TUBERCULOSE
Echecs des sérothérapies pour la prévention et la cure de la phtisie. — La prévention et le traitement de la phtisie restent jusqu’à présent l'œuvre de la prophylaxie et de la thérapeutique dite hygiénique : phagothérapie, aérothérapie.
Prophylaxie de la tuberculose : ce qu elle devrait être, ce qu elle n'est pas ; ce qu’il faut qu elle soit. Avance de la prophylaxie animale sur la prophylaxie humaine. — Proclamer la phtisie curable est bien; travailler et réussir à la faire évitable serait mieux.
Du rôle du médecin de famille dans l’organisation de la prophylaxie antituberculeuse. — De l’asepsie médicale dans le traitement préventif de la tulierculose.
Du rôle du médecin de famille : comme directeur et organisateur des santés ; comim! hygiéniste autant que thérapeute.
Les conclusions qu’il me reste, Messieurs, à tirer des développements que je vous ai donnés touchant les tentatives sérotliérapiqites de la tuberculose, dans lesquelles tant de labeurs ont été dépensés, tant d’ingéniosité a été déployée, ces conclitsions sont que le traitement de la tuberculose — je parle ici exclusivement du traitement spécifique — est encore à trouver. Et pourtant, de quelle urgence est le traitement spécifique de l’aU'ection qui prélève le plus lourd tribut sur la morbidité et sur la létbalité humaines et animales! C’est même ce qui explique que la tuberculose ait été l’objet des préoccupations des premiers sérotbérapeutes, et que la phtisiotbérapie ne soit pas près de lasser l’ardeur des chercheurs, qui, de tous côtés et en divers sens, retournent les mille et une diflicultés du problème.
En dépit de tant d’eü'orts, la question, pour avoir été peut-être la plus travaillée et la jilus remuée, semble être de celles qui déjouent le plus de calculs et trompent le plus d’espérances.
Si, au point de vue de la symptomatologie, de l’anatomie pathologique, du diagnostic, de la pathogénie, de l’étiologie, la tuberculose est, de
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toutes les maladies, celle qui a, dans ces derniers temps, réalisé les plus éclatants progrès ; il faut avouer que c’est aussi celle pour laquelle la Matière médicale et la Pharmacologie nouvelles ont le moins trouvé.
C’est pourquoi j’avais raison quand je disais que, si l’histoire de la phtisie comptait déjà au travers des siècles quatre grandes et glorieuses périodes : période symptomatique avec Hippocrate ; période diagnostique avec Laennec ; période pathogénique avec Villemin ; période étiologique avec R. Koch; il lui restait, pour que son cycle fût complet, à remplir deux périodes encore, celle de la prophylaxie et celle de la thérapeutique spécifique.
Il est grand temps de s’apercevoir que, tout en n’aliénant rien des efforts et des travaux orientés vers les cures antituberculeuses (que nous savons mieux réussir que nos anciens), il serait urgent pour la phtisiologie de commencer par le commencement, c’est-à-dire d’enseigner, de pratiquer et de réussir la prophylaxie de la tuberculose.
La prophylaxie de la tuberculose humaine reste toute à organiser, comme son traitement spécifique reste à trouver : prophylaxie et thérapeutique spécifique constitueront l’œuvre qui, fermant le cycle de l’étude analytique de la phtisie commencée il y a deux mille ans, nous mènera aux périodes vraiment héroïques de son histoire.
L’ère nouvelle nous fait espérer que par la prophylaxie, que par l’immunisation, que par le traitement spécifique, nous pourrons vraiment en finir avec cette lèpre des temps modernes, qui, non contente de représenter plus du cinquième de la morbidité et de la léthalité humaines, appauvrit et abâtardit la race, autant, à elle seule, que le malthusianisme, la syphilis et l’alcoolisme réunis.
La conclusion pratique à tirer de tout ce que je vous ai dit dans la leçon dernière est, qu’en soniine , la thérapeutique de la phtisie ne trouvant pas plus aujourd’hui son compte dans les moyens de la Matière médicale nouvelle, qu’elle ne le trouvait hier dans les agents pharmaceutiques de la ^latière médicale ancienne, il semble assurément, à l’heure qu’il est, encore plus facile de se défendre contre la tuberculose que de s’en guérir.
Quand je parle de l’insuflisance de la thérapeutique antiphtisique, je ne vise, bien entendu, que la thérapeutique pharmaceutique et médicamenteuse proprement dite, qui nous fournit pourtant nombre de moyens adoucissants, corroborants et antiseptiques, mais qui ne guérit pas ; je ne vise, bien entendu, aucun des procédés dont est faite la cure hygiénique du tuberculeux (phagothérapie, aérothérapie, etc., etc.), cure (pii fait merveille, quand on sait, quand on peut et quand on veut l’apj)li(juer avec longueur de temps et ténacité. C’est grâce à elle cpie nous (ui apju;
Sérothérapie. Opothérapie.
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Ions tous les jours de l’anathème jeté autrefois sur les tuberculoses pulmonaires ; c’est grâce à elle que nous ne comptons plus les tuberculeux tellement guéris qu’ils arrivent à faire figure dans le monde.
N’empêclie que, la cure hygiénique étant longue, très longue même ; n’empêche que, la cure hygiénique étant onéreuse, d’ordinaire difïicile à réaliser pour la généralité des tuberculeux, il est plus facile de se défendre (mntre la tuberculose que de s’en guérir; d’autant encore que, trop souvent, nous avons affaire à des formes de phtisies aigues qui, le jour où elles se démasquent, résistent aux médications hygiéniques les mieux ordonnées, et enlèvent leurs victimes en quel- ((ues mois.
11 est incontestablement plus facile de se garer de la tuberculose — sans compter, qu’au point de vue social, la prophylaxie serait une fière économie — que de s’en guérir ; cela pourtant à une condition, c’est que partout il soit enseigné et montré pourquoi et comment la tuberculose, maladie évitable^ peut être- évitée.
Pour t[ue la tuberculose, au lieu de s’étendre, fût partout évitée, il faudrait que partout les choses allassent autrement qu’elles ne vont ; il faudrait que partout, chez les particuliers comme dans les collectivités, dans les habitats privés comme dans les lieux publics, on fit délibérément et ouvertement la guerre au contage, aux crachats, comme en chirurgie on fait la guerre au pus. 11 faudrait que tous les médecins fissent campagne, il faudrait que tous les médecins fissent dans leur clientèle privée ce que font de généreux esprits, le docteur Armingauld, entre autres, quand il s’en va partout jirécher la croisade antituberculeuse. Il faudrait que partout, pour tous, par tous, la jirophylaxie de la tulierculose fût enseignée et organisée. Pour cela, il faudrait que la prophylaxie lut comprise, il faudrait que sa vulgarisation s’appuyât sur une manière d’exposé des motifs aussi concis et aussi clair que possible, mis en quelques lignes à la portée de tous et reproduit à des millions d’exemplaires. Et comment se ferait cette vulgarisation si chacun de vous. Messieurs, ne s’en mêlait pas; comment s’organisera cette prophylaxie si les médecins eux-mêmes ne la pratiquent pas ?
C’est justement parce que toutes choses vont à l’encontre de ce qu’elles devraient être (maintenant surtout ([ue la pathogénic et l’étiologie de la tuberculose nous sont connues) que doit s’ouvrir l’ère de la prophylaxie d’une maladie dont la théra])eutique spécifique se fait attendre. C’est justement parce (pie les temps sont venus de faire campagne contre la tulicrculose, que je m’en voudrais, si je ne profitais [>as de l’occasion cpii m’est logicpiement offerte devons invitera vous mettre, .Messieurs, [lar une pr()[)hylaxie militante, en travers d’une maladie
dont la Matière médicale nouvelle ne vous apporte pas le médicament.
En attendant (pie, pour guérir les phtisi(pies, nous puissions réussir mieux et plus r[ue nous ne faisons, travaillons — la tâche est rude puis([ue dans ce sens tout reste à faire — à arrêter le flot montant de la tuberculose.
Chac[ue fois ({ue, près d’un tuberculeux, vous aurez à intervenir comme thérapeutes, ne man([uez pas, tout en travaillant à guérir votre client, ne manipiez pas à installer immédiatement l’hygiène thérapeutique dans la famille. Ne doutez pas un seul instant que, pratiquant la prophylaxie en même temps que la thérapeutic[ue hygiénique dans les milieux tulmrculisés, la somme des résultats par vous médiatement ou immédiatement obtenus ne se montre supérieure aux réussites que vous donneront celles de nos médications antiphtisiques réputées les meilleures.
Que vous servirait. Messieurs, d’avoir appris ici et ailleurs (pie, dans l’immense majorité des cas, la tuberculose est fonction de contagion acquise, si vous ne vous faites pas missionnaires de cette vérité ?
Comment, cette contagion, voulez-vous ([ue le public l’évite, alors qu’il ignore et la contagiosité de la maladie, et les manières dont se fait la contagion, et les moyens d’éviter la contagion ?
En matière de tuberculose, l’heure des préoccupations sentimentales, (pii hantaient nos pères, est passée : il faut ([ue le public soit renseigné ; il faut, alors (pi’on lui parle de contagion de variole, d’ophtalmie, de teignes, de coqueluche, d’angines, de typhus, etc., etc., qu’on lui parle aussi de contagion de la tuberculose.
11 faut qu’on en finisse avec cet opportunisme médical, qui, sous prétexte de ne pas effrayer les familles, les laisse sans défense — puis- (pi’elles sont sans défiance — contre la tuberculose.
C’est à vous, Messieurs, c[u’il appartient d’apprendre aux familles — ce qui n’est encore enseigné nulle part et ce qu’on devrait apprendre aux enfants dans les écoles , (pii toutes devraient être munies de crachoirs, ne serait-ce que pour donner, aussi bien aux parents (pi 'aux élèves, une le(;on de choses — (jue cracher n’importe où, par terre dans un préau, sur le paixjuet, sur un tapis, sur des draps, dans une serviette, même sur un mouchoir, n’est pas seulement malpropre, mais est dangereux. C’est à vous. Messieurs, (pi’il appartient de faire partout, en tous lieux, la guerre aux crachats, d’exiger l’emploi dos crachoirs, dont n’est pourvu aucun de nos établissements publics, en particulier nos écoles publi(pies. 11 nous faut proclamer (pi’autant de crachats répandus sur le sol, autant de graines tuberculeuses jetées au vent ; qu’autant de crachats détruits ou brûlés, autant de tuberculoses évitées !
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Il y a si loin, Messieurs, de la manière dont se devrait codifier la prophylaxie de la tuberculose à ce qui se pratique, aussi bien chez les particuliers que dans les collectivités, que je m’en voudrais si, à propos des desiderata de la thérapeutique immunisatrice de la tuberculose, je ne m’arrêtais pas avec quelques développements sur la manière dont vous devrez prêcher la prophylaxie nouvelle.
Votre rôle, avons, médecins pénétrant dans un foyer auquel s’assied un tuberculeux, est de faire oflicieusement la police sanitaire dudit foyer : les succès que vous obtiendrez comme prophylacticiens seront autant de médications que vous n’aurez pas à instituer contre autant de tuberculoses que vous aurez ainsi su faire éviter.
Dans cette police sanitaire, le tact, la mesure sont de mise plus que partout ailleurs, et, |)our être doux, persuasif, éducateur, résolu autant qu’officieux, votre rôle n’en demeurera jias moins tutélaire.
Notre rôle, à chacun d’entre nous, est d’autant plus indiqué, que l’hygiène publique, juscpi’à présent, ne s’est guère faite agissante en matière de prophylaxie de la tuberculose. Pourtant, les avertissements n’ont pas manqué aux pouvoirs publics : congrès, ligues contre la tuberculose, statistiques, — travaux de clinique dénonçant cette chose lamentable, que notre dépopulation est faite autant de la multilétbalite tuberculeuse infantile que de la faiblesse de notre natalité, — discussions à l’Académie de médecine et ailleurs, initiatives privées, se sont chargés de montrer tout ce qu’on ne faisait pas contre la tuberculose et tout ce qu’il était urgent de faire.
Il y a longtemps déjà ‘ que, pour ma part, je me suis élevé avec énergie contre la doctrine du Laisser-faire et du ne pas dire, en matière de morbidité et de létbalité tuberculeuses ! N’est-il pas extraordinaire que l’Administration, qui, en France, s’est imposé la charge de veiller à ce que les individus, aussi bien que les collectivités, ne disséminent pas la variole, les ophtalmies, les teignes, la diphtérie, la scarlatine, le typhus, etc., etc., se désintéresse des tuberculeux et ait tout l’air de ne se soucier guère des épidémies tuberculeuses de famille, de maison, de bureau, d’atelier !
Je ne me lasserai pas de répéter qu’en France presque rien n’est tenté pour mettre riiomme en garde contre la contagion tuberculeuse ; <pie tout reste à entreprendre à cet égard, et que, en matière de prophylaxie tuberculeuse, la médecine vétérinaire est plus avancée que la médecine humaine, ce dont témoignent, par exemple, certains règlements que vous savez, touchant la police sanitaire des vacheries.
1. L. Lv^dovzv. — Nouvoaux faits de tuberculose infantile. Rct’uc de médecine, 1891, p. 744.
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Je m’en voudrais, Messieurs, si, pour vous gagner à la cause de la prophylaxie familiale et sociale de la tuberculose, pour faire que votre intervention thérapeutique se double toujours de prophylaxie militante, je n’appelais votre attention sur des faits patents qui nous portent à de singulières réflexions. L’Administration, si bien armée : pour dépister les cas de morve et garder les écuries contaminées sous la haute surveillance de la police sanitaire ; pour empêcher les épizooties quelles qu’elles soient, et cela aussi bien chez les particuliers (puisqu’elle surveille les vacheries) qu’aux frontières ; pour enrayer les épiphyties — à chaque instant un arrêté ministériel déclare une vigne, une commune, une région phylloxérées — n’a guère souci d’avertissements, de précautions, de surveillances, de règlements, d’ordonnances, d’arrêtés par lesquels elle puisse limiter les foyers de contagion tuberculeuse. Où, quand, l’Administration a-t-elle pris l’initiative d’installer dans les lieux publics et les écoles des crachoirs et de faire sur ce chapitre l’éducation du public ?
G est à chacun de nous. Messieurs, qu’il appartient vraiment de prêcher la croisade antituberculeuse. Si nous voulons que le public soit tenu à égale distance de l’insouciance dangereuse et de la terreur inconsidérée, il faut que nous l’instruisions : ce faisant, nous empêcherons plus de tuberculoses de naître que n’en guériront avant longtemps peut-être les médications spécifiques.
Si le public est insoucieux ou imprudent en matière de tuberculose, c’est que son éducation n’a jamais été faite : cette éducation, c’est à nous de la tenter, et, la réussissant, nous ne sortirons pas de notre rôle bienfaisant de thérapeutes.
Il faut dire, franchement, haut et fort, que la tuberculose est contagieuse, mais il faut dire aussi, nettement, comment, quand, pourquoi se fait la contagion. Ilfautque le public soit renseigné sur la phtisie comme il est renseigné déjà sur la scarlatine, sur la rage, sur la fièv're typhoïde, sur la diphtérie. Il faut. Messieurs, que vmus disiez au public que ce n’est ni la personne du phtisique, ni son haleine, ni son contact, ni ses sueurs, ni l’air de sa chambre, qui sont nocifs. Il faut apprendre aux familles que le danger, en matière de contagion de phtisie, réside dans l’expectoration, dans les crachats qui ne sont jamais si dangereux qu’alors que le temps et le dessèchement on ont fait autant de poussières bacillifères. Il faut même que vous disiez au public — les exagérations de tous ordres ne seront évitées qu’à ce prix — que certaine continuité phtisique suivie dans les familles, parfois invoquée bien à tort comme héréditaire, n’est qu’une manière de reviviscence bacillaire évitable.
Le public commence à savoir que, le varioleux mort, n’est pas mort le
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venin variolique, les eroûtes varioleuses tombées du cadavre pouvant faire de la chambre mortuaire un foyer de variole. Ce que le public commence à ne plus ignorer en matière de variole, de scarlatine, de lièvre typhoïde, de diphtérie, il faut qu’il le sache en matière de tuhercidose. 11 l'aut que le public apprenne de nous que, le phtisique parti ou mort, le contage reste et survit, puisque le bacille, tombé en quelque coin ou sur quelque objet, n’attend que le moment propice et un terrain favorable pour tuberculiser à nouveau. Il faut encore qu’on fasse savoir au public que la contagion n’est pas fatale; il faut qu’on éclaire le public sur le rôle du terrain en matière de tuberculose comme en matière de toutes maladies évitables.
C’est en parlant net, en instruisant ; c’est en conseillant, en pratiquant cette asepsie médicale, que nous ferons tous, en matière de contagiosité et de prophylaxie tuberculeuses, le mouvement d’opinion salutaire sans lequel la tuberculose ira sans cesse grandissant. Est-ce que ce n’est pas le médecin, de complicité avec les Administrations, qui, en France, à défaut d’une loi, jiarvient à faire de la vaccination et de la revaccination une quasi-obligation ? Est-ce que le mouvement d’opinion créé en faveur de la vaccine, il n’est pas grand temps de le créer en faveur de la prophylaxie de la tuberculose ? C’est dans cet ordre d’idées qu’on peut dire, sans paradoxe, qu’un des meilleurs résultats des Congrès réunis pour l’étude de la tuberculose a été d’éveiller, d’agiter l’opinion publique, d’éclairer la religion des médecins, de leur communiquer la foi agissante, d’apprendre à tout un chacun :
Que la tuberculose est maladie évitable, puisqu’elle est transmissible par un contage qui n’est point hors de nos atteintes;
Que la prophylaxie de la tuberculose est avant tout question d’hygiène familiale, question d’hygiène nosocomiale, autant qu’une question d’hygiène sociale.
C’est seulement quand on aura dit et redit cela, de cent façons et en tous lieux, que, par la prophylaxie, on aura utilement travaillé pour l’extinction de la tuberculose, et qu’on aura d’autant allégé la tâche si ardue de la thérapeuti(|ue anti|)htisique.
C’est même par ce côté de l’éducation de tous à faire, en matière de contagiosité et de prophylaxie tuberculeuses, qu’il est encore plus regrettable (pie la loi du 3o Novembre 1892, ([ui vous oblige, ^lessieurs, à déclarer les maladies contagieuses, ait omis d’inscrire la jihtisie : c’eût été un moyen efficace, entre tous, d’éclairer l’opinion publicpie. Comment ne veut-on pas (pie les familles soient difüciles à persuader, (piand, nous voyant déclarer la variole, la scarlatine, la diphtérie, les ophtalmies purulentes, la lièvre typhoïde, etc., sous prétexte (pie ces maladies sont con-
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tagieuses, les l'aniilles remarquent que la loi ne nous astreint à aucune déclaration jiour la phtisie ? Le public, simpliste et log'ique dans les conclusions qu’il tire des décisions et des actes de l’autorité, a tendance à moins nous croire, à moins écouter nos avertissements et nos conseils. Puisqu’il voit deux poids et deux mesures en matière de maladies contagieuses, le public est naturellement porté à se dire que celles des maladies que la loi ne rend pas de déclaration obligatoire pourraient bien être moins contagieuses que les autres ? En cela, le jmblic montre plus de logique que la législation française qui a manqué la très belle occasion de travailler avec nous, non seulement pour l’éducation populaire, mais encore pour la sauvegarde de tant de familles auxquelles la déclaralion obligaloire aurait évité la contagion. Il faut, qu’en matière de tuberculose, vous ne craigniez pas, INIessieurs, sous prétexte de fausse sentimentalité, de promulguer le dogme de la contagion. A ce prix seul seront empêchées maintes épidémies tuberculeuses de famille, de maison et d’atelier, dont nous connaissons tous de lamentables exemples.
Depuis le temps que, partout, à propos de lout, on ne fait que parler àe stniggle for life^ il serait opportun de commencer à jiarler d’une lutte à laquelle tous tant que nous sommes — en hygiène et en prophylaxie chacun est solidaire de son voisin — nous condamnent les lois naturelles, la latte pour la sauté.
Plus n’est besoin que les philosophes, les politi([ues, les économistes, les biologistes, si curieux des lois qui règlent la sélection naturelle, passent leur temps aux questions de st/'uggle for life : il faut qu’ils joignent leurs efl'orts et leurs travaux aux enseignements que nous avons, nous médecins, directeurs des santés dans les familles, mission de répandre pour proclamer l’inéluctable struggle for health. La lutte pour la santé, partout, pour tous, toujours, à tous les instants de la vie, voilà à quoi il est urgent de travailler; voilà sur quoi il est urgent que vous éclairiez, que vous écriviez, que vous dogmatisiez, que vous prêchiez, surtout que vous pratiquiez.
La croyance en le struggle for health me paraît tellement indispensable pour la conservation de l’individu et l’amélioration de l’espèce, cpie je voudrais que cette loi naturelle lut apprise en tous lieux, à tous les degrés de l’enseignement juiblic. Je voudrais qu’à l’école primaire, aussi bien (jue dans les écoles supérieures, cette loi lut ex[)li(piée, commentée, illustrée d’exemples, et qu’elle trouvât sa jdacc légitime à la première page des manuels de morale civiijuc ou religieuse.
Gomment, Messieurs, dans les masses cultivées aussi bien (pi’incultes, ferez-vous pénétrer les notions même élémentaires d’hygiène, commenl ferez-vous accepter les mesures les plus indispensables de prophylaxie.
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si VOUS ne commencez pas par montrer au pulilic que nul parmi nous, le plus riche aussi bien que le mieux portant et le plus solidement constitué, n’est à l’abri (à moins que vous ne lui ayez appris à se garer) de la contagion tuberculeuse ? 11 n’est que temps d’organiser la prophylaxie de la tuberculose ; il n’est que temps d’arrêter un mal dont le flot monte partout en Europe ; il n’est qu’opportun d’empêcher un mal que la thérapeutique a encore tant de peine à guérir.
Je viens de faire allusion, Messieurs, au rôle de directeurs des santés que vous aurez à prendre dans les familles, rôle considérable, par lequel vous devez prétendre à vous faire éducateurs en santé plus encore que guérisseurs.
Permettez-moi de retenir un instant votre attention sur ce point de vue, qui ne vous est enseigné nulle part.
Cette tâche de conservateur des santés devrait. Messieurs, être pour le médecin de famille la première de toutes : son rôle de guérisseur ne devrait venir qu’après. A bien prendre les choses, le vrai médecin doit être préposé à l’organisation et à l’entretien des santés : toutes ses entreprises sont alors autant de prélevé sur les maladies, autant de soustrait aux interventions aléatoires du guérisseur.
Sachez que, médecins de famille, nous devrions mettre notre amourpropre à ce que la direction des santés, à ce que l’organisation des prophylaxies qui nous sont confiées, fussent tellement bien étudiées, conçues et ordonnées, que notre rôle thérapeutique en fût, sinon annihilé, au moins singulièrement réduit.
N’allez pas croire, Messieurs, que cette conception du rôle primordial de la médecine préventive, du rôle subsidiaire et de l’intervention secondaire de la médecine thérapeutique, soit une idée moderne : rien ne serait moins exact. Nous témoignerions d’autant d’ignorance que d’ingratitude pour la médecine antique, si nous ne savions en quel honneur les anciens tenaient la déesse Hygie, qu’ils plaçaient au-dessus de la Minevva medica, marquant, par le culte qu’ils lui rendaient, qu’il y avait plus de mérite à empêcher et à prévenir les maladies qu’à les guérir.
Vous trouveriez encore cette pensée merveilleusement formulée par Rabelais ; avec une pointe de critique à l’adresse des donneurs de remèdes de son temps, il marque une estime particulière pour les organisateurs de santés qu’il préfère aux guérisseurs : « voyant les bons médecins donner tel ordre à la partie prophylactique et conservatrice de santé en leur endroit, qu’ils n’ont liesoin de la thérapeutice et curative par médicament ».
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Reconnaissons, Messieurs, que le pulilic n’en est point encore arrivé à la conception de cette vérité que, pour pouvoir éviter la maladie, il faut savoir préparer la santé ; reconnaissons que, — contrairement à toute espèce de logique, — ce n’est pas la hantise de la prophylaxie qui agite et qui mène la plupart des familles, alors qu’elles font aujourd’hui appeler le médecin. Reconnaissons que les familles ne nous donnent pas, dans les conseils de la maison, la place que réclame l’intérêt de tous. Reconnaissons qu’on se méprend, d’ordinaire, sur le i(Me que devrait tenir le médecin dans la famille. On l’appelle trop souvent pour être guérisseur de maladies qu’il aurait pu empêcher si on l’avait mandé pour présider à l’hygiène du foyer et à la préparation des santés. Les familles semblent ignorer qu’il en va de leurs affaires sanitaires comme des affaires des nations, que si celles-ci, voulant la paix, préparenj^ la guerre, les familles, je le répète, n’éviteront la maladie qu’en organisant la santé.
Si ces pensées, sur lesquelles j’appelle vos réflexions, si ces pensées sont justes, reconnaissez. Messieurs, que les pratiques actuelles de la médecine ne sont guère en conformité avec l’intérêt véritable des familles. Reconnaissez que trop souvent la manière de comprendre la profession médicale fait que nous marchons à contresens. Est-ce que, neuf fois sur dix, nous ne sommes pas appelés seulement pour guérir des maladies, alors que nous devrions être constamment mandés afin d’entretenir les santés ?
La preuve en est que le type idéal du médecin de famille, tel que je viens de vous le décrire et tel que le réclame l’intérêt de tous, est un type qui s’en va ; pour un peu, je dirais que, si nous, les hommes de ma génération, nous l’avons connu, vous, Messieurs, vous l’ignorez.
11 fut un temps où une famille s’attachait un médecin qui, comprenant tout ce que sa tâche avait d’impérieux et de tutélaire, se pénétrait des tenants et des aboutissants de la famille, de ses mœurs, de ses habitudes ; enquêtait sur les hérédités ascendantes et descendantes ; s’enquérait des constitutions et des tempéraments, des antécédents, des affinités, autant que des immunités morbides familiales ; surprenait l’éveil des tempéraments chez les enfants, dépistant leurs tendances morbides comme leurs hérédités locales ; aiguillait hygiène générale et diététique, suivant la constitution de chacun des héritiers qui, pour descendre tous d’une souche commune, ne manquaient pas de se différencier chacun par quelques particularités organiques et fonctionnelles. Ces particularités surprises chez des frères et des sœurs issus d’un même lit, pour minces qu’elles fussent, n’en étaient que plus délicates à analyser et plus importantes à saisir, puisqu’elles se faisaient révéla-
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trices de certaines spécificités héréditaires bonnes ou mauvaises. Le médecin de famille, instruit et sagace, dévoué à sa tâche, n’ignorant rien ni des qualités ni des défauts inhérents aux terrains dont il avait la garde, pouvait vraiment s’essayer dans la science si difficile et si délicate de la puériculture. Pour cela, il n’avait qu’à lire dans le dossier complet de la famille et à feuilleter aussi bien les chapitres anciennement composés par l’ascendance que les chapitres nouvellement écrits par la descendance. C’est alors, et alors seulement, que le médecin de famille pouvait apercevoir toute la justesse de l’enseignement que je vous donne depuis quinze ans, quand je vous apprends. Messieurs, que, pour nous autres médecins, les questions d’état civil de nos clients se règlent par ma devise : Pater est quem natorum morbi demonstrant, plutôt que par l’adage de droit romain : Pater est quem nuptiæ demonstrant.
Comprenez-vous, maintenant, comment et pourquoi le vrai médecin de famille, avec des yeux qui fouillaient les cjiuatre coins de l’horizon, avait qualité pour veiller sur le foyer ; se soucier de l’hygiène physique et psychique imposée aux enfants ; régler l’élevage des adolescents autant que celui des bébés ; orienter enfin tout un chacun, aussi bien dans le choix d’une carrière que dans le choix d’une union, et cela, à fins de plus-value dans le bonheur des individus comme dans la perfectibilité de l’espèce.
Je crains bien que ce type du vrai médecin, conseil et protecteur des familles, ne se revoie plus ; c’est un type qui se perd, et cela au détriment de tout le monde. Les familles, ne faisant plus de nous que des guérisseurs, ne nous appellent qu’au jour où apparaît la fièvre, ne se doutant pas que, s’il nous est assez facile de diagnostiquer la maladie, il nous est fort difficile de juger du malade que nous voyons pour la première fois.
Par cette manière de rétrécir le rôle de la médecine et du médecin, les familles perdent en garanties et en sécurité, le médecin perd en moyens de remplir commodément une tâche qu’on lui rend dillicile à plaisir. Sans compter — c’est là un des côtés de la (juestion dont les meilleurs esprits s’alarment pour l’avenir de notre carrière — que la situation tout accidentelle acceptée dans la famille par le médecin (qu’on ne connaîtra plus à l’heure de la convalescence) n’est guère faite pour lui assurer la considération et les avantages matériels que devrait lui procurer sa profession. Si les médecins ont tant perdu à ce que les choses prissent la tournure qu’elles affectent depuis une dizaine d’années surtout, l’hygiène familiale et la santé publique n’ont rien à y gagner. C’est jiar cette considération d’intérêts particuliers et généraux
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lésés que vous pourrez, Messieurs, remontant le courant, persuader aux familles qu’il y va du salut de tous que les choses marchent désormais autrement, et que la médecine d'aujourd’hui, pour s’exercer autrement qu’autrefois, gagnerait fort à se régler encore sur certaines manières dont nos pères la pratiquaient excellemment.
Ce n’est point ici le moment d’étudier toutes les causes qui, dénaturant la pratique médicale, tendent à faire de plus en plus rare le médecin de famille^ dont le rôle m’apparaît à moi indispensable, et que rien ne saurait remplacer. Si j’en avais le loisir, je vous dirais que, si la médecine prend des allures et des manières de faire autant préjudiciables aux malades qu’à nous-mêmes, la faute en est un peu aux médecins, qui n’ont pas su toujours conseiller et diriger les parents comme ils l’auraient dû; qui n’ont pas toujours su conquérir et garder dans les familles l’autorité sans laquelle nous ne pouvons prétendre à ce rôle de directeurs des santés dont je parlais tout à l’heure. Trop de médecins — manquant parfois d’une solide instruction générale — ont laissé s’émietter les responsabilités dont les familles ne demandaient qu’à les charger ; trop de médecins ont laissé les familles abonder, et cela sans réelle utilité, dans toutes les spécialités. Non pas. Messieurs, que je méconnaisse certaines indispensabilités de recourir, le cas échéant, aux spécialités, mais je récuse et redoute absolument leur intervention pour cette orientation générale et continue des santés à laquelle je faisais allusion à l’instant.
Est-ce qu’en partie, certains médecins ne sont pas responsables, les uns activement, les autres passivement, de cet abus qui tend à s’étalilir, dans les familles, de faire pénétrer tour à tour, parallèlement, sans se rencontrer ni s’entendre, une dizaine de médecins dont l’intervention accidentelle dure ce que durent les raisons d’âge, de sexe, de localisations morbides et d’expressions symptomatiques qui ont servi de prétexte à la motiver ?
11 fut un temps, que j’ai connu, où c’était le médecin de famille qui, dans les cas jugés nécessaires, faisait appel aux lumières de techniciens, aux habiletés de spécialistes, auxquels il fournissait tous renseignements utiles touchant l’évolution de la maladie et surtout la personnalité du malade. De moins en moins il en va ainsi ; de leur chef, sans prendre souvent d’autres conseils que ceux de la mode ou de la vogue, les familles fragmentent la tâche médicale en autant d’attrilnitions et de participants qu’une même maladie peut comporter de localisations ou même de nuances symptomatiques, suivant que la maladie, pour simple qu’elle soit, s’attaque à un bébé, à un jeune enfant, à un collégien, à une jeune fille, à une jeune femme, à un homme fait ou à un vieillard.
VINGT ET UNIEME LEÇON
Ce que je dis là des médecins traitants par occasion^ dont une dizaine au moins défilent aujourd’hui dans toute famille qui se pique d'être dans le mouvement, je le dirais, encore avec plus de justesse, du rôle qu’on nous fait jouer, à nous autres médecins consultés, alors que le consultant vient, seul, se placer dans notre cabinet, dans des conditions de garantie parfois inférieures à celles que lui présentait son médecin de famille, qui, lui, possédait toute la tradition et tout le dossier sanitaires. Mes remarques n’entendent nullement faire la critique des consultations, dont je reconnais l’utilité; si je fais des réserves, c’est sur la manière dont se prennent les consultations de cabinet, alors que, procédant autrement, les choses n’en iraient que mieux, et pour la clairvoyance du médecin consulté et pour les conseils à donner au malade. Certaines manières de faire des clients, qui, pour une môme maladie à symptomatologies changeantes, consultent cinq ou six d’entre nous, à l’insu de leur médecin ordinaire, ne vont-elles pas vraiment à l’encontre des intérêts de ces malades ? Quels avantages, par exemple, un malade qui, au travers d’une polysclérose, va jeter la longue odyssée d’un tabès dorsal, quels avantages recueille-t-il vraiment à courir les cabinets de médecin et à consulter, ce matin pour certains troubles strabiques, ce soir pour de l’atrophie et de l’impotence des jambes, demain pour une arthropatbie, après-demain pour des douleurs sciaticpies, un autre jour pour des crises gastralgiques, un autre jour encore pour du spasme laryngé, plus tard enfin pour des palpitations et des troubles cardiaques corrélatifs à une insuffisance aortique, laquelle n’est autre, sur l’appareil vasculaire, qu’une nouvelle sommation de la maladie sclérogénisante qui, quatre ans auparavant, avait débuté par les zones radiculaires postérieures’.
Quels avantages encore tel autre polyscléreux retirera-t-il de consulter successivement des spécialistes s’occupant chacun exclusivement des affections du cœur, des affections de l’aorte, des affections des reins, ou encore des affections humorales, sous prétexte qu’une analyse des urines, faite le matin même, a décelé des traces d’albumine ? Quels avantages tel neuro-arthritique retirera-t-il, au travers des multiples organopatbies et troubles fonctionnels (pii malmènent son existence, ([uels avantages retirera-t-il de consulter dix médecins de dix spécialités différentes, et de promener ses misères au travers des cabinets d’un spécialiste : en maladies d’estomac ; en maladies de la peau ; en maladies des nerfs ; en maladies du foie ; en maladies des voies respiratoires;
1 . L. Lan'douzv. — Tabès et polysclérose. Leçon clinique delà Charité, .Septembre 1881. Ejrpoié (te litres, 1890, p. 23.
SEROTHERAPIE DES MALADIES INFECTIEUSES
en maladies des reins ; en maladies de la gorge ; en maladies du cœur ; ou encore en maladies des fosses nasales, sous prétexte que récemment sont apparus des accès d’asthme ? Où sont vraiment les avantages sérieux de cette course au travers de tant de cabinets de spécialiste? Non seulement je ne les connais pas, mais j’entrevois plus d’un écueil et plus d’un préjudice pour le patient. Le spécialiste, consulté une fois en passant, tout occupé de la symptomatologie massive présentée par son client, a chances de méconnaître la maladie, de méconnaître le malade et de ne bien voir que l’affection. Par de tels procédés, que va devenir la thérapeutique ? Ne menace-t-elle pas d’être purement symptomatique? Au cas où elle chercherait à se faire pathogénique, ne risque-t-elle pas d’incliner à autant d’orientations aussi diverses, sinon contradictoires, qu’auront pu se montrer différentes les opinions de chacun des spécialistes consultés, préoccupés qu’ils sont tous, d’ordinaire, plus des symptômes et des lésions que de la maladie génératrice et surtout du malade ?
Un écueil encore que je vois dans cette manière de faire — écueil toujours préjudiciable au client — c’est que le consultant a toutes chances, dans cette course qu’il fait au travers des spécialités, de perdre chaque fois un peu de la confiance qu’il a mise en la ^Médecine et dans les médecins, parce qu’il ne peut pas savoir, lui, que les diverses affections dont il souffre ne sont que des étapes parcourues le long d’une seule et même maladie. N’a-t-il pas un peu raison, le polyscléreux dont je parlais tout à l’heure, qui, d’aortique devenu cardiopathe, puis suburémique, n’a-t-il pas raison, quand, fréquentant chez plusieurs médecins, à plusieurs mois de distance, il voit, chaque fois, le consulté fixer son attention spécialement sur un point nouveau, sur le dernier syndrome a[)paru, et faire une prescription médicamenteuse, hygiénique et alimentaire, qui semble, par certains côtés, être en contradiction apparente avec les prescriptions antérieures ?
N’a-t-il pas un peu raison, le client qui sort de notre cabinet en nous disant : « Mais, vous me traitez comme si j’avais les reins malades, et, l’an dernier, on m’a dit que c’était, chez moi, le cœur qui était pris ? » N’at-il pas un peu raison, ce client qui se prend à douter de la Médecine et à douter de la Thérapeutique, parce que, examiné à plusieurs mois de distance par plusieurs médecins, chacun de ceux-ci l’a traité h sa manière et lui a infligé une thérapeutique différente qui, pour logique et opportune qu’elle soit, lui apparaît quelque peu contradictoire ?
Messieurs, je n’éprouve pas le besoin de m’excuser de la longue parenthèse que je viens d’ouvrir à propos du rôle du médecin de
VINGT ET UNIEME LEÇON
famille, à propos du rôle tutélaire que vous êtes appelés à remplir auprès de vos clients, rôle que je vous ai montré si important en toutes circonstances et particulièrement en matière de prophylaxie de la tuberculose. Je ne m’excuse pas de la longueur de ma parenthèse, qui est moins une digression que vous ne pourriez croire : j’ai voulu retenir votre attention sur certaines transformations malencontreuses qui s’opèrent dans la manière de comprendre comme dans la manière d’exercer la profession médicale.
Il y a là trop d’intérêts et de trop considérables en jeu, il y a là une question de trop vive actualité, pour que, suivant mon habitude, jirenant partout mon bien oii je le trouve, je n’aie pas profité de l’occasion qui m’était offerte de vous parler de la pratique médicale anciennement vécue dans les familles. Si vous voulez bien y réfléchir, vous remarquerez que les considérations sur lesquelles j’ai retenu votre attention se ramènent toutes médiatement à la Thérapeutique, puisqu’elles ont trait au rôle familial du médecin qui doit organiser et entretenir la santé de façon à faire son rôle de guérisseur moindre et plus facile : moindre, en ce sens que, grâce au médecin-hygiéniste, la maladie se montrera plus rarement; plus facile, en ce sens que le terrain sur lequel manœuvreront les maladies aura d’avance été complètement reconnu.
Aujourd’hui, Messieurs, après les considérations de tous ordres que je vous ai exposées sur et à propos de la sérothérapie antituberculeuse, j’en ai fini avec ce que je me promettais de vous dire des tentatives expérimentales et cliniques faites par les sérothérapies animales, pour empêcher ou guérir la plupart de nos maladies infectieuses.
Si j’ai cherché, sous forme d’esquisse, à vous donner complet l’exposé des études (études de valeur et de portées si inégales) entreprises sur le sujet, en ne vous cachant pas que souvent les résultats pratiques n’avaient été à la hauteur ni des espérances conçues, ni des labeurs accumulés, ce n’est assurément pas pour vous laisser sur des pensées de découragement, au contraire.
J’ai tenu, avant tout, à éclairer votre religion de médecins savants et de médecins praticiens, de médecins artistes, dirais-je volontiers, et de médecins artisans. Que ces épithètes. Messieurs, ne soient pas faites pour vous dé])laire : j’entends par là (pie le vrai médecin, pour remplir, toute, sa tâche professionnelle, se doit entretenir dans une culture scientifupie qui le rende soiuûeux, toujours, autant des problèmes de médecine doctrinale ([ue des applications de médecine prati(pie.
SEROTUKRAPIE UES MALADIES INFECTIEUSES
J’ai voulu, Messieurs, vous tenir à égale distance d’un enthousiasme inconsidéré et d’un dénigrement immérité pour les Médications nouvelles. Songez, s’il vous plaît, cpie la sérothérapie animale, inventée d’hier, a eu raison de la diphtérie, du tétanos, des morsures de serpent et de la peste! Songez que la sérothérapie animale nous promet l’immunisation cholérique ! Songez à tout ce que la sérothérapie vient de réaliser de miracles en un lustre : cela fortifiera les espérances (pi’elle donne pour toutes les conquêtes qui lui restent à consolider et à faire.
VINGT-DEUXIÈME LEÇON
SÉROTHÉRAPIE ARTIFICIELLE
La sérothérapie artificielle : son importance ; sa place parmi les grandes médications.
SÉltUMS AIITIFICIELS
Composition des sérums artificiels calquée sur celle du sérum sanguin humain. — Formules. L’eau distillée bouillie comme excipient des sels employés dans la constitution des sérums.
Rôle des sérums à petites doses (sérothérapie minima) hypodermiques. Actes réflexes à résultante réconfortante et tonilianle.
Action générale : sérothérapie minima chez les déprimés, les neurasthéniques, les fatigables, contre leurs troubles hypo ou hyperfonctionnels. — Action locale et générale : sérothéra})ie minima, dans les inflammations subaiguës ou chroni<|ues, chez les cachectiques, les torpides, les anémiques.
Indications. yVvantages et écueils des médications hypodermiques.
Résultats. — Essai doctrinal d’interprétation des résultats obtenus par la sérothérapie artificielle.
Dans les leeons précédentes, consacrées à la sérothérapie, il n’a été jtarlé que de sérothérapie animale iinmunisatriee, il n’a été tpiestion que de l’emploi de sérum animal^ de sérum emprunté soit à des animaux neufs, soit à des animaux immunisés ou inoculés à lins d’immunisation ou d’atténuation morbides. Il me reste à vous parler de l’emploi, en thérapetitique, des sérums artificiels : ainsi désignés, parce que ce sont des solutés d’un ou de plusieurs des constituants salins du sang ; ainsi désignés, parce (jue la Pharmacologie s’est, dans ses artifices de préparation, inspirée exclusivement de la composition chimique du sérum sanofuin normal de l’homme.
L’emploi du sérum artificiel n’est point une nouveauté thérapeutique : cc (jui est nouveau, c’est le très grand nombre d’indications qu’on arrive à remplir aujourd’hui j)ar les sérums artificiels, la Médecine ayant été remise sur ce point, comme sur tant d’autres, en suggestions thérapeu-
SÉROTHÉRAPIE ARTIFICIELLE
tiques par la sérothérapie immunisatrice. Je dis remise en suggestions thérapeutiques, car, ainsi que je vous le montrerai à propos du traitement du choléra, il y avait beau temps déjà qu’on faisait des injections intra-veineuses de sérum artificiel, alors que surgit la question des sérothérapies immunisatrices.
Quand les médecins se furent aperçu, ces temps derniers, qu’avec du sérum d’animal physiologique, injecté hypodermiquement à petites doses, on obtenait certaine action générale tonique, certains amendements de troubles organiques et fonctionnels, ils se demandèrent si (juelques-uns au moins des résultats obtenus avec les sérums animaux ne s’obtiendraient pas également avec les sérums artificiels ? Les expériences furent positives ; on se mit alors à multiplier les applications de la sérothérapie artificielle, à laquelle on avait prêté jusqu’alors fort peu d’attention; de tous côtés, de nombreux et très sérieux résultats furent produits à l’actif de cette médication, appelée à prendre une grande place dans votre jiratique. Ceci vous explique, ^Messieurs, les développements que nous devrons donner à la sérothérapie artificielle.
Ai-je à légitimer la rubrique sérothérapie artificielle sous laquelle, dans un essai de classification des méthodes thérapeutiques et des médications, je range et je décris les procédés d’injections hypodermiques ou intraveineuses, qui mettent en œuvre les sérums artificiels, ainsi que les indications thérapeutiques qui ressortissent à l’emploi de ces sérums ? Les points de doctrine et de pratique dont j’ai à vous parler, les résultats que j’ai à vous faire connaître, tout cela rentre légitimement dans l’histoire de la sérothérapie, car la méthode est une en son principe, si multiples et différentes que soient les sources oi'i elle puise ses moyens.
Qu’importe, je vous le demande, en classification générale, que l’agent thérapeutique ait été pris directement sur un animal ou que vous l’ayez demandé à une officine ? Dans un cas comme dans l’autre, n’employezvous pas du sérum, ne remplissez-vous pas une indication thérapeutique à l’aide d’un sérum, ne faites-vous pas effectivement de la sérothérapie ? Vouloir restreindre la sérothérapie aux pratiques qui visent rimmunisation contre les maladies par le sérum, c’est faire dévier la méthode générale de son principe plus encore que de sa définition.
Les médecins qui se servent de sérums immunisateurs ne font assurément pas seuls de la sérothérapie ; ils font aussi de la sérothérapie tous ceux qui, à l’aide de sérums artificiels, injectés à doses petites ou massives, se proposent : de changer le dynamisme d’un malade; de modifier la crase du sang; d’influencer les actes phagocytaires par exemple, ou encore de traiter hâtivement les toxémies.
SÉROTHÉRAPIE. OPOTIIÉRAPIE.
VINGT-DEUXIEME LEÇON
Je n'ai pas, j’imagine, besoin d’insister plus longtemps pour vous convaincre, jNIessieurs, de la légitimité de l’appellation « sérolhérapie », donnée à la méthode que nous allons étudier, à la méthode qui emploie, à fins thérapeutiques diverses, les sérums artificiels, aussi bien qu’à la méthode qui emploie les sérums immunisateurs ; car, ce qui caractérise une méthode, c’est moins le but cherché que son principe, ce sont moins les résultats visés que les moyens et l’agent employés pour obtenir ces résultats. Je me suis, du reste, suffisamment expliqué sur ce point de doctrine et de classification, quand je vous ai dit que je ne me reconnaissais pas le droit de dissocier la sérothérapie, médication jiarfaitement une en son principe, pour divisible qu’elle soit en ses applications. Et, sur ce sujet, je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer à ma seconde leçon {Sérothérapie générale^ p. 19) : vous y trouverez la justification de ma manière de comprendre dans son ensemble l’étude de la sérothérapie.
La composition des sérums que manie la sérothérapie artificielle varie quelque peu ; mais, cependant, elle ne saurait présenter de A^ariations qualitatives et quantitatives bien considérables, sous peine, s’éloignant trop de la composition du sérum physiologique, de devenir adultérante pour les hématies et pour les cellules de nos viscères.
Un des sérums les plus usités, et le premier, je crois, employé localement, hypodermiquement, à la dose de 2 et 5 grammes, en vue d’effets généraux, est celui de l’un de mes premiers maîtres, le professeur Luton, de Reims, qui fut en quelque sorte l’instigateur de la sérothérapie artificielle. Il avait eu l’intuition de tout ce que la Médecine gagnerait à revenir au vitalisme, au néovitalisme s’entend, au vitalisme scientifique, qui est au vitalisme ancien ce que l’humorisme moderne est à celui d’autrefois. 11 y a de longues années déjà que Luton avait préconisé, pour le traitement des cachectiques et des surmenés, le sérum suivant :
Phosphate de soude cristallisé 4 grammes
Sulfate de soude 10 —
Eau distillée bouillie loo ■ — -
A propos de cette recette, j’appelle tout de suite votre aüenlion sur ce fait, que Luton, comme tous les auteurs qui, jusqu’à hier, nous ont donné des l'ormules de sérums, emploie l’eau distillée. Or je ne saurais trop réagir contre cette pratique, ni trop vous recommander de substituer toujours et partout l’eau stérilisée, ou mieux l’eau bouillie filtrée, à l’eau
SEROTHERAPIE ARTII'ICIEELE
distillée. Je n’ignore pas que, quand il va s’agir d’employer les sérums en injections intraveineuses, il ne viendra à personne l’idée de ne pas se sex’vir exclusivement d’eau bouillie, mais je sais aussi, pour avoir manié les Formulaires que vous avez entre les mains, que l’eau stérilisée est absente de leurs prescriptions. C’est pourtant manquer aux précautions les plus élémentaires d’asepsie, que de prescrire autre chose, comme excipient de vos sérums, que l’eau stérilisée. Prescrivant eau stérilisée, ou mieux eau distillée bouillie, vous mettrez le pharmacien dans l’obligation légale de faire extemporanément bouillir l’eau qui tiendra en solution les sels de votre sérum ; vous empêcherez le pharmacien de faire sa solution simplement avec l’eau distillée qu’il a depuis plus ou moins longtemps en réserve dans des récipients plus ou moins vastes, fréquemment exposés aux souillures que leur apportent et le contact de l’air et le contact des mains des opérateurs. Ne savez-vous j)as toutes les difficultés que nous avons, avec l’eau distillée, à garder aseptiques les solutions médicamenteuses ? Ne savez-vous pas, comme moi, combien souvent ces solutions (les solutions de morphine, par exemple) ont été trouvées rien moins que stériles, quand nous nous sommes mis à les examiner au microscope ou à les ensemencer ? Imposez-vous donc , quand vous recourrez aux diverses formules que je vais vous dire, de libeller expressément eau distillée bouillie : ce faisant, et ce faisant seulement, vous aurez ordonnancé les obligations aseptiques que doit remplir tout sérum, qui, préparé aseptiquement avec des matières aseptiques, conservé aseptiquement, doit être employé aseptiquement, par des mains aseptiques, avec un outillage aseptique, sur une peau aseptisée.
Je n’ai pas, ^lessieurs, à m’excuser de retenir un instant votre attention sur ces détails, qui ne sauront jamais être trop minutieux, puisqu’à cette seule technique vous devrez, vous et vos malades, d’échapper à toute une série d’ennuis et d’accidents. Notre éducation, en fait d’asepsie médicale aussi bien que chirurgicale, si loin d’être faite, ne sera complète que le jour où nos habitudes seront telles, qu’elles nous auront tous réduits à faire de l’asepsie réflexe.
C’est donc moi qui prends soin, dans le libellé de l’ancienne formule de Luton (comme vous allez me le voir faire, à propos de toutes les autres Ibrmules que, pour vous, je transcris au tableau), c’est moi qui prends soin, pour vous apprendre à en faire autant, d’ajouter le mot bouillie au mot distillée, ou bien de remplacer la prescription eau distillée par eau stérilisée.
VINGT-DEUXIEME LEÇON
Parmi les sérums artificiels les plus employés, je vous citerai :
Le sérum du professeur liayem :
Chlorure de sodium pur .
Sulfate de soude cristallisé pui Eau distillée bouillie ....
Le sérum dit chirurgical :
Chlorure de sodium y,5o
Eau distillée bouillie i ooo grammes.
Le sérum de Crocq, de Bruxelles
Phosphate de soude .
Eau distillée bouillie. .
Le sérum de Cantani :
Chlorure de sodium Carbonate de soude Eau distillée bouillie
Le sérum de Leclerc (sérum fort) :
Chlorure de sodium
Phosphate de soude j
Sulfate de soude '
Eau stérilisée bouillie ... ....
Le sérum de Chéron :
yVcide phéiiique neigeux i gramme.
Chlorure de sodium a —
Phosphate de soude 4 —
Sulfate de soude 8 —
Eau distillée bouillie loo —
Vous n’ignorez pas l’heureux emploi médico-chirurgical qu’a su faire de son sérum Chéron, qui lui doit maints succès dans les cas d’anémie grave, de neurasthénie, de sénilité avec hypotension vasculaire, de convalescence de maladies graves, dans les cas d’inflammations subaiguës ou chroniques du bassin et dans les suppurations pelviennes, La quantité injectée de ce sérum varie suivant les circonstances : elle oscille
4 grammes, àà o,5o cent, loo grammes.
4 grammes
I OOO
2 grammes.
lOO —
5 grammes.
lO —
1 ooo
SÉROTHÉRAPIE ARTIFICIELLE
entre 5 et 120 grammes en une séance. Il faut, d’après Chéron, faire l’injection à la région rétro-trochantérienne , pousser le liquide très lentement, et faire, après l’injection, un léger massage de la région, de manière à faciliter la résorption du liquide. Même en injectant la dose de 120 grammes de sérum, qui représente d’acide phénique, Ché-
ron n’aurait jamais eu d’intoxication.
Le maniement de ces sérums est très facile, et vous pourrez en varier la formule (dans les très étroites données physiologiques que vous savez) suivant la quantité que vous voulez employer, suivant que vous injectez par l’hypoderme ou par la veine, suivant enfin les résultats que vous voulez spécialement obtenir.
Disons, tout de suite, qu’il y a deux catégories de faits à établir dans l’étude et la pratique de la sérothérapie artificielle :
1“ Suivant qu’on emploie la méthode en procédant par petites doses de I, 2, 5, 10, 3o, 4® à, exceptionnellement, 100 grammes {sérothérapie 77iinima), pour, avec ces doses, produire, par l’intermédiaire d’un acte local à effets immédiats physiques et chimiques, des modifications organiques et fonctionnelles localisées, à répercussions diffusantes, d’oii possibilité de modifications organiques et fonctionnelles générales, objectives et subjectives. Ces dernières modifications prouvent, qu’en somme, l’incitation, pour avoir été produite d’abord dans le territoire injecté, a de là retenti dans toute la fédération organique dont l’orientation vitale se trouve ainsi modifiée peu ou beaucoup et de façon éphémère ou durable. Les résultats obtenus tiennent ici du paradoxe, puisque la quantité petite de soluté salin introduite se résoud en bénéfices parfois considérables.
C’est le cas des injections que Luton faisait, hebdomadairement, avec 2 ou 5 grammes de son sérum, pour obtenir des manières d’irritations parenchymateuses substitutives, aboutissant, tant à la résolution d’affections locales qu’à la reconstitution de malades affaiblis ; c’est le cas des injections de 2 grammes du même sérum que je fais, avec avantage, aux bébés atbrepsiques de ma crèche ; c’est le cas d’injections de môme dose que je fais couramment à des malades lipothymiques, déprimés, cachectiques, convalescents, surmenés, neurasthéniques.
2° Suivant qu’on emploie la méthode en procédant par 7nasswes,
que celles-ci pénètrent par l’hypoderme ou par la veine {sérothérapie 7naxi77ia) ; on emploie alors la sérothérapie :
Soit pour .hausser, en un temps et un mouvement, la tension vasculaire, en vue d’aviver les actes organiques et fonctionnels de la fédé-
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ration tout entière (c’est le cas de l’injection massive, unique ou répétée, qui relève l’individu qu’un choc nerveux, traumatique ou opératoire, a lait tomber en défaillance ou en collapsus) ;
Soit, opérant quantitativement, pour faire, par la seule masse injectée, la réplétion du système vasculaire, c’est-à-dire pour rendre à l’économie de la chair coulante ;
Soit encore, opérant plus qualitativement que quantitativement, pour faire une réplétion qualitative du système vasculaire dont le contenu est adultéré ; de cette réplétion exogène ne découle pas seulement toute une série d’actes mécaniques et réflexes (distension et tonus vasculaires, augment de la vis à tergo, lessivages des tissus, incitations et irrigation des organes hématopoïétiques, diurèse), il s’ensuit encore que la crase sanguine tout entière est modifiée, que les poisons intrasanguins se trouvent dilués, que les milieux intérieurs sont lavés par un sang épuré. Employée quantitativement, la méthode s’applique aux suites des grandes hémorragies, à tous les états d’agonie ou de collapsus posthémorragiques ; employée qualitativement et quantitativement, la méthode s’applique aux toxémies, qu’il s’agisse d’empoisonnements proprement dits, qu’il s’agisse de toxémies infectieuses, qu’il s’agisse d’auto-intoxications, quelle que soit, du reste, leur origine ou leur nature.
Abordons maintenant, ^Messieurs, l’étude spéciale de la sérothérapie artificielle minima.
J’ai, pour ma part, avec grands avantages, beaucoup manié les injections minima de sérum. Mes injections, petites, variant de i à 2 grammes, de 5 à 10 grammes, sont faites, les premières tous les deux jours, les secondes tous les quatre jours ou toutes les semaines. Je me sers le plus communément du sérum de Luton ou du sérum de Ifayem, et j’injecte d’ordinaire dans le tissu sous-cutané de la jiaroi abdominale, soit en avant, soit j)ar côtés, ou bien sur la partie latérale du tronc, parallèlement à la direction des derniers esjiaces intercostaux, ou bien encore sur la face externe de la cuisse ; ces diverses régions, par la laxité du tégument, rendent l’injection facile et non douloureuse, en môme temps que l’absorption du liquide se fait plus rapide.
Vous serez. Messieurs, étonnés des résultats objectifs et subjectifs que ces injections vous donneront parfois chez des malades en hypotension artérielle, chez des asthéniques, chez des sujets déprimés par une diarrhée abondante, une métrorrhagie, des sueurs jirofuses, une vive émotion, un surmenage, une nuit d’insomnie, etc., etc... Sous l’influence d’une injection de i à 2 centimètres cubes de sérum, vous
SÉROTHÉRA.PIE ARTIFICIELLE
constaterez que, d'ordinaire, la tension artérielle se relève, que l’état g-énéral des forces augmente et que l’activité cérébrale reprend ; il peut se produire aussi, momentanément, une véritable diurèse, tout comme si vous aviez administré à votre malade de la digitaline ou de la caféine.
La dose de sérum par vous injectée, pour petite qu’elle soit, ne donne pas ces résultats par la suggestion qu’elle peut exercer sur le moral du malade ; beaucoup de médecins ont dit, en effet, que les injections minima de sérum artificiel n’agissaient c[ue par suggestion, et que les résultats obtenus chez les hystériques, les neurasthéniques, ne devaient pas s’expliquer autrement. Or, ces résultats, vous les obtiendrez, que votre injection soit faite, le malade le sachant ou ne le sachant pas^ ignorant ou n’ignorant pas le contenu de la seringue, le malade étant un enfant ou un vieillard, un simple ou un homme intelligent ; c’est par une action dynamique que votre injection donnera lieu à toute la série de résultats appréciables pour le malade, cjui se sentira mieux, plus fort, aussi bien ([ue pour le médecin qui peut contrôler, à l’aide des moyens physicjues dont il dispose, l’augmentation de la tension artérielle, de la force musculaire, de la diurèse, etc.
Je me garderai bien de nier que la suggestion ne puisse intervenir pour une part, pour un quelque chose, dans bien des réconforts, dans bien des coups de fouet, dans bien des améliorations procurées à nos malades. Je ne nie pas qu’il ne nous soit plus facile, relativement au peu de matérialité employée hypodermiquenient, d’obtenir des effets chez une malade jeune, influençable à la sensation du moment, oublieuse de l’impression de la minute d’avant, ayant confiance plus encore en son médecin que dans la médecine de « son docteur » ; je ne nie pas qu’il ne soit plus facile d’apporter soulagement à une malade qui accorde d’avance tous les crédits à son médecin, ou qui, suivant l’expression de M'"® de Sévigné (parlant de Villebrune « très bon médecin »), n’a que « son médecin dans la tête » ; je ne nie pas qu’il ne soit plus facile de guérir pareilles malades, que d’apporter soulagement à certaines natures froides, peu nerveuses (comme disent les gens du monde), aussi lentes et calmes dans leurs réactions que dans leurs impressions et dans leurs sensations. J’aurai garde de nier ces faits, ayant appris que la Médecine, en fait de médications et de médicaments, en fait de soulagements et de guérisons, ne vit pas seulement de ce que les laïques appellent des remèdes ; ayant appris qu’en matière de soulagements à produire, de réconfort à donner, d’amélioration à procurer, le médecin apporte personnellement, dans la médication, un coefficient qui n’est point à négliger ; sachant que la manière d’examiner un malade, comme la manière de prescrire, d’ordonnancer ou d’appliquer une médication, n’est, pour
VINGT-DEUXIEME LEÇON
les résultats cherchés, nullement indifférente ; sachant que c’est tout cela qui a fait dire que, pour être un vrai médecin, il fallait d’ahord savoir « tenir son malade », que, pour être un guérisseur, il fallait être un inédeciYi savant doulilé d'un artiste.
Qu’il puisse y avoir une part à faire à la suggestion dans les résultats objectifs et subjectifs obtenus par la sérothérapie minima, ce n’est pas contestable pour certains malades, mais, encore un coup, il ne s’agit que d’une part. A côté de cela, en plus de cela, l’injection, qui commence par faire, in situ, quelque chose de physico-chimique, va, par une série d’actes histophysiques et histochimiques irradiés, aboutir à un coefficient de vitalité : par un procédé instrumental dont nous ignorons le mécanisme intime, par actions inhibitoires ou autres, par ébranlement moléculaire répercuté (telles les ondes excentriques irradiées de la pierre qui tombe dans l’eau), par incitations nerveuses, par excitations phagocytaires, etc., etc., l’ampoule sous-cutanée, brusquement produite par la pénétration de sérum, devient foyer de dynamisme, sur place et à distance. Le dynamisme engendré est fonction de l’injection.
D’autre part, il n’est pas douteux que les résultats obtenus dans la sérothérapie artificielle minima relèvent, au départ, bien plus d’actes physiques que d’actes dyscrasiques , ceux-ci n’étant engendrés que secondairement le tout semble résulter d’actes inhibitoires à répercussions dyscrasiques plus ou moins circonscrites, plus ou moins diffuses, passagères ou durables.
Ceci dit, Messieurs, pour vous faire réfléchir à la somme d’éléments en lesquels paraît se décomposer l’actiou d’une simple injection hypodermique de 2 ou 5 grammes de sérum ; car, vous le comprenez, ce ne sont pas 2 ou 5 grammes de soluté de chlorure de sodium qui peuvent, par la seule matière chimique importée, modifier le dynamisme du sujet injecté. S’il y a production de bénéfices pour l’organisme, c’est que votre injection minima — ne voyons-nous pas tous les jours, en clinique, des incitations minuscules, dans l’accès d’angine de poitrine, par exemple, aboutir à des réactions formidables, et l’ice i’ei'sa — a été le point incitateur d’une série de mutations organiques et fonctionnelles, qui, en dernière analyse, ont abouti à des modalités de nutrition cellulaire, territoriale, viscérale et fédérative, qui ont pu faire d’un malade injecté un autre lui-même.
Votre injection minima a exercé sur les nerfs dermiques (au point pénétré par l’aiguille et le liquide) une action, perçue ou non perçue, qui ne saurait être sans retentissement sur les centres nerveux : ceux-ci, par des actes réflexes, centrifuges et centripètes, commandent des réactions
SEROTHERAPIE ARTIFICIELLE
d’inhibition, de vaso-dilatation, de vaso-constriction, de vaso-sécrétion, d’où résulte toute une série de modalités organiques ou fonctionnelles nouvelles.
Votre injection niinima a joué le rôle d’une étincelle dynamogénisaute : souvent, il est vrai, l’étincelle n’aboutit qu’à un feu de paille — c’est le cas pour maints neurasthéniques déprimés ou spasmodiques, remontés ou calmés, pour deux heures seulement, avec une injection, — mais ce feu de paille prouve qu’il y a eu incandescence.
Dans cet ordre de faits, la sérothérapie minima agit comme les injections d’un gramme d’hydrolat de laurier-cerise ou d’un gramme d’eau distillée que, il y a quinze ans déjà, je faisais au-devant du cou, pour arrêter les quintes de toux chez les tuberculeux ‘ et chez les malades atteints de phtisie laryngée. C’est dans le même sens d’actes d’inhiliition, de déclenchement nerveux et de substitution nutritive, exercés par la sérothérapie minima, que je pratiquais, depuis longtemps, des injections d’un gramme d’éther ou de chloroforme en pleine région fessière de mes malades atteints de névralgie sciatique ; vous trouverez les résultats de cette pratique consignés dans la thèse ^ de mon élève Cochet, soutenue à la Faculté de médecine de Paris en i883. C’est dans le même sens qu’il faut comprendre les heureux effets olitenus, en matière de sciatiques, par mon collègue Debove comme par moi, au moyen d’injections minima ou maxima sous-fessières de sérum artificiel.
L’injection minima de sérum n’est pas seulement l’occasion d’excitations substitutives, comme dans les cas auxquels je viens de faire allusion et dans lesquels elle dérive un troulile fonctionnel, un spasme ou une douleur, elle produit encore, instantanément, une excitation vivifiante : c’est ce que vous constaterez quand vous injecterez, avec plein succès, 2 à 5 grammes de sérum à des lipothymiques, à des convalescents défaillants.
Vous obtenez ici, à peu de frais et par des moyens physiologiques, une incitation du système nerveux périphérique que vous auriez pu, à la rigueur, manquant de sérum, emprunter à d’autres solutés, puisque, dans toute injection, il y a à se soucier de l’action, autant physique que chimique, qu’apporte avec lui le liquide poussé sous la peau.
G est ce qui m’advint il y a quelques années. J’assistais dans une opération d’urgence mon collègue Peyrot, pour une amputation de cuisse chez une enfant de dix ans, cachectique. L’opérée, continuant à perdre