PASTEUR ET LA THERAPEUTIQUE
En ces temps néfastes, ce n’étaient pas seulement les salles de blessés qui payaient la dime à la mortalité, c’étaient encore les ^Maternités. Alors, la septicémie guettait la femme enceinte et trop souvent faisait de l’accouchement, acte phj'siologique par excellence, un redoutable accident ; alors, trop souvent, la fièvre puerpérale permettait, tait abominable, contre nature, que la naissance d’un enfant coûtât la vie à sa mère ! C’était l’époque oii Lefort, Trélat, Tarnier dénonçaient les Maternités comme des foyers de pestilence et de contagion ; c’était l’époque où le populaire en était arrivé à vouloir accoucher partout, hormis dans les services d’accouchements !
S’il me faut, IMessieurs, évoquer ces funèbres souvenirs, c’est que, fort heureusement, toutes choses ont changé : ils sont venus les temps héroïques oii c’en est fini des grandes épidémies de fièvre puerpérale ; nos ^Maternités sont devenues pour les parturientes des asiles oit gouverne l’antisepsie, oiï règne la sécurité. C’est qu’un miracle a passé par là ; c’est que les accoucheurs, c’est que Tarnier, comme Lister, déclarant la guerre à l’infection et à la contagion puerpérales, ontfait, par l’isolement, tomber la mortalité des femmes en couches de 9,3 à 2,3 pour 100, l’ont amenée à 1,1 pour 100, arrivant à ce résultat paradoxal, de faire des Maternités, si justement redoutées hier, un refuge contre la puerpéralité, en restituant à l’acte de l’accouchement son caractère purement physiologique L
Qui a fait ces miracles? la doctrine pathogénique de Pasteur, qui, après l’antisepsie chirurgicale, enfante la pratique de l’isolement d’abord, puis la pratique de l’antisepsie obstétricale ; qui partout, maintenant, veille sur la femme enceinte ; qui préside à l’accouchement et poursuit la nouvelle accouchée.
Vous l’avez compris, ^lessieurs, si blessés et accouchées ne meurent plus, s’ils ne doivent jilus mourir sans qu’on ait le droit de nous accuser de quelque faute, c’est qu’ils sont devenus clients de Pasteur '.
La chirurgie des années terribles que j’ai évoquée, était à celle que vous voyez pratiquer aujourd’hui ce que la nuit est au jour. Cette révolution, qui l’a faite ? Pasteur et Lister. Avec Lister, c’en est si bien fini de la suppuration que la réunion par première intention s’obtient partout, qu’un blessé n’est plus un malade, que les opérés ne doivent
1. L. Landouzy. — « Les progrès de l'hygiène et Pasteur». Cours d'Hygiène de la Faculté, 1885. Revue scientifique, p. 97, juillet 1885.
2. La sécurité donnée aujourd’hui aux accouchées hospitalisées est si grande que la mortalité totale a pu être de 0,32 0/0 et la mortalité par septicémie de 0,18 0/0 pour l’année 1894 dans le service de mon collègue, le professeur Pinard. A. Pinard et V. Wallich, Traitement de l’infection pueipérale, 1896, p. III.
PREMIERE LEÇON
plus mourir, que les blessés ne meurent plus. C’en est si bien fini de la suppuration, que Pasteur mérite déjà, à l’heure de la chirurgie listérienne, la statue d’or que Nélaton voulait qu’on élevât à celui qui « nous délivrerait du pus ». C’est que, la septicémie vaincue, la septicémie disparue, s’est ouverte à la Chirurgie une ère de telle sécurité, de tels progrès, de telle puissance, que je puis dire, sans crainte d’étre démenti, qu’il y a plus loin de la chirurgie de ces vingt dernières années, qu’il n’y avait de la chirurgie qu’ont connue les étudiants de mon temps à la chirurgie du XVI® siècle, à la chirurgie d’Ambroise Paré.
Pendant que des doctrines pastoriennes naissait l’antisepsie chirurgicale, Pasteur enrichissait notre agriculture, l’agriculture du monde entier, puis l’industrie des vins et de la soie, par des découvertes qui ont fait dire à Huxley qu’elles avaient rapporté à la France plus que n’avait coûté notre indemnité de guerre.
C’est après cette série fameuse de travaux, que Pasteur se met à appliquer sa conception de la maladie à l’étude de riiomme, trouve le traitement de la rage, donne à la Médecine la révélation de la pathogénie des maladies contagieuses, démontre que la maladie est fonction de matière vivante, nous apprend à commander à la maladie en lui obéissant, crée vraiment la thérapeutique expérimentale et devient l’instaurateur de l’humorisme moderne scientifique, que la Médecine expérimentale substitue définitivement à l’humorisme ancien, inspiré, instinctif.
Cela nous est un devoir de reconnaissance envers le savant qui a le plus travaillé pour diminuer les souffrances humaines, pour retarder la mort, pour porter aux confins du monde le renom de la science lumineuse, féconde, bienfaisante, toujours consolante; cela nous est un devoir, de proclamer que la plus grande conquête qu’aient jamais enregistrée les sciences médicales est œuvre française, puisqu’il était réservé au génie expérimental de Pasteur de créer la médecine et la thérapeutique pathogéniques^ comme, il y a dix-huit cents ans, il avait été donné au génie d’observation d’Hippocrate de codifier, en une forme intangible, la médecine des symptômes et des signes. C’est ce qui me faisait dire naguère, à cette même place, qu’il suffirait à l’impartiale Histoire, pour marquer les vraiment fécondes et décisives époques de la Médecine, de proclamer que ces époques — nous les dénommerons : époques .symptomatique, diagnostique ou hippocratique ; pathogénique ou pastorienne — appartiennent aux temps hippocratiques et au siècle de Pasteur.
Pour en revenir précisément à la thérapeutique et à ce qu’elle doit à Pasteur, j’ai, l’an dernier déjà, exposé ici comment il fallait l’œuvre pastorienne pour que la thérapeutique, qui, en dépit d’efforts louables.