En Cyrénaïque, nord de la Tripolitaine
2. Pasteur, Chamberlan et Roux. — Academie des Sciences, 1881. Février.
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porte de l’Ouest, à Canton, fit ramasser 22000 rats crevés, qu’il enterra en dehors de la ville.
Ce ne sont pas seulement les rats, les souris et de plus gros animaux qui peuvent être vecteurs de germes pestilentiels; les mouches peuvent transporter le virus, comme l’a montré Yersin, qui, prenant dans son laboratoire des mouches mortes, après leur avoir arraché les pattes, les ailes et la tète, les broie dans de l’eau stérilisée qu’il inocule à des cobayes qui meurent de la peste ; le liquide d’inoculation contenait en grande quantité le cocco-hacille.
Fig'. 2Ü.
Coupe d’un ganglion pesleu.x.
L’homme prend la maladie comme les animaux, soit par le tube digestif (le D’’ Wilm, de la marine allemande, a trouvé deux fois le coccobàcille dans l’enduit de la langue des pestiférés, et dans les selles chez la malades qui avaient des symptômes d’entérite), soit surtout par des excoriations, des plaies de la peau, soit même par des piqûres de mouches. Ce serait peut-être de cette manière que viendraient les « charbons », ces premières manifestations cutanées pesteuses, (pie les vieux historiens de la peste avalent nettement remarquées, siégeant surtout sur les parties découvertes et apparaissant au début « avec l’as^ pect d’une piqûre d’insecte, pour prendre bientôt l’aspect des pustules charbonneuses ».
Ces faits sont de première importance ; leur constatation donne tout un corps de démonstrations aux procédés de transmissibilité de la peste, sur lesquels on a tant discuté, ét qui intéressent au premier ch<Ff
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les épidémiologistes en quête de règlements prophylactiques. Les souillures du sol, des meubles, des vêtements, des aliments par les déjec-! lions ou les cadavres des animaux, donnent raison à ceux des hygiénistes— vous savez que votre maître le professeur Proust est de ceux-là — qui ont écrit que la peste « n’était guère transmissible par l’air. Elle n’est pas diffusible, et, pour la contagion, il faut le contact avec le malade ou avec des personnes ou des objets qui ont été touchés par lui. C’est ainsi que des faits nombreux semblent établir l’influence nocive des vêtements et des hardes, des marchandises comme des cadavres. »
fie fait, que la terre, les paripiets, les meubles, les aliments, les objets, les vêtements, les marchandises, les animaux, l’homme, peuvent être réceptacles et vecteurs du bacille pesteux, que des bateaux ayant serré de trop près des appontements, ont pu être contaminés de terre par un va-et-vient de rats; que des bateaux peuvent être contaminés par la spoliation que leur peut apporter de la terre bacillifère véhiculée par les pieds de l’homme ou par des marchandises traînées par des villes infectées, nécessitent les mesures quarantenaires que notre Gouverne ment vient, ces jours derniers, de prendre vis-à-vis des vaisseaux venant de l’Inde et demandant à débarquer leurs marchandises à Marseille, au Havre et à Dunkerque.
Les multiples conditions par lesquelles peut se faire la contagion pesteuse rendent urgentes les obligations imposées -à toutes provenances marchandes des pays contaminés. En dehors de ces mesures, il n’y a point de prophylaxie possible. C’est d’ailleurs à pareils règlements que ceux qu’édi(-te l’hygiène scientifique moderne, c’est à pareille politique sanitaire qu’avaient, d’instinct et par expérience, recours les Intendants de la Santé, qui, au siècle dernier, surent, en diverses circonstances, défendre leurs cités contre la peste, notamment Marseille et Toulon. Nos deux grands ports durent de n’échapper que pour un temps à la contagion, tantôt à la méconnaissance de la peste que les navires importaient du Levant, tantôt à des manquements que des trafiquants, avides de lucre, commettaient aux règlements qui interdisaient l'ormellement toute communication avec les gens et les marchandises pestiférés. Je vous dois la narration de certaines observations topiques de violation des mesures sanitaires que le siècle dernier savait déjà prendre excellentes; ces observations comportent une haute moralité, et, aujourd’hui encore, peuvent servir d’exemples et d’avertissements.
Peste de Marseille. — C’est le a5 Mai 1720 qu’arrivait à Marseille le bateau du capitaine Chabaud, (jui devait y apporter la pesje ; il venait de Tripoli de Syrie. Le 3i Mai, entraient en quarantaine trois autres navires
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provenant, eux aussi, des échelles du Levant, que l’on savait envahies par la peste depuis le mois de Mars.
Le 27 Mai, un matelot meurt à bord. Guérard, chirurgien de la santé, ne le reconnaît pas comme atteint de la peste.
Le 12 Juin, le garde de quarantaine meurt; il n’est pas reconnu pestiféré non plus, et, le i4 Juin, les passagers du bateau sont autorisés, après avoir été soumis aux formalités d’usage, à rentrer en ville.
Les 23, 24, 20, 26 Juin, des portefaix employés à la purge des marchandises tombent malades et meurent ; l’intendant de la santé ne « reconnaît pas de marques de contagion ».
Cependant, le conseil des intendants s’émeut et envoie les bcâtiments à l’île Pomègue.
Le 7 Juillet, nouveaux décès de deux portefaix, employés eux aussi à la purge des marchandises. ÏNIalgré la présence de tumeurs aux aines chez chacun d’eux, le chirurgien de la santé ne reconnaît pas la peste!
« Il porte la peine de son incrédulité et d’avoir peut-être méconnu ce mal, » dit le Mémorial de la Chambre du Conseil de l’hôtel de ville de Marseille, car il meurt lui-méme bientôt après, avec une partie de sa famille.
Le 8 Juillet, décès d’un autre portefaix.
Sur l’ordre des échevins, une consultation médicale est provoquée avec le chirurgien Guérard, « qui se méprenait encore sur la nature des cas soumis à son appréciation » ; à la suite de cette consultation, la peste est reconnue.
Le jour même, d’ailleurs, un cas se produisait en ville : un jeune homme mourait le 10 Juillet, un autre tombait malade le ii.
De suite, le premier échevin Moustier, qui fit preuve en la circonstance d’autant de prévoyance, d’énergie et de courage, que l’intendant de la santé avait fait montre de peu de sagacité, prit toutes les mesures hygiéniques qui étaient en son pouvoir.
Les résultats de ces mesures ne se firent pas attendre, et l’épidémie semblait enrayée, lorsque, le 26 Juillet, un nouveau cas est signalé dans le quartier pauvre de l’Escalle, bientôt suivi de quinze autres. Cependant, les médecins ne reconnaissent pas la peste, et attribuent les accidents à ce que les sujets malades auraient absorbé des aliments avariés. Les échevins n’en prennent pas moins les mesures nécessaires, mais, cette fois-ci, sans résultat : l’épidémie était déclarée, qui devait faire à Marseille plus de 40000 victimes, et de là envahir toute la Provence.
C’est donc par insuffisance diagnostiqqe, c’est pour n’avoir point su reconnaître la peste, que les chirurgiens et intendants de la santé
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laissent fondre la peste sur Marseille. La clinique bactérioscopique nous met désormais à l’abri de pareils désastres. Nous avons maintenant le moyen facile de faire le diagnostic spécifique de la maladie par la recherche du cocco-bacille, pris par ponction d’un bubon, soit sur le pestiléré, soit sur son cadavre, cette recherche se faisant, soit directement et immédiatement par examen microscopique extemporané, soit après culture en milieux solide ou liquide, soit encore après inoculation d’un rat ou d’un cobaye, animaux réactifs par excellence du coccobacille.
C’est donc plutôt par des manquements aux règlements de police sanitaire que se feraient, en Europe, des importations épidémiques qui pourraient naître de foyers pesteux, tout comme se passèrent les (dioses dans la peste de Céphalonie, une des îles Ioniennes, en i8iG, dans la peste du village de Saint-Tulle et dans la peste de Toulon.
Peste de Céphalonie. — Ce fut dans I hiver de i8i6, pendant le déclin de la peste ((ui avait ravagé les districts maritimes de l'Albanie, (|u’un « funeste accident transporta le mal du continent à Céphalonie >>.
Deux pauvres paysans, natifs de Céphalonie, revenaient en ce moment du continent, oii ils s’étaient rendus, comme d’ordinaire, pour la moisson. En traversant Arta, ils trouvèrent les corps de deux hommes qui venaient de mourir de la peste. Ignorant la cause qui avait occasionné leur décès, ces paysans dépouillèrent les corps de leurs jacpiettes. Ils cachèrent d’abord ces vêtements et allèrent à la côte s'embarquer pour Céphalonie. Eu débarquant dans l’île, ils furent placés dans une ({uarantaine d’observation ; mais, ils furent malheureusement renvôyés trop tôt. Ils se rendirent immédiatement chez eux, dans le village de (]omedata. Peu après, on reconnut que la peste avait éclaté dans le village.
Les deux infortunés paysans fuirent les prémiers qui en moururent, et, après eux, tous ceux qui avaient eu des communications avec eux, dans une succession régulière et bien constatée. Us avouèrent formellement qu’ils avalent dépouillé de leurs vêtements les corps morts auprès d’Arta, et qu’ils n’avaient été attaqués de la peste que lorsqu’ils se furent revêtus de ces jaquettes.
Peste de Saint-Tulle. Pendant la peste de Marseille, un arrêt du Parlement prohibait tout commerce avec la ville. Vers la fin du mois d’Aoùt 1720, une femme de Saint-Tulle, qui était allée chercher un nourrisson a Marseille, meurt, ainsi que son nourrisson, trois jours après son voyage. On propose de murer la maison oîi elle demeurait, à quelque
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distance du village; le curé s’y oppose, en disant que « morte la bète, mort est le venin ». La défunte fut enterrée comme à l’ordinaire et fut même indroduite dans l’ég-lise. Le lendemain, cinq personnés, qui avaient accompagné le convoi et qui entouraient le corps dans l’église, tombèrent malades de la peste et moururent; puis la maladie se propagea.
Peste de Toulon. — Les marchandises provenant du navire du capitaine Chataud, que nous avons vu apporter la peste à ^Marseille, avaient été débarquées dans l’île de la Jarre. « Ceux à qui ces marcbandises furent confiées étant morts » ou ayant fait preuve de négligence, des gens de mer de Bandol, petit port à trois lieues de Toulon, débarquèrent clandestinement une nuit dans l’île, enlevèrent une balle de soie, qui « n’étant ni éparse, ni éventrée, contenait encore tout son venin ». De retour à Bandol, ils partagèrent entre eux le butin. Ces misérables moururent et infectèrent le hameau d’une façon si subite que, d’après la Relation de la peste à Toulon^ « tous étant frappés de peste presque en même temps, aucun n’eùt pu la porter ailleurs », si un nommé Gaucelin, de Toulon, porteur d’un billet de santé, avec lequel il avait la liberté d’aller et de revenir, tantôt par terre, tantôt par mer, ne fût rentré de Bandol à Toulon, ayant fait viser son billet à Saint-Nazaire, port non envahi. 11 mourut deux jours après, le ii Octobre; comme on ne soupçonnait pas la fraude dont il s’était rendu coupaljle, son décès n’éveilla pas les soupçons, jusqu’au jour oii sa lille mourut, le 17 Octobre. A l'examen des cadavres, on reconnut la peste ; des mesures d’isolement furent prises vis-à-vis des personnes qui avaient été en rapport avec Caucelin et sa lille ; l’épidémie ne se propagea pas.
Cependant, Toulon ne devait pas échapper au lléau, qui réapparaissait trois mois plus tard, au commencement de Janvier 1721.
Cette fois encore, la peste y fut apportée par un traliquant peu scrupuleux, qui, muni d’un billet de sauté, le fit viser à Signe, petit village non contaminé, alors qu’il s’était rendu à Aix oii régnait la peste. 11 y était allé dans le but d’acheter des étoffes grossières de laine, dont la ville était dépourvue, et dont les pauvres gens ont toujours besoin l’hiver.
11 acheta quatre balles de ces étolï'es, et, avec l’aide d’un muletier nommé Gras, muni d’un billet de santé visé à Signe, oii l’on fabrique aussi ces tissus, les introduisit à Toulon.
11 y arriva le 10 Janvier ; il ouvrit les balles le 1 1 . En deux jours, toute sa marchandise était vendue. Or, « c’est du jour que les balles de Gras furent ouvertes à Toulon, que nous eûmes tous les jours de nouveaux
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malades », dit d’Autrechans. « Tous avaient aehété quelque chôse dans la boutique de ce scélérat : le mal partait de cette source; lé l'eu s’allumait partout et ne semblait s’éteindre d’un côté que pour s’enflammer de l’autre davantage. »
Vous trouverez, INIessieurs, comme moi, ces observations typiques : elles portent avec elles un enseignement dont les hygiénistes d’aujourd’hui doivent se soucier comme le faisaient les Intendants de la santé du siècle dernier ; elles portent avec elles un enseignement d’autant plus éloquent, que tous les détails étiologiques et pathogéniques que nous rapportait Yersin, sur l’épidémie de Hong-Kong, en 1894, nous donnent l’interprétation scientifique de faits sainement constatés par nos pères, à la lueur de leur exacte observation.
En 189a, Yersin rentrait à Paris pour essayer, à l’Institut Pasteur, d’immuniser des animaux; sous la direction de leur Maître Roux, MM. Calmette et Borrel ‘ avaient déjà, par inoculation de cidture pesteuse chauflee, entrepris et réalisé rimmunisation de lapins et de cobayes.
Pour vacciner lapins et cobayes, les collaborateurs d’Yersin avaient recours à des injections de grandes quantités de cadavres des coccobacilles qu’on trouve en abondance dans les bubons des pestiférés: ces bacilles étaient tués par un chaufïage d’une heure, à 58". Pour cela, 011 raclait des cultures sur gélose, on les diluait dans très peu de bouillon, on les enfermait ensuite en tubes scellés qu’on mettait chauffer pendant une heure, à 58".
Une ou deux injections, dans les veines ou dans le péritoine, d’une quantité de culture chauffée, suffisante pour rendre les animaux malades sans les tuer, vaccinent contre une inoculation ultérieure du microbe vivant et virulent. Ce n’est pas seulement par injections intraveineuses ou intrapéritonéales que s’obtenait la vaccination, mais aussi par des inoculations sous-cutanées répétées de bacilles chauffés. Ce procédé, plus sûr, est seulement j)lus long : en général, 3 à 4 injections, faites de (piinze en quinze jours, suflisent à vacciner le lapin contre une inoculation sous-cutanée du bacille virulent.
C’est le sérum des kqiins ainsi immunisés contre la peste qui a été essayé à titre préventif et curateur : 3 centimètres cubes de sérum d’un lapin vacciné suflisent à préserver un la[)in neuf contre une inoculation sous-cutanée de jieste virulente. Cette même quantité de sérum.
1, Annales de t’Inslitul Pasteur, 1895.
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injectée au lapin douze heures après rinoculation virulente, arrête la pullulation du microbe et guérit le lapin de la peste.
L’immunisation ayant ainsi complètement réussi chez le lapin, Yersin tenta et réussit celle du cheval.
L’injection d’une culture récente de coccodjacille, sous la j)eau d’un cheval, provoque une tumélaction considérable, accompagnée d’une lièvre violente pendant quarante-huit à soixante heures ; puis, le gonüenient diminue et se limite, pour aboutir à un abcès.
Afin d’éviter cette suppuration, les autres inocidations étaient faites dans les veines, avec toutes précautions j)our éviter les emijolies.
Déjà, quatre à six heures après l’injection, la température atteint 4o”, et s’élève parfois à le cheval est morne et frissonnant. La lièvre
se maintient pendant plusieurs jours ; puis, elle baisse graduellement sans qu’on remarque aucune tuméfaction notable. Les injections sont répétées avec des doses plus fortes, à des intervalles assez éloignés, alin que l’animal se rétablisse après chacune d’elles, car il survient parfois des gonflements articulaires, des synovites qui ne sup[)urent pas, mais ([ui amènent des boiteries.
Pendant rimmunisation, les chevaux maigrissent; aussi ne [)eut-on j>as trop précipiter les inoculations : ils réagissent à chacune d’elles, si la dose est assez forte, mais la durée de la réaction devient de plus en plus courte.
Le premier cheval ainsi immunisé fut saigné trois semaines après la dernière injection, et son sérum essayé sur les souris qui, vous le savez, meurent toujours lorsqu’on leur inocule le bacille virulent de la peste.
Les souris qui recevaient i/io de centimètre cube de sérum de cheval immunisé ne devenaient point malades, quand, douze heures après, elles étaient infectées avec la peste. Ce sérum était donc préi’enlif\ tandis (|ue le sérum de cheval neuf, aussi bien que celui d’autres animaux neufs, lapins, cobayes, n’avait aucune action j)réventive.
Pour guérir les souris déjà inoculées de la peste depuis douze heures, il fallait employer i centimètre cube et i centimètre cube et demi de sérum : les souris traitées avec ces doses guérissaient constamment, tandis que les témoins mouraient. Le sérum avait donc des propriétés curatives manifestes.
Ce sont ces premières expériences de sérothérapie préventive et curative antipesteuse, })ubliées en Juillet 1890 par Yersin, Calmette et Borrel, dont, Messieurs, je vous parlais l’an dernier; ce sont ces expériences qui faisaient espérer à leurs auteurs que l’a[)plication de la sérothérapie pourrait être faite à l’homme pestiféré.
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C’est dans cet espoir que Yersin repartit pour l’Indo-Ghine, et c’est dans ce but qu'il installa à Nha-Trang (Annam) un laboratoire pour la préparation des virus et des écuries pour les chevaux immunisés.
Entre temps, la peste se réveilla à Hong-Kong : on était en Janvier 1896, et, en dépit des efforts de Yersin et de son confrère vétérinaire, M. Pesas, aucun cheval n’était suffisamment immunisé. C’est seulement le 10 Juin que Yersin se rendit à IIong-Kong, muni de quelques flacons de sérum fourni par une des juments de Nha-Trang. A cette petite quantité de sérum vinrent s’ajouter quatre-vingts flacons de sérum antipesteux envoyés par l’Institut Pasteur, et provenant du cheval immunisé qu’on y entretenait.
L’échantillon (20 centimètres cubes) que je vous présente est de même jirovenance ; c’est avec ce sérum que Yersin obtint les guérisons (pi’allait lui donner à Amoy le traitement spécifique des pestiférés qu’on confiait à ses soins.
Inutile de vous redire, à propos du sérum antipesteux, ce que je vous ai dit l’an dernier; quand je vous ai présenté jiareils échantillons de ^latiére médicale empruntés au l'cgite microbien. Je n’ai point possibilité de vous décrire les caractères physiques, chimiques, organoleptiques du sérum antipesteux, pas plus que je ne vous ai décrit les caractères du sérum antidiphtéritique, antitétanique, antistreptococcique, ou encore les caractères d’autres produits de la iMatière médicale nouvelle, la tuberculine ou la malléine. Le sérum antipesteux n’est reconnaissable qu’à ses réactions biologiques, qu’à son action préventive et curative sur l’animal à inoculer ou inoculé avec le cocco-bacille. Le sérum antipesteux", semblable au sérum antidiphtéritique, n’est qu’un soluté sérumique (à l’état d’extrême dilution) de toxine jiesteuse, doué intensivement, vis-à-vis du cocco-bacille pesteux, de propriétés antidotiques, doué intensivement, vis-à-vis de la peste, de propriétés antimicrobiennes et antitoxiques.
Depuis (pielque temps déjà, l’Institut Pasteur entreprend la fabrication en grand du sérum antipesteu.x. Les écuries de Garches abritent aujourd’hui vingt-cinq chevaux immunisés contre la peste, et je puis vous dire (pie, si la prophylaxie antipesteuse s’organise, la iMatière médicale antipesteuse se met en mesure de fournir aux indications théraiieutiques de la peste. Pourtant, je voudrais (jue d’ores et déjà, par prévoyance s’entend, on pourvût Pondichéry, le Tonkin, notre Gochinchine et Marseille, de sérum antipesteux, au môme litre qu’on a répandu le sérum antidiphtéritique dans tous les départements fram-ais.
Je reprends, jMessieurs, l’histoire du sérum antipesteux au moment
(Juin 1896) où Yersin part pour Hong-Kong avec les quelques flacons Iburnis par une jument de Nha-Trang, et je vous donne la narration de la victoire thérapeutique remportée par lui sur la peste , telle qu'il vient de nous la présenter dans le dernier numéro des Annales de l’Institut Pasteur
Le 20 Juin, il n’y avait plus de peste à l’hopilal de Kennedylovn : les 3 ou 4 décès survenant chaque jour à Hong-Kong avaient tous lieu dans des maisons chinoises, où, assurément, mon sérum et moi aurions été mal accueillis. Je me rendis à Canton : l’épidémie y était à sa lin ; d’ailleurs, malgré l’appui empressé du consul de France, M. Flayelle, il paraissait bien difficile d’essayer le sérum sur quelques Chinois pestiférés, car la population de Canton passe pour la plus turbulente de la Chine et la plus hostile aux étrangers. Un hasard heureux me lit rencontrer le malade cherché, et dans des conditions inespérées pour une tentative thérapeutique. Au cours d'une visite que je lui faisais, M°‘' Chausse, évêque de la Mission catholique, me demanda si je connaissais un remède contre, la peste.
— Nous en aurions l)ien besoin, ajouta-t-il, car uii jeune Chinois de la nussion est gravement atteint de cette maladie.
— J'ai un remède, répondis-je à l’évêque, je le crois excellent, mais je ne l'ai jamais essayé sur un malade.
Ms'' Chausse, qui considérait le jeune Chinois comme perdu, me conduisit près de lui et me donna toute facilité d'expérimenter le sérum, prenant sur lui toutes les responsabilités si la tentative ne réussissait pas. ^’oici l’observation de ce premier cas de peste traité par le sérum.
Tsé®, jeune Chinois de dix-huit ans, élève du séminaire et y reiuplissant les fonctions d’infirmier, était mal à l’aise depuis cpielques jours (fatigue, maux de tête), lorsque, le 2G Juin, à 10 heures du matin, il se plaint d'une vive douleur à l'aine droite ; à midi, la lièvre se déclare subitement et le malade doit s’aliter. iM"’’ Chausse me conduisit près de lui à i heures de l'après-midi. I.,e jeune Chinois est somnolent, il ne peut se tenii’ del)Out sans vertige, il éprouve une lassitude extrême, la lièvre est forte, la langue chargée. Dans l'aine droite existe un empâtement très douloureux au toucher. Nous avons bien devant nous un cas de peste confirmée, et la violence des premiers symptômes peut le faire classer parmi les cas graves.
A J heures (six heures après le début de la maladie), je pratique une injection de 10 centimètres cubes de sérum. A ce moment, le malade a des vomissements et du délire, signes très alarmants et qui montrent la marche rapide de l infection. A G heures et à q heures du soir, nouvelles injections de 10 centimètres cubes chacune. De 9 heures à minuit, aucun changement dans l'état du malade, qui reste somnolent, s'agite et se [)laint souvent. La lièvre est toujours très forte et il y a un peu de diarrhée. A partir de minuit, le malade devient plus calme, et, à G heures du matin, au moment où le Père directeur vient prendre des nouvelles du j>estiféré, celin-ci se réveille et dit qu'il se sent guéri. La lièvre, en effet, est com[>lètement tombée, la
1. A. Yersix. — Sur la peste bubonique. Annales de l'Inslilul l’asleur, 181)7. Janvier, I, ]>. 8).
2. L’histoire de la Thérapeutique gardera le nom de Tsé, le premier guéri par le séium anlii)csteux, comme elle garde le nom du jeune vacher James Phipps, le premier des >accinés de Jenner, comme elle nous conserve le nom de Meister, le premier des mordus inoculés contre la rage et guéris par Pasteur.
Sérothérapie. Opothérapie. ïx
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lassitude et les autres symptômes graves ont disparu ; la région de l'aiiie n'est plus douloureuse au toucher et rempâtement est presque effacé. La guérison est si rapide, que si plusieurs personnes autorisées n'avaient, comme moi, vu le patient la veille, j'en arriverais presque à douter d avoir traité uu véritable cas de peste.
On conqirendra que cette nuit passée près de mon premier pestiféré ait été pour moi pleine d'anxiété. Mais, au matin, lorsque, avec le jour, parut le succès, tout fut oublié, même la fatigue.
3o centimètres cubes de sérum avaient suffi à guérir, avec une rapidité surprenante, un cas de peste grave. Cependant, ce sérum n'était ]>as très actif; il venait d'une jument de Nba-Trang, et il n'en fallait pas moins de i/o à 1/20 de centimètre cube pour préserver nue souris de 20 grammes contre une dose de culture mortelle en 2'’, -36 heures ; si bien que je fus surpris, tout le premier, d'un succès si facile. A tout prix, je devais me procurer d'autres pestiférés.
Je restai encore deux jours à Canton, pour suivre mon malade ; sa convalescence s'affirmait, les forces revenaient avec l'appétit, et je pus })artir pleinement rassuré, eu laissant au consulat de France une seringue et quelques flacons de séiaim, pour le cas où de nouveaux malades seraient observés au séminaire. Ce sérum ne tarda pas à être emplo^’é, et je, citerai textuellement ce que M»'' Chausse écrivait à M. Flayelle.
« M. Yersin est un médecin jirévoyant. En guérissant le jeune séminariste, il a montré la valeur de son remède ; en nous laissant une seringue et quelques flacons de sérum, il nous a épargné beaucoup d'eiiiiuis. Deux nouveaux cas se sont déclarés dans la môme maison ; l'un dimanche, l'auti’e hier lundi. On a injecté la liqueur, et aujourd'hui les deux élèves sont sur pied, les Imlmns ne sont plus douloureux, la fièvre est à peu près tondiée. »
Le i'*' Juillet, je me dirigeai sur Amo}', oi'i, d'après les journaux, la peste faisait encore de nomlireuses victimes. Amoy est une ville de 200 à 3oo 000 haliitauts, dont le port est fréquenté par de nombreux A’apours venant surtout de Singapoore, de jManille, de Shanghaï et de Hong-Kong. La peste a été impoi’tée de cette dei'uièia' ville l'année dernière, et, depuis lors, elle a régné à Amoy presque sans interruption, avec une accalmie pendant les mois d'hiver, où les cas étaient rares. La jiopulalion européenne (Anglais, yVllemands, Américains) haliite une petite île rocailleuse, séparée de la ville chinoise par la rade : elle a été épargnée. Dans la vilh; chinoise existe un hô[)ital créé par le concours philanthropique des Européens et des Chinois d'Amoy. Un médecin anglais visite souvent cet établissement, qui est d ailleurs dirigé et servi par des médecins chinois. C'est dans un jiavillon aliandonué de cet hôpital que je jnis m installer afin d être plus à la portée des patients. La population d Amoy est beaucoup moins hostile aux Européens que celle de Canton, et ne refuse pas les soins d(*s médecins étrangers si mal vus des Cantonais. C'est ce qui expliipie, ([li en dix jours, j ai soigné 23 cas de peste. Presque tous ces pestiférés ont été traités dans des maisons chinoises. Du matin au soir, on venait me chercher pour de nouveaux malades, et on arrêtait ma chaise à porteurs, dans la rue, pour me faire entrer dans quelque maison dont un haliitant venait d'être atteint par le mal.
De ces pestiférés, traités par la sérotliérapie , 2 sont morts et 21 ont guéri. Les deux qui ont succomlié étaient arrivés au ô® jour de la maladie, quand le traitement a été entrepris; l'un, moribond quand il fut injecté, avec délire, avec un pouls à iGo, est moi’t Ô heures, et l'autre 2'j heures a|)i'ès la première injection de sérum, fait!.' au moment où l'état général était des pires, i<‘ pouls à 100, faible, intermittent.
SEUOTHER\PIE DES MALADIES INFECTIEUSES
Voici le résumé des résultats olitenus k Auioy.
Six pestiférés étaient au i®'' jour de la maladie; la guérison a été obtenue cliez tous en 12 à 24 heures, sans suppuration dn liubon, par l’injection de 20 à 3o centimètres cubes de séi’um.
Six étaient au 2'^jour ; la guérison a été plus lente, et pour l’obtenir, j’ai dû injecterde 3o à 5o centimètres cubes de sérum : elle était complète en 3 à 4 joRFS, sans suppuration du bubon.
Quatre étaient au 3'^ jour ; la fièvre a persisté i à 2 jours api-ès le début des injections ; la guérison a été plus lente et les bubons ont suppui’é dans 2 cas (séi-um injecté de 40 centimètres cubes à 60 centimèti'es cubes).
Trois étaient au 4® jour ; ils ont guéi-i en 5 à 6 joui’s ; un seul bubon a suppuré (sérum injecté de 20 centimètres cubes à 5o centimètres cubes).
Quati-e étaient au û® jour ; 2 sont morts, dont l’élat était désespéi-é au moment du traitement ; les 2 autres ont guéri (sérum injecté de 60 centimètres cubes à yo centimètres cubes).
Ces 23 malades comprenaient : 6 jeunes garçons, 3 jeunes filles, H hommes, 4 femmes, i vieillard homme, i vieillard femme.
Jusqn’à présent, 26 pestiférés ont été traités par le sérum (3 à Canton, 23 à Anioy); ils ont fourni 2 morts, soit une mortalité de 7,6 pour 100.
5’ingt-six cas, c’est peu assurément pour établir qu’un remède est spécifique et efficace : j’en conviens facilement, et je suis le premier à déclarer qu’il faut de nouvelles expériences. jNlais, si l'on considère que la peste est la plus meurtrière des maladies humaines, on conviendra que nos 26 observations pi-ennent une valeur singulière. Tous ceux qui ont observé la peste estiment que la mortalité qu elle cause n’est pas inférieure à 80 pour 100, et comme, de plus, les patients que j’ai traités offraient pour la plupart des symptômes alarmants, il n’est guère à craindre que les résultats obtenus soient démentis dans la suite.
En général, la peste n’est pas une maladie qui dure ; la mort survient souvent en trois à quatre jours ; il faut donc se hâter d’intervenir. Elle est d’autant plus facile à guérir, que le sérum est injecté plus tôt. On est vraiment étonné de voir se dissiper, en quelques heures, les sj nqitômes les plus alarmants, lorsque le sérum est donné dans les deux premiers jours de la maladie. Les bubons se résolvent pour ainsi dire à vue d’œil. Si l’intervention est plus tardive, il faut davantage de sérum et on ne parvient pas toujours à éviter la suppuration des bubons ; mais celle-ci, au lieu de se prolonger, comme dans le cas où la peste guérit spontanément, se tarit en quehpies jours. Une preuve de l’efficacité du sérum, c’est le rétablissement conqilet et rapide des personnes traitées, tandis que, d'ordinaire, la convalescence est longue et pénible, même pour les patients atteints de peste bénigne. Le sérum est impuissant lorsque la maladie est trop avancée. Dès que le pouls et la respiration deviennent irréguliers, que le cœur s’affaiblit, rempoisonneinent est trop avancé et le sérum ne peut rien.
Le sérum enqiloyé à Amoj^ m’avait été envoyé de ITnstilut Pasteur de Paris ; il était préventif k la dose de i/io de centimètre cube, junir une souris de 20 gi-ammes. Il avait été expédié d’abord k Nha-Trang, d'où je l’avais transporté k Ilong-Kong, puis k Canton, puis k Amoy. Malgi-é tous ces voyages pendant la saison cbaude, il avait conservé ses propriétés curatives. C’est là un fait intéressant, qui démontre que le sérum anti-pesteux pourra être expédié au loin.
11 va sans dire que les sérums qui nous ont servi étaient bien loin de possédi-r tout»l’activité qu on peut obtenir. Ils étaient même très faibles, si on les compare aux
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sérums antidiphtérique et antitétanique : il faut donc s'eiforcer d’en préparer de beaucoup plus actifs, qui agiront mieux encore et à plus faible dose. D’ailleurs, dans bien des cas, j'ai donné plus de sérum qu’il n'était nécessaire, et j’ai pratiqué des injections à des convalescents dans le seul but de précipiter une guérison déjci assurée.
Les patients se sont plaints, quelquefois, de douleurs assez vives au point de l’injection, mais celles-ci se dissipaient promptement, et aucun accident de quelque importance ne peut être attribué au sérum.
Le diagnostic bactériologique n’a pas été fait dans tous les cas traités. Je n’avais pas le loisir d’ensemencer des tubes de gélose et de regarder au microscope ; cependant, j'ai constaté le bacille spécilique dans plusieurs bubons.
La peste est une maladie assez facile à reconnaître pour que cette omission enlève beaucoup de leur valeur aux observations que j’ai rapportées.
La narration que j’ai tenu, Messieurs, à vous faire textuelle des guérisons de peste bubonique par le sérum, dispense de tout commentaire ; elle autorise à dire que le traitement de la peste bubonique est trouvé, que Yersin vient d’ajouter un des plus beaux fleurons à la couronne pastorienne, et qu’il s’agit là vraiment d’une victoire thérapeutique.
Ce n’est pas tout : si le sérum antipesteux n’a été jusqu’ici employé que dans les cas de peste confirmée, ce qui a été observé chez les animaux autorise à penser qu’il doit être plus ellicace encore pour prévenir la peste que pour la guérir. 11 en ira vraisemblablement du sérum antipesteux comme du sérum antidiphtéritique, dont je vous ai dit, l’an dernier, l’emploi et le rôle préventifs dans les épidémies diphtéritiques de familles et de maisons. C’est pourquoi Yersin écrivait ; « 11 est tout indiqué, lorsqu’un cas de peste a éclaté dans une maison, d’injecter préventivement du sérum à toutes les personnes exposées à la contagion. Je pense que c’est la mesure la plus ellicace contre la diffusion de la maladie, aussi je me promets bien d’essayer ces injections préventives lorsque je serai muni d’une assez grande quantité de sérum pour entreprendre une nouvelle campagne. »
Cette nouvelle campagne est ouverte, puisque, aux dernières nouvelles, Yersin, mandé à Bombay, sur le théâtre môme de l’épidémie, par le Gouvernement des Indes, ne va pas manquer d’occasions d’dprouvcr le double pouvoir curatif et préventif de son sérum.
On sait comliien, depuis six mois, les événements ont confirmé les résultats obtenus par Yersin lors de ses premières sérothérapies antipesteuses. Les journaux anglais d’abord ont confirmé, au plus fort de l’épidémie de Bombay, la réussite des injections de sérum, puis, tout récemment, MiNI. Wyssokowitz et Zabolotny, memlires de la mission russe à Bombay, nous ont apporté’ le résultat de leur expérience personnelle :
1. Wyssokowitz et Z.ybolotxy. — Académie de Médecine, )8'J7. 13 .Juillet.
SÉROTHÉRAPIE DES MALADIES INFECTIEUSES
i” ils ont obtenu, avec le sérum de Yersin, la prévention et la curation de la peste bubonique chez le singe ; 2” ils ont vu la mortalité abaissée chez riiomme à 4o pour 100 (la mortalité était dans l’Inde de plus de 80 pour 100); 3“ ils estiment que la sérothérapie donnera de très bons résultats, quand pn disposera de sérum plus actif et surtout plus antitoxique. Je vous rappelle. Messieurs, que cette remarque des docteurs WyssokoAvitz et Zabolotny, Yersin l’avait expressément formulée dès l’an dernier.
Ce qu'ont observé et ce que nous ont rapporté les membres de la mission russe avait été également vu par les membres de la commission allemande envoyée aux Indes sous la direction de R. Koch. La commission allemande a confirmé, elle aussi, les heureux résultats de la sérothérapie antipesteuse curative chez l’homme, ainsi que les effets préventifs de la sérothérapie chez les singes qu’on arrive à vacciner, pour un temps au moins, contre la peste.
S’il en est, chez l’homme, du pouvoir préventif du sérum antipesteux comme du pouvoir préventif du sérum antidiphtéritique — nous ne tarderons pas à être renseignés sur ce point spécial — il est possible d’entrevoir le jour très prochain où les rigueurs des quarantaines appliquées aux personnes pourraient être singulièrement allégées, puisque l’injection préventive, facultative, du sérum antipesteux, pourrait être faite aux voyageurs quittant des pays infestés, à fins de pouvoir, dès l’arrivée, après désinfection des bagages, leur délivrer, tuto et ct7o, des passeports sanitaires.
Il était. Messieurs, réservé à deux médecins de nos armées et de nos colonies, à Desgenettes et à Yersin, d’attacher, jeunes, glorieusement leur nom à l’histoire de la peste, et cela à un siècle de distance.
N’est-ce pas en 1799, sous les murs de Saint-Jean-d’Acre, que Desgenettes se livra sur lui-même aux fameuses inoculations ‘ de peste qui devaient, en un jour, le rendre plus célèbre que les vingt-cinq années de dangers, de fatigues, de services et d’abnégation qu’il consacra au service de la première République et de l’Empire ?
C’est qu’il y a un siècle, la peste jetait la mort et la terreur sur notre armée qui occupait la Syrie ; c’est que, à Jafla notamment, tous les pestiférés mouraient.
Ce fut, nous dit avec simplicité Desgenettes pour rassurer les imaginations et le
1. L. Landouzy. — Cours d’hygiène de la Faculté, 1885. Revue scienlifique, 1885. Juillet.
2. Desgenettes. — Rapport adressé au conseil des années, p. 88. Histoire médicale de l'armée d'Orient. Paris, an X (1802).
dix->:kuviemi£ leçon
courage ébranlé de rarmée, qu’au milieu de l'iiôpital, je trempai une lancette dans le pus d’un bubon appartenant à un convalescent delà maladie au premier degré, et que je me fis une légère picp'ire dans l’aine et dans l’aisselle, sans prendre d’autres précautions que celle de me laver avec de l’eau et du savon qui me furent offerts, .l’eus, pendant plus de trois semaines, deux petits points d’inflammation correspondant aux piqûres, et ils étaient encore très sensil)les, lorsque, au retour de Saint-Jeand’Acre, je me baignai en présence d'une partie de l’armée dans la baie de Césarée.
Desgeneltes faisait preuve là crtiii grand courage ; encore prétendaitil ne faire que son devoir, puisqit’il voulait frapper rimagination de nos soldats que terrorisait le fléau, la peste, qiti commençait à jeter la démoralisation dans l’armée. C’était vraiment faire de la thérapeuti((tte préventive que de relever le moral de nos troupes, que de les mettre en moindre opportunité morbide. En cette occtirrence, Desgenettes n’était pas setilement le brave que son inocttlation de la peste a rendu populaire, c’était vraiment l’hygiéniste et le pathologiste général que devait nous révéler plus tard l’enseignement (pi’il lit à cette Faculté en i83o. Le pathogéniste se révèle chez Desgeneltes (piand il écrit, à propos de son inoculation de Saint-Jean-d’Acre :
Celle expérience iucoiu|)lèle, el sur laquelle je me suis vu obligé de donner quelques délails à cause du bruit cpi’elle a fait, prouve peu de chose pour l'art; elle n’infirme point la transmission de la contagion, démontrée par mille exenq)les ; elle fait seidemenl voir que les conditions nécessaires pour cpi elle ait lieu ne sont pas bien déterminées. .le crois avoir couru plus de danger, avec un but d'utilité moins grand, lorsque, invité par le quartier-maître de la ^5“ demi-brigade, une heure avant sa mort, à boire dans son verre une portion de sou breuvage, je n’hésitai pas à lui donner cet encouragement. Ce fait, c[ui se passa devant un grand nombre de témoins, lit notamment reculer d'horreur le citoyen Durand, payeur de cavalerie, qui se trouvait dans la lente du malade.
Ces paroles de Desgenettes : « mon expérience fait seulement voir que les conditions nécessaires pour que la contagion ait lieu ne sont pas déterminées », sont des paroles profondes ; elles révèlent chez leur auteur le pathologiste général qiti sait distinguer, dans son expérience, les conditions qui peitvent faire la contagion fatale ou aléatoire, conditions (|ui étdiappaient en leur essence à nos pères et dont nous avons la raison aujoitrd’hui. Rappelez-vous, ^Messieurs, que Desgenettes trempe sa lancette dans le pus d’un bubon d’un pestiféré convalescent « de la maladie au jtremier degré » ; rappelez-vous qu’il se fait « une légère [titp'ire », c’est-à-dire intéressant la peau superficiellement, n’intéressant pas l’hypoderme. Rappelez-vous également que Yersin nous dit avoir ensemencé « la pulpe d’un ganglion extirpé à un malade convalescent depuis trois semaines, et obtenir cpielques colonies absolument dépourvues de toute virulence, même pour les souris » !
SKROTHKllAPIE DES MALADIES IM'ECTIELSES
Les voilà les conditions « nécessaires pour que la contagion ait lieu », dont parle Desgenettes; il aurait l'allu, jiourcpie ses piqûres à la lancette le contagionnassent, que la virulence ne se IVit pas usée sur le pestiféré guéri, dont la maladie s’était atténuée, comme disaient déjà nos pères, sans connaître le mécanisme de cette atténuation. Suivant les paroles mômes de Desgenettes, son expérience « prouvait peu pour l’art » ; elle prouvait cependant beaucoup pour ce que peut le médecin sur le moral des gens qui l’entourent. Elle prouvait, en fait, ce qu’elle devait démontrer, c’est qu’on gagne moins la peste quand on n’a pas peur. Desgenettes savait mieux que personne ce qu’il y aurait de paradoxal à soutenir cette thèse dans ce (pi’elle comporte d’absolu ; mais il avait raison, en pathogéniste, de tenter de prouver à nos soldats que les apeurés, que les aliattus sont fra[)pés, alors que résistent les forts. Desgenettes croyait parfaitement à la virulence et à la contagiosité de la peste ; c’est même en cela que son « expérience » comporte tant d’héroïque grandeur.
D’autres médecins, dont l’iiistoire de la peste gardera les noms, mus par d’autres sentiments, ont payé de leur vie leur courageuse curiosité scientifique ; c’est ainsi que ^^dlite mourut le huitième jour d’une inoculation qu’il s’était faite avec le pus d’un bubon. C’était à l’époque oii Géruti, tentant de faire (en manière de thérapeutique préventive, en manière d’atténuation de maladie) pour la jieste ce qu’on avait fait, par la variolisation, pour la variole, vit succomber cinq personnes sur six qu’il avait inoculées. C’était l’époipie ou Clot-Dey et Buland — ^ je vous relate ces faits parce qu’ils ont trait à la recherche de l’atténuation emjiirique de la peste — inoculant sept condamnés à mort avec promesse de vie sauve, voyaient un seul des inoculés contracter la peste.
(cependant. Messieurs, en dépit îles observations accumulées au cours des épidémies, en dé[)it de ces expériences, la peste, reconnue maladie pestilentielle, contagieuse, ne livrait toujours pas le secret de sa virulence. On peut dire, sans paradoxe, que jusqu’à la découverte de Yersin, la pathogénie n’avait pas fait un pas ; qu’elle en était encore à soupçonner la nature « animée » de la peste, comme l’avait écrit, au commencement du xviii'’ siècle, au moment même de la peste de ^Marseille, J. -B. Goilfon, médecin lyonnais. Coilfon, justement appelé par mon collègue des hôpitaux de Lyon, Humbert Mollière, « un précurseur des théories microbiennes », pensait ipie la peste est due à des A’ers ou petits corps animés, qui sont à la mite ce ipie la mite est à l’éléphant!
Il était réservé à Yersin de démontrer la nature « animée » de la peste, et de tirer de cette démonstration tout le parti que vous savez, toutes les
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conséquences que comportaient ses prémisses, tous les essais et toutes les réussites de thérapeutique pathogénique et de médication spécifique que je vous ai dites.
En m’étendant longuement sur cette question de la sérothérapie antipesteuse, je ne crois pas, Messieurs, avoir perdu de vue l’objet de mon cours de Thérapeutique. L’intérêt de cette question, vous l’avez compris, ne réside pas seulement dans sa pleine actualité, il réside dans ce fait que les travaux de Yersin et de ses collaborateurs, travaux menés à la lueur des doctrines pastoriennes, ont fermé le cycle des études commencées sur la peste bubonique avec les eftToyables incursions qu’elle avait faites en Afrique, en Asie et en Europe depuis le moyen âge, pour ne pas remonter aux épidémies dont l’antiquité nous a gardé l’histoire.
L’étape parcourue hier par Yersin, pour être la plus courte, pour être, en apparence, la plus facile, n’en est pas moins la plus glorieuse et la seule décisive. Non seulement la curation de la peste est trouvée, mais sa véritable prophylaxie semble désormais assurée, tant par la démonstration faite de sa nature, que par la sérothérapie préventive. Rien ne servira mieux sa cause que la guérison des pestiférés d’Amoy, dont le retentissement ne saurait manquer d’être grand dans toute la Chine.
La guérison, et la prévention de la peste par la sérothérapie, espérées, annoncées dans les laboratoires comme des possibilités, sont donc aujourd’hui réalisées. Sur ce point, comme pour le traitement préventif et curatif de la diphtérie, comme pour le traitement préventif des morsures de serpent, on peut dire que les conséquences pratiques ont atteint, si elles ne l'ont même dépassée, la hauteur des prémisses doctrinales. On peut dire que la médecine nouvelle, la médecine pathogénique, a vraiment conquis, dans la sérothérapie antipesteuse, une de ses médications les jilus héroïques ; on peut dire que la médecine scientifique n’a point failli à sa mission humanitaire. On peut dire que, depuis plus de vingt siècles que la peste a ravagé le monde — c’est à propos de l’épidémie de peste qui décimait les provinces et l’armée persanes, qu’Ilippocrate refusa les fameux présents d’Artaxercès — aucune époque ne pouvait, par la thérapeutique curative et préventive, travailler pour la guérison et la prophylaxie de la peste, comme le siècle de Pasteur.
VINGTIÈME LEÇON
SÉROTHÉRAPIE DES MALADIES INFECTIEUSES
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