SUZANNE
Mercedes à Suzanne,
« Ma chérie, ma chérie, que je suis contente, que je suis fière de mon amie I contente de tè
savoir sur le chemin du bonheur avec une tendresse à côté de toi; fière à l'idée que ma Suzanne a du talent et va devenir un auteur célèbre. Tu penses si je me suis précipitée sur la JRevue grise! Du coup je m'y abonne tout de suite; ma souscription partira en même temps que cette lettre.
» Tu as raison : il faut nous voir, et le plus
tôt possible, car c'est fou ce que j'ai de ques-
i tions à te poser. Je veux être témoin de ton
1 bonheur, je veux connaître ton fiancé, je veux
j savoir quel a été votre acheminement à ces
fiançailles que tu m'annonces, et être initiée à
la scène de l'aveu.
» Voici l'été ; je ne puis pas aller à Paris à cause de fermages en litige dont je dois m'occuper. Alors c'est à vous, à vous trois, de venir à Tremnireck pour les vacances. Aussi bien ce [sera très profitable à la santé de Gérald qui pourra passer juillet et août au grand air dans les champs et les bois sans danger, les chasses ne commençant qu'en septembre. Pendant ces
trois mois toutes les distractions de villégiature, vous les aurez. Il vous sera facile également de travailler. Je veux qu'une partie de votre prochain roman se passe à Tremnireck, je veux que vous y soyez heureux. C'est le cadre que je vous offre pour vos fiançailles, ou votre lune de miel si votre mariage doit avoir lieu avant le mois de juillet.
» Voici la réponse qu'il me faut : « C'est entendu, noiLS acceptons. » Je n'en admets pas d'autre, sous peine d'une brouille éternelle entre nous. D'ailleurs mon égoïsme trouve son compte à vous ! avoir chez moi. Quelles que soient les distractions dont je jouisse en cette contrée où pullulent les châteaux, l'intérieur d'un manoir Louis XIII, qui n'est habité que par une jeune fille et sa gouvernante, manque un peu d'animation.
» Ce me sera une joie de sentir des amis sous mon toit, de vivre à leur côté, de m'occu- î per de leur bien-être. Les soirées surtout seront \ exquises, employées à faire de la musique, à t
^*il
deviser affectueusement. Et quand on se séparera après le bonsoir donné, le flambeau en main, à l'huis de chaque chambre, il me sera doux de dire : « A demain », il me sera doux de penser que mes amis reposent tout près de moi, et que le prochain matin, en ouvrant leur fenêtre, ils verront le plus riant paysage qui soit.
» C'est pendant ton séjour, ma chérie, que je pourrai te raconter les mille détails des histoires que je t'ai narrées par lettres, t'en montrer les héros, te faire connaître mes goûts, imes habitudes, mon caractère enfin. Car j'ai dû me modifier beaucoup depuis ma sortie du souvent, sous l'influence d'une complète indépendance.
» Tu verras comme mon manoir est gai, malgré ses pierres grises, son air méfiant, renfrogné. Tu verras comme il a du caractère avec sa terrasse aux ifs taillés, son immense jardin français auquel succède son parc de style qui ae se termine qu'à l'orée d'une forêt de pins,
de châtaigniers plusieurs fois centenaires. C'est une vaste demeure digne d'être illustrée par des romanciers. Je compte que vous lui ferez un sort dans quelque récit très romanesque: c'est un vrai castel d'amoureux. En s'approchant d'une balustrade qui le clôt à l'est, on aperçoit au-dessous de soi un précipice au bas duquel serpente un petit cours d'eau qui baigne toute une étendue de plaines admirables: c'est le côté du domaine livré à la seule garde de la nature. Les arbres qui bordent cette lilliputienne rivière se mirent dans l'eau, s'y traînent ou s'y baignent, laissant à peine 1^
place libre pour un bateau.
» Au nord et à l'ouest, le terrain descend an
loin jusqu'à la mer que bordent les hauti^ rochers des falaises ; et le génie humain a préparé là, dans ce raide escarpement, un passagd de chèvres par lequel le beau chevalier pourrij s'enfuir en cas d'alerte, à l'aide d'une corde" qui le guidera jusqu'à l'esquif amarré au roc. 9 Tremnireck évoquera encore à vos imagi-
ations le drame du désespoir quand, à la clarté
e la lune, s'argentera son vaste étang, tom-
eau d'Ophélies, tout endigué de bois sombres,
t dont la ceinture de plantes aquatiques est
maillée de nénuphars.
» Vous verrez ici toute une société de ho-
ereaux, que je livrerai sans pitié à vos
bservations caustiques. Je vous révélerai
iurs faiblesses, leur caractère, leur passé,
iiur présent et toutes leurs histoires, chacun,
ans le pays, jouissant de sa petite légende
jlus ou moins véridique et plus ou moins
iPamatisée. Je vous ferai voir Vaventurière ;
|est l'intrigue du moment : une étrangère,
anquée d'un bel Italien (peut-être son frère),
ai s'est installée depuis plusieurs mois dans
[n joli castel des environs, et s'ingénie à se
lire des relations. Rien n'est plus drôle que
.s gorges chaudes que provoquent ses ten-
'.tives, et l'espèce de surveillance presque poli-
^ère dont l'entourent ses voisins. On accueille
jins contrôle, pour ou contre eux, racontars
de domestiques, potins de fournisseurs, impres siens de jardiniers, etc. Toute la contrée est ei elTervescence.
» L'aventurière est fort belle femme et suscit la curiosité bienveillante des hommes ; ïaven turier, pas mal, quoique un peu pommadé suscite celle des femmes. On écrit aux quatr coins du monde pour, sur des données vaguee tâcher de connaître leur origine, et des pari importants sont engagés sur l'issue de ce efforts*
» Voilà, déjà posées, presque les bases d*u roman. Et il y a de petits détails pleins d suavité . une histoire de volière, une histoir de chien, etc..
» Mais si je vous disais tout, je dépouillerai mon invitation d'une partie de ses attraits ; e puis me voici au bout de ma huitième page Mon papier étant gros et mon avarice bie: connue, je tiens à ce que mes frais d'afiiran cliissement ne dépassent pas la taxe affecté aux quinze grammes réglementaires.
» Cette conclusion ne t'indique-t-elle pas que Qon genre d'esprit n'a pas changé depuis le ouvent, et que j'aime toujours ce que nos lonnes sœurs de la Miséricorde n'appelleraient las la ce blague » I
» J'attends dans les trois jours qui vont uivre, la réponse exigée, et, l'escomptant, je embrasse encore cette fois de tout mon cœur.