CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
0 Vins rouge, blanc, paille, 1826. »
Pendant que dom Diego contemplait dans un profond recueillement, le docteur Gasterini dit à son neveu :
— Mon garçon, as-tu un souvenir précis du prix auquel s'est élevée la vente de quelques caves renommées?
— Oui, mon cher oncle, répondit Michel. 11 y a eu la cave du duc de Sussex, à Londres, qui a été vendue deux cent quatre- vingt mille
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fraijcs; la cave de M. Lairuic a élé, je crois, vendue à Paris près de ( cul mille fraucs; celle de M. Lagillicre, aussi à Paris, cent soixanlc nulle francs.
— Eh bien, seigneur doiu Diego, dii le docteur Gaslerini à son liôle, qu'en pensez-vous? Croyez-vous que ce soit là une abomination, comme rairume cet espiègle d'abbé Ledoux, qui nous observe sournoisement? Croyez-vous, dis-je, qu'elle soit digne en soi d'anathème, celte passion qui, entre autres, favorise une industrie de celle immense importance? Songez aux frais de main d'œuvre, de transport, de conservation, que de pareilles caves ont dû coûter ! Que de gens ont vécu des capitaux qu'elles représentaient!
— Je pense, s'écria le chanoine, je pense que j'étais un aveugle, un insensé de ne pas avoir compris jusqu'ici l'immense portée indusiriille, politique et sociale de ce que je faisais en mangeant et ea buvant avec recherche. Je pense que maintenant la conscience d'accomplir une mission d'intérêt puMic, en me livrant à une gourmandise effrénée, sera pour mon iiitpéti!. un délicieux apéritif; et cet apéritif, à qui 11- doi^-je, si ce n'est à vous, docteur? 0 noble penseur! ô grand philosophe !...
— C'est la gastrolàlrie poussée jusqu'à l'insanité! dit l'abbé Ledoux; c'est du néo-paganisme
— Seigneur Diego, reprit le docteur, nous parlerons de la reconnaissance que vous croyez me devoir lorsque nous aurons jeté un coup d'oeil sur cette dernière boutique. Il s'agit ici d'une industrie qui l'emporte sur toutes celles dont nous venons de parler, par sa haute importance. La question est grave, car elle a trait à l'inlluencc de la gourmandise sur l'équilibre de l'Europe.
— L'équilibre de l'Europe ! dit le chanoine de plus en plus abasourdi. La gourmandise a quelque chose à voir dans l'équilibre de l'Europe'.
— Allez, allez, dom Diego! dit l'abbé Ledoux en haussant les épaules, si vous écoulez ce tentateur, il vous prouvera des chosc> bien plus surprenantes encore.
— Je vais, en attendant, mon cher abbé, prouver au seigneur dom Diego et à vous-même que je n'avance rien que de rigoureusement vrai. Et d'abord vous m'avouerez, n'est-ce pas, que la puissance de la marine militaire dune nation comme la France pèse d'un grand poids dans la balance des destinées de l'Europe?
— Certes ! dit le chanoine.
— Ensuite? dit Tabbé.
— Or, poursuivit le docteur, vous m'accorderez que, selon que cette marine militaire s'augmente ou s'affaiblit, rinfluence maritime de la France perd ou gagne dans la même proportion?
— Évidemment, dit le chanoine.
— Concluez donc ! s'écria l'abbé ; c'est là que je vous attends.
— Je conclus donc, mon cher abbé, que plus la gourmandise fera de progrès, que plus elle deviendra accessible au grand nombre, plus la marine militaire de la France gagnera en force, en influence ; et cela, seigneur dom Diego, je vais vous le démontrer en vous priant seulement de lire cctécrileau.
En effet, au-dessus de cette dernière boutique, la seule qui ne fût pas occupée par un neveu ou par une nièce du docteur Gasterini, on lisait ces mots :