PRIEZ POOR CEUX QUI SURVIVENT
Après une silencieuse prière pour vous, mon
parrain , et pour maman , je cueillis une rose. C'est celle que vous avez reçue : vous me l'aviez demandée la veille.
Ceci n'est que pour vous , mon parrain : et , pour conserver quelque liberté en vous écrivant , j'aime à me dire que vous ferez grâce au lecteur de ces divagations de jeune fille. Je cause: vous conterez. Il me semble, qu'après avoir interrogé Dieu dans le recueillement du silence , en touchant le marbre froid qui recouvre le corps d'un homme de bien , la sécurité pleine de douceur et de mélancolie qui succède à nos larmes est une réponse mystérieuse : certainement le ciel nous l'envoie par un ange. Jamais peut-être je n'ai senti plus de vrai repos , un calme plus entier et plus pur, qu'après avoir murmuré vos noms et le mien comme des noms d'amis sur le seuil de la balustrade où notre meilleur ami repose.
Et j'ai cru lire le même sentiment dans les yeux de ma mère. Oh ! de tous les bienfaits de
la création , le plus grand , mon ami, c'est encore un cœur religieux.
Nous nous étions assises d'un commun accord sur ce banc de gazon que vous avez construit vous-même , et que les touffes de rosiers embaument ; nous nous taisions , parce que nous reportions mutuellement, l'une sur l'autre , la part d'affection dont mon père ne pouvait plus nous demander les marques.
Ce silence durait depuis quelques minutes, lorsque ma mère se dégagea de mes étreintes ; de ses deux mains elle ouvrit une percée dans un massif de chèvrefeuilles ; et , le regard fixe , la poitrine émue , elle répéta sans songer à ma présence , avec cette expression distraite et réfléchie que vous lui savez :
— Victorine ne s'était pas trompée , c'est Cécile!
Pardonnez-moi la curiosité, vous qui n'en
manquez pas, mon parrain. La curiosité,
comme on l'a durement affirmé je ne sais où ,
n'est pas toujours le défaut des enfans qui ne
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savent rien , des sols qui ne s'occupent que des sottises d'autrui. En vérité , il y avait tant d'émotion dans le son de voix de ma mère, que mes ruses d'enfant pour la rendre indiscrète, pouvaient à toute force n'être que l'instinct filial de la sollicitude et de l'intérêt. J'y mis néanmoins , je crois , toute l'habileté possible, car en la voyant hésiter je craignis momentanément qu'elle ne voulût se taire. Je ne demandai rien , mais j'eus Tair alarmé : c'est peut-être , dans une pareille circonstance, le comble de la politique.
Je viens de vous dire l'occasion du récit : je vais vous répéter le récit lui-même. Puissé-je le retrouver mot pour mot ! Vous auriez dû le retenir en l'écoutant , car je pressens déjà qu'il va se glacer sous mes doigts. Peut-être avezvous imaginé, bien à tort, dans l'amitié que vous avez pour notre famille , que d'autres y trouveraient cet intérêt de cœur qui ne doit exister que pour nous.
Dès ce moment, c'est ma mère qui parle :
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Si je l'ai faite peu spiriluelle , ce n'est pas par manque de respect filial : en vérité , c'est sa faute et votre faute. Oiî a-t-on pris la fantaisie de me charger de cette responsabilité ?
« Je puis te confier, Pauline , me dit ma mère , les souvenirs que l'apparition de cette femme , qui fut ma première amie , vient de réveiller dans ma mémoire. Je serai franche , parce que je te parle , et minutieuse, parce que tu pourras profiter de la moralité de ce récit.
C'était en 1814, j'avais dix-neuf ans: aujourd'hui quej'ai doublé cet âge, je puis dire que j'étais jolie , et fort jolie. Les conseils et les réprimandes que l'on nous adresse pour que nous affections de l'ignorer, ne donnent peut-être que plus de ressort à la coquetterie. Les jeunes filles se font rarement un mystère de cette bienveillance du ciel : tous les regards le leur disent, les leurs d'abord.
Mon père, Honoré Duclos, occupait, durant
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l'Empire , je ne sais quelles fonctions obscures et lucratives près du chef de l'État. La Restauration vint et le déposséda de son emploi : de là, j'imagine , des regrets et des ressentimens qui dictèrent ses opinions. Ce fut un accident dont il ne put se consoler, bien qu'il songeât depuis long-temps à se retirer de la vie active. Pour tout dire, il comptait léguer son emploi à mon frère Frédéric ; mais Frédéric , peu curieux de porter une chaîne , fûl-elle d'or, se proposait un avenir littéraire , en dépit des représentations de sa famille. La liberté de la presse le faisait souscrire d'assez bonne grâce à l'octroi de cette charte qui blessait si profondément la fierté de mon père, et qui le rendait électeur. Mon père voulut bien être électeur, mais il resta bonapartiste. Il avait alors quarante-cinq ans , une santé robuste et vingt bonnes mille livres de rentes ; cela aide à supporter le chagrin. Le sien était bruyant , et ma mère Adélaïde partageait à cet égard tous ses ressentimens , plutôt par vivacité d'affection pour son mari que par
j)rofondeur de ressentiment contre qui que ce soit : c'était une femme d'une rare tolérance et d'une bonté de cœur inépuisable. Les colères de son mari se réfléchissaient sur elle comme les nuages du ciel sur un lac paisible. Hors de là , c'était une chrétienne dans toute la générosité du mot. Les soins de son ménage et l'éducation de notre petite sœur, blonde et chétive enlant, l'absorbaient : l'ordre et la magnificence bourgeoise régnaient chez nous. Je vois encore les batailles , les bustes , les tableaux qui tapissaient nos appartemens du haut en bas ; Napoléon se trouvait à chaque encoignure de notre logis , comme une protestation contre le triomphe de la Légitimité qui n'en déserta les Tuileries ni plus tôt ni plus tard.
Lors de l'invasion des alliés, qui s'était répandue comme un large fleuve sur la France, par un vide laissé dans les lignes de l'armée impériale, poignée de braves contre un million d'hommes , des flots de Prussiens avaient inondé les environs d'Epernay, où se donnèrent
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de grandes batailles aux plaines de Champaubert et de Monlmirail. Mon père , instruit un des premiers des vrais dangers que courait la France, dangers dont on n'avait encore que de faibles notions à Paris, brava le risque d être fusillé comme un espion , pour venir m'arracher à mon couvent qui se trouvait au centre des opérations militaires. Les bons secours d'un capitaine de carabiniers , Cyprien Milleret , ne lui furent pas inutiles en cette occasion. C'était un grand et bel homme de trente-trois ans , avec de longues moustaches brunes qui d'abord me firent peur, le teint vif, l'air un peu haut. Au total , il ne me déplut pas : sous l'unilorme et dans cet embrasement du sol, comme tant de soldats généreux, prêts à donner leur vie sur un ordre du chef, et sans délibérer, il me retraça les modèles de ces dévouemens chevaleresques, de ces bravoures à toute épreuve , dont les chroniques du moyen-âge nous ont raconté les hauts faits avec tout le coloris du roman. La République et
TEmpire ont produit de ces hommes de fer. Quelque chose de romanesque se mêle à nos premières impressions : cela reste dans le cœur et dans la mémoire. Il faut avoir assisté , jeune encore, pâle d'épouvante, et sous le vertige d'une époque toute militaire , à ces évolutions d'armées qu'une seule volonté remue, pour bien comprendre l'irrésistible intérêt que de faibles femmes accordent par privilège à l'épaulette d'un officier , à la dignité de la bravoure, alors que les plaines sont désolées par l'hiver et la mitraille , que la fumée du canon se mêle aux intempéries , que toutes les fortunes sont enjeu, que la sécurité n'est nulle part et le danger partout, qu'un gouvernement expire dans l'agonie et le bruit des armes. Mon père ne cessa de me répéter depuis que nous devions la vie au capitaine. La reconnaissance est une belle chose , car elle est rare ; mais pour bien dire, si Milleret fut notre sauveur, ce fut sans doute par-dessus le marché , puisque, par la même occasion , on fit débusquer à deux
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1 égimens prussiens , un village qu'ils allaient raser avec l'incendie. Cent carabiniers se dévouèrent : la moitié périt. J'entends encore les cris : je vois encore les flammes. Les ennemis ne lâchèrent pied sur les décombres que pour être passés tous au fil de l'épée. Ils criaient grâce , ils jetaient leurs armes , ils tombaient à genoux : on ne les écouta pas. C'était , dit-on , une nécessité. Pour ce fait d'armes le capitaine Millerel eut la décoration de la Légion-d'Honneur.
Après le mois de mars, le capitaine qui voyait tout avenir militaire perdu , n'ayant pas voulu servir les Bourbons , rentra dans la vie civile : il rencontra mon père à Paris. Mon père ne se donna pas de repos que le capitaine ne se fut installé , comme locataire, dans notre nouvelle maison de la rue Saint-Lazare , près de l'ancien Tivoli.
Un vieux soldat, qui l'avait suivi dans ses campagnes, composa tout son domestique. Joseph était intelligent et fidèle : il suffisait pour le
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ménage d'un garçon, le pansement d'un cheval, et l'entretien d'un cabriolet.
Le capitaine Milleret était républicain : même dans les rangs de l'armée , on le regarda toujours comme du parti des mécontens. — Mais qu'importe, disait son colonel, s'il ne boude pas sur le champ de bataille? — Cette opinion ne devint que plus âpre à la suite de l'asservissement du territoire : la Légitimité lui parut une insulte de plus à l'orgueil national. Il disait surtout, avec amertume, que la République avait sauvé la France , et que l'Empire l'avait perdue. C'était son grand argument. L'ascension rapide vers les grades et les honneurs , de tant d'hommes de son âge , qu'il pensait valoir, avait-elle secrètement ulcéré son orgueil? Ses doctrines d'égalité ne venaientelles pas du chagrin de tant d'éclat, et de la mortification d'être resté dans la foule ? Ce sont des réflexions que l'on ose h peine , et que l'on ne communique à personne. Je craignis , les premiers jours, que la discorde ne se fût logée chez
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nous; mais comme il déblatérait à merveille contre les ailes de pigeon des voltigeurs de Louis XIV, qu'il détestait tant soit peu les nobles, et mortellement la prêtraille (il abusait de ce mot) , la meilleure intelligence régna entre mon père et lui : les rancunes de parti s'accommodent de ces amalgames. Je dois le dire, l'esprit de convenance ne préside pas toujours au choix des mots dont le ressentiment des partis enrichit chaque jour le vocabulaire politique : il y avait bien des choses neuves et choquantes pour mes oreilles , dans ce qui se disait chaque soir, autour delà lampe, entre deux cents de piquet , le jeu favori de ma mère. Elle et moi , sans être ce que l'on appelle dévotes , nous avions de la piété : on ne réfute pas le sentiment avec des sarcasmes. En tout cas , serait-il si messéant de mettre quelque pruderie dans l'expression? Malgré l'intérêt naïf dont je me pénétrais franchement pour un homme que mon père déclarait un héros ; pour ce contemporain de tant de beaux faits d'armes, qui
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nous faisait frémir en parlant des fatigues de sa campagne d'Egypte , à l'âge de seize ans ; des glaces , des neiges , de l'épouvantable retraite de Russie; de Poniatowski disparaissant sous les flots de l'Elster, maigre ruisseau qui fut ce jour un torrent , car Dieu ne protégeait plus la France ; je pensai quelquefois , sans le témoigner autrement que par ma réserve , que l'éducation des camps laisse beaucoup à désirer; et que monsieur Milleret , sabreur en toute circonstance , pourrait avoir plus de ménagemens pour ce qu'il appelait, avec M. Duclos, nos préjugés de femmes. Aussi je m^étudiais pour le contraindre à s'étudier, et mon air froid lui reprenait l'autorisation d'une licence qu'il tenait d'ailleurs du langage de mon père. Mais à propos de mon visage contraint, il m'appelait sa jolie boudeuse ; il me disait qu'il apprendrait volontiers le catéchisme , et qu'il le répéterait sans une seule faute si je voulais le prêcher et le convertir. Ma gaîté naturelle
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Temporlait : mes bouderies et mes airs de précieuse s'évaporaient en éclats de rire.
On ne prend jamais avec impunité de l'autorité sur les gens. Bientôt Milleret se mit en frais pour me plaire. Je peignais assez bien le paysage, il voulut dessiner; je touchais passablement du piano , il acheta un violon. Dans un bal chez une de mes amies de couvent , Cécile Lambert , qui demeurait vers le haut du village de la Chapelle , il se montra fort mauvais danseur, mais très-complaisant cavalier. Sa bonne mine et ses manières eurent du succès dans le cercle de nos connaissances : un cœur excellent perçait dans sa brusquerie native. Mes amies m'en parlaient beaucoup, et je leur en parlais sans déplaisir.
Un jour, au jardin, que, penchée sur l'épaule de M. Milleret, je venais de saisir le portecrayon pour lui donner tout à la fois le conseil et l'exemple, en lui témoignant une sorte de bienveillance badine qui rentrait dans mes attributions dç précepteur , ma mère qui nous
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observait depuis quelques minutes, me dit tout-k-coup et en souriant d'un air fm :
— Je crois , Marthénice, que le capitaine fait des progrès.
Je devins toute rouge et je me sauvai dans ma chambre.
Le lendemain le capitaine me demanda en mariage.
Orphelin à la première révolution , il n'avait pas de famille, et nous en avions alors une assez considérable : ma petite sœur ne mourut que deux ans après. Mon frère ne paraissait pas encore sur la voie de cette grande fortune qu'il nous annonçait cependant alors avec une rare assurance , sans doute parce que cela faisait damner mon père, irrité de le voir gaspiller du temps. Le capitaine leva tous les obstacles : il demanda qu'on voulût bien admettre le pauvre soldat au nombre des enfans de la famille , et déposa dans les mains de mon père un portefeuille qui contenait ma dot. Ce fut son expression : il y avait quatre-vingt mille
francs. Je ne connus ce détail que long-temps après. Le cœur de ma mère fut tout-à-fait gagné. Ce soir-là mon père fut un peu républicain , le capitaine un peu bonapartiste. Mon frère s'amusa de cet échange d'opinions , et devina juste en m'en rapportant tout l'honneur. Dès ce jour nous fûmes regardés , BI. Milleret et moi , comme fiancés : et les formalités préliminaires mirent seules quelque retard à notre mariage. On s'occupa des papiers. En attendant , pas un bal n'avait lieu chez Cécile Lambert , qu'on n'y invitât le beau capitaine : il était aux petits soins pour ma mère , et se jetait avec bonheur à travers les disputes qui s'élevaient, matin et soir, entre le père bonapartiste et le fils constitutionnel. De plus, il fabriquait des chariots pour traîner ma petite sœur dans les allées de notre jardin : il l'habillait même en soldat avec des buffleteries et une giberne de papier. Il m'aimait dans toutes les personnes de ma famille. Enfin il venait nous rejoindre, le dimanche, au sortir
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de l'église , en gardant un flegme imperturbable lorsque, par mégarde, le donneur d'eau bénite lui tendait inutilement le goupillon. Une fois il lui dit : — Je n'en use pas ; — mais ce fut d'un air de componction tel , qu'il aurait fallu se montrer dévote jusqu'au ridicule pour le punir de sa méchanceté.
Un matin , comme , à l'exception de mon frère, qui, par suite d'une cote mal taillée pour obtenir la paix, venait de prendre son logement de garçon dans le voisinage du Luxembourg , nous étions à déjeuner pacifiquement dans la chambre de mon père , Victorine, aujourd'hui ta gouvernante , alors attachée à Cécile Lambert , vint, en grande hâte , avec ce petit air vieille fille et bon qui fut toujours le sien , car c'est la plus inaltérable figure que j'aie rencontrée de ma vie. Elle était toutejoyeuse de quelque nouvelle qu'elle brûlait de nous dire , et m'apportait une lettre de sa maîtresse.
La lettre disait en substance :
a Si tu n'es pas, à midi précis, à la Folie-Lam-
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» bert ( elle avait ainsi baptisé sa maison de la » Cbapelle) , tu peux te considérer comme la » plus cruelle ennemie de ta meilleure amie