P. Gibier. — Académie des Sciences, 1896. 11 Mai
2. Calmette. — Sur le sérum antivenimeux. Académie des Sciences, 1896. 27 Janvier.
CINQUIEME LEÇON
flanc, avec les précautions antiseptiques habituelles, comme s’il s’agissait de sérum autidiphtéritique.
La dose à employer varie suivant l’espèce du serpent mordeur, suivant l’âge de la personne mordue et le moment de l’intervention. En général, 10 centimètres cubes suflisent pour les enfants au-dessous de dix ans, et 20 centimètres cubes pour les adultes. Néanmoins, lorsque le serpent mordeur appartient aux espèces très dangereuses, cobra, naja baje, crotale, botbrops de la Martinique, il sera plus prudent d’injecter d’emblée une dose double.
Après avoir fait cette injection de sérum, injectez avee la même seringue, dans le trajet de la morsure et autour de celle-ci, en trois ou quatre endroits différents, 8 à. 10 centimètres cubes environ de la solution d’bypocblorite de chaux. Ces injections ont pour but de détruire sur place le venin qui n’a pas été absorbé. A ce moment, vous pourrez enlever la ligature du membre.
N’administrez à votre malade ni alcool ni ammoniaque, et ne cautérisez le membre mordu ni au fer rouge ni avec des substances chimiques L
Peut-être trouverez-vous. Messieurs, que je me suis étendu un peu longuement sur une question qui pourrait paraître un hors-d’œuvre dans le cours de Thérapeutique d’un'e Faculté parisienne.
Vous penserez tout autrement quand vous songerez que les hasards de votre vie médicale pourront vous mettre, dans nos colonies, chaque jour agrandies, aux prises avee les accidents terribles des morsures de serpents. Vous penserez tout autrement quand vous évoquerez les suggestions en lesquelles nous ont mis, en matière de toxines animales, précisément en matière de venins, les belles études du professeur A. Gautier. Vous penserez tout autrement quand vous réfléchirez, en médeeins-tbérapeutes, à toutes les analogies que votre Maître vous a montré unir les toxines glandulaires, les toxines reptiliennes , aux toxines des maladies virulentes proprement dites, aux toxines microbiennes.
Vous jugerez alors que notre étude de l’antivenimation n’aura pas été inutile pour une complète compréhension des doctrines et des pratiques qui mènent la sérothérapie. Vous jugerez ainsi, quand vous vous prendrez à réfléchir que tout se tient en médecine d’immunisation, et que les recherches faites par les chimistes sur les venins et les toxines microbiennes, ont suggestionné les expérimentateurs en quête de pro-
1. Calmette. — Instruction pour l’emploi du sérum antiveniineux.
SEROTHERAPIE ANTIVENIMEUSE
cédés d’atténuation et de vaccination. Vous avez vu les analogies dans les manières de procéder pour trouver le sérum antitétanique ; vous avez vu comment, par les solutés chimiques, par la chaleur, par la répétition des doses injectées, on obtenait l’atténuation, dans un cas comme dans l’autre.
Vous comprendrez maintenant la pleine justesse des enseignements du professeur Gautier, quand il nous montre combien les venins des serpents ressemblent aux toxines microbiennes « par le côté important de l’accoutumance et de la vaccinabilité ».
Les venins ressemblent aussi aux toxines microbiennes par cette propriété que l’innocuité qu’ils confèrent quand on les chauft’e convenablement n’apparaît qu’au bout de 24 à 48 heures. Comme pour les toxines, il faut, pour arriver à vacciner l’économie, un temps qui peut être assez sensible, comme l’a montré encore le professeur A. Gautier qu’on ne saurait trop citer, quand on traite de la question des venins. C’est lui qui nous a donné le plus de révélations sur la nature des venins et qui nous a montré à la fois leurs analogies et leurs dissemblances avec les toxines. Les venins ressemblent à celles-ci par la complexité de leur constitution; comme les toxines complètes, ils contiennent le plus généralement une partie alcaloïdique et une partie qui paraît protéique et qui est souvent la plus active L C’est celle sur laquelle la chaleur agit avec le plus d’efficacité, celle aussi qui paraît jouer le rôle de ferment et préside à la vaccination et à l’accoutumance.
Mais, si les venins se rapprochent des toxines microbiennes par la complexité de leur constitution, « ils se séparent des virus par la rapidité de leur action. La période d’incubation est très courte; ils agissent, à cet égard, presque à la façon des poisons chimiques. Tandis que les doses, même énormes, de virus ne font sentir leurs efïets qu’au bout de 1 à 2 jours, les venins produisent presque instantanément leurs transformations zymotiques et d’autant plus vite que leur dose est plus élevée ».
Ce qui montre, mieux que toute autre preuve, que les venins jouent bien le rôle de zymases ou ferments solubles, comme l’écrivait déj<à A. Gautier en 1869, dans sa thèse d’agrégation*, c’est leur résistance aux agents chimiques les plus divers.
1. A. Gautier. — Les toxines microbiennes et animales. Paris, 1896.
2. A. Gautier. — Etudes sur les fermentations. Thèse d'agregation. Paris, 1869.
Sérothérapie. Opothérapie.
CINQUIEME LEÇON
A. Gautier ne s’est-il pas assuré, par des injections sous-cutanées de venins de vipère ou de cobra mélangés d’avance avec les substances dont il voulait examiner l’action inliibitoire ou antitoxique, que le tannin, l’alcool, le chlore, le phénol, les antiseptiques les plus variés (essence de thym, girofle, ail, etc.), l’acide borique, les chlorures de platine, de fer, les sels d’argent, etc., ne parviennent pas à empêcher l’envenimation, pas plus que ces substances ne sont aptes à enrayer l’action des toxines toutes formées, issues de virus, ni celle encore de ferments proprement dits, tels que la pepsine, la trypsine, etc. ? Bien mieux, nous dit encore A. Gautier, comme pour certains de ces ferments, les substances alcalines, telles que l’ammoniaque ou le carbonate de soude, rendent plus lente l’action des venins, mais ceux-ci n’en agissent pas moins, quoique plus difficilement. Par contre, continue-t-il, le mélange de venins avec les hypoclilorites solubles, le chlorure d’or ou les permanganates solubles, et peut-être l’injection de ces substances autour des points où l’animal a reçu du venin par morsure ou expérimentalement, paraissent empêcher que l’intoxication ne se généralise.
Je suis sûr. Messieurs, que toutes ces considérations, dont ne peuvent plus se désintéresser ni la niédecine ni la thérapeutique générales, ne vous feront pas regretter le temps que nous avons consacré à l’étude de l’envenimation et de l’antivenimation. Vous songerez au bénéfice que la thérapeutique appliquée retire immédiatement des travaux de Calmette, de Phisalix et Bertrand, de Fraser; vous songerez combien cette question de l’envenimation, qui, au premier abord, paraît d’un intérêt relatif, prend de valeur, quand, de question doctrinale déjà si considérable, elle devient question de thérapeutique appliquée, quand l’antivenin devient un agent de Matière médicale nouvelle de première utilité, puisque son emploi n’est malheureusement que trop souvent indiqué dans les pays d’Outre-mer.
Jusqu’à hier, l’attention n’ayant pas été suflîsamment appelée sur les morsures de serpents, personne d’entre nous n’avait l’air de se douter de l’importance pratique de la question. Cependant, quand je vous ai parlé de la léthalité de l’envenimation, je vous ai dit que, si les morsures de serpents ne sont ni bien graves ni très fréquentes dans nos contrées, il en est tout autrement dans certaines régions lointaines. Je vous ai cité des chiffres qui vous ont prouvé combien grands étaient les ravages exercés par les serpents sur la race humaine, aux Indes par exemple, oii l’on voit, par an, mourir une moyenne de 20 000 personnes.
SEROTHERAPIE A^'TIYENIMEUSE
chiffre qui dépasse énormément la morbidité et la léthalité d’une maladie qui nous impressionne autrement, je veux dire le tétanos. De fait, en Europe, aussi bien que dans le monde entier, le tétanos humain ou animal est très loin de faire, môme en une décade, pareil nombre de victimes.
Ce n’est donc pas exagéré que de déclarer que les études expérimentales faites sur le venin des serpents ont doté la thérapeutique d’une médication des plus précieuses, parmi les meilleures conquêtes de la médecine moderne.
SIXIÈME LEÇON
SÉROTHÉRAPIE ANTISTREPTOCOCCIQUE
Importance extrême de la streptococcie en clinique médicale ; multiplicité de ses formes symptomatiques : érysipèle, infections puerpérales, angines, bronchopneumonies, etc. — Morbidité et léthalité absolues et comparées de la streptococcie et des autres maladies infectieuses.
Avec la sérothérapie commencerait le traitement des affections strejjtococciques. — Différence qu’il y a entre guérir une streptococcie et traiter un streptococcique.
Médications antiérysipélateuses ; leur insuffisance. — Médication nouvelle : ses prétentions prophylactiques et curatives.
Ceux d’entre vous, Messieurs-, qui jugent de rimportance et de la valeur d’une médication par les applications qu’on en fait, par les services qu’on en attend, reconnaîtront avec moi qu’après avoir trouvé le traitement de la diphtérie, on rendrait aujourd’hui un singulier service à l’humanité si l’on découvrait le traitement de la streptococcie, infection dont vous connaissez bien deux des manifestations principales en pathologie humaine : la septicémie puerpérale et l’érysipèle, pour ne parler que de ce qui intéresse le médecin, car beaucoup d’affections dites chirurgicales relèvent de la même origine. Or, comme après la tuberculose, la rougeole, la pneumonie, la grippe, la scarlatine, il n’y a point d’affections plus communes ni plus mortelles que toutes celles qu’engendre le streptocoque, vous avouerez qu’un traitement préventif et curatif de la streptococcie serait de constante application, de pressante et merveilleuse utilité.
Nous assistons plus que nous ne traitons les érysipélateux, les femmes en état d’infection puerpérale, car, si nous avons le pouvoir de réconforter ces malades, de pallier nombre de leurs symptômes, si nous réussissons parfois à empêcher nos puerpérales de mourir, nous n’avons aucune puissance sur leur érysipèle, sur leur fièvre puerpérale mêmes, tout comme nous sommes impuissants vis-à-vis de la scarlatine, de la pneumonie,de la tuberculose, n’exerçant guère d’action directe sur la maladie
s E n O T H E li A P I E A N T I S T II E P T O C ü C C I Q l E
loi
elle-niénie, nous contentant seulement il'aider le patient à vivre le moins mal jiossible avec sa maladie.
Je ne veux pas dire que nous ne puissions l’aire beaucoup pour un tidierculeux ou pour un scarlatineux, mais, à l’heure qu’il est, aucune thérapeutique ne peut se vanter d’avoir guéri ni une tuberculose ni une scarlatine, tandis que nous pouvons aClirmer qu’aujourd’hui nous guérissons vraiment la diphtérie.
En elï'et, quand nous intervenons avec le sérum Behring-Roux chez un individu atteint de diphtérie et que nous voyons, dès le lendemain, l’état local transformé, la fièvre tombée, l’albumine disparue ou iliminuée, l’état général modifié, nous sommes en droit d’affirmer, de par la clinique — ce tribunal suprême auquel nous en appelons de toutes les affaires thérapeutiques, — que nous guérissons vraiment la diphtérie par le sérum, et cela plus sûrement que le paludisme parla (piinine.
Eh bien, ce que Behring et Roux ont fait pour la diphtérie, d’autres ont essayé de le faire pour la streptococcie. ^fous avouerez que, si leurs essais réussissent, la sérothérapie aura ici bien autrement encore matière à s’employer que dans les afïections qui ressortissent au bacille de Lœffler. Rappelez-A-ous ce que nos pères faisaient en présence d’une fièvre puerpérale, voyez ce que nous sommes réduits à faire aujourd’hui encore, voyez combien grande est souvent notre impuissance, et vous vous imaginerez facilement de quel bienfait serait une médication vraiment spécifique, comme la sérothérapie.
11 ne faut pas oublier de dire, cependant, que, depuis trente ans, grâce aux travaux et aux efforts de Tarnier, la situation s’est singulièrement améliorée. Comme je vous le rappelais, dans ma première leçon, la septicémie puerpérale hospitalière a presque disjiaru. Nous n’avons plus d’épidémies de fièvre puerpérale dans les Maternités, et vous ne voyez plus qu’à titre exceptionnel fermer d’office, comme autrefois, des services d’accouchements pour cause d’infection. A l’heure actuelle, on ne doit plus voir une femme contracter la septicémie puerpérale dans un service hospitalier, et un accoucheur des Hôpitaux qui perd une puerpérale a le devoir d’accuser de cette infection quelque faute d’asepsie commise soit par lui soit par son entourage, ^lalheureusement, il n’en va jias de même en ville , chez les sages-femmes et <lans les maisons meublées oii l’on reçoit des femmes en couches. C’est là qu’éclate, encore ti'op souvent, la septicémie puerpérale; c’est lie cette façon que, malgré tout ce que l’Hygiène a pu faire, la fièvre puerpérale n’a pas encore disparu de la mortalité parisienne ; c’est ainsi qu’on meurt encore beaucoup de fièvre puerpérale dans les
SIXIÈME LEÇON
grands centres comme Paris, et cela sans (|iie le public y prenne autrement garde.
Pourquoi l’opinion publique continue-t-elle à s’émouvoir moins de la septicémie puerpérale et de l’érysipèle que de la diphtérie.’ Parce que ces maladies sont moins dramatiques que le croup, qui attaque les enfants et les enlève avec la rapidité que vous savez; parce que, si un individu meurt d’un érysipèle, c’est, qu’au su de son entourage, l’érysipélateux était, le plus souvent, déjà malade auparavant, par le cœur ou le rein; et aussi, et surtout, parce qu’on ne sait ]>as dans le public tout ce que la fièvre puerpérale, tout ce que l’érysipèle font de victimes. A ce sujet, les chiffres que je vais vous donner vous étonneront singulièrement.
11 y a dix ans déjà, que, faisant ici même le cours d’Hygiène, je relevais dans la mortalité parisienne, pour l’année 1884, 268 cas de septicémie puerpérale ; je comptais également 200 et quelques cas d’érysipèle ! Plus de dix ans se sont écoulés. Tarnier et Lister ont amené dans les services hospitaliers, dans les Maternités, une amélioration considérable. Eh bien! malgré cela, en 1893, en plein Paris, voilà ce que donne la statistique puerpérale pour l’année :
Hémorrhagie puerpérale 13
Septicémie id 132
Phlébite id 2
Métropéritonite id 93
Eclampsie / i
Albuminurie ^ ''
Phlegmatia alba dolens id 1
Autres accidents puerpéraux avec mort. 23
Cela fait donc pour une année une mortalité puerpérale de 305 cas. iMais, bien autre chose encore est la morbidité puerpérale, que j’ai bien appris à connaître, ayant toujours eu, depuis un certain nombre d’années, la direction d’une crèche.
Vous savez que le trop-plein des Maternités hospitalières est conlié à des sages-femmes patentées de l’Assistance publi(|ue : c’est là surtout, comme je viens de vous le dire, que, pour des raisons diverses, les femmes en couches contractent la fièvre puerpérale. Comme la sagefemme ne peut les garder malades, au risque de contaminer ses autres pensionnaires, elle les fait transporter dans une de nos crèches, dans
SÉROTHÉRAPIE ANTISTREPTOCOCCIQUE
un de nos services de médecine. C’est ainsi que, pendant huit ans à riîôpital Tenon, depuis trois ans à l’hôpital Laënnec, j’ai soigné bon nombre de septicémiques puerpérales, et que, en employant les procédés antiseptiques et la thérapeutique palliative, j’ai eu la chance d’en aider les quatre cinquièmes à guérir.
En dépit de mon expérience personnelle, il me serait impossible de vous donner, même approximatifs, les chiffres de la morbidité puerpérale parisienne actuelle; mais, je puis vous fixer sur sa léthalité, J en ai relevé les chiffres de 1883 à 1894 : la moyenne annuelle est de 295 à 300 décès, ce qui fait, de 1883 à 1894, un total de 3 000 femmes mortes d’accidents puerpéraux ! Si vous ajoutez à ce chiffre 2 245 morts par érysipèle, vous aurez — sans compter ce que la streptococcie peut faire de malades et de morts en chirurgie — du fait seul de la streptococcie, 5 245 victimes parisiennes au bas mot, pour une décade !
Voulez-vous comparer avec les autres maladies les plus meurtrières, hormis la tuberculose ? Voilà ce que vous aurez pour l’année 1893 :
Diphtérie 1 266
Rougeole 677
Fièvre typhoïde 570
Coqueluche 508
Grippe 369
Fièvre puerpérale 305
Erysipèle 201
Scarlatine 177
Messieurs, les statistiques touchant la morbidité et la léthalité puerpérales que je viens de vous donner étaient nécessaires, car les chiffres sont plus éloquents que les dissertations. Ces chiffres vous ont peut-être étonnés, car vous entendrez souvent dire, et j’entends moi-même soutenir, que la septicémie puerpérale n’existe plus, et, qu’en l’espèce, la sérothérapie antistreptococcique est peut-être fort intéressante , mais n’aura guère d’applications. Eh bien ! c’en est, en ville au moins, si peu fini avec la septicémie puerpérale, avec les érysipèles, que la streptococcie est actuellement, par ordre de danger, la sixième manière de mourir à Paris ! Nous sommes loin encore du jour où l’on pourra dire pour la streptococcie ce que je vous disais pour la diphtérie, dont la mortalité est tombée à Paris, depuis 18 mois, de 60 0/0 à 30 0/0. La diphtérie, si cruelle autrefois, ne vient plus dans l’ordre léthal qu’après la tuberculose, la grippe, la pneumonie, la rougeole, la septicémie! Quand un procédé thérapeutique • — ceci soit dit en passant — a délogé une maladie du rang
SIXIEME LEÇON
qu’elle occupait clans la mortalité d’un pays, comme le sérum l’a fait pour la diphtérie, il a fourni la preuve de sa valeur, il devient sans conteste le traitement de la maladie et il semble qu’on puisse trancfuillement s’en fier au temps pour rallier les derniers détracteurs.
Je ne suis assurément pas. Messieurs, en mesure de vous enseigner aujourd’hui encQre la sérothérapie antistreptococcique : nous sommes en pleine période d’enfantement, comme vous le prouveront de complètes inégalités dans les résultats obtenus. Mais nous touchons à l’heure où la sérothérapie va nous donner bien mieux que ce que nous faisions. Nous nous sentons déjà mieux armés dans la lutte nouvelle contre la maladie ; et c’est à la streptococcie même c[ue nous allons pouvoir enfin nous attacjuer.
Vous m’avez fréquemment entendu, dans cette leçon, mêler le mot d’érysipèle à celui de septicémie puerpérale. C’est qu’il s’agit là de deux manifestations d’une seule et même maladie, et c|ue,de cette notion nouvelle — dont la démonstration est due à la bactériologie — le thérapeute ne doit pas moins se désintéresser que le nosographe et l’étiologiste.
En faisant, il y a une dizaine^ d’années, le cours d’Hygiène, j’avais, étudiant la mortalité parisienne globale, été frappé du parallélisme mortuaire existant entre l’érysipèle et la septicémie puerpérale, comme d’autres avaient, dans le domaine de la clinicj[ue, signalé les liens cpii unissent l’érysipèle aux fièvres puerpérales, en voyant fréquemment survenir un érysipèle à côté d’une septicémie, et inversement. Des chirurgiens comme Gosselin, des médecins comme mon maître Hardy, déclaraient déjà, à l’époque où j’étais étudiant, qu’il ne devait s’agir là que d’une même maladie. Hardy, à l’hôpital Saint-Louis, vit à plusieurs reprises sa crèche devenir le foyer de telles infections puerpérales qu’il la fit évacuer; comme il lui fallait, en attendant la désinfection du service, hospitaliser à tout prix ses malades, il les fit répartir dans les salles ordinaires de l’hôpital, où elles se trouvèrent mêlées aux lupiques, aux eczémateuses, etc. Quelques jours s’étant passés, on vit l’érysipèle, qui n’existait pas auparavant dans le service, atteindre plusieurs malades au niveau soit de leur lupus, soit de leur eczéma ; et c’est ainsi que Hardy fut amené, par l’observation, à fixer le lien de parenté entre la septicémie puerpérale et l’érysipèle.
La bactériologie a confirmé cette opinion, en montrant que les deux affections n’étaient que deux déterminations différentes d’une même maladie, que l’une était une streptococcie cutanée, l’autre une streptococcie utérine (Pasteur, Doléris, Widal).
SÉROTHÉR.VPIE ANTISTREPTOCOCCIQUE 105
J’insiste sur ces faits parce que je voudrais vous éviter, à tout jamais, des accidents qui sont arrivés et qui arrivent encore malheureusement à nombre de vos confrères.
Certains médecins voient parfois encore éclater dans leur clientèle à la fois un certain nombre de cas d’érysipèle et de fièvre puerpérale. Or, il est incontestable qu’ayant eu à soigner un premier érysipélateux ou une première septicémique, ils vont, ne le sachant pas, contagionner leurs autres malades. Gela vous explique pourquoi il s’était fait, il y a quelques années, une sorte de mise à l’index des accoucheurs des hôpitaux, les femmes du monde n’osant se faire accoucher par un chirurgien des Hôpitaux quel que fût son nom, quelle que fût sa réputation. Ces cas malheureux, bien que plus fréquents dans les grands centres comme Paris, s’observaient néanmoins à la campagne. Les enquêtes permirent alors de retrouver la source de l’infection, soit que le médecin relevât lui-même d’un érysipèle, soit que la sagefemme, s’étant piquée accidentellement, ait eu une suppuration du doigt, etc., etc.
A côté de ces faits dont l’étiologie était des plus faciles à reconstituer, il en était d’autres dans lesquels, en dépit d’enquêtes minutieuses, il était impossible de retrouver la source de l’infection. C’est alors que les vieux médecins de cette époque, ne pouvant accuser ni eux mêmes ni l’entourage du malade, faisaient appel à la spontanéité de la maladie. Au fond, ils n’avaient pas tout à fait tort; et, à ce propos, bien qu’il ne soit pas dans mes attributions de vous parler de bactériologie, permettez-moi de vous expliquer comment la bactériologie a permis d’interpréter l’apparente spontanéité de ces cas.
Le streptocoque est un agent que presque tout le monde porte sur soi en manière de saprophyte, et qui, soit par son association avec d’autres agents microbiens, tels que le colibacille, soit sous l’influence de certaines circonstances, telles qu’un coup de froid, pourra, retrouvant sa virulence, passer de l’état de parasite inoffensif à celui d’agent actif et donner naissance à un érysipèle. Donc, bien que les maîtres qui, comme Chauffard, admettaient la spontanéité de l’érysipèle, n’eussent pas tout à fait raison, à l’heure actuelle nous comprenons comment l’érysipèle qui se déclare chez un individu non contaminé par un voisin, n’est pas plus spontané que celui qui est pris au contact d’un érysipélateux. Cet individu portait sur lui, dans les fosses nasales, dans la bouche, un parasite inoflfensif en apparence, mais qui s’est révélé un jour agent pathogène, par suite de modifications survenues, soit dans la graine, le streptocoque, soit dans le terrain, c’est-à-dire le malade.
Ce que je viens de vous dire de l’érysipèle et des fièvres puerpérales
SIXIEME LEÇON
suflirait déjà pour vous faire comprendre rimportance de la sérothérapie antistreptococcique; vous la comprendrez encore mieux quand je vous aurai rappelé que bon nombre des broncho-pneumonies infantiles, que nombre de phlegmons, de phlébites, sont fonctions du même agent pathogène.
Bien plus, la bactérioscopie ne nous démontre-t-elle p-as que maintes angines, qui, jusqu’à hier, allaient indûment grossir la statistique de la diphtérie, sont du domaine de la streptococcie.
Dans la communication que j’ai faite dernièrement à l’Académie de Médecine', à propos d’examens microbiens faits par le laboratoire créé par la Presse médicale et portant sur un peu plus de 800 cas d’angines, je disais que le plus grand nombre des angines pseudomembraneuses, loin d’être dipbtéritiques pures, paraissent fonction, le plus souvent, soit d’associations microbiennes, soit surtout de streptocoques.
Sur les 860 examens faits des sécréta angineux de toutes provenances appartenant à des angines dénommées morphologiquement diphtéritiqiies, sébacées, herpétiques, couenneuses, pultacées, 364 fois seulement on a trouvé le bacille de Lœffler, soit dans 42, 32 0/0 des cas. Parmi ces 364 angineux , bactériologiquement convaincus de diphtérie , 269 étaient des dipbtéritiques purs ; 25 étaient des dipbtéritiques ayant associé la streptococcie au bacille de LœlTler ; 70 étaient des diphtéritiques ayant associé à ce même bacille d’autres éléments pathogènes, staphylocoques, cocci, etc.
496 autres angineux, chez lesquels le bacille de Lœffler n’a pas été trouvé, présentaient, dans 79 cas, uniquement du streptocoque, dans 83 cas du streptocoque abondant au milieu d’autres microbes, dans 293 cas des associations microbiennes variées ; 41 fois l’examen a été muet, soit que les sécréta de ces malades fussent des plus pauvres en éléments figurés, n’ayant eu ni la force ni le temps de germer, soit que la prise ait été mal faite par le médecin.
Cette association si fréquente du streptocoque au bacille de Lœffler explique pourquoi, au début du traitement de Behring-Roux, tant d’angines paraissaient échapper à l’action du sérum; ce n’était point la thérapeutique qui était en défaut, c’était le diagnostic, qui, par son insuffisance, mettait en œuvre la sérothérapie antidipbtéritique, alors que le malade était justiciable d’une autre sérothérapie adjuvante : il sera logique désormais d’associer dans de tels cas le sérum antistreptococcique