‹ Les sept péchés capitaux (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · UX · texte numérisé non relu

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— Mon enfant, ce rustique cortège ne vaut-il pas le brillant cortège de chasse de la Saint-Hubert ?

Au moment où Frédérik se retournait vers David pour lui serrer la main, il se fit un mouvement dans la foule, qui, s'écartant soudain avec un murmure de surprise et de curiosité, donna passage à Raoul de Pont-Brillant.

Le marquis s'avança un peu en avant de Jean-François; puis, avec autant d'aisance que de parfaite bonne grâce, il dit à Frédérik :

— Je venais, monsieur, vous remercier de m'avoir sauvé la vie car c'est aujourd'hui ma première sortie; mon devoir était de vous la consacrer; j'ai rencontré sur ma route ces braves gens. Après m'être informé auprès de l'un d'eux du but de leur rassemblement, je m'y suis joint, puisque, comme ces braves gens, je suis du Val, et qu'ainsi que plusieurs d'entre eux je vous dois la vie, monsieur.

Après ces mots, prononcés d'un accent peut-être plus poli qu'ému, le marquis de Pont-Brillant, avec un tact exquis, se confondit de nouveau dans la foule.

— Eh bien ! mon enfant, — dit tout bas David à Frédérik. — n'estce pas maintenant M. de Pont-Brillant qui devrait vous porter envie ?

Frédérik serra la main de David et resta pendant quelques secondes sous l'empire de cette pensée :

— Celui que j'ai voulu lâchement tuer est là, ignorant ma funeste tentative et venant me remercier de lui avoir sauvé la vie.

Puis le fils de madame Bastien s'adressant aux gens du Val, leur dit d'une voix chaleureuse, en se mêlant à eux et leur tendant ses mains qui furent cordialement pressées :

— Mes amis, ce que j'ai fait, je l'ai fait par linspiration de ma mère, et avec l'aide de mon ami, M. David. C'est donc en leur nom et au mien que je vous remercie du fond du cœur de ces témoignages d'affection. Quant à ce batelet, — ajouta le jeune homme en se dirigeant vers la loue, déposée au milieu du jardin, et la contemplant avec autant d'attendrissement que de joie, — il sera consacré aux promenades de ma mère, et cette touchante inscription nous rappellera les habitants du Val, que nous aimons comme ils nous aiment.

Puis Frédérik, s'adressant tour à tour à ceux qui l'entouraient,

demanda à l'un si son guéret commençait à être défonçable ; à l'autre, s'il espérait conserver quelque partie de sa vigne; à celui-là, si la vase fécondante de la Loire laissée sur son pré n'atténuerait pas un peu le désastre dont il avait souffert; à tous enfin Frédérik disait un mot qui prouvait que les intérêts ou les malheurs de chacun lui étaient présents à l'esprit.

Marie, de son côté, parlant aux femmes, aux mères, aux enfants, trouvait pour tous un mot d'affection et de sollicitude, manifestées par des questions précises, qui prouvaient qu'ainsi que son fils elle avait eu la connaissance parfaite de la position et des besoins de tous.

Frédérik espérait rejoindre le marquis de Pont-Brillant; il éprouvait le besoin de serrer la main de celui qu'il avait si longtemps poursuivi d'une haine acharnée ; il lui semblait que cette franche étreinte devait effacer pour lui jusqu'au dernier souvenir de la funeste action qu'il avait tentée; mais il ne retrouva pas le marquis, dont la voiture avait aussi disparu.

Seulement, après le départ des gens du Val, Frédérik, rentrant chez lui avec sa mère et David, trouva Marguerite qui, toute fière, lui re" mit une lettre.

— Qu'est-ce que c'est que cette lettre, Marguerite? — demanda le jeune homme.

— Lisez, monsieur Frédérik.

— Mère, tu permets? et vous aussi, mon ami? David et Marie firent un signe de tête affirmatif. Frédérik chercha des yeux la signature et dit aussitôt :

— C'est du marquis de Pont-Brillant.

— De lui-même, monsieur Frédérik, — reprit Marguerite. — Avant de repartir en voilure, il est venu par la futaie et a demandé à vous écrire un mot.

— Viens dans la salle d'éludé, mon enfant, — dit Marie à son fils.

David, Frédérik et sa mère étant seuls, le jeune homme dit naïvement:

— Je vais lire tout haut, mère.

— Comme tu voudras, mon enfant.

— Ah! mais j'y songe, — reprit Frédérik en souriant, — c'est sans doute une lettre de remercîments, et lire cela soi-même...

— Tu as raison, tu en supprimerais les trois quarts, — repritMarie en souriant à son tour. — Donne celte lettre à M. David, il lira cela mieux que toi.

— Allons, — reprit gaiement Frédérik, — ma modestie me sert bien mal. Si ce sont des louanges, elles vont me paraître douces encore.

— Ce sera la punition de votre humilité, — dit gaiement David.

Et il lut ce qui suit :

« Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur, j'étais parti de chez moi dans l'espoir de vous exprimer ma reconnaissance. J'ai rencontré les gens du Val qui venaient vous féliciter, vous, monsieur, dont le nom est à bon droit devenu populaire dans notre pays, depuis l'inondation; j'ai cru devoir me joindre à ces bonnes gens, en attendant le moment de pouvoir vous remercier personnellement.

« J'aurais, monsieur, accompli ce devoir aujourd'hui même sans une circonstance assez délicate.

« En vous entendant remercier en si bons termes et d'une voix si émue les gens du Val, il m'a semblé reconnaître la voix d'une personne avec qui je me suis rencontré à la tombée de la nuit dans la cavée de la forêt de Pont- Brillant, il y a de cela environ deux mois; car, si j'ai bonne mémoire, cette rencontre avait lieu dans les premiers jours de novembre. »

— Frédérik, qu'est-ce que cela signifie? — demanda madame Bastien en interrompant David.

— Tout à l'heure, mère ; je te dirai tout — Veuillez continuer, mon ami.

David poursuivit .

« Il se peut, monsieur, et je le désire vivement, que le passage de ma lettre relatif à cette rencontre vous paraisse incompréhensible; dans ce cas, veuillez n'y attacher aucune importance, et l'attribuer à une erreur causée par une ressemblance de voix et d'accent, du reste fort singulière.

0 Si, au contraire, vous me comprenez, monsieur; si vous êtes, en un mot, la personne avec qui je me suis rencontré à la tombée de la nuit dans un endroit fort obscur, et sans pouvoir distinguer ses traits, qui seraient alors les vôtres, vous daignerez sans doute, monsieur, nfexpliquer la contradiction (apparente je l'espère) qui existe entre votre conduite envers moi lors de notre rencontre dans la forêt et lors de l'inondation.

« J'atlendrai donc, monsieur, si vous voulez bien le permettre, l'éclaircissement de ce mystère, afin de savoir avec quels sentiments je dois désormais avoir l'honneur de me dire, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur,

« R., marquis de Pont-Brillant. »

A peine la lecture de cette lettre, écrite avec une assurance et une hauteur précoces, était-elle terminée, que le fils de madame Bastien courut à une table, écrivit spontanément quelques lignes, plia le papier, et revint auprès de madame Bastien.

— Je vais, mère, — lui dit-il, — te raconter en deux mots l'aventure de la cavée : ensuite, toi et mon ami, vous jugerez si la réponse que je viens d'écrire à M. de Pont-Brillant est convenable.

Et Frédérik, sans parler de l'entretien de la douairière et de Zerbinette, surpris par lui (il aurait cru outrager sa mère), instruisit la jeune femme et David de tout ce qui s'était passé dans la funeste journée à laquelle le marquis faisait allusion ; comment celui-ci, ayant refusé de se battre au milieu de l'obscurité avec un inconnu, et voulant se soustraire aux obsessions de Frédérik, l'avait renversé soûle poitrail de son cheval ; comment alors Frédérik, dans le délire de sa rage, était allé s'embusquer près d'un endroit où devait passer le marquis, afin de le tuer.

€e récit terminé, récit qui, sans justifier Frédérik, expliqua du moins à sa mère et à David par quelle succession de sentiments et de faits '1 avait été amené à concevoir l'idée d'un horrible guet-apens, tentative du moins ignorée de M. de Pont-Brillant, Frédérik dit à sa mère :

— Tiens, voici ma réponse à la lettre de M. de Pont-Brillant.

Marie Bastien lut ce qui suit ;

« Monsieur,

« Je vous avais provoqué sans raison, j'en ai honte. Je vous ai sauvé la vie, j'en suis heureux : voilà tout le mystère.

« Votre très humble serviteur,

« Frédérik Bastien. »

— Bien, mon enfant, — dit vivement David, — vous avouez onblement une funeste pensée que vous avez rachetée au péril de votre vie.

— Quand je songe à cette réhabilitation et à tout ce qui vient de se passer, — reprit Marie avec une profonde émotion, — quand je me dis que tout cela est votre ouvrage, monsieur David, et qu'il y a quinze jours à peine mon fils se mourait, le cœur rongé de fiel...

— Et encore tu ne sais pas tout, — dit Frédérik en interrompant sa mère, — non, tu ne sais pas encore tout ce que tu dois à ce bon génie, qui est venu changer nos chagrins en bonheur.

— Que dis-tu, mon enfant?

— Frédérik ! — ajouta David d'un ton de reproche, car il pressentait la pensée du fils de madame Bastien.

— Mon ami, c'est aujourd'hui le jour des aveux complets; et d'ailleurs je vois ma mère si heureuse, que...

— Puis s'inters ompanl :

— N'est-ce pas, mère, que lu es heureuse?

Marie répondit en embrassant son fils avec ivresse.

— Vous voyez bien, mon ami, ma mère est si heureuse, qu'un danger passé ne peut plus lui causer de chagrin; surtout, lorsqu'elle aura une raison de plus de vous aimer, de vous bénir.

— Frédérik, encore une fois je vous conjure...

— Mon ami, la seule raison qui jusqu'ici m'a fait cacher ce secret à ma mère, c'était la crainte de l'affliger.

— De grâce, cher enfant, explique-toi! s'écria Marie.

— Eh bien, mère, ce n'était pas un rêve, que ces adieux nocturnes, tu sais?

— Comment, pendant cette nuit funeste, tu es venu?

— Te dire adieu.

— Mon Dieu! et où voulais-tu donc aller?

— Je voulais aller me tuer.

Marie poussa un cri d'effroi et devint toute pâle.

— Frédérik, — dit David, — vous voyez quelle imprudence!

— Non, non, monsieur David, — reprit la jeune femme en tâchant de sourire, — c'est moi qui suis d'une faiblesse ridicule. Est-ce que mon fils n'est pas là, dans mes bras, sur mon cœur ?

Et en disant ces mots, Marie serrait en effet entre ses bras son fils, assis auprès d'elle sur la causeuse; puis, le baisant au front, elle ajouta dune voix palpitante :

— Oh! je le tiens. Maintenant je n'ai plus peur, je peux tout entendre.

— Eh bien, mère, dévoré d'envie, poursuivi surtout par le remords qui s'était éveillé à ta voix, j'ai voulu me tuer. Je suis sorti avec M. David. Je lui ai échappé. Il est parvenu à retrouver mes traces. J'avais couru du côté de la Loire, et lorsqu'il est arrivé...

— Ah! malheureux enfant! — s'écria Marie, — sans lui tu périssais!

— Oui, me voyant mourir, je t'avais appelée, toi, mère, comme on crie au secours. Il a entendu mes cris, s'est précipité dans la Loire, et

Frédérik fut interrompu par Marguerite.

La vieille servante, celte fois, ne se présenta pas souriante et triomphante, mais craintive, alarmée, en disant tout bas à sa maîtresse , comme si elle lui eût annoncé une nouvelle fatale :

— Madame, madame, voila mousieuh!

Ces mots de Marguerite : Voilà monsieur! annonçant l'arrivée de Jacques Bastien, au moment même où Marie apprenait qu'elle devait à David et la guérison morale et la vie de son fils, causèrent à la jeune femme une telle stupeur, qu'elle resta muette, immobile et comme frappée d'un coup inattendu, car les divers incidents de la matinée lui avaient fait oublier la lettre de son mari.

Frédérik, de son côté, ressentit une triste surprise. Grâce à la réserve de sa mère, il ignorait jusqu'à quel point la conduite de son père envers elle avait toujours été injuste et dure; mais certaines scènes domestiques dans lesquelles la brutalité naturelle de JacquesBastien s'était souvent manifestée, la rudesse inintelligente avec laquelle il exerçait son autorité paternelle, lors de ses rares apparitions à la ferme, tout avait concouru à rendre les relations du père et du fils d'une extrême froideur.

David voyait aussi l'arrivée de M. Bastien avec une profonde appréhension; quoique bien décidé à faire à cet homme toutes les concessions possibles, à s'annihiler devant lui afin de mériter son indifférence, il lui était pénible de penser que la continuité de ses relations avec Frédérik et sa mère dépendait absolument d'un caprice de Jacques Bastien.

Marguerite précédait de si peu son maître, que David, Marie et son fils étaient encore sous le coup de leur étonnement et de leurs pénibles réflexions lorsque Jacques Bastien entra dans la salle d'étude, accompagné de son compagnon Bridou, huissier à Pont-Brillant.

Jacques Bastien, nous l'avons dit, était un Hercule obèse; sa grosse tête, couverte d'une forêt de cheveux crépus d'un blond roux, était à peine séparée de ses puissantes épaules par un cou de taureau; il avait le visage large, vivement coloré et presque imberbe, comme beaucoup de gens d'une nature athlétique ; le nez gros, la bouche lippue, l'œil à la fois rusé, sournois et méchant. La blouse bleue qu'il avait, selon sa coutume, par-dessus sa redingote, dessinait la proéminence de son ventre de Falstaff ; il portait une casquette

de poils de renard à oreillères, un pantalon de velours flottant, et des bottes ferrées qu'il n'avait pas fait décrotter depuis plusieurs jours ; de l'une de ses mains énormes et courtes, plus larges que longues, il tenait un bâton de houx relié à son poignet par une ganse de euir gras; faut-il tout dire : cette espèce de mastodonte, à dix pas, sentait le bouc.

Son compère Bridou, aussi vêtu d'une blouse par-dessus son vieil habit noir, et coiffé d'un chapeau rond, était un petit homme à besicles, grêle, criblé de taches de rousseur, au regard matois, à la bouche pincée, aux pommettes saillantes : on eût dit un furet portant lunettes.

A la vue de Jacques Bastien , David frémit de douleur et d'effroi en songeant que la vie de Marie était à jamais enchaînée à celle de cet homme, qui d'un jour à l'autre pouvait n'avoir même plus la générosité de l'absence.

Jacques Bastien et Bridou entrèrent dans la salle d'étude sans saluer; les premiers mots que le maître du logis, le sourcil froncé, l'accent rude et courroucé , adressa à sa femme, qui se leva pour le recevoir, furent ceux-ci :

— Qui a donc donné l'ordre d'exploiter ma sapinière?

— Quelle sapinière? monsieur, — demanda Marie, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle était bouleversée par l'arrivée de son mari.

— Comment, quelle sapinière? — reprit Jacques Bastien; mais ma sapinière de la route. Est-ce que je parle turc? En passant, je viens de voir qu'on avait abattu plus d'un millier de sapins de bordure, les plus beaux ! Je vous demande qui s'est permis de les vendre sang mon ordre?

— On ne les a pas vendus, monsieur, — répondit Marie en reprenant son sang-froid.

— Si on ne les a pas vendus, pourquoi les a-t-on abattus alors ? Qui les a fait abattre?

— Moi, monsieur.

— • Vous!

Et Jacques Bastion, stupéfait, garda un moment le silence, puis reprit :

— Ah! c'est vous. Voilà du nouveau, par exemple! C'est un pe fort de café; qu'en dis-tu, compère Bridou?

— Dame ! Jacques, il faut voir.

— C est ce que je vas faire, et pour quel besoin d'argent madann a-t-elle fait abattre mille de mes plus beaux salins, s'il vous plaît I

— Monsieur, il vaudrait mieux, je crois, parler d'affaires lorsque] nous serons seuls. Vous ne vous êtes pas sans doute aperçu que M. David , le nouveau précepteur de mon fils, était là?

Et madame Bastien d'un regard montra David, qui s'était tenu à l'écart.

Jacques Bastien se retourna brusquement, et, après avoir toisé David, qui s'inclina devant lui, il dit rudement :

— Monsieur, j'ai à parler à ma femme.

David salua, sortit, et Frédérik le suivit, outré de la réception que Ton faisait à son ami.

— Allons, madame, — reprit Jacques Bastien, — voilà le crachent fie latin parti, allez- vous me répondre, à la fin?

— Quand nous serons seuls, monsieur.

— Si c'est moi qui gêne, — dit Bridou en faisant un pas vers la porte, — je vais filer.

•—Ah çà ! Bridou, est-ce que tu te moques du monde ? veux-tu bien rester là ! — s'écria Jacques.

Puis se tournant vers Marie .

— Mon compère connaît mes affaires comme moi ; or, nous partons affaires, madame, car un mille de sapins de bordure, c'est une tufaire, et une grosse ; Bridou restera donc.

— Soit, monsieur, alors je vous dirai devant M. Bridou que j'ai cru devoir abattre vos sapins, afin de les donner aux malheureuses gens du Val, pour les aider à rétablir leurs demeures à demi détruites par l'inondation.

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Au point de vue de Jacques, la chose était si e'norme, qu'elle devenait pour lui incompréhensible ; aussi dit-il naïvement à l'huissier :

— Comprends- tu, toi?

— Mais dame! oui, — répondit Bridou d'un air de méchante bonhomie : — madame ton épouse a fait cadeau de tes sapins aux inondés. Pas vrai, madame, c'est ça?

— Oui, monsieur.

Bastien, suffoqué par la surprise et par la colère, ne put d'abord que balbutier en regardant sa femme d'un œil furieux :

— Vous... avez... osé... comment! Vous...

Puis, frappant du pied avec rage, il fit un pas vers sa femme en crispant ses gros poings d'un air si menaçant, que l'huissier se jeta au-devant de lui en s'écriant : — Allons, Jacques, que diable! tu n'en mourras pas, mon vieux ; c'est un cadeau de deux mille francs environ que madame ton épouse a fait aux inondés.

—Et vous croyez que ça va se passer comme ça ? — reprit Jacques en tâchant de se contenir. — Mais vous êies donc devenue folle lier? Ce carnage de ma sapinière devait me sauter aux yeux en ar vant ; vous avez donc oublié ça, hein ?

— Vous eussiez été ici, monsieur, — répondit doucement Ma de crainte d'irriter encore Basiien, — comme moi, vous eussiez témoin de cet horrible désastre et des maux qu'il a causés, que vo auriez fait ce que j'ai fait, je n'en doute pas.

— Moi ! tonnerre de Dieu ! quand j'ai déjà une partie de mes m leures terres ensablées?

— Mon Dieu, monsieur, il vous reste bien assez de terres et de bois, andis que les malheureux que nous avons secourus étaient sans pain ;t sans abri.

-— Ah çà ! mais c'est donc mon état à moi de donner du pain et des abris à ceux qui n'en ont pas? — s'écria Bastien exaspéré. — Ma parole d'honneur, c'est à devenir chèvre. Tu l'entends, Bridou?

— Tu sais bien, mon vieux, que les dames ne comprennent rien aux affaires, et qu'il vaut mieux qu'elles ne s'en mêlent point. Eh! eh! eh ! surtout des coupes de bois, — répondit l'huissier avec un ricanement mielleux.

— Mais est-ce que je lui ai dit de s'en mêler, moi ? — reprit Jacques Bastien, dont la fureur s'exalta de nouveau ;— est-ce que je pouvais seulement supposer quelle aurait jamais l'audace de... Mais non, non, il y a quelque chose là-dessous, il faut qu'elle ait la tête tournée. Ah ! tonnerre de Dieu ! j'arrive à temps. D'après cet échantillonlà, il paraît qu'il a dû se passer de drôles de choses ici pendant mon absence. Allons, allons, j'aurai de la besogne; heureusement, je suis bon là, et j'ai h poigne solide.

Marie, jetant sur Jacques un regard d'une douceur suppliante, lui dit:

— Je ne puis regretter ce que 3 ai fait, monsieur ; seulement, ce que je regrette, c'est qu'une mesure qui me semblait devoir mériter votre approbation vous cause une vive contrariété. Du reste. — ajouta la jeune femme en lâchant de sourire, — je suis certaine que vous oublierez celte contrariété en apprenant avec quel courage Frédérik s'est conduit lors de l'inondation. Il a, au risque de sa vie, sauvé Jean-François, sa femme et ses enfants d'une mort certaine. Deux autres familles du Val ont été aussi...

— Eh ! tonnerre de Dieu ! c'est justement parce qu'il avait payé de sa personne que vous n'aviez pas besoin, vous, de faire la généreuse à mes dépens et de payer de ma bourse ! — s'écria le butor en interrompant sa femme.

— Comment, — reprit Marie, confondue de ce reproche, — vous saviez que Frédérik...

— Avait été, comme tant d'autres, en bateau au secours des inondés. Parbleu ! on me l'a assez rabâché à Pont-Brillant. Voilà-t-il pas une belle affaire ! Qu'est-ce qui le forçait de faire cela? S'il l'a fait, c'est que ça lui a convenu; eh bien! tant mieux pour lui; d'ailleurs les papiers publics sont pleins de ces traits-là. El encore, si le nom de mon fils avait au moins été mis dans le journal, à la bonne heure, ça m'aurait flatté.

— Il aurait peut-être eu la croix d'honneur, — ajouta l'huissier d'un air narquois et sournois.

— Du reste, nous avons à en causer, de M. mon fils, et sérieusement, — reprit Jacques Bastien. — Mon compère Bridou vient aussi pour ça.

— Je ne vous comprends pas, — dit Marie en balbutiant. — Quel rapport M. Bridou peut-il avoir avec Frédérik?

— Vous le saurez, car nous aurons demain à causer aussi de vous, et beaucoup. N'allez pas croire, voyez-vous, que l'affaire de mon millier de sapins passera comme une lettre à la poste. Mais voilà six heures, qu'on nous fasse dîner

Et il sonna.

A ces mots, la jeune femme songea à l'argenterie portée à la ville et vendue en l'absence et à l'insu de son mari.

Seule avec Jacques, Marie eût souffert, avec sa résignation accoutumée, la colère, les injures, les menaces de cet homme ; mais, en songeant aux emportements auxquels il pouvait se livrer devant son fils et devant David, elle était avec raison effrayée des conséquences possibks d'une pareille scène.

Jacques Bastien reprit :

— Avez-vous fait faire bon feu dans la chambre de Bridou? Je vous ai écrit qu'il passait plusieurs jours ici.

— Je croyais que vous partageriez votre chambre avec M. Bridou ? — reprit madame Bastien. — Sans cela je ne vois pas où loger monsieur.

— Comment! et la chambre d'en haut?

— Mais c'est là que loge le précepteur de mon fils.

— Vous êtes encore bonne là, vous, avec votre précepteur ! Eli bien, il décanillera, donc ! ce cracheur de latin, et voilà !

— Je serais désolé de gêner, — dit l'huissier, — je préférerais repartir.

— Ah çà ! Bridou, décidément nous allons nous fâcher, — reprit Jacques.

25i> LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Et s'adressant à sa femme d'un ton courroucé :

— Comment ! je vous ai prévenue ce matin que Bridou passeraiquelques jours ici, et rien n'est préparé ?

— Encore une fois, monsieur, où voulez-vous que je loge le précepteur de mon fils, si M. Bridou occupe sa chambre?

— Le précepteur de mon fils, — reprit Jacques en gonflant ses joues et haussant les épaules, — vous n'avez que ça à la bouche, faites donc la duchesse. Eh bien ! le précepteur de votre fiis ira coucher avec André, il n'en mourra pas.

— Mais, en vérité, monsieur, — dit Marie, — vous ne pensez pas que...

— Ah çà ! voyons, ne m'échauffez pas les oreilles, ou je m'en vas dire au cracheur de latin de filer à l'instant de ma maison et d'aller voir sur la route de Pont-Brillant si j'y suis. Je ne serai donc pas maître chez moi, à la fin! tonnerre de Dieu !

Marie frissonna. Elle savait M. Bastien capable de chasser brutalement ce précepteur. Elle se lut un intant; puis, réfléchissant à l'inépuisable dévouement de David, elle reprit en tâchant de contenir ses larmes :

— Soit, monsieur, le précepteur partagera la chambre d'André

— Vraiment ! — reprit Jacques d'un air ironique, — c'est bien Sieureux.

— Et d'ailleurs, voyez-vous, madame, — ajouta l'huissier d'un air doucereux, — un précepteur, c'est comme qui dirait un peu plus qu'un domestique, pas davantage, car c'est une personne à gages, sans cela je ne me serais pas permis de le faire... décanilkr, comme dit ce gros farceur de Jacques.

Marguerite vint à ce moment dire que le dîner était servi. Bridou ôta sa blouse, passa la main dans ses cheveux jaunes, et offrit d'un air coquet son bras à madame Bastien, qui tremblait de tous ses membres.

Jacques Bastien jeta dans un coin son bâton de houx, garda sa blouse et suivit sa femme et l'huissier dans la salle à mauger.

L'EMiE. 257

Lorsque madame Bastien , son mari et l'huissier entrèrent dans la salle à manger, ils y trouvèrent David et Frédérik.

Celui-ci échangea un regard avec son précepteur, s'approcha de Jacques Bastien et lui dit d'un ton respectueux :

— Bonjour, mon père, j'ai cru que vous vouliez rester seul avec ma mère, voilà pourquoi je me suis retiré dès votre arrivée.

— Il paraît que vos vapeurs sont passées, — dit Bastien à son fils d'un ton sardonique, — et que vous n'avez plus besoin de voyage d'agrément? C'est dommage, car je vous en mitonne, moi, de l'agrément.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mon père.

Au lieu de répondre à son fils, Bastien, toujours debout, s'occupait de compter les assiettes placées sur la table ; il en vit cinq, et dit rudement à sa femme :

— Pourquoi cinq couverts ?

— Mais, monsieur, — répondit Marie, — parce que nous sommes cinq.

— Comment cinq ! moi, Bridou, vous et votre fils, ça fait cinq?

— Vous oubliez M. David, — dit Marie.

Jacques s'adressant alors au précepteur :

— Monsieur, je ne sais pas à quelles conditions ma femme vous a engagé. Quant à moi, qui suis le maître ici, je n'aime pas à avoir d'étrangers à ma table. Voilà mon caractère.

A cette nouvelle grossièreté, le calme de David ne se démentit pas; le sentiment de l'injure lui fit monter au front une rougeur involontaire, mais il s'inclina sans mot dire, et fit un pas vers la porte.

Frédérik, les traits colorés par l'indignation et par la douleur que lui causait ce nouvel outrage fait au caractère et à la dignité de David, s'apprêtait à le suivre ; mais, à un coup d'œil suppliant de son ami, il s'arrêta.

A ce moment, Marie dit au précepteur :

— Monsieur David, M. Bastien ayant disposé de voire chambre pendant quelques jours, voudrez-vous bien consentir à ce que l'on vous dresse un lit dans la chambre du vieil André? nous n'avons inalheureusement pas d'autre logement.

— Rien de plus simple, madame, — répondit David en souriant ; j'ai l'honneur d'être un peu de la maison, c'est donc à moi de céder à un étranger la chambre que j'occupe.

David, s'inclinant de nouveau, quitta la salle à manger.

Après le départ du précepteur, Jacques Bastien, n'ayant aucunement conscience de sa grossièreté, se mit à table, car il avait grandfaim, maigre la sourde colère qu'il ressentait contre sa femme et contre son fils.

On prit place.

Jacques Bastien avait à sa droite Bridou, à sa gauche Frédérik, et en face de lui Marie.

Les angoisses de la jeune femme ne faisaient que changer de sujet d'une seconde à l'autre : Jacques allait s'apercevoir de la disparition de l'argenterie.

Un nouvel incident suspendit encore cette révélation.

Jacques Bastien, enlevant le couvercle de la soupière, dilatait d'avance ses larges narines, afin d'aspirer l'arôme de la soupe au choux qu'il avait demandée ; mais, voyant son attente trompée, il s'écria, furieux, en s'adressant à sa femme :

— Comment ! pas de soupe aux choux? et je vous avais écrit que j'en voulais manger. Il n'y a peut-être pas de gigot à l'ail non plus?

— Je ne sais, monsieur, j'ai oublié de...

— Tonnerre de Dieu de femme, allez ! — s'écria Jacques furieux en jetant si violemment sur la table le couvercle de la soupière qu'il se brisa.

A la brutale exclamation de son père, Frédérik trahit son indignation par un brusque mouvement.

Aussitôt Marie, prenant sous la table la main de son fils, placé à côté d'elle, la lui serra d'une manière si expressive, qu'il se contint; mais son vif ressentiment n'avait pas échappé à Jacques ; celui-ci,

après un long coup d'œil jeté silencieusement sur son fils, dit à Dridou :

— Allons, mon compère, il faut nous contenter de ce s.... potagelavasse.

— La fortune du pot, mon vieux, — dit l'huissier, — la fortune du pot, eh ! eh ! on connaît ça.

Voyons, — reprit Jacques, — disons au moins notre lenedicite

avant de manger.

Et il versa un rouge-bord à Bridou ; après quoi il vida presque le restant de la bouteille dans un verre énoftne, dont il se servait d'ordinaire et qui tenait une pinte.

L'IIercule obèse avala d'un irait cette rasade; puis, se disposant à servir la soupe, il mit ia main sur une cuiller de fer fort bien étamée et brillante de propreté.

— Pourquoi diable a-t-on mis là celte cuiller à pot? — dit-il à Marie.

— Monsieur, je ne sais, — répondit la jeune femme en baissant les yeux et en balbutiant. — Je...

— Pourquoi ne pas mettre sur la table ma grande cuiller d'argent, comme d'habitude? — demanda Jacques, — est-ce parce que mon compère Bridou vient dîner ici?

S'adi essant alors à son fils, il lui dit brusquement :

— Prenez la cuiller d'argent dans le buffet.

— C'est inutile, mon père, — dit résolument Frédérik, voyant l'angoisse de sa mère et voulant détourner sur lui le courroux de son père. — La grande cuiller d'argent n'est pas à la maison, non plus que les autres couverts.

— Hein? — fit Jacques avec stupeur.

Mais, n'en croyant pas ses oreilles, il saisit le couvert placé à côté de lui, y jeta les yeux, et, convaincu de la vérité des paroles de son fils, il resta une minute hébété par l'ébahissement.

Frédérik et sa mère échangèrent un regard à cet instant de crise.

Le jeune homme, fidèle à sa pensée d'attirer sur lui seul le courroux de son père, reprit résolument:

— C'est moi, mon père, qui, sans prévenir ma mère, ai vendu l'argenterie pour...

— Monsieur. — s'écria Marie en s'adressant à Jacques, — ne croyez pas Frédérik, c'est moi, moi seule, qui... eh bien, oui, c'est moi qui ai fait vendre l'argenterie.

Malgré cet aveu de sa femme, Jacques Bastien ne pouvait encore croire à ce qu'il entendait, tant la chose lui paraissait exorbitante, impossible.

Bridou lui-même partageait sincèrement, cette fois, la stupéfaction de son ami ; aussi l'huissier rompit le premier le silence en disant à Jacques :

— Hum ! hum I mon vieux, ceci est une autre affaire que la vente de ta sapinière.

La jeune femme s'attendait à une explosion terrible de la part de son mari.

Il n'en fut rien.

Jacques resta muet, immobile, et réfléchit assez longtemps. Sa large face s'empourpra plus que de coutume. Il but coup sur coup deux grands verres de vin, s'accouda sur la table, appuya son menton dans la paume de sa main gauche, dont les doigts crispés tambourinaient convulsivement sur sa large joue.

Attachant alors sur sa femme ses deux petits yeux gris, qui brillaient sous ses sourcils froncés par un plissement sinistre, Jacques reprit avec un calme apparent :

— Vous disiez donc que l'argenterie?...

— Monsieur...

— Voyons, parlez. Vous voyez bien que je suis tranquille.

Frédérik, par un mouvement instinctif, se leva et alla se mettre debout, à côté de sa mère, comme pour la protéger ; car la tranquillité de son père l'effrayait.

— Mon enfant, rassieds-toi, — dit Marie à son fils d'une voix douce et tendre.

Frédérik revint s'asseoir à sa place.

Ce nouveau mouvement de Frédérik avait été observé par M. Bas-

Jeu, $«fc se contenta de redire à sa femme, sans changer d'attitude, et en :$<**t>ourinant toujours convulsivement du bout de ses gros doigts sai 3£ joue gauche :

— Vous ciisiez donc, madame, que l'argenterie, que mon argenterie?...

— Eh bien, monsieur, — reprit Marie d'une voix ferme, — votre argenterie, je l'ai vendue.

■~ - Vous l'avez vendue?

— Oui, monsieur.

— Et à qui?

— A un orfèvre de Pont-Brillant.

— Qui se nomme ?

— Je l'ignore, monsieur.

— Vraiment?

— Ce n'est pas moi qui ai été vendre celte argenterie, monsieur.

— Et qui donc?

— Peu importe, monsieur ; elle est vendue.

— C'est juste, — répondit Bastien en vidant de nouveau son verre,

— et pourquoi l'avez-vous vendue, s'il vous plaît, cette argenterie, qui m'appartenait, à moi seul ?

— Mon ami, — dit tout bas Bridou à Jacques, — tu me fais peur ; fâche-toi, crie, tempête, rugis, j'aime mieux ça que de voir si calme, ton front est blanc comme la nappe et plein de sueur.

Bastien ne répondit pas à son ami et reprit :

— Vous avez, madame, vendu mon argenterie pour acheter quoi?

— Je vous avais supplié, monsieur, de m'envoyer quelque argent, afin de venir au secours des victimes de l'inondation.

— L*im»bdation ! — dit Jacques avec un éclat de rire sardonique ;

— elle a un fameux dos, l'inondation !

— Je n'ajouterai plus un mot à ce sujet, — répondit Marie d'un ton digne et ferme.

Un assez long silence suivit cet entretien.

Évidemment, Jacques faisait un effort surhumain pour contraindre la violence de ses sentiments.

Il fut même obligé de se lever de table et d'aller à la fenêtre, qu'il ouvril, malgré la rigueur du froid, afin de rafraîchir son front; car de méchants desseins bouillonnaient dans la tête de cet homme, mais il voulait encore les tenir cachés.

En reprenant sa place à table, Jacques jeta sur Marie un regard étrange, sinistre, et lui dit avec un accent de satisfaction cruelle :

— Si vous saviez comme ça me va, que vous ayez vendu mon argenterie; c'est un vrai service que vous m'avez rendu.

Quoique l'ambiguïté de ces paroles causât quelque inquiétude à Marie, et quelle fût alarmée du calme incompréhensible de Jacques, elle éprouva un allégement momentané; elle avait craint d'abord que M. Bastien, cédant au brutal emportement de son caractère, ne s'oubliât jusqu'à en venir aux injures, aux menaces, en présence de son fils, et que celui-ci ne s'interposât violemment entre sa mère et son père.

Sans adresser davantage la parole à sa femme, Jacques but un verre de vin, et dit à son compère :

— Allons, vieux, nous allons manger la pâtée froide avec des couverts en fer battu ; c'est la fortune du pot, comme tu dis.

— Jacques,— dit l'huissier de plus en plus effrayé du calme de Bastien, — je t'assure que je n'ai guère faim.

— Moi, je dévore, — dit Jacques avec un ricanement sardonique, — c'est tout simple : la joie double toujours mon appétit. Aussi, dans ce moment, j'ai une faim de vautour.

— La joie, la joie, — dit l'huissier en hochant la tête, — tu n'as pas l'air joyeux du tout. •

Et Bridou ajouta en s'adressant à Marie, comme pour la rassurer, car, malgré sa sécheresse de cœur, il se sentait pre*' <<- ému de compassion :

— C'est égal, allez, madame, le brave Jacques fait de temps en temps les gros yeux et les grosses dents, mais au fond il est...

— Bon homme, — ajouta Bastien en se versant à boire, — si bon

homme, qu'il en est bête. C'est égal, vois-tu, mon vieux Bridou, je ne donnerais pas ma soirée pour cinquante mille francs-, je viens de réaliser un bénéfice magnifique.

Jacques Bastien ne plaisantait jamais sur les questions d'argent, et ces mots : « Je ne donnerais pas ma soirée pour cinquante mille francs, » il les prononça avec un tel accent de certitude et de contentement, que non-seulement l'huissier crut aux mystérieuses paroles de Jacques, mais que madame Bastien y crut aussi et sentit augmenter sa secrète épouvante.

En effet, le calme affecté de son mari, qui, chose bizarre, presque effrayante, pâlissait à mesure qu'il buvait davantage, son^ourire sardonique, ses yeux brillant d'une sorte de joie funeste, lorsque de temps à autre il regardait Frédérik et sa mère, portaient à son comble l'angoisse de la jeune femme. Aussi, vers la fin du repas, dit-elle à Jacques, après avoir fait signe à Frédérik de la suivre :

— Monsieur, je me sens fatiguée, un peu souffrante, je vous demande la permission de me retirer avec mon fils.

— A votre aise,— répondit Jacques avec un rire épais et déjà assez aviné, — à votre aise ; quand il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. Ne vous gênez pas, je ne me gênerai pas non plus, moi, soyez tranquille, patience l

A ces paroles ambiguës comme les premières, qui cachaient sans doute quelque mauvaise arrière-pensée, Marie, n'ayant rien à répondre, se leva, tandis que Frédérik, obéissant à un regard de sa mère, s'approcha de Jacques et lui dit respectueusement :

— Bonsoir, mon père.

Jacques se retourna vers Bridou, ne répondit pas à son fils et dit à l'huissier en toisant Frédérik d'un coup d'œil ironique :

— Comment le trouves-tu?

— Fort joli garçon, ma foi.

— Dix-sept ans bientôt, — ajouta Jacques.

mm Ces le bel âge pour nous, — ajouta l'huissier en échangeant M regard d'intelligence avec Jacques, qui dit rudement à son fils :

— Bonsoir.

Marie et Frédérik se retirèrent, laissant à table Jacques Bastien et son compère Bridou.

Lorsque madame Bastien et Frédérik, sortant de la salle à manger, passèrent devant la salle d'étude, ils y virent David, qui, debout à la porte, épiait leur sortie.

Marie lui tendit vivement la main, et dit en faisant allusion aux deux outrages que le précepteur venait de courageusement subir :

— Tous les dévouements, vous les aurez donc pour nous?

Un assez grana bruit de chaises et quelques éclats de voix que l'on entendit du côté de la salle à manger firent croire à la jeune femme que son mari et l'huissier sortaient de table ; elle se dirigea rapidement vers son appartement avec Frédérik, après avoir dit à David d'un air navré :

— A demain matin, monsieur David, je suis dans une inquiétude mortelle.

— A demain, mon ami,— dit à son tour tristement Frédérik à David en passant devant lui.

Puis Marie et son fils entrèrent dans leur appartement, pendant que David gagnait la mansarde qu'il devait partager avec André.

A peine entré dans la chambre de sa mère, Frédérik se jeta dans ses bras en s'écrianl avec amertume :

— Oh ! ma mère ! nous étions si heureux avant l'arrivée de...

— Pas un mot de plus, mon enfant, il s'agit de ton père, — dit Marie en interrompant son fils,— embrasse-moi plus tendrement encore que de coutume, tu as besoin de cela, moi aussi, mais pas de récriminations contre ion père.

— Mon Dieu! mère, lu n'as pas entendu ce qu'a répondu M. Bridou?

— Lorsque ton père lui a dit : « Frédérik a bientôt dix-sept ans? »

— Oui ; et cet homme a répondu à mon père : « Pour nous, c'est le bon âge. »

— J'avais, comme toi, remarqué ces paroles, mon enfant.

— « Pour nous, c'est le bon âge, » qu'est-ce que cela peut vouloir dire, mère?

— Je ne sais, — répondit la jeune femme afin de rassurer et de calmer son fils; — peut-être attachons-nous à ces paroles plus d'importance qu'elles n'en méritent.

Après un moment de silence, Frédérik dit à Marie d'une voix altérée :

— Ecoute, mère : ainsi que '<u le désires, j'aurai toujours pour mon père le respect qu'il mérite, et que je lui dois; mais, je le le dis franchement, vois-tu? si mon père songeait jamais à me séparer de toi et de M. David...

— Frédérik I — s'écria la jeune femme alarmée de l'énergique résolution qu'elle lisait sur les traits de son fils, — pourquoi supposer ce qui est impossible, nous séparer ! te relirer des mains de M. David, et cela au moment même où... mais non, encore une fois, ton père a trop de raison, trop de bon sens, pour concevoir une pareille idée.

— Que le ciel t'entende, ma mère ! car je te le jure, et lu sais si ma volonté est ferme, aucune puissance humaine ne me séparera de toi ni de M. David, et cela, je le dirai hardiment à mon père. Qu'il respecte notre tendresse, nos liens indissolubles, je le bénirai ; mais s'il osait porter la main sur notre bonheur...

— Mon fils!. ..

— Eh ! ma mère, notre bonheur, c'est ta vie ; et ta vie, je la défendrais contre mon père lui-même, entends- tu ?

— - Mon Dieu ! mon Dieu ! Frédérik, je t'en prie !

— Oh ! qu'il prenne garde, qu'il prenne garde ! deux ou trois fois ce soir, tout mon sang s'est soulevé.

— Tiens, Frédérik, ne parle pas ainsi, tu me rendrais folle. Pourquoi donc, mon Dieul prévoir des choses si pénibles, ou plutôt impossibles ! c'est vouloir s'épouvanter, se désespérer.

— Soit, ma mère, attendons; mais crois-moi, le calme effrayant de mon père, lorsqu'il a appris la vente de l'argenterie, cache quelque chose. Nous nous attendions à le voir bondir de colère, il est resté impassible, mais il est devenu pâle, et je ne l'avais jamais vu pâlir, mère, — dit Frédérik en se rapprochant de la jeune femme avec une expression de tendresse et d'alarme. — Mère, j'ai froid au cœur, un malheur nous menace.

— Frédérik, — reprit la jeune femme d'un ton de reproche navrant, — tu me fais un mal affreux ; et, après tout, je ne veux pas m'effrayer ainsi; ton père a sa volonté, soit.

— Et moi aussi, mère, j'aurai la mienne.

— Mais pourquoi donc toujours supposer à ton père des intentions qu'il n'a pas sans doute, des intentions qu'il ne peut pas avoir ? Croismoi, cher enfant, malgré sa rudesse, il t'aime; pourquoi voudrait-il te chagriner ? pourquoi nous séparer et ruiner ainsi les plus belles, les plus certaines espérances qu'une mère ait jamais eues pour l'avenir de son (ils ? Tiens, je suis sûre que notre ami, M. David, ne tiendrait pas un auLe langage que le mien. Allons, calme-toi, rassure-toi, nous aurons peut-être à traverser encore quelques jours d'épreuves, mais nous en avons déjà subi de si cruelles, que celles-là ne seront rien pour nous.

Frédérik secoua mélancoliquement la tête, embrassa sa mère avec un redoublement de tendresse, et rentra chez lui.

Madame Baslien sonna Marguerite.

La vieille servante parut bientôt.

— Marguerite, — lui dit la jeune femme, — est-ce que M. Baslien est encore à table ?

— Malheureusement oui, madame.

— Malheureusement !

— Dame ! c'est que je n'ai jamais vu monsieur avec une figure si méchante; il boit, il boit, que c'en est effrayant; et, malgré cela, il est tout pâle. Il vient de me demander une bouteille d'eau-de-vie, et...

— Il suffit, Marguerite, — dit Marie en interrompant sa servante, — vous avez fait dresser un lit dans la chambre d'André pour M.David?

— Oui, madame. M. David vient d'y monter ; mais le vieil André a dit qu'il coucherait plutôt dans l'écurie que d'oser rester dans sa chambre avec M. David. D'ailleurs, André n'aura guère le temps de dormir cette nuit.

— Pourquoi cela?

— Monsieur m'a dit d'ordonner à André d'atteler le cheval pour trois heures du matin.

— Gomment ! M. Bastien partirait au milieu de la nuit?

— Monsieur a dit que la lune se levait à deux heures et demie, et qu'il voulait être à Blémur avec M. Bridou à la pointe du jour, pour pouvoir être de retour ici demain au soir.

— C'est différent. Allons, bonsoir, Marguerite.

— Madame...

— Que voulez-vous ?

— Mon Dieu ! madame, je ne sais pas si j'oserai...

— Voyons, Marguerite, qu'y a-t-il?

— Madame m'a interrompue tout à l'heure lorsque je parlais de monsieur, et pourtant, j'avais à dire quelque chose... quelque chose...

Et la servante s'arrêta, regardant sa maîtresse d'un air si inquiet, si triste, que la jeune femme reprit :

— Mon Dieu! qu'avez-vous, Marguerite? vous m'effrayez.

— Eh bien, madame, lorsque je suis entrée dans la salle à manger pour donner à monsieur la bouteille d'eau-de-vie qu'il demandait, M. Bridou lui disait, en le regardant d'un air à la fois surpris ei alarmé : « Jacques, tu ne feras pas cela. » Monsieur, me voyant entrée, n'a rien répondu, et a fait signe à M. Bridou de se taire; maïs, lorsque je suis sortie, j'ai... madame m'excusera peut-être à cause de l'intention...

— Achevez, Marguerite.

— Je suis sortie de la salle à manger ; mais je suis restée un petit moment à écouter derrière la porte., et j'ai entendu M. Bridou dire à monsieur : a Encore une fois, Jacques, tu ne feras pas cela. » Alors monsieur a répondu : « Tu le verras. » Je n'ai pas osé écouter davantage, et...

— Vous avez eu raison, Marguerite ; c'était déjà trop d'une indiscrétion que votre attachement pour moi peut seul excuser.

— Comment! cela n'effraye pas madame, que monsieur ait dit?...

— Rien ne prouve, ma chère Marguerite, que les paroles de M. Bastien se rapportent à moi ; vous vous êtes, je crois, alarmée à tort.

— Dieu le veuille ! madame.

— Allez voir, je vous prie, si M. Bastien et M. Bridou sont encore à table. S'ils l'ont quittée, vous pourrez vous coucher, je n'ai plus besoin de vous.

Marguerite revint quelques moments après, et dit à sa maîtresse :

— Je viens de donner de la lumière à monsieur et à M. Bridou, madame, ils se sont souhaité une bonne nuit, et, mais tenez, madame, — dit Marguerite en s'interrompant, — entendez vous ? voilà M. Bridou qui monte en haut.

En effet, leb pas du compère de Bastien se firent entendre dans le petit escalier de bois qui conduisait à la chambre naguère occupée par David.

— M. Bastien est-il rentré chez lui? — demanda Marie à sa servante.

— Je puis voir du dehors s'il y a de la lumière chez monsieur, — répondit Marguerite.

La servante sortit de nouveau, revint quelques instants après, et dit à sa maîtresse en frissonnant de froid :

— Monsieur est rentré chez lui, madame; on voit la lumière à travers les persiennes. Mon Dieu ! quel froid noir; il neige à gros flocons, et moi qui ai oublié de vous faire du feu ici, madame. Vous voulez veiller peut-être ?

— Non, Marguerite, merci ; je vais me coucher tout de suite Marie ajouta après un moment de réflexion :

— Les volets de ma chambre sont fermés, n'est-ce pas ?

— Oui, madame.

— - Ceux de la chambre de mon fils le sont aussi ?

— Oui, madame.

— Bonsoir, Marguerite, vous entrerez chez moi demain matin, point du jour.

— Madame n'a besoin de rien?

— Non, merci.

— Bonsoir, madame.

Marguerite sortit.

Marie verrouilla sa porte, alh s'assurer que les volets de sa chambre étaient fermés, et se déshabilla lentement, en proie à une poignante anxiété, songeant aux divers événements de la soirée, aux mots mystérieux dits par l'huissier Btidou au sujet de Frédérik, et surtout à ces paroles échangées entre Jacques et son ami, paroles surprises par Marguerite :

« Jacques, tu ne feras pas cela.

— Tu verras. »

La jeune femme, enveloppée de son peignoir de nuit, se préparait comme dhabitude à aller embrasser son fils avant de se mettre au lit lorsqu'elle entendit marcher pesamment dans le corridor sur lequel s'ouvrait son appartement.

Nul doute, c'était le pas de Jacques Baslien.

Marie prêta l'oreille.

Les pas s'arrêtèrent.

Bientôt succéda au retentissement de cette marche pesante le bruit du tâtonnement de deux mains qui, en dehors et le long de la porte, cherchaient dans l'obscurité la serrure et la clef.

Jacques Bastien voulait entrer chez sa femme.

Celle-ci, se sachant enfermée, se rassura d'abord ; mais bientôt, réfléchissant que, si elle n'ouvrait pas à son pari, il pouvait, dans sa brutale violence, frapper bruyamment à sa porte, la briser peut-être, et, par cet esclandre, éveiller son fils, attirer David, et occasionner une collision dont les suites possibles faisaient frémir la malheureuse mère, elle allait se décider à ouvrir à son mari lorsqu'elle songea que son fils était là, dans la chambre voisine, que peu de moments

auparavant elle avait dû employer toute l'autorité de sa tendresse maternelle pour l'empêcher de se livrer à d'amères récriminations contre Jacques Bastien. Elle se rappela enfin ces mots de Frédérik, dont elle connaissait l'énergie et la résolution :

« Attenter à notre bonheur, ce serait attenter à ta vie, ma mère, et ta vie, je la défendrais même contre mon père. »

Marie sentait qu'aucune puissance humaine, pas même la sienne ne pourrait cette fois empêcher Frédérik d'intervenir dans le cas où Jacques Bastien, furieux, ivre peut-être, viendrait jusque chez elle l'accabler d'injures ei de menaces.

L'alternative était terrible.

Ne pas ouvrir, c'était s'exposer à un scandale déplorable.

Ouvrir, c'était mettre face à face le père et le fils : le premier, ivre de colère et de vin, le second, exaspéré par sa folle tendresse pour sa mère.

Ces réflexions, rapides comme la pensée, Marie les terminait à peine, qu'elle entendit Jacques Bastien, qui avait enfin mis la main sur la clef, la faire tourner dans la serrure ; mais, trouvant un obstacle intérieur, il secoua violemment la porte.

Marie prit un parti désespéré : elle courut à la porte, ôta le verrou, et, se tenant sur le seuil de sa chambre, comme pour en défendre l'entrée à Jacques Bastien, elle lui dit d'une voix basse et suppliante :

— Mon fils dort, monsieur, si vous avez à me parler, venez, je vous en conjure, dans la salle d'étude, et...

La malheureuse femme s'interrompit un moment.

Son courage faiblit, tant l'expression de la physionomie de Jacques lui parut redoutable.

La clarté de la lampe, placée sur la cheminée de la chambre à coucher de Marie, donnait alors en plein sur la figure de M. Bastien, et, ainsi vivement et durement éclairée, elle se détachait lumineuse sur les ténèbres du corridor.

Cet homme, à carrure d'Hercule, était d'une effrayante pâleur, causée par la réaction d'une colère longtemps contenue, cl par les fumées de livresse, car il était ivre à demi. Son épaisse et rude che-

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veîure retombait sur son front bas, et cachait presque ses petits yeux gris et méchants. Son cou de taureau était nu, et sa blouse enir'ouverte, ainsi que sa redingote et son gilet, laissait voir en partie sa poitrine puissante et velue-

A l'aspect de cet homme, Marie, nous l'avons dit, sentit un instant son courage faiblir.

Mais, réfléchissant bientôt que l'état de surexcitation dans lequel se trouvait M. Bastien devant le rendre plus emporté, plus intraitable encore que de coutume, il ne reculerait devant aucune violence, devant aucun éclat, et qu'alors l'intervention de David ou de Frédérik deviendrait malheureusement inévitable, la jeune femme, vaillante comme toujours, bénit le ciel de ce que son fils n'eût encore rien entendu, saisit la lampe placée sur sa cheminée, revint auprès de son mari, toujours immobile au seuil de la porte, et lui dit à voix basse :

— Allons dans le salon d'étude, monsieur, je craindrais, je vous l'ai dit, d'éveiller mon fils.

M. Bastien parut se consulter avant de se rendre au désir de Marie.

Après quelques instants de réflexion, pendant lesquels la jeune femme se mourait d'angoisse, l'Hercule répondit :

— Au fait, j'aime mieux cela, allons, marchez devant.

Marie, précédant Jacques Bastien dans le corridor, entra bientôt dans la salle d'étude.

Madame Bastien, dont le cœur battait violemment, posa la lampe sur la cheminée de la salle d'étude, et dit à son mari :

— Que désirez-vous, monsieur?

Jacques avait atteint ce degré d'ivresse qui n'est pas la déraison,

qui laisse même l'esprit assez lucide, mais qui rend la volonté implacable ; il ne répondit pas d'abord à la question de Marie, qui reprit :

— Veuillez, monsieur, je vous en prie, réapprendre ce que vous désirez de moi?

Jacques, les deux mains plongées dans les poches de sa blouse, se tenait debout devant sa femme; tantôt il fronçait les sourcils d'un air sinistre en la regardant, tantôt il souriait d'un air sardonique.

Enfin, s'adressant à Marie d'une voix lente et mal assurée, car la demi-ivresse où il était plongé empâtait déjà sa parole et l'obligeait à des pauses fréquentes, il lui dit :

Madame, il y a environ dix -sept ans et demi que nous somme? mariés, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— A quoi m'avez-vous été bonne?

— Monsieur...

— Vous ne m'avez pas seulement servi de femme.

Marie, la joue colorée de honte et d'indignation, fit un pas pour sortir.

Bastien lui barra le passage et s'écria en élevant la voix :

— Restez là '

— Silence, monsieur ! —dit la malheureuse femme, dont les craintes se renouvelèrent, car David et Frédérik pouvaient être éveillés et attirés par le bruit d'une altercation.

Aussi, s'attendant à de nouveaux outrages et résignée d'avance à les subir, Marie dit à Jacques d'une voix tremblante :

— Par pitié, monsieur, ne parlez pas si haut, l'on pourrait nous entendre. Je vous écouterai donc, si pénible que semble devoir être pour moi cet entrelien.

— Je vous disais donc que vous ne m'aviez été bonne à rien de puis que nous sommes mariés : une servante à vingt écus de gagesaurait tenu ma maison mieux que vous et à moins de frais.

— Peut-être, monsieur, — reprit Marie avec un sourire amer, — cette servante n'eût pas, comme moi, élevé votre fils...

— A haïr son père?

— Monsieur !...

— Assez ! ! ! j'ai bien vu cela ce soir. Si vous ne l'aviez retenu, ce polisson-là m'invectivait et se rangeait de votre bord. C'est tout «impie, et il n'est pas le seul. Dès que j'arrive ici, chez moi, dans ma maison, chacun dit : « Voilà l'ennemi, voilà la bête noire, voilà l'ogre ! » Eh bien, va pour l'ogre, ça me chausse.

— Vous vous trompez, monsieur, j'ai toujours élevé votre fils dans les sentiments de respect qui vous sont dus, et, ce soir encore...

— Assez! — s'écria l'Hercule en interrompant sa femme.

Et il poursuivit sa pensée avec la ténacité de l'ivrogne qui concentre sur une seule idée tout ce qui lui reste de lucidité dans l'esprit.

— Je vous disais donc, — reprit-il, — que, depuis notre mariage, vous ne m'avez servi a rien ; vous avez fait de mon fils un freluquet à qui il faut des précepteurs et des voyages d'agrément pour chasser ses vapeurs, et qui, par là-dessus, m'exècre, vous m'avez dévalisé mes bois et mon argenterie, vous m'avez volé !

— Monsieur... — s'écria Marie indignée.

— Vous m'avez volé ! — répéta l'Hercule d'une voix si éclatante que la jeune mère joignit les mains en murmurant :

— Oh ! de grâce, monsieur, pas si haut, pas si haut.

— Voilà donc, depuis dix- sept ans, à quoi vous m'avez servi, à rien, ou à mal ; ça ne peut pas durer.

— Que voulez-vous dire?

— J'en ai assez

— Mais...

— J'en ai tropl je n'en veux plus.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Non ? Eh bien, quand quelqu'un, ou quelque chose m'embête, je m'en débarrasse, et plus vite que ça.

Malgré l'état d'excitation où elle le voyait, madame Bastien ne crut pas un moment que son mari pût penser à la tuer; aussi, tâchant de deviner sa pensée sur son masque sinistre et hébété, elle lui dit :

— Si je vous comprends bien, monsieur, vous êles décidé à vous débarrasser des personnes qui vous gênent ou vous déplaisent?

— Juste ! Ainsi, votre godelureau de fils m'embête, et demain, je m'en prive.

-- Vous vous en privez? mais, monsieur...

— Paix ! Bridou le prend, il l'emmènera demain au soir, à notre retour de Blémur.

— Vous dites, monsieur, que M. Bridou, prend mon fils, veuillez m'expliquer...

— Il le prend en pension comme saute-ruisseau, et votre Benjamin, qui n'est pas le mien, sera logé, nourri, blanchi, et gagnera six cents francs à dix-huit ans, si Bridou en est content, et d'un dont je me prive.

— Personne ne disposera de l'avenir de mon fils sans mon consentement, monsieur.

— Hein ?... — fit Jacques avec une sorte de rugissement sourd.

— Oh! monsieur, vous me tueriez sur place que je vous tiendrais le même langage.

— Hein?... — fit de nouveau le colosse d'un ton plus menaçant encore.

— Je vous dis, monsieur, que mon fils ne me quittera pas. II continuera ses études sous la direction de son précepteur. Je vous ferai connaître, si vous le voulez, les projets que j'ai sur Frédérik, et...

— Ah ! c'est comme ça ! — s'écria le colosse furieux de la résistance de sa femme. — Eh bien, demain je prendrai le cracheur de latin par les épaules, et je le flanquerai à la porte de chez moi. Encore un qui m'embêtait et dont je me priverai. Quant à vous...

— Quel sera mon sort, monsieur? t

— Vous me débarrasserez le plancher comme les autres.

— Que dites-vous, monsieur?

— Quand j'ai assez, ou quand j'ai trop de quelque chose ou de quelqu'un, je m'en prive.

— Ainsi, monsieur, vous me chasserez de chez vous ?

— Et roide encore! Depuis dix sept ans vous ne m'êtes bonne à rien, vous avez tourné mon fils contre moi, vous m'avez dévalisé mes bois, volé mon argenterie, ça m'embête, je m'en prive. Mais minute, où sont vos bijoux ?

— Mes bijoux?... — demanda Marie, stupéfaite de cette demande inattendue.

— Oui, vos bijoux, valant à peu près mille francs; allez me les chercher, et donnez-les-moi, ça compensera l'argenterie que vous avez dévalisée.

— Ces bijoux, monsieur, je ne les ai plus.

— Comment!

— Je les ai vendus.

— Hein?... — s'écria Jacques en balbutiant de colère, — vous., vous les...

— Je les ai vendus, monsieur, en même temps que l'argenterie, et pour le même objet.

— Vous mentez ! — s'écria le colosse d'une voix formidable.

— Oh ! plus bas, monsieur, je vous en supplie, plus bas !

— Vous cachez vos bijoux pour ne pas m'indemniser, — ajouta l'Hercule en faisant un pas vers sa femme les poings fermés, et livide de rage, — vous êtes une double voleuse !

— Grâce, monsieur, ne criez pas ainsi ! — s'écria la jeune mère, ne songeant pas seulement à la grossièreté des injures dont on l'accablait, mais tremblant que Frédérik ou David ne s'éveillassent aux éclats de voix de Bastien.

En effet, furieux de ne pouvoir, pour compenser la perte de son argenterie, s'emparer des bijoux de sa femme, idée fixe dont il s'était préoccupé toute la soirée, Jacques ne se connut plus . l'excitation de la colère et celle de l'ivresse se confondirent en une exaltation sauvage, et il s'écria :

— Ah! vous avez caché vos bijoux, eh bien, ce ne sera pas demain qae vous sortirez de chez moi, ça sera tout de suite.

— Monsieur, c'est une raillerie cruelle, — répondit Marie brisée partant d'émotions, — je désire rentrer chez moi, la nuit avance,

je suis glacée. Demain, nous parlerons sérieusement , vous aurez alors tout votre sang- froid, et...

— C'est-à-dire que maintenant je suis soûl, hein ?

— A demain, monsieur. Permettez-moi de me retirer.

Jacques, effrayant de colère, de haine et d'ivresse, fit un pas vers sa femme, et lui montrant le sombre corridor qui conduisait à la porte du dehors :

— Sortez de ma maison ! Je vous chasse, double voleuse ! Marie ne pouvait croire que Jacques parlât sérieusement. Elle ne

cherchait qu'à terminer au plus tôt cet odieux entretien, afin d'empêcher l'intervention de David et de son fils. Aussi reprit-elle en s'adressant à son mari avec la plus grande douceur afin de le calmer :

— Monsieur, je vous en supplie, rentrez chez vous, et laissezmoi rentrer chez moi. Je vous répète que demain...

— Tonnerre de Dieu ! — s'écria Jacques hors de lui, — je ne vous dis pas de rentrer, mais de sortir de ma maison. Faut-il que je vous prenne par les épaules pour vous mettre dehors !

— Dehors!... — s'écria Marie, qui comprit enfin à l'expression d'hébétement farouche de la physionomie de Jacques qu'il parlait sérieusement.

C'était féroce, c'était slupide , mais qu'attendre d'un tel misérable encore exalté par l'ivresse?

— Dehors!... — reprit donc Marie avec épouvante, — mais, monsieur, vous n'y pensez pas, il fait nuit, il fait froid.

— Qu'est-ce que ça me fait, à moi ?

— Monsieur, je vous en conjure, revenez à vous, mon Dieu ! Il est une heure du matin, où voulez-vous que j'aille ?

— Je m'en f....

— Mais, monsieur...

— Une fois ! sortiras-lu, voleuse?

Et le colosse fit un pas vers sa femme.

— Monsieur, un mot, un seul mot!

L'ENVIE. fK

— Deux fois!...

Et Jacques lit un nouveau pas vers sa femme.

— De grâce! écoulez-moi.

— Trois fois!...

Et l'Hercule retroussa ses manches pour saisir sa femme.

Que pouvait faire l'infortunée ?

Crier, appeler au secours ?

Frédérik et David s'éveillaient, accouraient au bruit, et, pour Marie, il y avait quelque chose de plus horrible encore que cette indigne et sauvage expulsion : c'était la honte, c'était l'affreuse idée d'être vue par son fils se débattant contre son mari, qui voulait la jeter demi-nue à la porte de sa maison. Sa dignité de femme, de mère, se révoltait à cette pensée, et surtout à l'idée d'une lutte désespérée entre son fils et soi. mari, lutte qui pouvait aboutir à un meurtre, à un parricide ; car Frédérik n'eûi reculé devant aucune extrémité pour défendre sa mère chassée de la maison.

Marie se résigna donc, et lorsque Jacques, s'approchant d'elle pour la saisir, répéta :

— Trois fois ! sortiras-tu ?

— Eh bien, oui, oui, monsieur, je sortirai, — reprit Marie d'une' voix tremblante, — je vais sortir tout de suite, mais pas de bruit, je vous en supplie!

Alors éperdue, tendant ses mains suppliantes vers Jacques, qui, toujours menaçant, marchait sur elle et lui montrait du geste la porte de sortie, Marie atteignit ainsi, à reculons et dans l'ombre, l'extrémité du corridor.

Bastien ouvrit la porte.

Une bouffée de vent glacial s'engouffra dans l'entrée.

Au dehors, on ne voyait que ténèbres et neige tombant à gros flocons.

— Oh ! mon Dieu ! quelle nuit ! — murmura Marie épouvantée malgré sa résolution, et voulant revenir sur ses pas ; — grâce ! Monsieur.

— Bonsoir ! — dit le misérable avec un ricanement féroce en oussant sa femme dehors.

Puis, refermant la porte, il en poussa les verrous.

Marie, tête nue, et seulement vêtue de son peignoir de nuit, sentit ses pieds enfoncer dans l'épaisse couche de neige dont le pavé du porche était déjà recouvert malgré la toiture de cet auvent rustique.

Une lueur d'espérance restait à la jeune femme : un moment, elle crut que son mari ne voulait faire qu'une plaisanterie aussi cruelle que stupide ; mais elle entendit Jacques s'éloigner pesamment.

Bientôt il eut regagné sa chambre, ainsi que Marie s'en aperçut en voyant la lumière filtrer à travers les lames des persiennes.

Madame Bastien, glacée par la bise âpre et pénétrante, sentait ses dents se heurter convulsivement. Elle voulut gagner les écuries situées dans un bâtiment voisin. Malheureusement elle trouva la porte du jardin fermée, et l'on se souvient que ce jardin, entouré de bâtiments de tous côtés, se clôturait par une palissade, au milieu de laquelle était la porte à claire-voie, que madame Bastien ne put parvenir à ouvrir.

Trois fenêtres donnaient sur ce jardin, deux croisées de l'appartement de Jacques Bastien, et celle de la salle à manger, où il n'était resté personne.

Marie n'avait plus aucun secours à demander ou à attendre.

Elle se résigna.

La pauvre créature revint sous le porche, déblaya de ses mains la neige qui couvrait le seuil, et, déjà glacée, roidie par le froid, elle s'assit sur la marche de pierre, à peine abritée par l'auvent rustique.

Jacques Bastien, après avoir brutalement chassé sa femme, rentra chez lui d'un pas chancelant, se jeta sur son lit tout habillé, et tomba dans un profond sommeil.

A trois heures de la nuit, ainsi qu'il en avait donné l'ordre la veille, Marguerite apporta de la lumière chez son maître et le trouva endormi ; elle eut assez de peine à le réveiller, et lui annonça que le vieil André avait attelé le cheval à la carriole.

Jacques, encore alourdi par le sommeil et par les suites de son ivresse, qui obscurcissait encore ses idées, se secoua dans ses vêtements comme une bête fauve dans sa fourrure, passa sa main dans sa crinière emmêlée, endossa par-dessus ses vêtements un surtout de peau de bique à longs poils, se rinça la bouche avec un. plein verre d'eau-de-vie, et envoya Marguerite avertir Bridou que tout était prêt pour le départ.

Bastien avait la tête embarrassée, les idées confuses, et à peine un vague souvenir de son atroce brutalité envers sa femme ; il luttait péniblement contre une violente envie de dormir ; en attendant son compagnon, il se rassit sur le bord de son lit, où il recommençait de sommeiller lorsque Bridou entra.

— Allons, Jacques, allons, — dit l'huissier, — tu as l'air tout engourdi, mon vieux, secoue-toi donc.

— Voilà! voilà! — répondit M. Bastien en se dressant sur ses jambes et se frottant les yeux ; — j'ai la tête lourde, et du sable dans les yeux, le grand air me remettra peut-être. Tiens, bois une goutte, Bridou, et en route. Nous avons quatre lieues d'ici à Blémur.

— A ta santé, vieux ! — dit l'huissier en se versant un petit verre d'eau-de-vie. — Ah çà ! tu ne trinques pas, toi ?

— Si fait, ça me réveillera, car j'ai la cervelle diablement embrouillée.

Et, après avoir avalé une nouvelle rasade d'eau-de-vie, qui loin d'éclaircir ses idées les rendit encore plus confuses, Bastien, précédant Bridou, sortit de sa chambre, suivit le corridor, et ouvrit la porte du jardin par laquelle il avait chassé sa femme deux heurea auparavant.

Mais Marie avait quitté le porche où elle s'était d'abord blottie. La neige ne tombait plus.

La lune brillait au ciel, le froid devenait de plus en plus vif. Jacques en fut doublement saisi, car il venait de boire deux verres

d'eau-de-vie ; aussi, pendant quelques moments, ses idées se troublèrent à ce point, qu'en sortant du porche il marcha droit devant lui à travers la pelouse* au lieu de suivre l'allée qui conduisait à la sortie du jardin.

Bridou s'aperçut de la distraction de son ami et lui dit :

— Jacques, Jacques, mais où diable vas-tu donc?

— C'est vrai, — répondit l'Hercule en s arrêtant court et en oscillant légèrement sur ses jambes d'avant en arrière. — C'est vrai, mon vieux, — reprit-il, —je ne sais pas ce que j'ai, je suis abruti ce matin, je vas à droite quand je crois aller à gauche, c'est le froid qui m'a pincé tout de suite en sortant.

— Il y a fichtre bien de quoi être pincé, — reprit Bridou en grelottant, — j'ai un caban, un cache-nez, et je suis gelé.

— Frileux, va !

— Ça t'est bien facile à dire, à toi.

— Voyons, Bridou, veux-tu ma peau?

— Comment ! ta peau ?

— Ma peau de bique, imbécile!

— Et loi, Jacques ?

— Prends-la; une fois en cabriolet, la chaleur m'engourdira trop, et je m'endormirais malgré moi.

— Alors, Jacques, j'accepte ta peau, avec d'autant plus d'allégresse, mon vieux, que, si tu te mets à dormir, tu es capable de nous verser.

— Tiens, endosse, — dit Jacques après avoir ôté sa peau de bique, dont son compère se vêtit prestement. — Allons, — reprit Bastien en passant sa main sur son front, — voilà que je me retrouve. Ça va mieux.

Et Jacques atteignit d'un pas moins chancelant la porte du jardin qu'André venait d'ouvrir au dehors en amenant la carriole attelée du vieux cheval blanc, devant la tête duquel il se tenait.

Bastien monta le premier en voiture; Bridou, embarrassé dans la peau de bique, trébucha sur le marchepied.

— Prenez garde, notre maître, — dit de loin le vieil Audré,

trompé par la penu de bique, et croyant s'adresser à M. Bastien. — Faites attention, notra maître !

— Jacques, ce que c'est pourtant que la peau du lion, — dit tout Las l'huissier, — ton domestique me prend pour toi, mon vieux, parce que j'ai ta casaque.

Bastien, dont l'esprit continuait d'être quelque peu troublé, prit les guides et dit à André, qui se tenait toujours à la tête du cheval :

— L'ancienne route de Blémur est-elle encore bonne?

— L'ancienne route? mais on n'y passe plus, monsieur.

— Pourquoi?

— Parce que l'inondation l'a toute ravinée, monsieur; sans compter que la berge du côté de l'étang des Brûlés a été emportée; ce qui fait qu'à cet endroit-là le chemin est encore couvert de dix pieds d'eau.

— C'est dommage, car ça raccourcissait fièrement le chemin, — répondit Bastien en fouettant si vigoureusement le cheval, qu'il partit au galop.

— Doucement, Jacques! — s'écria l'huissier, commençant à s'inquiéter de l'état où il voyait son compère; — les chemins ne sont pas Dons, ne va pas nous verser au moins. Mais saperlotte, Jacques, fais donc attention ! Ah çà ! tu ne vois donc pas devant toi ! ! !

Nous laisserons M. Bridou dans une perplexité toujours croissante, et nous reviendrons à la ferme.

Nous lavons dit, Marie, après avoir en vain tenté de gagner l'écurie par la porte du jardin, était revenue se blottir dans l'un des angles du porche.

Durant la première demi-heure, le froid lui causa d'atroces souffrances.

A cette torture succéda une sorte d'engourdissement d'abord douloureux, puis bientôt suivi d'un état d'insensibilité presque complète : funeste, invincible torpeur, qui, dans ces circonstances, sert souvent de transition à la mort.

Marie, vaillante comme toujours, avait longtemps conservé toute sa présence d'esprit, et cherchait à s'étourdir sur l e danger qu'elle

courait; se disant qu'après tout, vers les trois heures du malin, il y aurait nécessairement dans la maison un certain mouvement causé par le départ de M. Baslien, qui voulait, ainsi qu'elle l'avait su par Marguerite, se mettre en route au lever de la lune.

Or, qu'il partît ou non, la jeune femme comptait profiter des allées et venues de Marguerite, pour se faire entendre d'elle en frappant soit à la porle du corridor, soit aux persiennes de la salle à manger, et regagner ainsi sa chambre.

Mais la terrible influence du froid, dont madame Bastien ignorait les effets rapides et saisissants, glaça pour ainsi dire sa pensée comme elle glaça ses membres.

Au bout d'une demi-heure , la jeune femme cédait malgré elle à un assoupissement involontaire, dont elle sortait pourtant par instants à force de courage, mais où elle retombait bientôt plus profondément encore.

Vers ïes trois heures du matin, la lumière que portait Marguerite avait déjà plusieurs fois brillé à travers les lames des persiennes; ses pas avaient résonné derrière la porte d'enirée.

Marie, plongée dans une torpeur croissante, n'avait rien vu, rien entendu.

Heureusement, lors de l'un de ces rares instants où elle parvenait I s'arracher eh sursaut de son engourdissement, elle iressaiHit à la voix de Baslien; sur le point de sortir avec Bridou, il lirait bruyamment les verrous de la porte.

A la voix de son mari, la jeune femme, par un effort de volonté presque surhumain, secoua tout à fait sa lorpeur, se leva, quoique roidie el presque courbée en deux par ce froid glacial, sortit du porche et se cacha derrière un des moulants couverts de lierre, au moment où la porle s'ouvrait devant Bastien et Bridou , qui sortirent bientôt par la grille du jardin. Marie, voyant les deux hommes s'éloigner, se glissa dans la maison, regagna sa chambre, sans avoir rencontré Marguerite. Mais au moment où elle la sonnait, les forces lui manquant, elle tomba sur le carreau, presque sans connaissance.

La servante accourut à la sonnette de sa maîtresse, la trouva gisante au milieu de sa chambre, et s'écria, en se courbant vers elle pour la relever

— Grand Dieu! madame, que vous est-îl arrivé?

— Silence ! murmura la jeune mère d'une voix faible, — n'éveillons pas mon fils ! Aidez-moi à regagner mon lit.

— Hélas! madame, — dit la servante en sodtenant Marie pendant qu'elle se mettait au lit — vous frissonnez, vous êtes glacée.

— Cette nuit, — répondit la jeune mère d'une voix défaillante, — me sentant très-souffrante, j'ai voulu me lever pour vous sonner, je n'en ai pas eu la force, je me suis trouvée mal, et c'est tout à l'heure que j'ai pu me traîner jusqu'à la cheminée pour vous appeler, et je...

La jeune femme n'acheva pas, ses dents s'entre-choquèrent, sa tête se renversa en arrière, et elle s'évanouit.

Marguerite, effrayée de la responsabilité qui pesait sur elle et perdant tout à fait la tête, s'écria en courant à la chambre deFrédérik:

— Monsieur ! monsieur ! levez-vous, madame se trouve mal.

Puis, revenue auprès de Marie, la servante s'écria en s'agenouillant auprès du lit :

— Mon Dieu! que faire, que faire? Au bout de quelques instants, Frédérik, ayant passé sa robe de chambre, sortit de chez lui.

Que l'on juge de son saisissement à l'aspect de la jeune femme pâle, inanimée, et de temps à autre agitée par un frissonnement convulsif.

— Mère, — s'écria Frédérik en s'agenouillant éperdu au chevet de Marie, — mère, qu'as-tu? réponds moi.

— Hélas ! monsieur Frédérik, — dit Marguerite en sanglotant , «— madame est sans connaissance. Que faire, mon Dieu! que faire?

— Marguerite, s'écria Frédérik, courez éveiller M. David.

Pendant que Frédérik, dans une terreur inexprimable, restait auprès de sa mère, la servante se rendit à la mansarde d'André, où David avait passé la nuit.

\ Le précepteur, s'étant vêtu à la hâte, ouvrit à Marguerite.

— Mon Dieu! qu'y a-t-il?

— Monsieur David, un grand malheur... madame...

— Achevez...

— Celte nuit, se sentant souffrante, elle s'est levée pour me sonnei;

les forces lui ont manqué, elle est tombée au milieu de sa chambre, où elle est restée longtemps sans doute sur le carreau, car lorsque tout à l'heure je suis entrée chez elle, et queje l'ai aidée à se mettre au lit, elle était glacée.

— Par une nuit pareille, c'est affreux! — s'écria David en pâlissant, — et, à celte heure, comment se trouve-t-elle?

— Mon Dieu ! monsieur David, elle a perdu tout à fait connaissance. Ce pauvre M. Frédérik est à genoux à son chevet, il sanglote, il l'appelle, elle n'entend rien. C'est lui qui m'a dit de courir vous chercher, car nous ne savons que faire, nous avons la tête perdue.

— Il faut dire à André d'atteler le cheval et de se rendre en hâte à Pont-Brillant, chercher le docteur Dufour. Courez, courez, Marguerite !

— Hélas! monsieur, c'est impossible. Monsieur est parti ce matin à trois heures avec le cheval, et André est si vieux, qu'il mettrait je ne sais combien de temps à faire deux lieues qu'il y a d'ici à la ville.

— J'y vais, — dit David avec un calme que démentait l'altération de ses traits.

— Vous, monsieur David, aller à la ville, à pied, si loin, et par celte nuit glacée?

— Dans une heure, — répondit David en finissant de s'habiller pour cette excursion, — dans une heure le docteur Dufour sera ici. Dites cela à Frédérik pour le tranquilliser. En attendant mon retour, il serait bon de faire prendre à madame Bastien quelques tasses de thé bien chaud. Tâchez aussi de rappeler la chaleur chez elle en la couvrant avec soin et en rapprochant son lit d'un grand feu que vous allez allumer tout de suite dans sa cheminée. Allons, courage! Marguerite, — ajouta David en prenant son chapeau et en descendant à la hâte, — dites bien à Frédérik que dans une heure M. Dufour sera ici.

Marguerite, après avoir conduit David jusqu'à la grille du jardin , viut chercher sa lampe qu'elle avait laissée sur le seuil de la portef abritée par le porche rustique.

En se baissant pour reprendre sa lumière, la servante vit, à demi caché par la neige, un mouchoir de cou, en soie orange, appartenant à

madame Bastien, et, presque au même endroit, elle trouva une petite pantoufle de maroquin rouge, pour ainsi dire incrustée dans la neige durcie par la gelée.

De plus en plus surprise, et se demandant comment se trouvaient là ces objets qui provenaient évidemment de sa maîtresse, Marguerite, frappée d'une idée subite, ramassa le mouchoir et la pantoufle; puis, à 1 aide de sa lampe, elle examina attentivement le carrelage du corridor.

Elle y reconnut la récente empreinte de pas humides et neigeux, de sorte qu'en suivant cette trace laissée par les petits pieds de madame Bastien sur les carreaux, la servante arriva jusqu'à la porte de sa maîtresse. Soudain Marguerite se rappela que, lorsqu'elle avait aidé Marie, toute transie de froid, à se mettre au lit, il n'était pas défait ; d'autres souvenirs se joignant à ces remarques, la servante, épouvantée de la découverte qu'elle venait de faire, rentra chez madame Bastien, auprès de qui était resté Frédérik.

Une heure un quart après le départ de David, un cabriolet de poste, attelé de deux chevaux blancs d'écume et sillonnés par le fouet du postillon, s'arrêtait à la porte de la ferme.

David et le docteur Dufour descendaient de cette voiture.

Depuis trois heures environ, le docteur Dufour était arrivé à la ferme.

David, discrètement retiré dans le salon d'étude, attendait avec une anxiété mortelle des nouvelles de madame Bastien, auprès de qui le docteur et Frédérik étaient jusqu'alors restés.

Une seule fois, David, debout sur le seuil du salon, s'était écrié à voix basse, en voyant Marguerite passer rapidement devant lui, sortant de chez sa maîtresse :

— Eh bien! Marguerite?...

— Ah ! monsieur David ! — avait seulement répondu la servante en pleurant et sans s'arrêter.

— Elle se meurt ! — s'écria David en rentrant dans le salon.

Et, pâle, les traits bouleversés, le cœur brisé, il se jeta dans un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, fondit en larmes, et mordit son mouchoir pour étouffer ses sanglots.

«J'ai connu les désespoirs de cet amour contenu, caché, impossible, — murmurait-il. — Je croyais avoir cruellement souffert : souffrir, cela! souffrir? dérision! Est-ce que je savais ce que c'était que la crainte de perdre Marie? La perdre, elle, mourir, non, non, oh ! mais je la verrai du moins ! »

Et, presque fou de douleur, David traversa précipitamment le salon, mais il s'arrêta au seuil.

« Elle se meurt peut-être, et je n'ai pas le droit d'assister à son agonie. Que suis-je ici ? un étranger, écoutons du moins, rien, rien, un silence de tombe. Mon Dieu ! dans cette chambre où elle agonise peut-être, quesepasse-t-il? Ah fquelqu'un sort, c'est Pierre. »

Et David, faisant un pas dans le corridor, vit, en effet, dans la pénombre du couloir obscur, le docteur sortir de la chambre de Marie.

— Pi***e' — lui dit.il à voix basse afin de hâter sa venue. — Pierre !

M. Dufour s'avançait rapidement au-devant de David, lorsque celuici entendit une voix dire tout bas :

— Monsieur le docteur, il faut que je vous parle.

A cette voix, M. Dufour s'arrêla brusquement devant la porte de la salle à manger, où il entra.

« Quelle est cette voix ? se demanda David.— Est-ce Marguerite? Mon Dieu ! que se passe-t-il? — ajouta-t-il en prêtant l'oreille du côté de l'endroit où venait d'entrer le médecin. — C'est Pierre qui parle, ses exclamations annoncent l'indignation, l'épouvante. Enfin, il sort, le voici ! »

En effet, M. Dufour, la figure altére'e, le front courroucé, entra dans la salle d'étude, les mains encore jointes par un geste d'horreur, et s'écria :

— Mais c'est horrible ! mais c'est infâme !

David, ne songeant qu'à Marie, s'élança au-devant de son ami.

— Pierre, au nom du ciel, comment va*t-elle? La vérité! j'auradu courage, mais, par pitié ! la vérité ! si affreuse qu'elle soit; il n'y a pas, vois-tu, de torture égale à celle que j'endure ici, depuis trois heures, me demandant : « Est elle vivante, agonisante ou morte ? »

Les tnits bouleversés de David, ses yeux ardents , rougis par des larmes récentes, le brisement de sa voix, trahissaient à la fois tant de désespoir et tant d'amour, que le docteur Dufour, quoique sous l'impression d'une violente émotion, s'arrêta court à la vue de son ami, et le contempla pendant quelques instants avant de lui répondre.

— Pierre, tu ne me dis rien, rien! — s'écria David, effrayant de douleur, — mais elle meurt donc, alors !

— Non, Henri, non, elle ne se meurt pas.

— Elle vivra ! s'écria David.

A cette espérance, ses traits se transfigurèrent, il serra le médecin contre sa poitrine en murmurant sans pouvoir retenir ses larmes :

— C'est plus que la vie que je te devrai, Pierre.

— Henri, — reprit le docteur avec un soupir, — je n'ai pas dit qu'elle vivrait.

— Tu crains?

— Beaucoup.

— 0 mon Dieu ! mais au moins tu espères?

— Je ne l'ose pas encore.

— Et à celte heure comment est-elle ?

— Plus calme, elle s'est assoupie.

— Oh ! qu'elle vive, qu'elle vive, tterre, il !e faut, elle vivra, n'estce pas? elle vivra?

— Henri, tu l'aimes.

Rappelé à lui par ces mots de son ami, David tressaillit, re*u muet et les yeux attachés sur les yeux du docteur.

Celui-ci reprit d'un ton grave et triste :

— Henri, tu l'aimes, je n'ai pas surpris ton secret. Tu viens de n;e îe révéler toi-même.

— Moi!

— Par ta douleur.

— C'est vrai, je l'aime.

— Henri! — s'écria le docteur, les larmes aux yeux, avec une émotion profonde, — Henri, je le plains, oh ! je te plains.

— C'est un amour sans espoir, je le sais, mais qu'elle vive et je, bénirai les tourments que je dois endurer près d'elle, car son fils, qui nous lie à jamais, sera toujours entre elle et moi.

— Oui, ton amour est sans espoir, Henri, oui, la délicatesse t'empêchera de jamais laisser soupçonner tes sentiments à Marie. Mais ce n'est pas tout, et je te le répète, Henri, tu es plus à plaindre que tu ne le penses.

— Mon Dieu ! Pierre, que veux-tu dire ?

— Sais-tu? mais tiens, mon sang bout, mon indignation se rallume, tout se révolte en moi, car on ne peut plus parler de sang-froid d'une si lâche atrocité.

— Malheureuse femme, il s'agit d'elle ! Oh ! parle, parle dop^ ' Tu me brises ! tu me tues !

— Tout à l'heure je venais te rejoindre.

— L'on t'a arrêté dans le couloir

— C'était Marguerite. Sais-tu où madame Bastien a passé une partie de la nuit?

— Que veux-tu dire?

— Elle l'a passée hors de sa maison.

— Elle? la nuit hors de sa maison.

— Ouï, son mari l'a jetée dehors demi-nue, par cette nuit glacée. David frémit de tout son corps. Puis, après avoir porté ses deux

mains à son front, comme pour comprimer la violence de ses pensées, il dit au docteur d'une voix entrecoupée :

— Tiens, Pierre, j'ai entendu tes paroles, mais je ne te comprends pas. On dirait qu'un nuage vient de s'étendre sur mon esprit.

— D'abord, je n'ai pas compris non plus, moi, c'était trop monstrueux. Marguerite, hier soir, peu de temps après avoir quitté sa maîtresse, a entendu longtemps parler, tantôt à voix basse, tantôt avec violence, dans la salle d'étude, puis marcher dans le corridor, puis le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se fermait, puis plus rien. Cette nuit, après le départ de M. Bastien, Marguerite, sonnée par sa maîtresse, a cru d'abord à un évanouissement de Marie ; mais, plus tard, à certains indices, Marguerite a eu la preuve que sa maîtresse avait dû rester depuis minuit jusqu'à trois heures sous le porche, exposée à toute la rigueur de cette nuit glaciale. Ainsi, cette maladie, mortelle peut-être...

— Mais c'est un meurtre ! s écria David, effrayant de douleur et de rage, — mais cet homme est un assassin !

— Ce misérable était ivre, à ce que m'a dit Marguerite, c'est ensuite d'une altercation avec sa malheureuse femme qu'il l'aura jetée dehors.

— Pierre, cet homme va revenir tantôt, deux fois il m'a outragé, je le provoquerai, je le tuerai.

— Henri, du calme.

— Je veux le tuer !

— Écoute-moi.

— S'il refuse de se battre, je l'assassinerai, je me tuerai ensuite. \larie sera délivrée.

— Henri, Henri ! c'est du délire !

— 0 mon Dieu ! elle, elle, ainsi traitée! — dit David d'une voix déchirante, — savoir cet ange de pureté, cette mère adorable et sainte, pour toujours à la merci de cet homme stupide et féroce. Mais tu ne vois donc pas que, si elle ne meurt pas celte fois-ci, il la tuera un autre jour?

— 5e le crois, Henri, et il ne faut pas quTii la tue.

— Et lu ne veux pas que je...

— Henri, — s'écria le docteur en prenant les mains de son ami avec effusion, — Henri, noble et excellent cœur, reviens à toi, sois ce que lu as toujours été, plein de générosité, de courage, oui, de courage, il t'en faudra pour accomplir un sacrifice cruel, mais indispensable au salut de madame Bastien.

— Un sacrifice utile au salut de Marie! Oh! parle, parle!

— Brave, brave cœur, je te retrouve, et j'avais tort de te dire que tu étais plus à plaindre que tu ne le pensais, car les âmes comme la tienne vivent de sacrifices et de renoncements. Ecoute, Henri, en admettant que je puisse sauver madame Bastien de la maladie qu'elle a gagnée cette nuit, une fluxion de poitrine des plus dangereuses, il ne faut pas que cette femme angélique reste au pouvoir de ce misérable, n'est-ce pas?

— Achève, achève!

— Il est un moyen honorable et légal d'arracher à cet homme la victime qu'il torture depuis dix-sept ans.

— Et ce moyen ?

i — Une séparation judiciaire.

— Et comment y arriver?

— - L'atroce conduite de cet homme, durant cette nuit, est un si;vice des plus graves. Marguerite en témoignera; il n'en faut pas davantage pour obtenir une séparation, et, d'ailleurs, je verrai les juges, moi ! et je leur dirai avec la chaleur et l'indignation d'un cœur honnête la conduite de Bastien envers sa femme depuis son mariage ; je leur dirai l'angélique résignation de Marie, son admirable dévouement pour son fils, et surtout je leur dirai la pureté de sa vie.

— Tiens, Pierre, pardon, tout à l'heure, je parlais comme un insensé. A une brutalité féroce, je répondais par une violence homicide. Tu as raison, il faut que madame Bastien se sépare de son mari, qu'elle soit libre; — et, à cette pensée, David ne put réprimer un tressaillement d'espérance. — Oui, qu'elle soit libre, et alors, pouvant seule disposer de l'avenir de son fils...

— Henri, — dit le médecin en interrompant son ami, — Cu dois

comprendre que, pour que cette séparation soit ce qu'elle doit être du côté de Marie, digne et honorable, il faut que tu t'éloignes.

— Moi ! — s'écria David, atterré par les paroles du docteur, qui reprit d'une voix ferme :

— Henri, je te le répète, il faut t'éloigner.

— La quitter, la quitter mourante? jamais.

— Mon ami !

— Jamais ! elle non plus n'y consentirait pas.

— Que dis-tu?

— Non, elle ne me laisserait pas partir. Abandonner son fils, que j'aime comme mon enfant, l'abandonner au moment même de réaliser les plus belles espérances; mais ce serait insensé, je ne le pourrais pas, et ce cher enfant ne le pourrait pas non plus. Tune sais pas ce qu'il est pour moi, tu ne sais pas ce que je suis pour lui, tu ne sais pas, enfin, les liens indissolubles qui nous unissent, sa mère, lui et moi.

— Je sais tout cela, Henri, je sais la force de ces liens, je sais enfin que ton amour, peut-être ignoré de Marie, est aussi pur que respectueux. •

— Et tu veux m'éloigner?

— Oui, parce que je sais aussi que Marie et toi vous êtes jeunes tous deux, parce que vous vivez dans une intimité de tous les instants, parce que l'expression de la reconnaissance qu'elle te doit pourrait J&^$3re à des yeux prévenus l'expression d'un sentiment plus ten- Jtv. ^)arce qu'enfin je sais que la vieille marquise de Pont-Brillant, douairière éhontée, s'il en est, a fait au château devant vingt personnes de méchantes et cyniques allusions à l'âge et à la figure du précefgeur que madame Bastien a choisi pour son fils.

— » Oh! c'est infâme!

— Oui, t est infâme! oui, c'esi indigne! mais tu donneras créance

Ià ces infamies, à ces indignités, si lu restes dans cette maison au moment même où madame Bastien, après dix-sept ans de mariage, demandera sa séparation.

— Mais elle ignore mon amour, Pierre, je te le jure ; mais tu sais

bien que je mourrais plutôt que de lui dire un mot de cet amour, par cela même qu'elle me doit le salut de son fils !

— Je ne doute ni de toi ni d'elle ; mais, je te le répète, ton séjour prolongé dans cette maison peut faire à Marie un tort irréparable.

— Pierre, ces craintes sont folles.

— Ces craintes ne sont que trop fondées ; ta présence, ainsi méchamment interprétée, portera atteinte à l'irréprochable pureté de la vie de Marie : on préjugera mal de sa demande en séparation, on la rejettera peut-être. Alors Bastien, doublement irrité contre sa femme, redoublera de brutalité envers elle, et il la tuera, Henri, il la tuera légalement, il la tuera honnêtement, comme bien des maris tuent leurs femmes.

La justesse des paroles du docteur était évidente; David ne put !a méconnaître. Voulant pourtant se rattacher à une dernière espérance, il reprit :

— Mais enfin, Pierre, puis-je quitter Frédérik, qui, à cette heure, a encore besoin de tous mes soins, car son moral est à peine raffermi. Cher enfant ! le quitter au moment où j'entrevoyais déjà pour lui un si glorieux avenir!

— Mais songe donc que, ce soir, M. Bastien sera ici, qu'il te dira peut-être de sortir de la maison, de cette maison, où, après tout, il est le maître, que feras-tu ?

L'entretien de David et du docteur fut interrompu par Frédérik, qui entra vivement en disant à M. Dufour :

— Ma mère vient de se réveiller de son assoupissement, elle désire vous parler à l'instant, monsieur Dufour.

— Mon enfant, — dit le médecin à Frédérik, — j'aurais quelques mots à dire à votre mère en particulier. Veuillez rester un moment ici avec David.

Et, s'adressant à son ami, M. Dufour lui dit :

— Henri, je puis compter sur toi, tu me comprends?

— Je te comprends.

— Tu me donnes ta parole de faire ce que tu dois faire î

Après une longue hésitation, pendant laquelle Frédérik, surpris de

ces paroles mystérieuses, regardait lour à tour le docteur et David, celui-ci reprit d'une voix ferme en tendant la main à son ami :

— Pierre, tu as ma parole.

— Bien, bien, — dit le médecin avec émotion en serrant la main de David.

Puis il ajouta :

— Je n'ai rempli que la moitié de ma tâche.

— Pierre, que dis-lu? — s'écria David envoyant le médecin se diriger vers la chambre de Marie, — que vas-tu faire?

— Mon devoir, — répondit le docteur.

Et, laissant David et Frédérik dans le salon d'étude, il entra chez madame Basiien.

Lorsque le docteur Dufour entra chez madame Bastien, il la trouva au lit, Marguerite assise à son chevet.

Marie, la veille encore d'une si florissante beauté, était pâle, abattue ; la brûlante ardeur de la fièvre colorait vivement ses pommettes et faisait briller ses grands yeux bleus, demi-clos sous leurs paupières alourdies; de temps à autre, une petite toux sèche et aiguë soulevait son beau sein, sur lequel la jeune femme appuyait fréquemment sa main comme pour comprimer de fréquents et douloureux déchirements.

A la vue du docteur, madame Bastien dit à sa servante :

— Laissez-nous, Marguerite.

— Eh bien ! comment vous trouvez-vous? — dit le docteur à Marie lorsqu'il lut seul avec elle.

— Celte toux me brûle et me brise la poitrine, mon bon docteur ; mon assoupissement a été mêlé de rêves pénibles : effet de la fièvre, sans doute; mais, ne parlons pas de cela, — ajouta Marie ^avec un accent de rés gnation angélique. —J'ai à vous consulter sur des choses bien graves, mon bon docteur, et je dois me hâter, car, deux ou trois fois, j'ai, depuis mon réveil, senti mes pensées près de m'échapper.

— Il ne faut pas vous inquiéter, cela tient à l'état de faiblesse qui suit presque toujours la surexcitation de la fièvre.

— J'ai voulu d'abord vous parler, à vous, à vous seul, avant de prier M. David et mon fils d'entrer chez moi, car nous aurons, je crois, à conférer ensuite tous ensemble.

— Je vous écoute, madame.

— Vous le savez, mon mari est venu ici hier soir?

— Je le sais, — dit le docteur sans pouvoir vaincre un frémissement d'indignation.

— J'ai eu av ic lui une longue et pénible discussion au sujet de mon fils. Malgré mes réclamations, mes prières, M. Bastien est résolu de faire entrer Frédérik chez M. Bridou comme clerc d'huissier ; il me faut donc remercier M. David de ses soins et me séparer de mon enfant.

— Et à cela, vous ne sauriez consentir?

— Tant qu'il me restera une étincelle de vie, je défendrai mes droits sur mon fils. Quant à lui, vous connaissez la résolution de son caractère. Jamais il ne voudra me quitter, abandonner M. David et entrer chez M. Bridou. M. Bastien sera tantôt de retour ici, il va prétendre emmener mon fils.

Marie, vaincue par l'émotion qu'elle tâchait de combattre, fut obligée de s'interrompre un instant et éprouva bientôt un accès de toux d'un caractère si dangereux, joint à une oppression si douloureuse, qu'involontairement le docteur leva les yeux au ciel avec angoisse, tout en faisant prendre à la jeune femme quelques cuillerées d'un breuvage préparé par lui.

Marie, un peu remise, continua :

— Telb est notre position, mon cher docteur, il faut qu'avant le

L'ElNVIE. 295

retour de M. Bastien, nous ayons pris un parti décisif, sinon... -— et Marie devint encore plus pâle, — sinon, il va se passer ici quelque chose d'épouvantable, car vous savez combien M. Bastien est violent, combien Frédérik est résolu, et, quant à moi, je le sens, malade comme je suis, c'est me frapper à mort que de m'arracher mon fils.

— Madame, les moments sont précieux, permettez-moi d'abord d faire appel à votre franchise.

— Parlez.

— nier soir, à la suite de la discussion que vous avez eue avec votre mari, une scène atroce a eu lieu, et cette nuit...

— Monsieur...

— Je sais tout, madame.

— Encore une fois, docteur..,

— Je sais tout, vous dis-je, et, avec votre courage habituel, vous vous êtes, j'en suis certain, résignée à cet abominable traitement, afin de ne pas donner lieu à un éclat déplorable, et d'éviter une collision terrible entre votre fils et votre mari. Oh ! ne cherchez pas à le nier : votre salut, celui de votre fils, dépendent de la sincérité de votre aveu.

— Mon salut ! celui de mon fils !

— Voyons, madame, croyez- vous que la loi reste désarmée contre d'aussi atroces excès que ceux dont votre mari s'est rendu coupable envers vous? Non ! non ! Et de sa stupide férocité, il y a des témoins. Et ces témoins, c'est Marguerite, c'est moi, qui ai été appelé à vous donner mes soins, en suite de ces horribles sévices qui autorisent, qui justifient une demande en séparation. Cette demande, il faut la former aujourd'hui.

— Une séparation ! — s'écria Marie en joignant les mains avec transport, — il serait possible!...

— Oui, et vous l'obtiendrez ; fiez-vous à moi, madame. Je verrai vos juges, je ferai valoir vos droits, vos chagrins, vos malheurs ; mais, avant de former cette demande, — ajouta le docteur en hésitant, car il sentait toute la délicatesse de la question qu'il soulevait, — ii est ind spensable que David s'éloigne.

A ces mots, Marie tressaillit de surprise et de douleur; les yeux attachés sur ceux de M. Dufour, elle tâchait de deviner sa pensée, ne pouvant comprendre pourquoi, lui, le meilleur ami de David, demandait qu'il fût éloigné.

— Nous séparer de M. David, — dit-elle enfin, — au moment où mon fils a tant besoin de ses soins?

— Madame, croyez -moi, le départ de David est indispensable, David lui-même l'a senti, car il est résolu de s'éloigner.

— M. David ! ! !

— J'ai sa parole.

— C'est impossible!

— J'ai sa parole, madame.

— Lui, lui, dans un pareil moment, il nous abandonne ! ! !

— Pour vous sauver, vous et votre fils.

— Pour nous sauver?

— Sa présence auprès de vous, madame, compromettrait le bon succès de votre demande en séparation.

— Pourquoi cela?

Il y eut dans la question de Marie tant de candeur et de sincérité; elle témoignait si pleinement de l'innocence de son cœur, que le docteur Dufour n'eut pas le courage de porter un nouveau coup à cette angélique créature en lui parlant des bruits odieux que l'on commençait à répandre sur elle et sur David; il reprit :

— Vous ne pouvez douter, madame, du dévouement, de l'affection de David; il sait tout ce que son départ doit avoir de regrettable, de pénible pour Frédérik, mais il sait aussi l'indispensable nécessité de ce départ.

— Lui, partir!

A l'accent déchirant avec lequel Marie prononça ces deux seuls mots : — lui, partir ! — le docteur devina pour la première fois et comprit la grandeur de l'amour que Marie ressentait pour David ; en songeant à cet amour profond et pur, né des causes les plus nobles, les plus saintes, le cœur du médecin se brisa. 11 connaissait la vertu

de Marie, la délicatesse de David, et, à cette fatale passion, il ne voyait pas d'issue.

Marie, après avoir silencieusement pleuré, tourna vers le docteur son pâle et douloureux visage baigné de larmes, et lui dit avec accablement :

— M. David juge à propos de s'éloigner, mon fils et moi nous nous résignerons. Votre ami nous a donné trop de preuves de son admirable dévouement pour qu'il soit permis de douter un instant de soi? cœur; mais, je dois vous le dire, son départ portera un coup affreux à mon fils.

— Mais vous lui restez, vous, madame, car je n'en doute pas, une fois voire séparation obtenue, tout me fait espérer qu'on vous le laissera.

— Tout vous fait espérer qu'on me laissera mon fils ?

— Sans doute.

— Comment? — reprit Marie en joignant les mains et regardant le docteur avec une inexprimable angoisse, — cela peut donc faire un doute que l'on me laisse mon fils ?

— Il a plus de seize ans, et légalement, en cas de séparation, le fils suit le père, une fille vous resterait.

— Mais alors, — reprit Marie, toute palpitante de crainte, — si je n'ai pas la certitude de garder mon fils, à quoi bon celle séparation?

— D'abord, à assurer votre repos, votre vie peut-être, car votre mari...

— Mais mon fils, mon fils ?

— Nous ferons tout au monde pour obtenir qu'il reste avec vous

— Et si on ne me le laisse pas?

— Hélas! madame...

— Ne pensons plus à cette séparation, monsieur Dufour.

— Songez donc, madame, que c'est vouloir rester à la merci d'un misérable qui vous tuera quelque jour.

— Du moins, auparavant, il ne m'aura pas enlevé mon fils.

— Il vous l'enlèvera, madame. Ne veut-il pas aujourd'hui même l'emmener?

— 0 mon Dieu! — s'écria Marie en se renversant sur son oreiller avec une telle expression de douleur et de désespoir, que le docteur courut à elle en s'écriant :

— Au nom du ciel ! qu'avez-vous?

— Monsieur Dufour, — dit Marie d'une voix affaiblie en fermant les yeux, vaincue par la douleur, — je me sens épuisée; de quelque Tiçon que j'envisage l'avenir, il est horrible; que faire, mon Dieu! que faire? l'heure approche, mon mari va revenir, il va vouloir emmener mon fils. Oh! pour l'amour de moi, mettez-vous entre Frédérik et son père. Oh ! si vous saviez ce que je redoute, je...

El les mois expirèrent sur les lèvres de la jeune femme, qui perdit tout à fait connaissance.

Le docteur courut à la sonnette, sonna vivement, puis il revint auprès de madame Caslien lui donner ses secours.

La servante n'ayant pas répondu à la sonnette, M. Dufour ouvrit la porte et appela :

— Marguerite! Marguerite!

A la voix alarmée du docteur, Frédérik, resté dans le salon d'étude, s'élança vers la chambre de sa mère, suivi de David, qui, oubliant toutes convenances, et ce iant à un irrésistible entraînement, voulut voir du moins une dernière fois celle qu'il allait quitter.

— Frédérik, soutenez votre mère, — s'écria M. Dufour, — et toi, Henri, va vite chercher de l'eau froide dans la salle à manger, quelque part. Je ne sais pas où est Marguerite.

David courut exécuter les ordres du docteur pendant que Frédérik, soutenant entre ses bras sa mère presque privée de sentiment, disait au docteur d'une voix déchirante :

— 0 mon Dieu ! cet évanouissement ! comme elle est pâle ' Mais du secours, du secours!

Marguerite soudain parut dans la chambre , ses traits bouleversés offraient un singulier mélange de stupeur, d'effroi et de satisfaction contenue.

— Monsieur le docteur, — s'écria-t-elle d'une voix haletante, —fi vous saviez...

— Pierre, voici ce que tu m'as demandé, — dit David en accourant et lui donnant une carafe remplie d'eau fraîche, dont le docteur versa quelques cuillerées dans une lasse.

Puis s'adressant à voix basse à la servante :

— Marguerite, donnez-moi cette fiole, là, sur la cheminée. Mais, qu'avez-vous? — ajouta M. Dufour, en voyant la servante rester immobile et trembler de tous ses membres. — Parlez, parlez donc !

— Ah! monsieur, — répondit la servante à voix basse, — c'est que ça me coupe la respiration. Si vous saviez...

— Achevez donc.

— Monsieur est mort!

A ces mots, le docteur se recula d'un pas, oublia Marie, resta pétrifié, et regarda la servante sans pouvoir trouver une parole.

David éprouva une commotion si violente, qu'il fut obligé de s'appuyer à la boiserie.

Frédérik, tout en tenant sa mère embrassée, se retourna brusquement vers Marguerite, en murmurant :

— 0 mon Dieu! mort... mort... mon père!...

Et il cacha sa figure dans le sein de sa mère.

Marie, quoique plongée dans un évanouissement causé par la prostration complète de ses forces, avait conservé un léger entendement.

Los mots de Marguerite : Monsieur est mort! arrivèrent jusqu'aux oreilles de la jeune femme, mais vagues comme la pensée d'un rêve.

Le docteur rompit le premier le silence solennel qui avait accueilli les paroles de la servante et lui dit :

— Expliquez-vous. Comment savez-vous?...

— Cette nuit. — reprit la servante, — monsieur, à deux lieues d'ici, a voulu passer à gué, une roule encore couverte par les suites de l'inondation. Le cabriolet et le cheval ont été entraînés. On n'a

pas retrouvé le corps de M. Bridou, mais on a reconnu celui do monsieur à sa peau de bique ; il a été broyé sous les roues du moulin de l'étang ; on a retrouvé à une des palettes des roues la moitié de sa casaque de peau ; une des poches contenait plusieurs lettres à l'adresse de monsieur. C'est comme ça que le maire de Blémur, qui est là avec un gendarme, a su que c'était monsieur qui avait péri, et qu'il a dressé l'acte de décès.

Lorsque la servante eut terminé son récit au milieu d'un religieux silence, madame Baslien, rappelée tout à fait à elle par la profonde et violente réaction de cette nouvelle inattendue, serra passionnément son fils contre son sein en disant :

— Nous ne nous quitterons plus jamais, jamais !

Marie allait ensuite presque instinctivement chercher le regard de David, mais une exquise délicatesse la relient, elle détourne les yeux, sa pâleur se colore d'une légère rougeur, et elle étreint son fils dans un nouvel embrassement.

Trois semaines environ s'étaient passées depuis que la mort de M. Bastien avait été annoncée*

Tant d'émotions violentes et contraires avaient compliqué et rendu plus dangereuse encore la maladie de Marie.

Pendant deux jours son élat avait été presque désespéré, puis il s'était peu à peu amélioré, grâce aux soins du docteur Dufour et aux ineffables espérances dans lesquelles la jeune femme puisait assez de force, assez de volonté de vivre, pour combattre la mort.

Au bout de quelques jours commença la convalescence de Marie, et, quoique cette convalescence dût être longue et exiger les soins les

plus altentîïâ, de peur d'une rechute toujours plus redoutable que la maladie elle-même, toute alarme avait cessé.

Est-il besoin de dire que, depuis l'annonce de la mort de M. Bastien, David et Marie n'avaient pas prononcé une parole qui fît allusion à leurs secrètes et certaines espérances?

Ces deux âmes d'élite avaient l'exquise pudeur du bonheur ; et, quoique la mort de Jacques Bastien ne dût être en rien regrettable, David et Marie respectèrent religieusement, sinon l'homme, du moins une cendre à peine refroidie.

La maladie de madame Bastien, et les craintes que Ton eut quelques jours pour sa vie, causèrent une profonde désolation dans le pays, et son rétablissement une allégresse universelle; ces témoignages de touchante sympathie adressés autant à Frédérik qu'à sa mère, la conscience d'un avenir qui n'avait, ainsi qu'on dit vulgairement, d'autre tort que d'être trop beau, affermirent et hâtèrent la convalescence de Marie, qui, au bout de trois semaines, ne ressentait plus qu'une faiblesse excessive qui l'avait jusqu'alors empêchée de quitter sa chambre.

Dès que son état n'avait plus inspiré de craintes, elle avait voulu que Frédérik entreprît les études projetées par David, et qu'une partie des leçons eût lieu chez elle, éprouvant ainsi un ravissement indicible à voir réunis sous ses yeux ces deux êtres tant aimés dont elle avait failli être à jamais séparée ; sa présence à ces leçons lui causait mille jouissances : d'abord l'intérêt si tendre, si éclairé de David pour Frédérik, puis l'ardeur indomptable du jeune homme, qui voulait une destinée glorieuse, illustre, pour être l'orgueil et la joie de sa mère, et satisfaire à son ambitieuse envie, dont la flamme épurée brûlait plus que jamais en lui.

Il avait été décidé d'un commun accord que Frédérik entrerait d'abord à l'Ecole Polytechnique, et que de là, selon son attrait, il suivrait une des nombreuses carrières à lui ouvertes par cette école encyclopédique : la guerre, la marine, les arts, les lettres ou les sciences.

Ces quelques mots donneront un aperçu bien incomplet de la félicité céleste, idéale, où durent vivre ces trois tendres et nobles créatures, du moment que la santé de Marie n'inspira plus aucune crainte;

302 LES SEPT PiilCHES CAPITAUX.

félicité nouvelle pour tous, car, lors des heureux jours qui suivirent la guérison morale de Frédérik, la venue de M. Basiien, souvent oubliée, mais sans cesse imminente, apparaissait sur ce brillant horizon comme un nuage toujours menaçant.

A cette heure, au contraire, aussi loin que pouvait s'étendre la vue de Marie, de David et de Frédérik, ils apercevaient un ciel d'azur d'une sérénité si splendide, que sa magnificence infinie les éblouissait parfois.

Trois semaines s'étaient donc écoulées depuis l'annonce de la mort de M. Bastien

Deux heures venaient de sonner, Frédérik, aidé de Marguerite et du vieil André, garnissait de perce-neige, de quelques pâles roses du Bengale, d'héliotropes d'hiver, et de rameaux de houx, ornés de leurs baies de corail, les vases de la cheminée de la salie d'étude.

Au milieu de cette pièce, un portrait de Frédérik, d'une admirable ressemblance, et dessiné au pastel par David, était placé sur un chevalet ; un grand feu brûlait dans la cheminée ; enfin l'on voyait sur une table les préparatifs d'une simple et rustique collation.

Les trois complices qui présidaient aux apprêts de cette petite fête, de cette surprise en un mot, marchaient sur la pointe du pied, et parlaient tout bas, car il ne fallait pas que madame Bastien se doutât de ce qui se passait ; ce jour-là, pour la première fois depuis sa maladie, la jeune femme devait sortir de sa chambre et rester durant quelques heures dans la salle d'étude ; aussi Frédérik et les deux vieux serviteurs tâchaient-ils de donner à ce salon un air de fête, et David, à l'insu de Marie, s'était occupé du portrait de Frédérik, portait qu'elle devait voir ce jour-là pour la première fois.

Pendant les mystérieuses allées et venues, Marie était seule dans a chambre avec David.

La jeune femme, vêtue de deuil, à demi couchée sur une chaise longue, contemplait dans un muet bonheur David, assis à une table de travail, et occupé à corriger, ainsi qu'on dit, un des devoirs de Frédérik.

Soudain David, tout en poursuivant sa lecture, dit à mi-voix :

— C'est inconcevable !

— De quoi s'agit-il donc, monsieur David9

— Des progrès réellement singuliers de ce cher enfant, madame. Voilà trois semaines à peine que nous nous occupons de géométrie, et son aptitude aux sciences exactes se développe avec la même rapidité que ses autres facultés.

— S'il faut vous le dire, monsieur David, cette aptitude m'étonne chez Frédérik ; tout ce qui est sentiment, imagination, nous semblait devoir prédominer en lui.

— Et c'est là, madame, ce qui me surprend et me ravit. Chez ce cher enfant, tout obéit à la fois à une même impulsion, tout grandit à vue d'œil et rien ne se nuit. Je vous ai lu hier ses dernières pages, vraiment éloquentes, vraiment belles.

— Le fait est, monsieur David, qu'il y a une différence frappante entre ce dernier morceau et les meilleures choses qu'il ait écrites avant cette terrible maladie morale, qui, grâce à vous, devait amener la régénération de Frédérik. Tout ce que je redoute maintenant pour lui, c'est l'excès du travail.

— Aussi, je calme, je modère autant que je le puis son avidité de savoir, son impatiente et jalouse ardeur, ses élans passionnés vers un avenir qu'il veut glorieux, illustre, et cet avenir sera le sien.

— Ah ! monsieur David, quelle joie, quelle ivresse pour nous, si nos prévisions se réalisent !

Il est impossible de rendre avec quelle expression de tendresse contenue Marie prononça ces mots : nous, nos prévisions, qui seuls révélaient les secrets projets de bonheur formés tacitement par Marie et par David

Celui-ci reprit :

— Croyez-moi, madame, nous le verrons grand par le cœur et par l'intelligence; il y a en lui une incroyable énergie, encore doublée par celte redoutable envie qui nous a tant alarmés.

— Hier encore, monsieur David, il me disait gaiement : « Mère, quand maintenant j'aperçois au loin le château de Pont-Brillant qui me rendait si malheureux, c'est un regard d'amical défi que je lui jette. »

— Et vous verrez, madame, si, dans huit ou dix ans, le nom de Frédérik Bastien ne résonnera pas plus glorieusement que celui du jeune marquis.

— J'ai l'orgueil de partager votre espoir, monsieur David. Marchant entre nous deux, je ne sais pas où mon fils ne pourra pas arriver.

Puis, après un moment de silence, Marie ajouta :

— Mais savez-vous que c'est comme un rêve ! Quand je pense qu'il y a deux mois à peine, le soir de votre arrivée, vous étiez là, à cette table, parcourant les cahiers de Frédérik et déplorant comme moi qu'un voile fût étendu sur l'esprit de ce malheureux enfant.

— Vous rappelez-vou*, madame, ce silence morne, glacé, contre lequel échouaient tous nos efforts ?

— Et cette nuit où, folle d'épouvante, j'ai couru chez vous pour vous supplier de ne pas abandonner mon fils, comme si vous pouviez l'abandonner.

— Dites, madame, n'est-ce pas, qu'il y a une sorte de charme dans ces souvenirs poignants, lorsqu'on se retrouve en pleine sécurité, en plein bonheur?

— Oui, il y a là un charme triste: mais combien je lui préfère les espérances certaines ! Ainsi, monsieur David, je vous dirai que j'ai fait beaucoup de projets cette nuit.

— Voyons, madame.

— Il y en a d'abord un, très-fou, très-impossible.

— Tant mieux, ce sont d'ordinaire les plus charmants.

— Lorsque notre Frédérik entrera à l'Ecole Polytechnique, il faudra nous séparer de lui. Oh ! mais soyez tranquille, pour cela je serai vaillante, à une condition cependant.

— Et cette condition?

— Vous allez bien rire, car c'est puéril, ridicule peut-être. Eh bien, je voudrais que nous puissions demeurer tout près de lui. Et, s'il faut tout vous avouer, mon ambition serait de loger en face de l'Ecole, si cela était possible. Vous allez vous moquer de moi?

— Je ne ris pas du tout de cette idée, madame : je la trouve excellente, car, grâce à cette proximité, vous pourrez voir notre cher enfant deux fois par jour. Je ne parle pas des sorties, deux bons grands jours où nous l'aurons tout à fait.

— Vraiment, — dit Marie en souriant, — vous ne me trouvez pas trop mère?

— Ma réponse est bien simple, madame. Comme il faut prévoir les choses d'un peu loin, je vais écrire aujourd'hui à Paris, afin que l'on guette le premier logement convenable en face de l'Ecole et qu'on nous le retienne.

— Combien vous êtes bon !

— Bonté bien facile, en vérité. Partager avec vous la joie d'être rapproché de notre cher enfant.

Marie resta un moment silencieuse ; puis, des larmes d'une céleste douceur lui venant aux yeux, elle dit avec une émotion indéfinissable en se retournant vers David :

— Comme c'est délicieux, le bonheur !

Et ses yeux noyés de félicité cherchèrent et rencontrèrent les yeux de David ; longtemps leur regard resta attaché l'un sur l'autre dans une muette et divine extase. La porte de la chambre s'ouvrit et Marguerite dit au précepteur d'un air à la fois souriant et mystérieux :

— Monsieur David, voulez-vous venir, s'il vous plaît?

— Et mon fils, — demanda Marie, — où est-il ?

— M. Frédérik est occupé, très-occupé, madame, — répondit la servante en échangeant un coup d'œil d'intelligence avec le précepteur, qui se dirigea vers la porte et sortit.

— Si madame le permet, — reprit Marguerite, — je resterai auprès d'elle dans le cas où elle aurait besoin de quelque chose.

— Ah ! Marguerite, Marguerite, — dit la jeune femme en souriant et en secouant la tête, — on complote ici quelque chose.

— Comment donc cela, madame?

— Oh ! je suis très-clairvoyante ! depuis ce malin, ces allées, ces

venues, que j'entends dans le corridor, Frédérik absont, à l'heure de son travail, certain bruit inaccoutumé du côté de la salle d'étude...

— Je puis assurer à madame, que...

— Bon! bon! on abuse de ma position, — reprit Marie en souriant, — on sait que je ne puis pas encore marcher et aller voir par moi-même ce qui se passe par là.

— Oh! madame, par exemple...

— Voyons, Marguerite, il s'agit d'une surprise?

— D'une surprise, madame?

— Voyons, ma bonne Marguerite, contez-moi cela, je vous en prie. Que je sois heureuse plus tôt, je le serai aussi plus longtemps.

— Madame, — dît héroïquement Marguerite, — ce serait une trahison.

A ce moment, le vieil André entre-bâilla la porte et dit à la servante d'un air aussi très-rayonnant et très-mystérieux :

— Marguerite, on demande où est la chose... que... qui...

— Ah! mon Dieu! il va dire quelque sottise; il n'en fait jamais d'autres ! — s'écria la servante en courant à la porte, où elle s'entretint quelques moments à voix basse avec André , après quoi elle revint auprès de sa maîtresse, qui lui dit en souriant :

— Allons, Marguerite, puisque vous êtes impitoyable, je vais aller moi-même.

— Madame, y pensez-vous? Vous n'avez pas encore pu marchei depuis votre maladie.

— Ne me grondez pas, je me résigne, je gâterais la surprise; mais que je suis donc impatiente de savoir !

La porte du salon d'étude s'ouvrit de nouveau.

C'étaient David, Frédérik et le docteur Dufour.

Marguerite s'éloigna après avoir dit tout bas à Frédérik :

— Monsieur Frédérik, quand vous m'entendrez tousser derrière la porte, ça sera prêt.

Et la servante sortit.

A la vue du docteur, madame Bastien dit gaiement .

— Oh ! dès que vous voici, mon bon docteur, je ne doute plus du complot.

— Uq complot? — dit M. Dufour en jouant Fétonnement, pendant que David et Frédérik échangeaient un sourire.

— Oui, oui, — reprit Marie, — une surprise que l'on me ménage, mais je vous avertis que les surprises sont très-dangereuses pour de pauvres malades comme moi, et qu'il vaudrait bien mieux me tout dire d'avance.

— Tout ce que je puis vous déclarer, ma chère et impatiente et belle malade, c'est que c'est aujourd'hui, ainsi que nous en sommes convenus, que vous devez tenter de marcher toute seule, pour la première fois, et que mon devoir, oui, madame, mon devoir, est d'assister à cet essai de vos forces.

A peine le docteur prononçait-il ces mots, que l'on entendit Marguerite tousser avec affectation derrière la porte.

— Allons, mère, — dit tendrement Frédérik à la jeune femme, — du courage, nous allons faire une grande promenade dans la maison.

— Oh ! je me sens d'une force qui va vous étonner, — répondit la jeune femme en souriant et se disposant à se lever de sa chaise longue, ce à quoi elle parvint, non sans quelque difficulté, car sa faiblesse était encore grande.

Ce fut alors un tableau à la fois gracieux et touchant.

Marie, debout, s'avança d'un pas incertain, David à sa droite, le docteur à sa gauche, prêts à la soutenir si elle faiblissait, tandis que Frédérik, devant elle, marchait doucement à reculons en lui tendant les bras, ainsi que l'on fait à un enfant qui essaye ses premiers pas.

Voyez comme je suis forte! — dit la jeune femme en s'avançant lentement vers son fils, qui lui souriait avec tendresse. — Où me conduisez-vous comme cela ?

— Tu vas voir, mère.

A peine Frédérik prononçait-il ces mots, qu'un cri effrayant,, terrible, poussé par Marguerite, retentit derrière la porte.

Puis cette porte s'ouvrit brusquement, et une voix railleuse, retentissante, dit en même temps :

— Minute ! Gros bonhomme vit encore.

Marie, qui faisait face à la porte, jeta un cri épouvantable et tomba à la renverse.

Elle voyait son mari, Jacques Bastien.

XLIIt

On se souvient peut-être qu'au moment de partir pour Blémur Bridou avait endossé la casaque de peau de bique de Jacques Bastien; celui-ci, dans sa demi-ivresse, et malgré les recommandations contraires du vieil André, s'était entêté à passer à gué une route inondée et traversée par le courant d'un étang débordé ; le cheval perdit pied, le cabriolet fût entraîné ; Bridou parvint à quitter la voiture; mais, emporté par le torrent jusque sous les roues d'un moulin, il y fut broyé. Une partie de la casaque de peau était restée accrochée à une palette des roues. On trouva dans la poche de ce vêlement plusieurs lettres décachetées et à l'adresse de M. Bastien. De la vint une funeste erreur. L'on crut M. Bastien broyé sous la roue du moulin, et le corps de l'huissier à jamais disparu dans les eaux.

Jacques Bastien, gêné par son énorme embonpoint, n'avait pu parvenir, malgré ses efforts, à sortir de la voilure ; cette circonstance le sauva ; le cheval, après avoir été quelques moments entraîné à la dérive, reprit pied ; mais bientôt, en gravissant une pente rapide, épuisé de fatigue, il s'abattit violemment. Jacques, jeté en avant, se fit une profonde blessure à la tête, resta sur le coup, et, au point du jour, des journaliers allant aux champs l'ayant recueilli, le transportèrent dans une ferme isolée, assez éloignée du sinistre.

Jacques resta longtemps retenu dans cette demeure, et par les

suites de sa blessure et par une dangereuse maladie causée par la frayeur et par une immersion prolongée dans un courant d'eau glaciale.

Lorsqu'il fut en état d'écrire à sa femme pour lui annoncer son arrivée, il s'en garda bien, se promettant, s'il passait pour mort selon toute probabilité, de faire de sa résurrection l'objet d'une plaisanterie stupide et brutale, car il ne s'abusait pas sur la nature des sentiments avec lesquels Marie avait dû accueillir la nouvelle de sa fin tragique.

A ce projet, ainsi qu'on l'a vu, Jacques ne manqua pas.

Seulement, ce misérable, voyant à son aspect sa femme tomber foudroyée, il crut l'avoir tuée, et, dans une épouvante qui tenait du vertige, il se sauva tout d'abord de sa maison.

Marie n'avait pas été seule frappée de ce coup terrible.

Non moins atterré par la brusque apparition de Bastien, Frédérik, voyant sa mère rouler inanimée sur le carreau, s'affaissa sur luimême et fut reçu complètement évanoui entre les bras du docteur Dufour.

L'on transporta ce malheureux enfant non dans sa chambre, voisine de celle sa mère, mais dans le salon d'étude ; un lit y fut dressé à la liâle, le docteur Dufour ayant craint avec raison que, dans l'état alarmant où se trouvaient Marie et son fils, leur rapprochement n'eût pour tous deux des suites funestes : car, de la chambre de Marie, on entendait tout ce qui se disait chez Frédérik.

Le docteur ne put leur donner simultanément ses soins : il s'occupa d'abord de Marie, qui, à peine convalescente, pouvait et devait être, hélas ! mortellement atteinte par une si effroyable révolution.

Lorsque M. Dufour retourna près de Frédérik, il le trouva frappé d'une congestion cérébrale ; les soins presque instantanés que réclamait sa position n'ayant pu lui être donnés à temps, le jeune homme tomba bientôt dans un état désespéré.

Lorsque Marie revint à elle, elle pressentit sa fin prochaine, et demanda instamment à voir son fils.

L'embarras de Marguerite , sa pâleur, les défaites qu'elle donna,

afin d'expliquer l'absence de Frédérik dans un moment si sol< tout fut pour la jeune mère une révélation.

Elle sentit, si cela se peut dire, que son fils se mourait comme elle. Alors Marie voulut voir David.

Marguerite l'amena ; il resta seul avec madame Bastien, dont les traits angéliques portaient déjà l'empreinte de la mort; de sa main blanche et froide, faisant signe à David de s'asseoir à son chevet, elle lui dit :

— Et mon fils?

— Madame...

— 11 n'est pas là ; on me le cache.

— Ne croyez pas...

— J'ai tout compris, il est dans un état désespéré, et comme ma fin, à moi, est prochaine aussi, j'ai voulu vous faire mes adieux, Henri.

Pour la première, et pour la dernière fois, hélas ! Marie appelait David de son nom de baptême.

— Vos adieux!

adieux !

répéta-til avec un sanglot déchirant, — vos

— Je ne mourrai pas du moins, sans vous dire, combien je vous ai aimé. Vous le saviez, n'est-ce pas, mon ami ?

— Et vous dites que vous allez mourir! Non ! non! Marie, la force de mon amour vous rendrait à la vie , — s'écria David dans une Sorti; d'égarement. — Mourir ! pourquoi mourir ? nous nous aimons tant !

— Oui, notre amour est grand, mon ami, et pour moi il a commencé du jour où mon pauvre enfant est revenu à la vie de l'âme que vous lui avez rendue.

— Oh ! malheur, malheur !

— Non, Henri, ma mort n'est pas un malheur pour nous. 11 me semble, voyez-vous, qu'au moment de quitter cette vie mon âmCc dégagée de ses liens terrestres, peut lire dans l'avenir. Henri, savezvous quel aurait été notre sort ?

L'ENVIE. 51 i

— Vous me le demandez? Ce malin encore, nos projets...

— Ecoutez-moi, mon ami, il est dans l'amour maternel de profonds mystères, peut-être ne se dévoilent-ils qu'aux heures suprêmes. Depuis que je me suis crue libre, l'avenir m'apparaissait radieux comme à vous, Henri. Quelques mois encore, vous, mon fils et moi, nous confondions notre vie dans un même bonheur.

— Oh ! ce rêve ! ce rêve !

— Ce rêve a été beau , Henri, peut-être son réveil eût-il été cruel.

— Quediles-vous?

— Vous savez combien mon fils m'aime. Vous savez que toute affection passionnée a sa jalousie, tôt ou tard , il eût été jaloux de mon amour pour vous, Henri.

— Lui, lui, jaloux de moi?

— Croyez-en le cœur d'une mère, je ne me trompe pas.

— Hélas ! vous voudriez rendre mes regrets moins affreux : vaillante et généreuse jusqu'à la fin !

— Dites que je suis mère jusqu'à la fin. Ecoutez encore, Henri. En m'unissant à vous, je perdais mon nom, cet humble nom que mon fils voulait surtout rendre illustre, parce que ce nom était le mien, car tout chez mon pauvre enfant se rapportait à moi.

— Oh ! oui, toujours vous êtes mêlée à ses pensées : il y a quelques jours, au moment de mourir, il criait : Ma mère! comme dernier cri de salut, et c'est en disant : Ma mère ! qu'il marchait à une destinée glorieuse.

— Mon ami, ne nous abusons pas. Quel eût été notre chagrin si, au moment de nous unir, la crainte d'éveiller la jalousie de mon fils m'eût arrêtée peut-être. Et pourtant, renoncer à notre amour, c'était alfreux, ou bien, pensée plus horrible encore, la jalousie de Frédérik ne devait peut-être se dévoiler qu'après notre union. Que faire alors? Que devenir?

— Non, non, Marie, ne croyez pas cela, Frédérik m'aime aussi, et, à votre bonheur, au mien, il se fût sacrifié.

— Sacrifie, oui, mon ami, il se serait sacrifié. Oh ! je le connais, pas un mot, pas une plainte, ne seraient sortis deses lèvres. Toujours aimant, toujours tendre, il nous eût tristement souri, et puis, peu à peu, nous l'aurions vu dépérir jusqu'à la fin.

— 0 mon Dieu ! cela est fatal. Malheur à moi ! — murmura David avec un douloureux gémissement. — Malheur à moi !

— Bonheur à vous, Henri, car vous avez été le plus généreux des hommes ! — s'écria Marie avec une exaltation qui donna à ses traits mourants une expression surhumaine. — Bonheur à vous, Henri, car vous avez été aimé, oh ! passionnément aimé, sans coûter uoe larme ou un moment de honte au cœur loyal qui vous idolâtrait. Oui, Henri, je vous ai aimé, sans hésitation, sans combat, je vous ai aimé avec orgueil, avec sérénité, parce que mon amour pour vous, Henri, avait toute la sainte douceur du devoir. Courage donc, mon ami, que le souvenir de Marie et de Frédérik Bastien vous soutienne, vous console !

— Que diteo-vous? Frédérik! Oh ! du moins, il me restera, lui.

— Mon fils, ne me survivra pas.

— Frédérik?

— Je le sens là, voyez-vous, Henri, là, au cœur, je vous dis qu'il se meurt.

— Mais, tout à l'heure encore, Pierre, sortant de la chambre où l'on a transporté ce malheureux enfant, m'a dit que tout espoir n'était pas perdu. Non, non, lui mourir aussi, cela serait trop affreux.

— Pourquoi cela, Henri?

— Grand Dieu ! vous... vous sa mère?... Cette question...

— Je vous l'ai dit, mon ami, il est dans l'amour maternel de profonds mystères. J'aurais regardé comme un malheur affreux de survivre à mon fils, Frédérik m'aime autant que je l'aime. Il doit penser, il pense comme moi, il e&t heureux pour lui de ne pas me survivre

— Misère de moi ! vous perdre tous deux!

— Marie et Frédérik Bastien ne peuvent être séparés, ni dans ce monde ni dans l'autre, mon ami.

— Ah ! vous êtes bien heureux, vous et lui!

— Henri, mes forces sont à leur fin, te froid de la tombe me gagne. Votre main, votre chère et loyale main.

David se jeta à genoux au chevet du lit de la jeune femme, couvrant sa main de larmes et de baisers : i' datait en sanglots.

Marie poursuivit d'une voix ae pius en plus affaiblie :

— Un dernier vœu, Henri, vous l'accomplirez, s'il est possible. Monsieur Bastien m'a parlé de son désir de vendre cette maison ; je ne voudrais pas que des étrangers vinssent profaner celte demeure, où s'est passée ma vie et celle de mon fils, car ma vie date du jour où j'ai été mère. Monsieur Dufour, votre meilleur ami, demeure ici près, vous deviez revenir un jour vous fixer près de lui. Hâtez ce moment, Henri, vous trouverez tant de consolations dans un cœur comme le sien !

— Oh ! Marie, cette maison sera pour moi l'objet d'un culte religieux, mais...

— Merci, Henri, oh! merci ! cette pensée me console. Dne dernière prière, je ne veux pas être séparée de mon fils, vous me comprenez, n'est-ce pas?

A peine Marie prononçait-elle ces mots, qu'on entendit un grand bruit dans le corridor.

Marguerite appelait le docteur avec angoisse et épouvante.

Soudain la porte de la chambre de madame Bastien s'ouvrit brusquement. Frédérik entra, livide, effrayant, traînant après soi un drap comme un suaire, tandis que Marguerite tâchait en vain de le retenir.

Une dernière étincelle d'intelligence, l'instinct filial, peut-être, amenait cet enfant mourir auprès de sa mère.

David, agenouillé au chevet de la jeune femme, se redressa stupé- 'je, comme à l'apparition d'un spectre.

— Mère! mère! — s'écria Frédérik d'une voix agonisante en se précipitant sur le lit de Marie, qu'il enlaçait de ses bras au moment où le docteur accourait éperdu.

— Oh! viens, mon enfant! viens! — murmurait Marie en embrassant son fils dans une dernière étreinte de joie convulsive, — maintenant c'est pour toujours.

Ce furent les derniers mots de la jeune mère.

Frédérik et Marie exhalèrent leurs âmes dans un suprême embrassèment.

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