochait la tête lourdement. 11 avait vu tant et tant de misères, depuis des ans et des années, tant d'émeutes inutiles... Et puis les Sept étaient venus; il avait cru que c'en était fini des tourments I... mais ils n'avaient pas réussi, et tout son bel espoir s'était en allé...
— Mais parle donc, gronda le démagogue en le bourrant du coude.
— Moi, dit le vieux subitement résolu, je dis... que ça n'est pas une chose qu'on devrait faire.
LBi tBPT PAHMI LBS UOMMKf \^1
parce que... il y a longtemps que toutes oes... ''«f choses sont comme ça, et ça ne p.îut plus durer... De mou temps... ça n'alliiil que tout juste, et mainleiiant ça vaudrait peut-i^ire mieux si Ton reniellail les... les choses... C'est les Riches qui coiuinencenl, cl nous, les Pauvres, nous sommes surs que... c'est les Riches...
— 11 ne s'agit pas des Riches, dit un p?.roiêP!er ventru, il s'agit de défendre nos libertés *;t Ï3S droits antiques violés par les Magistrats Je n*ai pas, jusqu'ici, ni mon père, ni mes aïeux, payé gabelle, ni taxe de revenu.
— Et le clergé ne fut jamais privé de la dîme, appuya le Sacerdote.
Le meneur menu se retourna contre eux :
— Pourquoi n'avez-vous rien payé ? Quel privilège vous épargnait ? Pourquoi supportionsnous seuls tout le poids des impôts ? Ne sommesnous pas exténués par le labeur ? Tout bénéfice vous appartient et vous refusez d'en lâcher une parcelle. On vous a frappés comme nous : c'est justice.
— De quoi, s'écria Maximin, nous accuses-tu donc ?
— Ce n'est pas moi qui vous accuse, c'est la voix du Peuple ! c'est ce vieillard déchu qui vous reproche toute son existence de déboires.
4r>8 LES SEPT PARMI LES HOMMES
— C'est bien vrai, bégayait l'ancêtre, que les... les choses seraient mieux, si on voulait. Mais ça
n'ira pas, parce que ça n'a jamais été, à
cause que les Riches ne veulent pas les... les choses qu'il faut....
— Toujours les Riches I grogna le Riche ; qui nous parle des Riches ?
— Monsieur n'aime pas qu'on découvre ses écus.
— Si le juge était plus impartial, fît un quidam dans le tas.
— Ils n'ont reculé devant rien ; même la majesté divine ne les a point soumis.
— Tout ça, c'est parce que on ne sait pas
quand les les les choses arrivent, et
tout tout change à la fin.
A l'oreille du démagogue, un jeune homme chantonnait :
— Le problème, le problème.
Est extrême, est extrême 1 On n'y verra, on n'y verra jamais bien clair!
— Monsieur du Scientifique a-t-il demandé la parole ?
— Puisque les bêtes parlent, je la laisse aux ânes. •
— Pédant t
— Butor !
— Silence I fil la basse profonde d'un héraut.
Au dehors, la foule s'était calmée : un bourdonnement continu montait de la Place, avivi tout à coup par un cri de camelot, ou quelques vagissements d'accordéon.
— Je vous ai fait appeler, prononça le Gouverneur, pour entendre vos griefs : vous vous accusez les uns les autres. Le coupable est-il parmi vous ?
Et comme ils se gourmandaient mutuellement sur leur sottise :
— Toi — continua-t-il, en s'adressant à un sergent des Vigiles qui n'avait rien dit encore — est-ce Martial que tu condamnes ?
L'homme était rude et droit comme une tour, avec un front crénelé.
— Ce n'est, dit-il, ni lui ni les autres. Je ne savais ce qu'on voulait de moi : j'étais dans la cohue où je voulais rétablir l'ordre, et c'est chose pénible quand le chef n'est plus là. On m'a poussé vers les portes et l'on m'a dit : « Va I c'est ton chef, accuse-le I » Je ne connais personne de ces gens-là, mais je connais mon chef.
Ses mots étaient de matière solide, grès ou granit, et bien taillés sur les angles.
— Je n'ai pas à l'incriminer. Il fît ce qu'il devait faire. Le devoir n'est pas facile entre le glaive
i60 LES SEPT PARMI LES BOMMBI
et la douceur. S'il eut trop de pitié, c'est la faute des circonstances et non la sienne. Il fut toujour3 équitable pour nous et bienveillant envers le Peuple.... Ses amis, je ne les connais pas. Il se tournait de temps à autre vers son voisin, le colleur d'alliches, qui répondait distraitement :
— Sans doute ! Certe oui I Vous avez
absolument raison !
Il songeait à sa culotte retrouvée.
Les autres, reniflant et ricanant, «'entredilaient :
— Ecoulez ce rat de caserne I
— Ne sais-tu pas, glapit l'ancien lévite, qu'ils ont nié les Dieux ?
Mais le sergent haussait les épaules et ne répliquait rien.
Les Sept non plus ne cherchaient pas à se justifier. Nulle attaque, nulle calomnie ne s'élevaient qu'ils ne les eussent prévues et n'en eussent accepté les conséquences. Leurs ennemis, ils le savaient, ne comprenaient point la magnanimité du mépris, et qu'il sommeille sur sa force ; leurs partisans, noyés dans la mêlée, garderaient le silence jusqu'au lendemain du sacrifice. En se défendant, ils amoindriraient leur défaite prochaine et leur victoire dans l'avenir.
«— Etranges accusateurs I s'exclama l'étudiasil
au milieu de la rumeur que soulevaient ses moqueries. 0 Maître, pardonne à leur aveuglement : ils s'en tiennent au fait qui tombe directement sous leur sens débile.
Bénévent le reconnut : c'était son disciple le plus cher. Il avait aimé cette âme de barbare. 11 lui avait épargné les tristes voyages par les régions arides de la mémoire ; il lui avait communiqué la science allègre, pleine de joyeuses né galions et de folies fécondes. Quand il l'avait senti léger comme un danseur, il lui avait dit :
— Va seul, maintenant, oublie ce que je t'ai enseigné, trouve ton meilleur bonheur.
Puis il l'avait quitté et s'en était allé vers d'autres, à leur rencontre, sur le bon chemin.
— J'ai à me plaindre de l'Educateur, poursuivait le disciple avec une face volontaire. Nous autres, jeunes gens, nous lui devons ce que nous sommes : il a brisé la gangue qui nous enserrait, il nous a révélé la clarté. Qu'on ne nous blâme pas de notre semblant d'ingratitude : il nous a voulus tels ; en se reniant lui-même, il nous a donné la confirmation. Nul mieux que nous ne connaît sa faiblesse, puisque nous avons été nourris de sa force. Qu'il disparaisse donc, puisqu'il nous a transmis ce qu'il avait ; qu'il meure comme nos oères sont morts, en nous laissant leur héritage.
Nous n'ignorons pas notre devoir: ce qu'il nous a confié, il nous faut l'élargir et le multiplier. Pourquoi veut-il paralyser dans un dogme l'enseignement qu'il nous donnait ? Nous avons assez de dieux à vaincre, pourquoi nous en offre-t-il un nouveau ? Qu'avons-nous à faire des dieux I serons-nous jamais des hommes si nous avons toujours des dieux qui nous régentent ?
— Ne l'écoutez pas, gémit le Sacerdote, car il blasphème I
— Il dit vrai I s'écria Bénévent, peut-être saurez-vous un jour ce qu'il veut dire. — Pour toi, mon fils, ajouta-t-il avec douceur, tu connaîtras bientôt notre dieu, car tu le portes en toi, et déjà son ardeur se répand dans tes paroles.
Le disciple secouait la tête :
— Je crois en la Joie, disait-il, et rien qu*en la Joie I
— Souviens-toi de mes conseils de jadis. Tu seras de ceux qui saisiront la flamme et l'emporteront dans leur sein.
— Je crois en la Joie, répétait le disciple.
— Je ne puis te dire, prononça Bénévent avec un long regard, je ne puis te dire ce qui monte à mes lèvres.
— Dis-le nous, s'écria le jeune homme qui souriait^
LES SEPT PARMI LES HOMMES i63
— Je ne le puis, repartit l'Educateur, le visage exalté. Mais regarde le bçau miracle de la lumière I
De son doigt tendu, il indiquait le ciel au-dessus des coteaux. Les nuages se déchiraient lentement : ils s'étendirent peu à peu, comme une grève aux vagues immobiles trouées de récifs noirs. Une frange d'or se déroula sur la crête des collines. Et tout à coup, le soleil épancha sur la Ville sa beauté torrentielle. Toutes les couleurs bondirent. Puis l'ordre s'établit dans la clarté. Et sur les versants où s'attardait la pluie, les arbres tremblaient d'un grand frisson diamantin.
De la Place, des acclamations et des rires s'envolèrent : le Peuple s'ébrouait. Puis il entonna son refrain favori : \
Nous avons subi sept grands sots :
Le Juge poltron qui frappe nos bons compagnons,
Bénévent et son élève contemplaient l'élirement de l'astre et sa très haute signification. Tous se taisaient, parce qu'il se passait là quelque chose qu'ils ne comprenaient point.
Le Sacerdote en profila. Il se mit à discourir abondamment. Hérésie, concussion administrative, inobédience aux lois, provocations à l'émeute, immoralisme, il ramassait pour son
i64 LES SEPT PARMI LES HOMMES
compte les préventions de toutes les classes. Chacune de ses inculpations rayonnait en corollaires multiples qui se développaient eux-mêmes en rameaux innombrables. On voyait défiler dans sa plaidoirie, les principes sociaux, les petites règles de l'usage et le canon du droit divin. 11 réprouvait des Sept, non seulement l'apostasie et le gouvernement, mais le costume qu'ils portaient et le style de leurs prédications. 11 s'abattit enfin, de toute sa fureur ecclésiastique, sur le dieu qui s'efforçait de supplanter la Gardienne ; il en démontra par arguments et sophismes, ponctués du poing et de l'injure, la parfaite vanité. Il voulut démêler les caractères de la foi nouvelle, le bien qu'elle proposait, les maux qu'elle prétendait guérir. Il s'embrouillait dans ses éclaircissements et vaguait par le désert de sa logique. Soudain, il éclata :
— Vous le voyez I ce dieu I ce dieu, que veut-il dire ? nul ne connaît son nom ni ses volontés I
— Personne, répondit Marcule, n'ignore notre doctrine : nous ne l'avons pas présentée à des voyageurs, dans des villes étrangères ; nous nous sommes tenus devant vous, sur les places publiques.
— N'as-tu pas, s'obstinait le prêtre, combattu la Déesse et nié sa pérennité ?
— Je n'ai jamais attaqué tes dogmes. Tout jugement a sa place dans le monde. Ce qui doit périr périra sans lutte. J'ai parlé d'un dieu plus conforme au désir du Peuple.
— Cependant, rétorqua l'autre, la Déesse le nourrit.
— Que réclame-t-il donc lorsqu'il se révolte ? La réplique se perdit dans les protestations de
l'assistance : ces inculpés se conduisaient comme des justiciers et s'opposaient à la Ville entière ; au surplus, le Gouverneur les appuyait de son indulgence. Sans doute, sa décision était-elle déjà prise ?
— Sans doute, laissa tomber le Maître.
Ils n'osèrent le maudire, parce qu'ils sentaient sa tyrannie, plus que les épées nues, dressée entre eux et lui. Ils courbèrent la tête, sans résistance.
— Peut-être, risqua le Sacerdote mielleusement, serait-il possible de concilier la Loi, ô Gouverneur, et ton amitié pour ces renégats dont tu ne peux oublier les services passés. Qu'ils cèdent devant la majesté de la Nourrice et abjurent leur dieu.
Le Maître s'impatientait. Mais déjà Valérion tonnait son mépris : leur croyance n'était pas un vêtement qu'on abandonne parce que le soleil frappe d'aplomb ou que l'averse l'a trempé. Elle
était la substance de leur chair ; elle s'était formée en eux-mêmes, de l'éternel amour des êtres et des choses ; elle était l'expression des forces latentes et tout à coup jointes en une masse d'énergie.
— Que veut dire ce lyrisme ? grommelait le Sacerdote.
— Il veut dire mainte chose que Ton saura demain ou plus tard, qu'importe 1 La foi ne traduit pas l'idéal d'un seul homme ; elle est née de ceux mêmes auxquels on l'enseigne : ils la refoulent de leurs mains inconscientes, mais elle s'insinue dans les âmes, dirige sourdement leuis tendances, les modèle à son image. La nôtre, offerte à ceux-ci qui la refusent, les imprègne déjà. Qu'importe le temps I elle doit être et sera I
— Crois-tu I ricana le prêtre.
Le Gouverneur les interrompit, d'un air ennuyé.
— Je vous ai fait appeler, dit-il encore aux accusateurs, pour entendre vos griefs. Vous les avez formulés au nom des Pauvres, des Riches et du clergé. Allez, et dites-leur que jugement sera crié selon l'usage.
Ils tentèrent de vaines protestations : la garde les repoussait vers la porte. Ils s'en furent, bourrelés d'inquiétude, et leur colloque roula longuement par les vestibules pleins d'échos.
— Je VOUS ai bien compris, dit le Gouverneur aux Sept ; vous avez accompli votre destin de maîtres et vous abdiquez la puissance par esprit de sacrifice. J'ai voulu vous sauver parce que je vous aimais : me pardonnerez-vous cette faiblesse ? et cette autre même, d'accepter votre renoncement ?
M Soyez donc, ajouta-t-il, les derniers parmi les hommes I
Ils s'avançaient vers lui, pleins de gratitude, lorsqu'une immense clameur jaillit de la Place : les accusateurs sortaient ; leurs figures affligées annonçaient une défaite. La foule n'attendit pas : toutes les haines s'unirent. Des cailloux volèrent vers la fenêtre du palais. Le vacarme grandissait de seconde en seconde : il se déchaînait en rafales, se butait aux saillies, refluait en vague épaisse et grondante, où les appels de mort claquaient comme des voilures en détresse.
Et seul, se dandinant d'un pied sur l'autre, suivant la parabole de sa cloche, le sonneur, au milieu du pavé, sonnait, tournant, des bras, du torse, tournant, la face épanouie dans l'extase de sonner, et de n'entendre plus, parmi l'énorme hurtibilis, que sa musique d'airain et le motif lugubre :
— Silentium I
La fenêtre, là-bas, s ouvrant tout entière, musela brusquement les huées. Mais lui, massif, incorporé au calice de métal, branlait toujours de sa campane ; et la voix de l'homme confirmait la voix du bronze :
— Silentium I
Il fallut l'arracher à ses délices : il admira le recueillement qui l'environnait, et, glorieusement, avec l'infatuation d'un poète, il s'attribua l'honneur de cet exploit.
A la baie du palais, deux hérauts venaient d'apparaître. Une solennité pathétique s'étendit sur la Place, où le soleil versait pesamment ses nappes rousses. Les visages levés n'étaient plus qu'une palpitation de taches claires.
Trompettes, les pavillons haut dressés, cornant l'annonce de la sentence. En même temps, le Gouverneur sortit de l'ombre et regarda la populace : versatile et obséquieuse, elle magnifia sa droiture et son équité. Les Sacerdotes, pâles d'angoisse, observaient tous les mouvements du Maître.
Les deux hérauts l'encadraient, blocs d'épaules et de muscles, et qui déjà remplissaient d'un souffle montagneux leurs vastes pectoraux. Il hésitait : son orgueil répugnait à satisfaire la canaille ; mais les Sept se condamnaient eux-
inêmesj et sans doute, mêlés plus étroitement à la bêtise universelle, comprendraient-ils bientôt la joie de la solitude morale.
Il se tourna vers les crieurs.
Fanfare, cuivre sur cuivre. Puis la double voix amplifiée, correcte, indifférente :
— Hérésie des Magistrats, désobéissance aux saintes Lois de la Ville
La multitude ondula, avec un grand murmure :
— Déchéance des charges, confiscation de leurs biens. Défense est faite aux citoyens de leur
nuire La sentence qui marque leur infamie
sera notée sur les registres de l'£tat 1