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la dernière sérothérapie (dernière en date d’invention), faisant entrevoir aux biologistes, par mise en œuvre des mêmes procédés à d’autres maladies infectieuses, la certitude de nouvelles coïKjuètes pour le traitement spécifique, antidotique, antitoxique de ces maladies.
La sérothérapie antipesteuse est une question de palpitante actualité, puisque la peste, sortie des provinces de Chine où elle règne endémiquenient, gagnant l’Inde, à la faveur de la misère et de la famine qu’ont occasionnées des sécheresses exceptionnelles, fait rage à Bombay, d’oii, par voie maritime, elle menace la mer Rouge, l’Egypte et la Méditerranée, c’est-à-dire Marseille ; d’oii, par une autre voie maritime, elle menace le golfe Persique et principalement Bassorah ; d’oii, par voie terrestre, par rAfghanistan, elle menace les frontières méridionales de la Russie d’Asie; par le Béloutchistan, la Perse au sud et à l’est; enfin, par la Perse, l’Arménie et la Russie transcaucasique.
Ces craintes d’extension du fléau par voie terrestre, nées aux premiers jours de l’épidémie de Bombay, n’étaient que trop légitimes, puisque, aux dernières nouvelles, nous apprenons que la jieste bubonique vient d’être signalée à Sarate, Baroda, Aniada, à l’entrée du golfe Persique; puisqu’une dépêche d’avant-bier annonce, de Tachkent, que la peste vient d’éclater à Kandabar ?
C’est que certaines frontières de terre sont autrement dilîiciles à garder que les frontières maritimes, et qu’autant une quarantaine maritime est absolument eliicace quanti les Gouvernements savent, veulent et peuvent l’imposer, autant une barrière terrestre est dillicile à établir, ([uand il s’agit de territoires aussi étendus que les jirovinces de l’Inde; surtout quand il s’agit de contrées aussi vastes, oii les règlements d’hygiène se heurtent aux questions religieuses et politiques les plus graves et les plus complexes.
La thérapeutique antipesteuse vient donc bien à son heure pour rassurer l’Europe inquiète ; le remède arrive bien à temps pour aller s’attaquer au lléau dans son foyer d’origine, pendant que l’hygiène veut lui tracer des barrières infranchissables.
C’est pourquoi s’assemble à Venise, demain, un grand conseil sanitaire. Une entente internationale veut pouvoir combler une lacune importante dans le système de défense spécialement organisé contre le choléra, lors des conférences de Venise, de Dresde et de Paris.
La nouvelle conférence ‘ de Venise a, dans son programme, la revi-
La conréronce sanitaire inlcriialionale de Venise ouvre le 10 février ; la France y est représentée par MM. llarrère, ministre ])lénipotentiaire, Broiiardel, ])résident du Comité consultatif d livgiène, Proust, inspecteur général des services sanitaires, et Barthou, chef du cabinet du Ministre de l’Intérieur.
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sion des systèmes quarantenaires préétablis, autant que la réglementation défensive du golfe Persique, énorme maille ouverte dans le réseau défensif assez serré que la politique sanitaire de ces dernières années -était parvenue à étendre sur la mer Rouge et l’Egypte : cela, comme vous le savez, grâce surtout aux efforts de nos délégués, les professeurs Brouardel et Proust. La foi scientifique agissante de nos délégués trouvera demain à s’employer dans cette orientation sanitaire, qui se propose, par des règlements de désinfection sur place, de sauvegarder (assurément plus qu’à aucune autre époque de l’histoire des épidémies de peste ou de choléra) les intérêts commerciaux, sans pourtant rien aliéner des mesures rigoureusement indispensables que l’hygiène, mieux armée, commande d’employer aujourd’hui, alors que, plus que jamais, elle a pénétré les voies et moyens par lesquels la peste naît, s’installe, grandit et se répand.
C’est môme parce que la découverte du sérum antipesteux, avant d’étre une leçon de choses de thérapeutique pathogénique, fut une leçon d’épidéniéiologie et d’hygiène, que je ne dois pas simplement, par les résultats obtenus (24 guérisons de peste sur 26 pestiférés traités par injection de sérum), proclamer ici, une fois de plus, la victoire thérapeutique de Yersin, mais vous dire entière l’histoire de sa découverte, si pleine d’enseignements de toutes sortes.
Les éléments de cette histoire, je ne pouvais mieux faire que de les emprunter presque textuellement à la narration que nous en a donnée Yersin lui-mème, dans divers numéros des Annales de l'InsliLuL Pasleur^ et son maître. Roux, tout récemment, à l’Académie de Médecine. Ouand vous saurez la démonstration de la nature animée de la peste par A’ersin ; quand vous saurez, par lui, la découverte du sérum antijiesteux et son application à la guérison de 24 pestiférés, vous jugerez, comme moi, que ses travaux, par la façon merveilleuse dont ils furent conduits, et par les résultats qu’ils ont produits, doivent, une fois de plus, mériter à l’Œuvre Pastorienne l’admiration des savants, l’attention des Gouvernements et la reconnaissance des peuples.
C’est en xMars 1894 que la peste, éclatant à Canton, y faisant en quelques mois 60000 victimes, donnait à notre Gouvernement la crainte que l’Indo-Chine ne fût envahie par l’épidémie, « le grand mouvement commercial existant entre Canton et Hong-Kong d’une part, entre Hong- Kong et le Tonkin, d’autre part, rendant très dillicile rétablissement, sur le littoral de ces contrées, d’une quarantaine ellicace ».
M. A'ersin reçut alors du ministère des colonies l’ordre de se rendre à Hong-Kong, d’y étudier la nature du lléau, les conditions dans les-
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quelles il se propage, et de rechercher les mesures les plus efficaces pour rempècher d’atteindre nos possessions ; lorsqu’il arriva dans cette ville, plus de 3oo Chinois avaient déjà succombé,
Yersin rapporta de sa mission une complète description symptomatique, anatomique et étiologique de la peste bubonique, prélude des lecherches et des expériences qui devaient l’amener à la découverte de 1 élément pathogène spécifique de la peste, qu’il mit en évidence en étalant la pulpe d’un bubon de pestiféré sur une lamelle et en l’imprégnant ])ar une couleur basique d’aniline.
Fig. 22.
Culture du bacille pesteux en milieu solide.
Dans ces conditions, le microbe apparaît, au microscope, sous forme d’un bâtonnet court, à bouts arrondis, teint plus fortemehl aux deux extrémités ; c’est un cocco-bacille qui se décolore par le procédé de (iram. Toujours très abondant dans le bubon du pestiféré, dans les ganglions hvpertrophiés, ainsi que dans le foie et la rate, ce coccobacille, dans les cas graves, aux dernières beures de la vie, se trouve dans le sang.
Le bacille de la peste cultive sur milieux solides et sur milieux liquides : c’est la culture obtenue sur milieux solides, sur gélatine ou sur gélose, tpie vous représente sous forme d’un très beau semis la figure 22. La figure 23, qui a trait à une culture en milieu liquide 'bouillon), montre le cocco-bacille disposé en chaînettes : celles-ci, formées de petits bâtonnets, donnent au germe de la peste un aspect des plus curieux, important à connaître pour la séméiotique, [)uis-
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qu’en milieu liquide le germe pesteux se dispose en streptobacille.
Le microbe existe avec caractères identiques chez riiomme et chez les rats pestiférés, que le populaire, comme les anciens historiens de la peste, avaient remarqué mourir en grand nombre à la veille et au début des épidémies. Fréquemment, le cocco-bacille, au moment de la mort, se présente aussi dans le sang du rat, et c’est une préparation de sang de rat pestiféré que vous représente la ligure 24. Je dois communication de ces belles photographies microscopiques à mon maître Roux.
C’est à cette aptitude particulière des rongeurs à contracter la peste
Fig. r,.
Culture du bacille pesteux en milieu liquide. Streptobacille.
que Yersin a dù de pouvoir entreprendre dans de si bonnes conditions l’étude expérimentale de la maladie.
Chez les rats pestiférés , les ganglions hypertrophiés , véritables bubons, présentent à foison le bacille spécifique, comme en témoignent les deux figures 20 et 26, qui représentent une coupe faite sur un ganglion de rat pestiféré.
Avec une culture de cocco-bacille, provenant de peste humaine, Yersin a pu, par piqûre, inoculer aux rats et aux souris une véritable peste btiboniqtie. Les animaux, morts en quarante ou soixante heures, présentaient les ganglions de la région inoculée hypertrophiés et entourés de tissu œdématié; les autres ganglions, aussi bien que la rate et le foie, augmentés de volume, renfermaient des bacilles en telle abondance^ qu’ils formaient de véritables cultures de cocco-bacilles.
Yersin a réalisé la contagion autrement que par inoculation, 11 raconte
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avoir placé dans une cage des souris saines et des souris inoculées : les souris inoculées succombèrent les premières; mais, les jours suivants, les souris saines moururent les unes après les autres, avec le bacille de, la peste dans leurs viscères. C’est à propos de cette expérience que Roux dit : « Voici qu’en partant d’une culture pure, nous faisons naître sur les souris et les rats une épidémie qui ne diffère des épidémies spontanées que parce ([u’elle reste limitée à une cage, au lieu de s’étendre à toute une localité. »
Entre teni[)s, Yersin remarqua que, dans les cultures provenant du sang ou d’un bubon de pestiféré, on pouvait isoler plusieurs variétés du bacille, dilTérant entre elles par la virulence à l’égard des animaux, et que certaines colonies avaient môme perdu toute virulence pour le cobaye.
En ensemençant la pulpe d’un ganglion qu’on extirpait à un malade ('onvalescent depuis troi.s semaines, il pouvait obtenir quelques colonies dépourvues de toute virulence, même pour la souris. Chez un autre malade, guéri depuis quinze jours, et cpii présentait une énorme pétéchié sur la cuisse, il retrouvait le bacille virulent pour le cobaye-ct la souris.
Ces constatations de variabilité dans la virulence, faites, en médecine expérimentale comme en médecine clinique, par Yersin, ont une importance doctrinale et pratique considérable ; j’y reviendrai à propos des auto-inoculatioïis fameuses de Desgenettes : elles donnent l’interprétation scientifique des faits signalés empiriquement, au cours d’anciennes épidémies de peste, dans lesquelles certains ex-pestiférés avaient été vus s’exposant sans danger à de nouvelles et continues contagions. C’est dans cet ordre d’idées que j’emprunte à la Relation de la peste qui a régné en Grèce en 1821 et 1828, relation que nous a donnée Gosse, la constatation suivante.
Il existait en Grèce un certain nombre d’individus, soit Turcs prisonniers, soit chrétiens indigènes, qui avaient été précédemment attaqués de la peste à Constantinople; à Smyrne ou ailleurs, et qui portaient des cicatrices d’anciens bubons ou charbons, comme signes caractéristiques de la maladie qu’ils avaient surmontée. Ces gens, connus sous le nom de mords, étant employés de préférence comme gardes auprès des pestiférés, ne prenaient aucune précaution en soignant les malades, én enterrant les morts ou en maniant leurs hardes, et même couchaient ou mangeaient dans leur voisinage, exposés par conséquent à l’influence de la contagion dans toute sa violence. Malgré cela, on obtint, ici comme ailleurs, une conservation de la faculté préservatrice et modifiante de la première attaque de la peste. La plupai't des mords échappèrent intacts ; quelques autres ressentirent des douleurs dans les anciennes cicatrices des bubons, sans autres symptômes. Un d’entre eux, à Argos, nommé y\rnienis, âgé de trente ans, avait conservé un petit ulcère chronique au pied droit
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depuis la première attaque de peste ; cette fois, il y éprouva un gonflement et une sensation douloureuse de brûlement, suivie de l’agrandissement de l’idcère, dont la surface atteignit bientôt l’étendue de la paume de la main, et il ne fut guéri qu’au bout d’un mois.
Enfin, un petit nombre furent atteints d’accidents graves : l’un exerçait son métier à Spetzia, un second à Calavista, et sept à Argos. Ces derniers éprouvèrent des
Fig. 24.
Sang de rat pestiféré.
vertiges, de la céphalalgie, de l’embarras gastrique, des nausées, de l’angoisse, de l’adynamie, des douleurs dans les anciens bubons, et accidentellement de nouveaux engorgements ganglionnaires ou de nouveaux charbons.
Au moment des épidémies de peste et même après que la maladie a disparu, Yersin nous a appris qu’on trouve dans le sol des localités infestées un microbe exactement semblable à celui de la peste, mais moins virulent que celui retiré des bubons. Ce microbe se conserve dans la terre, et on conçoit que les rats puissent se contaminer si les circonstances sont favorables : c’est ainsi que se réveillent les épidémies. \ ce propos, il y atirait pour les épidémiologistes à se demander quel rapport il y aurait à établir entre l’épidémie qui éclate aujourd’hui si formidable dans l’Inde, et les conditions dans lesquelles se trouve cette
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contrée, qui vient d’être si longuement éprouvée par des sécheresses exceptionnelles, par la misère et la famine.
Avec une prescience admirable, Pasteur, dans son fameux mémoire sur l’atténuation des virus et leur retour à la virulence, écrivait, à propos de l’apparition spontanée de la peste à Benghasi *, en i856 et en i858 : « Supposons, guidés comme nous le sommes partons les faits que nous connaissons aujourd’hui, que la peste, maladie virulente, propre à certains pays, ait des germes de longue durée. Dans tous ces pays, son virus atténué doit exister, prêt à reprendre sa forme active, quand des
Fig. aL
Coupe d'un bubon pesteux.
conditions de climat, de famine, de misère s’y montrent de nouveau h » L’expérience confirme entièrement les idées de Pasteur.
Cette étiologie explique pourquoi la peste sévit si durement en Chine, oii les familles vivent entassées directement sur un sol souillé de détritus de toute sorte, visité par les rats.
La peste, qui est d’abord une maladie du rat, devient bientôt une maladie dé l’honime ; aussi, dit Yersin, n’est-il pas déraisonnable de penser qu’une bonne mesure prophylactique contre la peste serait la destruction des rats. Ce qui donne raison à cette manière de voir, c’est ce fait (relaté dans le rapport sur l’épidémie de Canton en i8q4, dé M. Bennie, médecin des douanes chinoises), que le seul gardien de la