‹ Les sérothérapiesChapitre 12 sur 57 · FitEDET. — Academie de médecine, 1889. 19 Mars · texte numérisé non relu

FitEDET. — Academie de médecine, 1889. 19 Mars

SÉROTHÉRAPIE ANTIVENIMEUSE

Au dire des médecins anglais et franeais de l’Inde, au dire des missionnaires, la piqûre des cobras n’est pas très douloureuse. Elle est surtout caractérisée par l’engourdissement qui survient dans la partie mordue, se propage rapidement dans tout le corps et provoque des syncopes, des défaillances ; Ja bouche se contracte, devient baveuse, la langue se gonfle, les dents se l’esserrent, puis le malheureux blessé tombe dans le coma le plus profond et expire en quelques heures h

La morsure du cobra n’est pourtant pas toujours mortelle : les statistiques donnent h cet égard des chiffres variables ; d’après celles de Fayrer et de Desaint, la léthalité moyenne des individus mordus serait de 25 à 35 0/0 ; d’après Huillet, elle atteindrait 45 0/0. La statistique des Indes donne 65 0/0 de morsures mortelles en quelques heures, et les journaux anglais estiment à 20 000 le nombre de victimes que font, par an, dans l’Inde, les morsures de serpents.

Par conséquent, s’il n’y avait pas dans ce sujet des points de vue doctri naux qui vont vous laisser en suggestion de thérapeutique générale, il y aurait encore là une question d’intérêt immédiat pour ceux d’entre vous qui peuvent être appelés à soigner ou à instruii’e les habitants des ])ays auxquels je viens de faire allusion. Il y a, dans la sérothérapie appliquée à l’envenimation, une question de thérapeutique pratique, et aucun médecin n’a plus le droit de se désintéresser de la question du traitement des morsures de serpents. Un explorateur me demandait, il y a peu de temps, quelle était la valeur des résultats obtenus par Galmette, par Phisalix et Bertrand, et s’il était légitime de faire application à la pratique des x’ésultats trouvés au laboratoire, ajoutant que tout voyageur portant avec lui des moyens d’antienvenimation bénéficierait, non seulement de la sécurité matérielle que lui apporterait le médicament, mais encore de toute l’autorité morale que lui donnerait, aux yeux des indigènes, la première de toutes les puissances, celle de faire reculer la mort, celle de guérir les morsures de serpents.

II s’agit donc là d’une question passionnément intéressante, et vous comprendrez que je veuille l’étudier avec vous.

Il est curieux de voir la place que les serpents, à divers titres, ont tenue dans l’histoire des peuples anciens. Ne trouve-t-on pas, en Grèce et à Rome, dans les monuments que nous ont laissés leur civilisation, la trace de maintes croyances importées d’Orient, importées d’Asie et

1. G. Desain't, missionnaire de l’Inde. — Manuel de médecine. Compiègne, 1876. Sir J. Fayrer. — Thanatophidia indica.

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(l’Afrique, d’Egypte surtout, où les peuplades vivaient dans une terreur (piasi religieuse du serpent regardé comme animal personnifiant à la Ibis la prudence — la preuve en est que toute la statuaire antique met au cou de INIinerve un collier fait de serpents — la force et la perfidie, comme animal défiant la mort, et pouvant, à volonté, la répandre autour de lui. Ce sont ces mêmes peuplades qui, terrorisées par les morsures d’aspics, vénéraient, divinisaient certains animaux qui, réfractaires aux venins, osaient s’attaquer aux serpents et les tuer. Ce sont ces mêmes peuplades qui avaient remarqué, il y a plus de deux mille ans de cela, que certaines tribus, douées de privilèges divins, n’avaient rien à craindre delà morsure des serpents. Ce sont ces observations, ces croyances, qui, transmises (en se transformant, en s’adultérant, en se mélangeant à toutes sortes de naïvetés) au travers des âges, ont servi à propager tels moyens empiriques dont certains individus, à la fois devins, prêtres et médecins, usaient, tant pour se montrer réfractaires aux morsures des serpents, que pour faire éclater la secrète puissance qu’ils avaient de les guérir.

Dans les recettes de ces thaumaturges, outre certaines plantes, entraient, d’ordinaire, tout ou parties de serpents, en vertu de principes que nous voyons, aux temps primitifs de la médecine, dominer maintes médications dont l’idée première est fort intéressante. L’idée première est une idée d’isothérapie (luoç, égal), une idée qui veut qu’on cherche à opposer, dans le retour au bien (guérison, santé), une égalité de la puissance qui a conduit au mal, à la maladie ou à la mort; l’idée est d’insjiiration théocratique et mythique. L’idée veut que la maladie vienne d’une puissance surnaturelle, d’une divinité, agissant par elle-même ou par l’intermédiaire des éléments ou des choses, soit animées, soit inanimées, hommes, animaux, plantes. L’idée mère est celle-ci : la puissance a fait la maladie, la même puissance peut la défaire et procurer la guérison ; la cause étant égale en puissance pour le bien comme pour le mal, rien de plus logicjue que d’invoquer cette cause comme moyen thérapeutique. De cette idée naît naturellement l’isotliérapie, c’est-à-dire la méthode thérapeutique qui, comptant sur les égalités de jniissance, d’action, de force, met en jeu les moyens d’amener les divinités, les éléments, les hommes, les animaux, les végétaux — en un mot les causes — qui ont fait la maladie, à faire la guérison.

Je n’ai pas, j’imagine, INIessieurs, besoin de développer davantage ces considérations, pour qu’en vos esprits une confusion ne se fasse pas entre l’isothérapie et l’homéopathie, entre l’isothérapie et l’homéothérapie. A y bien regarder, les deux systèmes diffèrent essentiellement dans leurs visées comme dans leurs moyens.

SEROTIIERAPIIÎ ANTIVENIMEUSE

Il y a, dans l’isothérapie, une idée dominante d’égalité de puissance, à'égalité d’action^ dans la cause rpu lait la maladie comme elle refera la santé : l’idée de puissance morbifique, l’idée de la cause morbide, l’idée étiologique domine dans l’isothérapie. Cette idée va faire que nous trouverons dans les visées comme dans les moyens de l’isothérapic, la recherche de la prévention, de l’atténuation des maladies, tout comme leur curation.

Toute autre est la doctrine homéopathique : l’isothérapie repose sur l’emploi en thérapeutique des causes et des moyens morbifiques ; le système homéopathique, lui, repose sur l’idée des ressemblances symptomatologiques (otAoioç, semblable). Et puis, ai-je encore besoin de vous rappeler que la doctrine d’Hahneniann consiste, non seulement à traiter la maladie par des remèdes qu’on suppose avoir la propriété de produire des à cette maladie, mais encore à traiter

la maladie par ces remèdes administrés à doses inlîninient petites.

Vous avez compris combien isothérapie et homéopathie sont deux systèmes thérapeutiques différents.

Si je ne craignais. Messieurs, de trop m’écarter de l’objet immédiat de la leçon je me laisserais aller à vous montrer tout ce que l'étude historique de la Thérapeutique et de la jMatière médicale aurait d’intéressant à recueillir dans cet ordre d’idées. Vous ne sauriez croire tout ce que nous aurions encore à apprendre et à comprendre dans la manière dont certaines Thérapeutiques et certaines Matières médicales se sont constituées. Je vous assure que c’est, aujourd’hui encore, très instructif de savoir comment sont parties, aux premiers temps de l’humanité, d’observations très justes, certaines pratiques empiriques qui se sont dénaturées au travers des âges. Il n’est pas sans intérêt de savoir comment est née, comment s’est formée cette manière de Thérapeutique et de Matière médicale, qui a fini par fournir au populaire de tous les pays des remèdes reposant sur l’idée antique d’une correspondance, d’une égalité mystérieuse et mythique entre la cause de la maladie et le malade.

C’est cette idée qui a voulu, qu’après les invocations faites aux divinités, on s’adressât aux humeurs mêmes des patients, pour qu’elles défissent elles-mêmes la maladie incorporée au malade ; on s’adressât â la cause même de la maladie, en allant la chercher dans les éléments, les hommes, les animaux, les plantes, qu’on en rendait responsables ; on s’adressât, par exemple, dans la rage, au ebien qui l’avait donnée, comme c’était le cas de certaine médication antique qui Aoulait que l’homme mordu mangeât du chien mordeur.

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Vous savez que cette pratique est reeoininamlée par Pline ; vous savez qu’elle est, de toute antiquité, dans les habitudes des Chinois ; vous n’ignorez pas qu’elle figure dans la médecine des xvi® et xvii® siècles. C’est la inênie idée d’isothérapie, qui veut qu’à défaut du chien enragé on s’adresse à un autre chien, et que, prenant de lui, vivant ou mort, une partie, on l’applique sur la région mordue.

De ces pratiques isothérapiques sont, par associations et perversions d’idées, sorties des médications qui visaient, non plus l’animal qui avait fait la maladie, non plus son congénère, mais l’emploi d’objets, de plantes par exemple, qui, d’une façon quelconque, par leurs caractères morj)hologiques (racines, feuilles, fleurs, etc.), par leurs noms même, ra])pelaient la cause morbifique.

C’est ainsi que, pour rester dans la maladie rabique, Pline recommandait contre la morsure du chien enragé le rosier sauvage, la rose de chien, le cynovvJiodon.

D’autres fois, la médecine des premiers âges ne s’adresse plus à des parties de l’animal morbifère ; elle ne s’adresse plus même à des plantes ou à des pierres qui peuvent avoir avec la cause morbifique une ressemblance quelconque, si lointaine, si minime, si naïve soit-elle : la médecine, mi-religieuse, mi-laïque, s’adresse à des représentations, à des emblèmes , à des elïigies de' cette cause morbifique. Ce sont ces emblèmes qui, regardés, évoqués, ou appliqués loco clolenti^ vont soulager et guérir; bientôt même, nous les verrons prémunir contre la maladie et nous verrons l’isothérapie préventive faire autant merveille que l’isotbérapie curative. 11 vous apparaîtra, à vous comme à moi. Messieurs, que le rôle curatif et préventif des amulettes, qui sont de tous les temps — j’en ai vu, au musée de Boulacq, contemporaines de Sésostris, datant de 5000 ans avant J.-C. — de tous les pays, de toutes les religions, est né des idées d’isotbérapie que je vous ai dit avoir hanté l’esprit des premiers médicastres, à l’époque où l’étiologie des maladies reposait presque tout entière sur la croyance à la puissance qu’on prêtait aux mêmes divinités pour le bien comme pour le mal ; sur la croyance à l’influence qu’on prêtait aux mêmes divinités sur la vie comme sur la mort, sur la santé comme sur la maladie. Remarquez, que je dis aux mêmes divinités, car il a fallu, en cela comme en toutes autres choses, du temps, pour que la spécialisation se fit et que les divinités, après avoir été d’abord omnipotentes, à la fois bienfaisantes et malfaisantes, devinssent exclusivement les unes ou les autres ; ne répandissent plus, tour à tour, d’une seule main, le bonheur et le malheur, la santé et la maladie, la vie et la mort sur l’iiumanité. Une fois la spécialisation commencée, elle ne s’arrêta plus, et l’on vit certaines divinités toujours

SÉROTHÉRAPIE ANTIVENIMEUSE

bienfaisantes présider à deux ou trois fonctions seulement. C’est ainsi que Minerve devint la déesse de la sagesse et des arts, et qu’à ce titre elle fut l’émule de la fille d’Esculajie, de la déesse Tlygie qui, elle, prend dans ses attributions exclusives (nous dirions aujourd’hui dans sa spécialité) la santé.

De certaines pratiques d’isothérapie par l’image, par les signes, par l’intervention d’un emblème représentant la cause vraie ou supposée du mal lui-même, de certaines pratiques exécutées en vue qu’un signe portât avec lui la curation des maladies, je ne saurais vous citer (précisément à propos des morsures de serpents) meilleur exemple que le fameux serpent d’airain de Moïse, qui a servi de thème à Paul Rubens, dans un tableau ^ où il s’est révélé compositeur plus vigoureux que brillant coloriste :

« Les Israélites-, après avoir passé au fil de l’épée les Ghananéens, partirent de la montagne de Har, par le chemin qui mène à la Mer Rouge. Le peujile commençant à s’ennuyer du chemin et du travail parla contre Moïse et Dieu : c’est pourquoi le Seigneur envoya contre le peuple des serpents ; plusieurs israélites en ayant été blessés ou tués, ils vinrent à iMoïse et lui dirent : Priez Dieu qu’il nous délivre des serpents. Le Seigneur dit à Moïse : « Faites un serpent d’airain et mettez-le pour servir de signe ; quiconque étant blessé des serpents le regardera sera guéri ». Moïse fit donc un serpent d’airain et il le mit pour servir de signe; et ceux qui, ayant été blessés, le regardaient, étaient guéris ».

Cette médication par les signes, dans laquelle il entre autant d’idées de médecine théocratique que d’isothérapie, nous la retrouverons souvent jusque dans la pratique et dans les pharmacopées des xvi®, xvii® et XVIII® siècles ; les applications en sont nombreuses, la coutume s’en est établie au travers des âges, sans que, le plus souvent, on se fût rendu compte des idées religieuses ou profanes, des idées justes ou fausses qui avaient présidé à sa genèse, à ses translormations, comme à ses défigurations.

Pour en revenir aux pratiques empiriques de nos anciennes pharmacopées, qui reposaient sur l’emploi de Matières médicales animales, j’aurai à vous dire, plus tard, certaines ressemblances curieuses que présentaient ces pratiques avec la méthode opothérapique moderne. Je vous

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