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Gautier. — Académie de viédecine, 1886. 12 et 10 Janvier

2. Gautier. — Les alcaloïdes dérives des matières protéiques sous l’influence de la vie des ferments et des tissus. Journal d’anatomie et de physiologie, 1881. Septembre-Octobre.

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La destruction de la toxicité du venin reptilien par la chaleur, — ■ comme pour la toxine tétanique, — les précipités toxiques albuminoïdes obtenus quand on ajoute aux venins du phosphate ou du sulfate d’ammoniaque, ont fait supposer que le principe actif des venins est de nature albuminoïde, que c’est une nucléine.

Au cours de ses recherches, Calmette^ a constaté que toutes les albumines qu’on peut séparer du venin par chauffage discontinu, à des températures variant entre 70 et 95", ne possèdent aucun pouvoir toxique. Si on dialyse pendant 24 heures, dans un courant d’eau stérilisée, le venin ainsi débarrassé de toute l’albumine qu’il contenait, on en sépare les sels et on obtient, dans le dialyseur, une substance qui, desséchée rapidement au moyen du vide, présente l’aspect d’une poudre brune amorphe. Cette substance est quarante fois plus toxique que le venin desséché normal ; elle tue d’ailleurs en reproduisant toute la séide des phénomènes classiques de l’envenimation.

Les réactions chimiques de cette substance, qui paraît être le principe actif du venin de serpents, semblent indiquer que les venins présentent des affinités étroites avec les diastases et les toxines, soit microbiennes, soit végétales, c’est-à-dire avec les enzymes.

En dépit de toutes les études chimiques faites sur le venin des serpents, nous ne savons en somme rien de positif sur sa constitution ; si nous le connaissons par ses effets, nous en ignorons la nature, et vous pouvez conclure que, pour la toxine du venin de serpent, comme pour la toxine tétanique, seule la réaction in vitro ou in anima vili en médecine expérimentale, seules les réactions symptomatologiques en clinique, nous permettent d’établir des caractères différentiels, et que rien, ni au point de vue physique, ni au point de vue chimique, ne rend, quant à présent, possible la distinction de ces poisons les uns des autres.

Messieurs, à propos de toutes les maladies infectieuses dont j’ai ici abordé l’étude, qu’il s’agît de la tuberculose, de la diphtérie, du tétanos, je vous ai dit qu’il fallait toujours et partout tenir compte de deux facteurs : le terrain et la graine. Nous présentons comme terrains, vis à vis des agents infectieux, des alcaloïdes végétaux et animaux, des réactions fonctionnelles individuelles, variant suivant une foule de conditions que nous connaissons non dans leur essence, mais seulement par les différents résultats du conflit engagé entre l’agent infectant et nos

Galmette. — Le venin des Serpents, Société d'Edilions Scientifiques, Paris, 189G.

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tissus, entre l’alealoïde, d’où qu’il vienne (microbien, animal ou végétal), et notre organisme : ce sont les eoefficients réactionnels inhérents aux terrains qui caractérisent ce que la pathologie générale d’hier appelait V idiosyncrasie.

A côté des réactions inhérentes aux terrains, il faut compter avec les réactions inhérentes à la graine elle-même, et c’est en Thérapeutique, en Matière médicale surtout, c[u’il est nécessaire de compter avec les réactions propres, non plus cette fois avec les terrains, mais avec les graines dont vous devez tenir les effets comme éminemment variables, non seulement de graines à graines, mais encore pour une seule et môme graine.

Je vous ai dit déjà que les principes actifs des graines (que l’activité de ces principes fût employée à faire la maladie ou à faire la thérapeutique de ladite maladie, c’est toutun) variaient singulièrement suivant leur provenance. Ce qui est vrai pour les toxines microbiennes de nos maladies communes, ce qui est vrai pour les toxines tuberculeuse, diphtéritique, tétanique, — dont la variabilité de provenance explique en partie la variante symptomatologique, — est vrai également pour les venins, comme pour les intoxications par les toxines végétales.

Il y a là une règle générale sur laquelle je ne saurais trop retenir votre attention, et du moment que la Matière médicale nouvelle tire ses agents et ses moyens du règne animal, il est de première importance de savoir qu’il en sera des produits animaux comme des produits végétaux ; il faut que vous sachiez que l’agent animal devenu médicament variera suivant l’espèce, l’âge, le climat, la nourriture, etc, etc.

J’ai dû, à propos de jNIatière médicale végétale, vous rappeler que les effets de certains alcaloïdes végétaux, la digitaline, l’aconitine, n’étaient point les mêmes, suivant que les alcaloïdes provenaient de plantes cueillies dans les Alpes ou dans les Pyrénées ; suivant que la cueillette avait élé faite en mai ou en septembre; suivant que l’alcaloïde avait été retiré de la tige ou de la feuille. J’ai eu également à vous rappeler que l’opium varie en sa teneur morphinée, suivant saprovenance : tandis que l’opium d’Asie-lNIineure (tel qu’on nous l’apporte de Smyrne ou de Constantinople) contient 11 à 11,50 de morphine, l’opium de l’Inde en renferme 9 à 9, 5 7oi l’opium de Perse 8 7oi l’opium de Chine 3, 5 7o ? l’opium d’Egypte 3 à 4 7o seulement, et l’opium d’Europe le dixième de son poids environ. J’ai dû vous rappeler (|ue le titre en morphine de l’opium du commerce, comme l’a démontré Aubergier, varie de 2 à 15 “/o suivant le pays qui nous le fournit, aussi bien que suivant le degré de la maturité de la capsule du pavot au moment de la récolte !

Cette variété dans la teneur des plantes médicinales en principes actifs, en alcaloïdes, nous la retrouverons dans la teneur en principes actifs de

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nos espèces animales médicinales. Je parle d’espèces animales médicinales, comme je parlais tout à l’heure de plantes médicinales, puisque c’est, dans le cas particulier, le serpent lui-même qui va laire les frais de la thérapeuti([ue de l’antivenimation.

Eh bien! il faut que nous nous accoutumions à la pensée de savoir que les principes actifs que nous emprunterons aux matières alcaloïdiques ou alcaloïdiformes de la Matière inécUcale animale varieront, non seulement avec les espèces animales, mais encore avec chacune des individualités animales qui nous fourniront les agents médicamenteux nouveaux. ^Maintenant que nous faisons de la toxinothérapie animale^ il nous faut compter avec les variabilités d’effets résultant de la variabilité de provenance des agents thérajieutiques. Il y a là toute une pharmacodynamie dont il faudra patiemment déterminer les lois.

En matière d’envenimation, comme en matière de toute intoxication, nous aurons donc à compter avec une série importante de facteurs, et il nous faudra également envisager successivement l’animal mordeur et l’individu mordu, la graine et le terrain.

De même qu’il n’y a pas identité absolue dans la symptomatologie et dans l’acuité de l’envenimation des diverses espèces de serpents, il n’y a équivalence absolue, ni dans le venin d’une même espèce, ni môme dans le venin du môme animal.

La toxicité des venins de serpents varie suivant une foule de conditions; suivant, par exemple, que le serpent a été diversement nourri, suivant surtout qu’il mord à telle ou telle époque de l’aunée. Maints explorateurs nous ont, sur ces questions, rapjiorté une foule de renseiguenients jiréc'ieux qu’ils tenaient d’emjiiriques, lesquels savaient fort bien en làii e leur |)rofit. C’est ainsi que les indigènes de l’Amérique du Sud sauraient parfaitement vous dire ipie les morsures de certains serpents, justement redoutés, sont presque anodines quand brillent certaines constellations^ ce (pii signifie, en interprétation scientifinpie, que la toxicité des venins desdits serpents varie avec les saisons, tout comme je vous disais tout à l’heure que la toxicité de l’aconit et de la digitale difl'érait notablement suivant (pi’on les avait cueillis en mai ou en septembre.

Il faut aussi tenir compte de l’àge de l’animal, de ce fait qu’il a ou n’a pas moi-du dejiuis un certain temps, (pi’il vient de manger ou qu’il est à jeun. Galmette, ayant conservé pendant huit mois, à l’Institut Pasteur de Lille, un Aaja baje d’Egyjite, qui n’avait jamais voulu prendre aiumn aliment, a constaté <pie sa secrétion venimeuse augmentait au fur et à mesure qu’il jeûnait depuis ]>lus longtemps. En effet, au début son venin tuait un lapin de 1700 gr. à la dose de 0'"°'' 7 en 4 heures; au bout de

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deux mois, il suflisait de 0'“s‘'2,5 pour obtenir le même résultat, et quand l’animal mourut, au bout de huit mois, de son venin tuait un lapin

de 2 kilos.

C’est ainsi encore que la toxicité de la sécrétion venimeuse varie d’une espèce à l’autre, et que l’on ne saurait comparer le venin de la vipère à celui du cobra, du serpent à sonnettes ou de l’aspic. Si 4 milligrammes de venin de vipère arrivent à peine à déterminer des accidents locaux , 0'"o‘’25 de venin de naja sulïisent pour entraîner rapidement la mort.

Ces najas comptent deux variétés particulièrement redoutables: le cobra et l’aspic. Très répandu en Egypte, l’aspic, au dire de Galien, servait à Alexandrie pour l’exécution des condamnés à mort, et je vous rappelle que Cléopâtre voidant, au lendemain de la bataille d’Actium, échapper à Octave vainqueur d’Antoine, se donna volontairement la mort en se faisant mordre par un aspic.

La virulence du venin de ce serpent est extrême : il y a quelques années, un garçon du jardin zoologique de Londres mourut une demiheure ajH'ès avoir été mordu par un aspic dont il était le gardien.

C’est cependant de ce genre de reptiles que se servent les charmeurs de serpents si répandus dans le nord de l’Afinque, au Maroc, en Egypte.

La plupart du temps les charmeurs prennent, avant de se livrer à leurs jongleries, la précaution d’arracher au serpent dont ils se servent son ap|)areil à venin. Vous savez que cet appareil est constitué i)ar deux glandes situées de chaque côté de la mâchoire supérieure et enveloppées dans un réseau de muscles destinés à expulser le venin de sa poche glandulaire. Chaque glande, allongée en forme d’amande, se termine en avant par un canal qui aboutit à la base d’une dent canelée chez certains serpents, perforée et canaliculée chez d’autres. Cet appareil, comme vous le voyez, rappelle par beaucoup de côtés les seringues dont nous nous servons pour faire des injections hypodermiques ; c’est une véritable injection de toxine venimeuse que fait la morsure d’un serpent.

A côté des charlatans qui mutilent leurs reptiles, il en est d’autres qui se servent de serpents non édentés, intacts, porteurs de leurs glandes venimeuses, comme c’était le cas d’un marocain que j’ai vu sur la place du marché de Tanger ; la plupart de ces charmeurs peuvent, par suite d’une immunisation acquise, on ne sait trop comment, subir impunément la morsure des serpents les plus redoutables.

C’est le fait des Eisowys qui forment une secte nombreuse disséminée dans les villes de l’ouest de la Barbarie, dont Tétat réfractaire à

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la morsure des serpents paraît acquis par une série de pratiques que l’on suppose plus qu’on ne les a surprises. 11 se pourrait faire que l’immunité acquise de ces Africains tînt en partie à ce qu’ils mangent des serpents entiers : si cela était, l’opothérapie reptilienne empirique aurait précédé ici, comme en maintes autres circonstances, les tentatives scientifiques, puisque je vous dirai tout à l’heure que Fraser serait parvenu à réaliser l’atténuation venimeuse par la voie gastrique. C’est comme belle observation d’immunisation empirique que je tiens à vous rapporter l’observation de charmeurs, mangeurs de serpents, dont au INIaroc a été témoin James Richardson ’.

« J’avais souvent entendu parler des terribles serpents de la jirovince de Sons, parmi lesquels, s’il faut en croire les Arabes, se trouvent encore les pythons, capables de fermer les routes aux caravanes, et dignes, par leur taille, de figurer non loin des fameux serpents de Bagrada, de classique mémoire. C’est de la même province que sortent presque tous les Eisowys, ou industriels possédant l’art de charmer les vipères les plus dangereuses.

Un malin, sur la place du marché, nous rencontrâmes une bande de quatre de ces hommes : trois d’entre eux étaient musiciens ; leurs instruments, longs et grossiers roseaux en forme dellùtes, percés aux deux bouts, produisaient des sons mélancoliques, mais qui n’étaient pas dépourvus d’un certain charme.

Les Eisowys, invités à nous montrer leurs serpents, s’y prêtèrent de bonne grâce. Elevant d’abord leurs mains, comme s’ils tenaient un livre, ils murmurèrent, à l’unisson, une prière adressée à la Divinité et invoquèrent Sudna-Eiser qui, dans le iNIaroc, est le patron dos charmeurs de serpents. Il ne faut pas confondre Sudna-Eiser avec Sudna-Aïsa, qui est le nom par lequel les Arabes désignent le Christ, qu’ils appellent aussi Roballats (le souffle de Dieu). Leur invocation terminée, la niusicjue commença, le charmeur de serpents se mit à danser en tournoyant avec vélocité autour d’un panier de jonc, recouvert d’une peau de chèvre sous laquelle se trouvaient les reptiles. Soudain, lecharmeurde serpents s’arrête, il plonge son bras nu dans le panier et en retire un cobracapello, qu’il contourne comme si c’eût été un turban; tout en dansant, il l’enroule autour de sa tète ; le serpent, paraissant obéir â ses désirs, conserve la position qu’il lui a donnée. Le cobra est ensuite placé â terre ; se dressant alors sur lui-même, il commence â balancer sa tête de droite à gauche : on dirait qu’il accompagne la mesure.

1. Le Maroc à l’éi)oque ncUicllo : Relation du voyage de James Hicliardson. Le Tour du Monde, 1800, lcr Semcslrc, pages 222 et 223.

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Tournant plus rapidement encore, l’Eisowy plonge sa main dans le panier, dont il retire successivement deux serpents très venimeux, de l’espèce que les habitants de la province de Sons désignent sous le nom de leffa. Ces reptiles, dont la robe marbrée est tachetée de noir, ont le corps assez gros ; leur longueur n’excède pas deux pieds et demi à trois pieds.

Ces deux lelTas étaient moins bien dressés et plus ardents que le cobra: à demi roulés, la tète penchée, prêts à l’attaque, ils suivaient d’un œil étincelant les mouvements du charmeur de serpents; quand il s’approchait d’eux, s’élançant sur lui, la mâchoire ouverte, ils dardaient leur corps avec une incroyable vitesse, leur queue cependant semblait immobile, puis ils se repliaient sur eux-mêmes. L’Eisowy avec son baïk repoussait les attaques dirigées contre ses jambes nues, et les leffas épuisaient leur poison sur le vêtement.

Invoquant alors Sudna-Eiser, le charmeur saisit un des serpents par la nuque, en continuant toujours sa danse tournoyante : il ouvrit alors, à l’aide d’une baguette, les mâchoires du reptile pour faire voir aux spectateurs les crochets qui laissaient suinter une matière blanche et huileuse. Il présenta ensuite son bras au leffa qui y enfonça immédiatement ses crochets, pendant que l’homme, faisant de hideuses contorsions, tournoyait toujours rapidement en invoquant son saint patron. Le reptile continua de mordre jusqu’au moment où l’Eisowy, le retirant, nous montra le sang qui coulait de son bras.

Déposant ensuite le leffa à terre, il porta sa blessure à sa bouche, en la pressant avec ses dents ; il se mit à danser, la musique hâtant de plus en plus la mesure, jusqu’à ce qu’enfin il s’arrêtât, épuisé de fatigue.

Persuadé que ce n’était qu’une jonglerie et qu’il avait enlevé le venin du leffa, je demandai à toucher le serpent.

— Etes-vous un Eisowy, me dit l’homme de Sons, ou bien avez-vous une foi inébranlable dans le pouvoir de notre saint ?

Je répondis négativement.

— Si le serpent vous mord, me dit-il, votre heure est venue : qu’on me donne une poide ou tout autre animal-, je veux vous donner une preuve évidente de ce que j’avance, avant que vous ne touchiez un leffa.

On apporta une poule : le charmeur de serpents prit un de ses reptiles et lui laissa mordre l’oiseau. On mit à terre la poule, qui tourna pendant une minute, comme si elle avait des convulsions, chancela et tomlia morte. Peu après, sa chair avait pris une teinte bleuâtre. Il va sans dire que je n’insistai pas pour toucher au leffa.

Pvemettant ses reptiles dans le panier, notre charmeur en retira d’autres serpents connus dans les environs de INIogador ; je remarquai entre

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autres le houmenfahli (le père de renflure) ; la morsure de ces serpents n’est pas assez venimeuse pour mettre la vie en danger. L’Eisowy joua pendant Quelque temps avec eux et les laissait mordre son corps à demi nu qui ruisselait de sang pendant qu’il dansait, puis, saisissant entre ses dents la queue d’un de ces serpents, pendant que les autres s’enroulaient autour de son corps, il commença à le manger ou plutôt à le mâcher; le reptile, se tordant de douleur, mordit le cou et les mains de l’Eisüwy, jusqu’à ce que celui-ci l’eût complètement dévoré. Je n’ai jamais vu de plus dégoûtant spectacle.

Dans mes courses, j’ai souvent rencontré des Eisowys, je les ai toujours vus manier les scorpions et d’autres reptiles venimeux sans en avoir jamais été blessés. Pendant mon séjour à Tanger, nn jeune Maure assistant aux exploits d’un charmeur de serpents, le tourna en ridicule, en disant que ce n’était que jongleries ; mis au défi par un des Eisowys, il entra dans le cercle magique, toucha un des left'as, fut mordu et expira en peu d’instants.

Les Eisowys forment une secte nombreuse, disséminée dans les villes de l’ouest de la Barbarie ; ils rappellent sous certains rapports les Derviches tourneurs de l’Orient : comme eux, ils s’assemblent les jours de lôte dans les maisons consacrées à la célébration de leurs rites. Ils croient que leur amour et leur respect pour Sudna-Eiser, leur patron, doit arrivera leur faire dépasser les bornes de la raison humaine ; cette idée les fait tomber, pendant qu’ils s’y livrent, dans une aberration d’esprit telle, qu’ils s’imaginent être transformés en hôtes sauvages, tigres ou lions, chiens, etc. Ils se mettent alors à hurler, à aboyer ou à crier, à l’imitation des animaux qu’ils croient représenter. Cet état de folie tient, soit à l’emploi d’une herbe enivrante, le haschisch, (pi’ils prennent par petites quantités dans un verre d’eau, soit à ce qu’ils fument du kif, jdanle fort commune dans le iNIaroc, ainsi que la jirécédente. Quand les Eisowys sont en cet état, on les jiromène quelquefois dans les rues, enchaînés deux à deux ; leur chef (Emkaden) les précède, monté à cheval. Ils poussent des hurlements horribles, et font des bonds jirodigieux. Les spectateurs leur jettent quelquefois un mouton vivant : il est aussitôt mis en pièces et dévoré, intestins et tout ».

Ce fait que certains individus acipiièrent le moyen de résister à un poison, mortel pour d’autres, m’amène naturellement à vous parler maintenant de la question du terrain.

Pour les alcaloïtles animaux comme pour les alcaloïdes végétaux, il y a des terrains naturellement réfractaires, d’autres sensibles, d’autres

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enfin pai’ticulièrement, immédiatement influençables par le produit toxique.

Il y a, je vous le rappelle, des animaux relativement réfractaires à certaines de nos maladies infectieuses, et c’est à ces animaux qu’on avait eu, aux premières heures de la sérothérapie, l’idée de s’adresser pour leur emprunter leur sérum. C’est ainsi, vous le savez, qu’on avait été demander du sérum au chien et à la chèvre, qui passaient pour diflicilement tuberculisahles ; qu’on avait injecté ce sérum à d’autres animaux afin de les rendre, eux aussi, réfractaires à la tuberculisation, et qu’on avait cru pouvoir faire ainsi de la sérothérapie antituljerculeuse.

De même, en matière d’envenimation, il y a de grandes différences dans la sensibilité des terrains, c’est-à-dire des animaux, vis à vis des venins. C’est ainsi que 1 kilogramme de cobaye est plus sensible que 1 kilogramme de lapin ; c’est ainsi encore que le chien est moins sensible que le lapin, puisque pour tuer un chien de 7 kilos il faut plus de venin que pour 12 kilos de lapin.

Il existe enfin des animaux absolument réfractaires à la morsure des serpents ; les serpents eux-mêmes ne réagissent pas à la morsure de leurs congénères, puisqu’il est impossible d’envenimer expérimentalement un serpent.

Cette immunité paraît tenir à la présence, dans le sang, non seulement des serpents venimeux, mais encore des serpents non venimeux, et même des anguilles, d’une substance toxique que certains auteurs considèrent comme le venin lui-même en dilution dans la masse sanguine, mais qui serait, d’après Calmette (s’appuyant pour penser ainsi sur les effets physiologiques de cette substance et sur sa destruction par le chauffage à 68°), un principe diastasique spécial, différent du venin, à la constitution définitive duquel il prend peut-être part.

Les reptiles ne sont pas seuls doués de cet état réfractaire vis à vis du venin. Dans la série des mammifères, je peux vous citer le porc, le hérisson, le mangouste, qui jouissent de la même immunité. Calmette ^ a pu constater que la réputation du mangouste, qui passait, dans l’antiquité, comme je vous l’ai rappelé, pour résister à la morsure des serpents, n’a rien que de mérité. Vous savez que ce quadrupède carnassier, de la famille des civettes (il a la taille d’un chat et la forme d’une marte), connu également sous le nom d’Ichneumon, de rat de Pllaraon, était révéré par les Egyptiens parce qu’il détruisait les serpents et les jeunes crocodiles. A la Guadelou])e, oii le mangouste pullule, il n’y a plus de

1. Calmette. — Contribution à l’étude des venins, des toxines et des sérums antitoxiques. Annales de Vinstilut Pasteur, 1895. Avril.

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serpents venimeux : e’est ce qui explique qu’on ait cherché à acclimater cet animal bienfaisant dans les pays infestés de serpents, tels que la Martinique oii il fait merveille.

Toutes conditions égales d’ailleurs, la gravité et la rapidité de l’envenimalion varieront chez le même individu suivant le siège de la morsure, exactement comme pour le tétanos et surtout pour la rage.

Vous savez que, dans la rage, il y a une période d’incubation dont la durée varie suivant le siège de la morsure. Tandis qu’un individu mordu au pied par un chien enragé peut attendre jusqu’à quatre mois l’apparition des phénomènes bulbaires qui entraîneront sa mort, peu de jours suffisent s’il a été mordu à la figure. C’est pourquoi il était d’usage, il y a quelques années, dans certains pays, d’amputer séance tenante le doigt mordu ; quelques individus, s’étant spontanément coupé un doigt sans attendre l’intervention du chirurgien, ne durent qu’à ce sacrifice d’échapper à la mort. L’essentiel est d’empêcher la diffusion du principe rabique, et c’est à cela qu’on visait, soit en supprimant le doigt mordu, soit en plaçant un lien au dessus du siège de la morsure, quand cela était possible.

De même, en matière d’envenimation, il faut tenir compte et du siège de la morsure, et de la voie d’introduction du venin. Parmi les différentes voies par lesquelles le venin peut être introduit dans l’organisme des animaux, la plus dangereuse est l’intraveineuse; ce qui explique que, chez l’homme, une morsure faite dans l’hypoderme sera d’autant j)lus redoutable que le tissu cellulaire sous-cutané est plus vasculaire.

Les séreuses absorbent lentement le venin : l’inoculation intrapéritonéale produit tardivement l’envenimation. A quantité égale de substance toxique sur les muqueuses, la conjonctive par exemple, le venin de tous les serpents amène une inflammation très intense: il est phlogogène plus que toxique. Il ne paraît point cependant avoir d’action toxique sur la muqueuse du tube digestif; c’est pourquoi l’on peut et l’on doit même, à la condition que la muqueuse buccopharyngée soit saine, sucer une morsure de serpent, de manière à empêcher la pénétration du poison dans l’épaisseur des tissus et son passage dans la circulation.

De même que, chez un même individu, vous avez dans l’envenimation des différences de degré tenant au siège de la morsure, de même vous aurez, d’un sujet à un autre, des variétés individuelles dépendant de facteurs divers, dont le princijial paraît être l’élat organique et fonclionncl des viscères destinés à la destrucfion et à l’élimination des produits toxiques en circulation dans l’organisme, je veux dire le foie et les reins.

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Vous m’entendez souvent, ici ou à l'hôpital, répéter — faute d’étrc bien compris, je risquerais de passer pour exprimer une naïveté ou un paradoxe — que la meilleure manière de ne pas mourir d’une maladie, d’une infection, ou d’une intoxication, c’est d’être bien portant. Gela veut dire que la meilleure manière de faire les frais d’une maladie, que la meilleure manière de vivre plus longtemps que ne dure l’infection ou l’intoxication, est d’avoir ses constituants organiques et fonctionnels en pleine valeur; est de se trouver en pleines intégrités et activités viscérales; est de n’avoir aucune tare, et d’opposer aux offenses infectieuses et toxiques, toutes les défenses que nous promettent un système nerveux énergique, une parfaite activité phagocytaire, un cœur vaillant, une complète dépuration urinaire et hépatique. C’est ainsi que vous devez comprendre l’inégalité constante que vous observez chez les sujets aux prises avec les maladies. C’est ainsi que vous devez comprendre comment et pourquoi, dans les dernières épidémies de grippe, j’établissais le pronostic de mes clients sur ce fait que la maladie les prenait bien ou mal portants. C’est ainsi que vous comprendrez ce que nous prétendons dire , quand nous proclamons que c’est indûment , le plus souvent, qu’on déclare telle ou telle personne mourir de pneumonie, alors qu’elle succombe à ses tares organiques plutôt qu’à sa pneumococcie, qu’elle succombe à propos de sa pneumonie et non à sa pneumonie. C’est ainsi que vous comprendrez pourquoi je ne cesse de répéter que les éléments du pronostic doivent être cherchés bien plus dans la considération des malades que dans l’étude de la maladie.

C’est dans le môme ordre d’idées qu’on doit chercher l’explication d’accidents qu’entraîne quelquefois l’administration de tel ou tel médicament. Un médecin, sur la foi des traités de thérapeutique et de pharmacologie, prescrit à un malade, à dose classique, un médicament déterminé. Peu après éclatent des désordres aussi graves qu’imprévus ; le malade meurt. L’enquête prouve qu’aucune erreur n’a été commise de la part du pharmacien qui a livré le médicament ; mais, à l’autopsie, on constate que le malade, ancien lithiasique, avait de la dégénérescence graisseuse du foie. Les cellules hépatiques ayant perdu une partie de leurs propriétés spécifiques de dépuration, pouvaient suffire, à la rigueur, au travail quotidien ordinaire, aidées dans leur fonctionnement limité par des cellules rénales également adultérées; l’introduction, dans cet organisme déchu, d’un principe médicamenteux toxique, destiné à passer par le foie et les reins, est venu compléter l’insuffisance hépato-rénale qui, relative jusque-là, devenant absolue, s’est traduite par de graves accidents dont la mort a été la conclusion.

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De ces laits nous avons une exjilication satisfaisante par la constatation des désordres organiques que nous révèle l’anatomie pathologique, microscopique et histologique.

D’autr es interprétations relèvent évidemment les cas où l'on voit un individu résister, au cours d’une épidémie, aux attaques de la maladie, alors qu’autour de lui tout le monde est atteint et que heaucoup succombent. Il faut, ici, faire appel à l’intervention d’un humorisme spécial, congénital ou acquis, résultant d’une mithridatisation antérieure par une maladie atténuée, avortée : typhoïdette , variole abortive, etc., etc.

Enfin, Messieurs, il est, dans cet ordre d’idées, des laits inexplicables, tels que la sensibilité d’une race toute entière vis-à-vis d’une maladie infectieuse déterminée. Vous avez par exemple tous entendu dire que les Anglais craignent la scarlatine comme la peste : c’est pour eux la peste pourpre. La scarlatine, en effet, pousse remarquablement sur le terrain humoral anglais et y acquiert une virulence extrême, ainsi qu’en font foi les statistiques des épidémies de scarlatine en Angleterre. Les F'rançais, au contraire, supportent beaucoup mieux l’infection scarlatineuse, et, à égalité d’épidémicité, à égale valeur de graine, l’Anglais fera une scarlatine grave, maligne, mortelle peut-être, là où le Français fera une scarlatine bénigne. Lc'rôle du milieu humoral est, dans l’espèce, si remarquable, qu’alors qu’à Boulogne-sur-Mer (dont la population est, comme vous le savez, mi anglaise, mi française) survient une épidémie de scarlatine, il est commun de voir dans un même quartier, dans une même rue, dans une même maison, toutes choses égales d’ailleurs, les Anglais payerbeaucoup plus durement tribut à la scaidatine que les Français. C’est là une particularité de race sur laquelle j’ai insisté à cette place, quand j’ai eu, autrefois, dans des leçons d’Hygiène, à étudier les facteurs de contagiosité.

Messieurs, ce sont toutes ces circonstances, d’ordres si divers, qu’on avait autrefois réunies sous le nom à' idiosyncrasie^ croyant expliquer par cette conception purement métaphysique les faits singuliers qui avaient justement frappé l’attention des médecins. Ces états ne sont probablement que la résultante d’augmentations ou d’atténuations (produites à la faveur d’endémies ou d’épidémies) dans la vitalité des graines, assurant ainsi leur bypervirulence ou bypoviruleiu'e. Il ne faudrait pas, à cet égard, sous prétexte que nous avons de ces faits une interprétation plus scientifique que nos pères, nous imaginer que nous ayions trouvé la solution du problème de la malignité dans les maladies, problème tant de fois soulevé par l’empirisme.

SÉROTHÉRAPIE ANTIVENIMEUSE

Comprenez-vous, maintenant, comment il n’est plus nécessaire aujourd’hui, pour établir le pronostic d’une maladie inlectieuse, défaire apjiel à ce que nos pères appelaient le génie morbide, quand il s’agissait de la graine, l’idiosyncrasie quand il s’agissait du terrain. Tout, ou pres([ue tout, s’interprète maintenant, en clinique, non plus par de simples hypothèses, mais à l’aide de laits dont l’analyse clinique a été fécondée par la médecine expérimentale.

Eh bien ! Messieurs, ce qui est vrai pour les maladies infectieuses, telles que la scarlatine, la variole, la diphtérie, l’est également, mulatis mutandis, pour l’envenimation. V ous retrouverez, en matière de morsures de serpents, toutes les conditions auxquelles je viens de faire allusion, et l’idiosyncrasie — pour me servir de ce terme ancien dont vous comprenez maintenant, je l’espère, la valeur et la signification, — l’idiosyncrasie joue, chez les individus mordus par des serpents, un rôle analogue à celui qu’elle joue chez les scarlatineux et les varioleux. C’est par une même idiosyncrasie que le hérisson, le porc, le mangouste, sont absolument ou relativement réfractaires à la morsure des serpents.

Je n’ai point à vous décrire ici la physiologie pathologique de l’envenimation ; je voudrais pourtant vous faire remarquer que c’est sur les centres bulbaires que le venin paraît exercer spécialement son action.

En effet, un des premiers symptômes observés dans l’envenimation expérimentale serait, au dire de Cabnette, le ptosis, en rapport avec une altération des noyaux d’origine des nerfs moteurs oculaires communs ; la paralysie bulbaire progresse ensuite rapidement et la mort survient par asphyxie, dès que l’intoxication a envahi les noyaux des pneumogastriques.

Le venin, porté directement à l’aide d’une pipette capillaire dans le tissu musculaire ou dans les cavités du cœur, ne modifie pas la régularité des contractions de cet organe, jusqu’eà ce que l’intoxication hulbomédullaii’e ait eu le temps de se produire.

Mélangé au sang, il n’altère ni la forme ni la couleur des globules, jusqu’après la mort de l’animal. Cabnette^, auquel j’emprunte ces détails, dit n’avoir pas vu dans les hématies les corps ovoïdes, brillants, signalés par Lacerda ; il a seulement constaté que les hématies se gonflent un peu et que l’hémoglobine se dissout rapidement.

1. Calmette. — Etude expérimentale du venin de Najatripudians ou cobra capcl; et exposé d’une méthode de neutralisation de ce venin dans l’organisme. Annales de Vlnsiitut Pasteur, 1892. Mars.

QUATRIEME LEÇON

Ap rès l’arrêt du cœur, la coagulation survient très vite, tout le sang contenu dans les cavités se prend en une masse homogène offrant l’aspect de la gelée de cassis.

Quelques auteurs, Lacerda et Fayrer entre autres, ont déclaré que le sang d’un animal tué par le venin est lui-même venimeux, et que, si on l’injecte à un animal neuf, il détermine rapidement les mômes effets que le venin lui-même. Galmette et Viaud Grand-Marais ne sont pas de cet avis, car, d’après eux, l’inocidation du sang d’un animal mort d’envenimation vipérienne donne toujours des résultats négatifs.

Une des propriétés les plus remarquables du venin de serpents, c’est son extrême diffusibilité. Si on introduit sous la peau, au dernier tiers de la queue d’un rat, une dose mortelle de venin, et que, une minute après^ on pratique l’amputation de cet organe au tiers supérieur, la marche de l’envenimation suit son cours, la mort est à peine retardée.

Cette rapide diffusion explique l’inefficacité presque absolue des traitements locaux les plus énergiques des morsures de serpents, tels que les incisions, les cautérisations au fer rouge, les injections de certains liquides, la ligature du membre mordu ; pour s’opposer à l’envenimation, il faut recourir à d’autres moyens plus eflicaces, dont l’étude fera l’objet de la prochaine leçon.

CINQUIÈME LEÇON

SÉROTHÉRAPIE ANTIVENIMEUSE

SUITE ET FIN

Thérapeutique empirique des morsui'es de serpents. — Ses procédés. — Immunité accidentelle professionnelle. ■ — Immunité provoquée. — Immunité personnelle. — Immunité héréditaire.

Méthodes scientifiques d’immunisation. — Atténuation du venin : procédés physiques et chimiques (Galmette, Phisalix et Bertrand). — Tentatives et procédés d’immunisation des animaux (Galmette, Fraser). — Propriétés préventives et curatives du sérum des animaux immunisés. — Sérum liquide et sérum solide ; poudre, antivenin de Fraser.

Traitement de l’envenimation chez l’homme.

Dans la dernière leçon j’ai fait , Messieurs , allusion à certaines pratiques empiriques employées avec d’assez bons résultats dans le traitement de l’envenimation, et je vous ai dit ce que j’entendais par « empirisme ».

Depuis un temps indéterminé, on savait qu’en suçant la plaie, qu’en plaçant une ligature ait-dessus d’elle, qu’en y appliquant certaines substances presque toutes de réaction alcaline, on avait des chances d’empécher la pénétration du venin et de rendre la morsure inolfensive, et cela dans 25 “/o cas environ.

Bien plus, les relations des voyageurs prouvaient que l’idée de l’immunisation n’est pas une notion nouvelle et que les habitants de certains pays ont su faire, de tous temps et couramment, de la thérapeutique préventive contre les morsures de serpents.

Sans aller bien loin, nous avons en France, à Clermont-Ferrand, un chasseur de vipères, nommé Jean-Vipère, qui passe pour être réfractaire à la morsure de ce reptile. Il est probable que cet individu aura été mordu plusieurs fois, et que, par un concours de circonstances heureuses, ces morsures, chacune prise en particulier, insullisantes

Sérothérapie. Opothérapie. G

CINQUIEME LEÇON

pour déterminer une intoxication grave, auront été, par leur répétition et leur addition , suffisantes pour rimmuniser , le mithridatiser.

A Arbois, le pays de Pasteur, il existe un autre chasseur de vipères qui a été vu et interrogé par Roux, Phisalix et Kaufman, et qui paraît jouir de la même immunité. A chaque saison, il se fait mordre volontairement une ou deux fois pour conserver son immunité intacte : s’il ne prenait pas cette précaution, il s’exposerait, alTirme-t-il, à de graves accidents. Ce n’est là évidemment qu’une immunité acquise, accidentellement d’abord, puis volontairement, une véritable mithridatisation.

C’est volontairement aussi, et de parti pris, que certains indigènes de l’Amérique tentent, par des pratiques plus ou moins compliquées, de déterminer l’état réfractaire, la véritable immunisation vis-à-vis du venin de serpents dont la morsure est autrement redoutable que celle des vipères de nos contrées.

Au Mexique, certains Indiens appelés Curados de Culebras savent, en s’inocidant plusieurs fois avec des dents de crotales, acquérir le privilège de pouvoir être mordus par les serpents les plus venimeux, sans qu’il en résulte le moindre danger pour leur existence. Pendant un séjour à Tuxpan, le D‘‘ Jacolot, médecin de la marine, a fait une enquête sur ces Curados de Culebras, et il a pu se convaincre que leur immunité est réelle.

L’explorateur portugais Serpa Pinto raconte, dans un rapport communiqué à l’Académie des sciences, le 24 février 1896, comment il s’est fait vacciner par les indigènes du iNIozambique. « Les Vatiias extraient le poison d’un serpent nommé Aleatifa ; ce poison est mêlé à des substances végétales et forme avec elles une pâte gluante très brune. Ils font à la peau deux incisions parallèles, longues de 5 millimètres en chaque endroit, et y introduisent la pâte qui contient le poison. Ces incisions sont faites sur les bras, près de la jonction du radius et du cubitus avec les os du carpe, au revers de la main, au dos sur les omoplates, et aux pieds près du gros orteil. Quand j’ai subi cette opération, j’ai été pendant huit jours tout enflé, et j’ai eu toutes les soulTrances possibles. Je n’ai jamais été piqué par aucun serpent et je ne puis aiïirmer que ce remède soit infaillible. Les Vatuas affirment que oui, et la preuve en serait qu’ils ne tuent jamais un serpent. Peu après avoir été vacciné, j’ai été piqué aux îles Seychelles par un scorpion qui ne m’a fait aucun mal ; dix ans plus tard, lors de ma traversée en Afrique, j’ai été piqué par un autre scorpion qui m’a fait un mal horrible, et j’ai cru pendant huit jours que j’allais mourir ou perdre mon bras ».

SÉROTHÉRAPIE ANTIVENIMEUSE

Les Archü’es de l’Anthropologie criminelle^ rapportent le fait suivant, arrivé à un Lyonnais travaillant clans lesplacers delà Guyane, cjui, ayant voulu se faire immuniser contre la morsure des serpents, très nombreux et très dangereux dans cette région, raconte, dans les termes suivants, la pratique des indigènes :

« L’indien prit, dans un llacon qui en contenait plusieurs, une dent de grage^ serpent extrêmement venimeux, et s’en servit pour me faire sur le cou-de-pied trois incisions de 3 centimètres de largeur environ. Il laissa saigner la plaie une minute. J’éprouvai alors une sensation de défaillance : de grosses gouttes de sueur me tombèrent du front. Les plaies furent ensuite frictionnées a\"ec une poudre noirâtre.. J’ai su, depuis, que cette poudre était composée du foie et du fiel de l’animal, séchés au soleil et pilés avec les poches à venin. Le sang cessa immédiatement de couler. Jj’Indien masticjua des feuilles d’arbre avec cette poudre et, appliquant ses lèvres sur la blessure, y injecta de la salive autant qu’il le put, en faisant effort comme pour gonfler un ballon. L’opération était finie ».

Cette manière d’opérer vous apparaîtra, Messieurs, comme à moi, très intéressante. Si nous passons en revue les différentes phases de l’opération, nous voyons c[ue l’Indien commença par faire saigner la plaie pour empêcher la pénétration du venin, qu’il appliqua ensuite sur cette plaie des organes empruntés à un animal réfractaire à la morsure de serpents, organes pilés avec des poches à venin, et qu’enfin, se servant de sa bouche comme nous de la seringue de Pravaz, il fit dans les tissus une véritable injection sous-cutanée d’un suc végétal.

Ce procédé présente, comme vous le verrez tout à l’heure, de grandes analogies avec les méthodes employées dans les laboratoires pour immuniser les animaux contre le venin des serpents ou guérir une envenimation en voie d’évolution. Le résultat obtenu paraît d’ailleurs être le même, car le voyageur ajoute :

« J’ai, depuis, été mordu sept fois par différents serpents très dangereux, grage, serpent-corail, etc.: je n’ai pas môme eu d’accès de fièvre. Les Indiens Galibis, Bonis, Emerillons, les nègres Bosses et tous les indigènes de la Guyane procèdent de la même façon. Ils prétendent même que cette sorte de vaccination est transmissible aux enfants et que l’immunité est héréditaire pour plusieurs générations ».

Voilà une assertion empirique, la transmissibilité d’un état réfractaire au travers de plusieurs générations, qui, il y a quelques années, aurait risqué de ne pas être piâse au sérieux, de n’ètre pas même discutée; l’em-

1. Vaccination contre la morsure des serpents chez les sauvages de la Guyane. Revue scientifique, 1892. I, p. 254.

CINQUIEME LEÇON

pilisme, néanmoins, a dit vrai, ici comme en bien d’autres circonstances. Ne connaissez-vous pas maints faits expérimentaux, maintes observations cliniques qui, en pathologie humaine comme en pathologie animale, ont prouvé certaines immunités transmissibles des générateurs à leur descendance ? Ne voyons-nous pas une femme atteinte de variole au cours d’une grossesse, mettre au monde un enfant réfractaire, non seulement à la variole, mais au vaccin ? L’immunisation s’est faite de la mère à l’enfant, au travers du placenta. Gela ne veut assurément pas dire que, si vous aviez demain à donner vos soins à une femme enceinte, atteinte de variole, vous ne devriez pas faire plus tard vacciner son enfant, tout comme si la grossesse s’était passée sans incident. Rappelez-vous ce procédé d’immunisation intra-utérine, mais ne comptez pas absolument sur lui.

D’ailleurs, ce que je vous dis là pour les maladies infectieuses, je pourrais le répéter en matière d’intoxications végétales. Vous vous rappelez qu’Ehrlich, dans ses expériences sur les toxalbumines végétales, a réussi à immuniser des animaux et leur descendance contre certaines toxines, telles que l’abrine et la ricine.

Pourquoi donc ce qui est vrai pour les maladies infectieuses microbiennes et pour certaines intoxications végétales ne l’aurait-il pas été pour l’envenimation, l’empirisme se chargeant encore, par ce côté, de nous dénoncer les ressemblances que la science moderne nous a montré, avec le professeur Gautier, exister entre les venins et certaines toxines microbiennes ?

Cette notion d’une immunité héréditaire n’est pas nouvelle : la preuve en est que je la trouve explicitement notée dans un passage fort intéressant de la Pharsale^ dans lequel Lucain ' décrit les mœurs des Psylles, peuplade avec laquelle l’armée de Caton se rencontra pendant son séjour en Afrique.

« La nation des Psylles « Seule au monde se rit du venin des reptiles.

« Leur langue a la vertu des herbages puissants :

« Leur sang môme est intact quand se taisent leurs chants, « Il n’admet nul venin. La nature l’ordonne ;

« Ils touchent sans danger ces germes de Gorgone.

« Heureux de vivre ainsi, grâce aux bienfaits du sort,

« Au milieu des poisons, en paix avec la mort.

1. La Phamale de I.ucain, tiadiiitc en vers français par Jacques Dcmogcot. Hachette, éditeur, Paris, 18GG. — L’année de Caton en Afrique. — L’armée assaillie par des serpents. — Les Psylles, chant IX, vers 5G3 et suivants.

SEROTIIER.VPIE ANTIVENIMEUSE

« Telle est leur confiance en ce don tutélaire,

« Que, sitôt qu’un enfant sort du sein de sa mère,

(( S’ils craignent l’œuvre impur d’un amour étranger,

« Par la dent de l’aspic ils osent en juger.

(( Tel le roi des oiseaux, quand son œuf vient d’éclore,

(c Tourne l’aiglon naissant vers les feux de l’aurore.

« S’il en soutient l’éclat sans abaisser les yeux,

« Son père le nourrit pour l’usage des deux;

(c Mais, s’il cède à Phébus, loin de Paire on le chasse.

(( Le Psylle admet ainsi comme enfant de sa race (( Celui qui sans effroi peut toucher des serpents « Et se joue au milieu de ces monstres rampants. »

N’est-il pas curieux de voir, en l’an 60 de Jésus-Christ, décrire en termes aussi précis cette immunité héréditaire de toute une race contre le venin des serpents ?

J’ai tenu, INIessieurs, à vous rapporter tout au long le passage de Lucain, parce qu’il constitue le document le plus ancien que je sache, touchant un des points les plus intéressants de la pathologie générale, l’immunisation. D’autant que cette notion empirique semblait s’ètre perdue, jusqu’au jour oii les voyageurs nous l’ont rapportée d’Amérique et d’Afrique, quand ils nous ont parlé d’individus ou de tribus ([ui jouissaient du pouvoir de résister aux morsures des ser])ents et de les guérir.

Messieurs, je crois vous en avoir dit assez sur l’empirisme si intéressant de l’envenimation. Je puis vous déclarer d’ores et déjà, et personne ne me contredira, que les Psylles, les Curados de Culehras, les Vatuas de Serpa Pinto, ont été les précurseurs des hommes qui, dans le laboratoire, à la lumière des découvertes antérieures, ont fait de propos délibéré, scientifiquement, rimmunisation contre le venin de serpents.

En étudiant maintenant les moyens employés, tant pour atténuer la toxine du venin reptilien que pour immuniser contre elle les hommes et les animaux, vous comprendrez toute l’importance des révélations de l’empirisme, et vous reconnaîtrez avec moi combien voisines sont les pratiques des Indiens dont je viens de vous parler et les méthodes employées à l’heure actuelle par les expérimentateurs dont je vous ai déjà donné les noms: Calmette, Phisalix, Bertrand, Fraser.

Pour pratiquer l’immunisation, on peut recourir à plusieurs procédés : tantôt se servir de toxines atténuées; tantôt introduire dans l’organisme, par une voie déterminée, des doses d’abord infinitésimales mais progrès-

CINQUIEME LEÇON

sivemenl croissantes de venin pur, non modifié, autrement dit mithridatiser l’individu, de manière à lui permettre de supporter des doses considérables de poison.

Pour atténuer la toxine du venin reptilien, nous avons à notre disposition des moyens très divers, les uns physiques, les autres cliimicjucs.

Parmi les agents physiques^ le premier employé a été la chaleur. Celle-ci détruit beaucoup plus dillicilement les propriétés viridentes du venin de serpent, du colira par exemple, que celles des toxines microbiennes ou des diastases en général. C’est ainsi qu’on peut chaulTer le venin im])unément pendant une heure, à 90 “, sans lui faire perdre son activité; scs effets sont seulement un petit peu retardés. Un chauffage d’une demi-heure, à 97°, au bain-marie, laisse encore sulisister la virulence ; mais, si la température monte à 98“ degrés, })endant au moins dix minutes, la virulence est détruite. Calmette ajoute que, si l’on chaude du venin à l’autoclave à 100“ et 120“ pendant un quart d’heure, jamais l’injection du liquide chauffé ne donne naissance au moindre symptôme d’envenimation chez les animaux, même à des doses très élevées et répétées deux fois par jour pendant une semaine.

Ce que Calmette a fait pour le venin du cobra, Phisalix et Bertrand ’ l’ont fait pour le venin de vipère. Ils ont constaté que ce venin, chauffé dix minutes à 80 “, ne détermine pjus d’œdème, (piel (jue soit son degi-é de dilution, et qu’il faut en injecter au moins 6 milligrammes pour tuer un lapin, 0'"°' 4 pour tuer un cobaye.

On peut donc dire que le chaud'age fait perdre aux venins reptiliens d’abord leurs propriétés phlogogènes, puis une partie de leur toxicité ; mais pour des doses massives, trois ou quatre fois supérieures à la dose mortelle, ce pouvoir toxique n’est entièrement détruit qu’à des temjiératures voisines de l’ébullition.

A côté de la chaleur, il faut placer, comme agent modificateur de la toxine reptilienne, la lainière. En ed’el, ainsi que le prouvent les expériences in anima vili., l’exposition du venin à la lumière solaire, en tubes clos, privés d’air, détruit assez rapidement sa virulence.

Dans la catégorie des ed’ets olilcmis par les agents physi([ues, je rangerai encore ceux que produit Y électricité.

Phisalix 2, s’inspirant des travaux de d’Arsonval et Charrin, et rapprochant les venins des toxines microbiennes, a étudié faction des courants alternatifs à haute fréquence sur le venin de vipère. En traitant par ces

1. Phisalix et Beutkaxd. — .Académie des sciences, 1894, 5 Février, et Sociéle de Biologie, 1894, 10 F^évrier.

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