SCENE V
LE COMTE DE SAINT-JULES
Cette chaleur... cette fièvre diminue; je souffre moins enfin ; ce brouillard tombe. Où suis-je? Je commence avoir... oui... c'est encore Bicêtre. Je suis toujours malade à ce qu'il paraît. Voilà le concierge -, oui , c'est le concierge.
LE GUICHETIER
Comme il nous regarde.
LE COMTE DE SAINT-JULES
Monsieur le concierge, savez-vous si ma femme est toujours à la Force? Hier soir j'étais guéri, j'avais recouvré la raison. . . quelqu'un a dit devant moi... que toutes les femmes enfermées à la Force avaient été massacrées. ( il pleure. )
LE GUICHETIER
On vous a trompé, monsieur; le plus grand nombre a été sauvé ; mais c'est à notre tour aujourd'hui: on s'avance sur nous pour nous égorger.
LE COMTE DE SAINT-JULES
Que dites-vous?... Il paraît que ma tête s'égare encore... j'ai cru entendre que vous disiez...! pauvre fou que je suis !
LE CONCIERGE
Non, monsieur, non ; vous ne vous abusez pas :
2i4 BICÈTRE.
les brigands s'avancent. Voyez-vous dans la campagne cette foule j ce sont les égorgeurs de Paris qui viennent ici pour nous massacrer. Rassemblez toutes les forces de votre raison ^ mon jeune ami^ on en veut à vos jours , défendez-les.
LE COMTE DE SAINT-JULES
Qu'entends-je ? Je croyais m'abuser, mais non. Ce sont eux , je reconnais leurs bonnets rouges et leurs piques. Eh quoi! nous^ des malades, des aliénés! quelle rage !
LE GUICHETIER
Entendez-vous d'ici le chant de la Marseillaise. Oh ! révolution maudite , va !...
LE COMTE DE SAINT-JULES
Hélas ! je l'ai désirée ! je l'ai défendue cette révolution ! Elle était si remplie d'espérances à son aurore ÎO liberté, que de crimes Ton commet en ton nom î Mais , dites-moi, messieurs, qu'allezvous faire ?
LE CONCIERGE
Ma foi, j'ai fait distribuer des armes à tous ceux qui m'ont paru en état de les porter ; j'ai fait fermer les portes. Que voulez-vous ?
SCENK V. 21 5
LE COMTE DR SAINT-JULES
Donnez-moi un fusil : que j'aie le bonheur de me battre avec eux.
LE CONCIERGE
Eh bien , mon ami , allez dans cette salle^ vous y trouverez des armes. Pour moi , je vais faire charger les deux pièces de canon qui sont sur la terrasse. Il y a deux ou trois semaines , quand je les faisais nettoyer pour la visite des inspecteurs, je ne prévoyais pas devoir m'en servir. Ma foi , tant mieux, elles sont en état, et nous allons les placer là , près de la grand'porte , de manière à ce qu'on ne les aperçoive qu'après être entré dans la cour : c'est mon affaire ceci ; je serai là moi-même , une mèche à la main. S'ils enfoncent les portes , je mets le feu ; je suis dépidé à leur vendre chèrement ma vie.
(Quinze à vingt guichetiers roulent les canons et les placent près de la porte. Le comte de Saint- Jules , après avoir aidé le concierge à les charger, court dans la salle où les armes sont déposées. Le fou-démocrate le suit et revient portant un fusil avec lequel il va se placer près des canons. Il se promène devant eux comme une sentinelle.)
LE CONCIERGE
Il paraît que celui-là vient de recouvrer aussi la raison.
2i6 BICETRE.
LE GUICHETIER j au fou-démocrate.
C'estbien , mon ami, n'en laissez pas approcher; ils sont chargés à mitraille.