AUTOMNAL
Au couchant que rien ne borne.
Le désespoir qui s'allonge ; La communion du songe Avec la nature morne,
Jusqu'à l'heure ténébreuse Où vont s'effacer les lignes, Les nuances et les signes De la perspective ocreuse.
SONATINE DE NOVEMBRE
Voix de la Solitude
Cesse, fumant ta pipe, de te fondre en l'automne, De suivre les nuages, contemplatif jeune homme. Et d'accorder tes songes aux rousses symphonies Des verdures finies.
Un jour bleu favorise, sous les arbres qui flambent, La langueur d'un poème dont ton âme rassemble L.a couleur et le verbe, la musique et la ligne Que la saison désigne ;
Et tu sens que l'effort est vain qui contrarie Ce lent fléchissement de l'être vers les choses Demain fera fleurir les vigoureuses roses Où la splendeur à la volonté se marie.
Mais par ce soir qui tombe, les gouffres des vallées T'attirent aux villages où flottent, isolées Comme une eau frémissante dans ses rives fermées, De languides fumées.
Sois la lune qui passe, dans son halo voilée, Par un ciel où s'estompe la lumière tremblée. Des masses nuageuses sanglantes et croulantes Sur les ultimes pentes ;
Sois le grand manteau roux des fougères perdues Qui recouvrent les monts aux sauvages haleines ; Loin des soleils anciens, des radieuses plaines, Consens à la tristesse émouvante des nues.
SOx\ATL\E DE .XOVEMBRE gS
Consens à la paresse des souvenirs qui viennent, Flottant en Ombres douces, aux mains aériennes. Embrumer tes paupières et te frôler la tempe D'une lueur de lampe.
Les Dames de l'Automne caressent tes pensées De l'envol lent et souple de robes nuancées Où s'animent les chromes et flottent les mirages De l'air et des feuillages.
Fluides comme l'eau, leurs flexibles buées S'allongent tout à coup, se penchent et te prennent En l'humide douceur de leurs robes de laine Et leurs formes s'en vont, aux brouillards diluées.
Cependant lu traverses l'ouate de la brume Que vrillent les fenêtres dont le soir gris s'allume ; Mais quelle voix t'appelle chantante par l'espace ? 0 voix pleine de grâce !
Voix liaute et musicale qui remplis l'étendue, Enfm ton chant s'élève, ta douce vie afllue Dans la désespérance du grand soir délétère ! Tu vibres, tout s'éclaire !
Allegro de la Luxure
Viens, laisse-toi conduire, ami,
Aux carrefours où le plaisir
Tourbillonne, le front blêmi,
Cinglé par les fouets du désir ;
Goûte aux délires de la ville
Sous ses lunules électriques,
Quand la foule heureuse et servile
>'est qu'un monstre aux gestes lubriques
Aspire la joyeuse odeur
Des femmes traversant le soir,
Du tabac au parfum rôdeur.
De l'alcool suscitant l'espoir !
SONATINE DE NOVEMBRE
Sous le hall d'arcure légère Où vague une troupe en folie Passe l'haleine bocagère D'un jardin qui frissonne et plie Et là, musiques et satins Au langoureux frémissement.
Idéalisant les catins.
Du débauché font un amant.
Livrant son échine avec grâce.
Par l'orchestre amoureux pressée, Une nerveuse valse passe Comme une chatte caressée.
Miaulante aux violons creux Fébriles d'un rythme éclatant.
Elle incline son corps nombreux Que chaque vertèbre distend...
Viens suivre sous les branches souples, Dans la pénombre ensorcelée.
La forme rêvante des couples Artificieusement troublée :
Sous le mensonge convenu Des mots plus ardents que sentis, C'est l'attrait d'un spasme inconnu Qui rend leurs pas plus alentis ; Ils se font la promesse exquise D'apprendre le goût de leurs lèvres, De jouir du désir qu'aiguise Cette nuit aux puissantes fièvres :
Les gins, les coktails, les ^ iskys Avivent fièrement les sens Et les êtres qu'ils ont conquis En deviennent éblouissants !
i\ 'éprouves-tu pas que ton âme Comme la leur est forcenée.
Que le plaisir et que la femme La rendront finement fanée ?
Écoute la chanson du sang Que vers eux murmure, ce soir.
Ton cœur au rythme bondissant Prêt à soulever ton vouloir !
SONATINE DE NOVEMBRE 97
Les reins nerveux des belles gouges Dont se balance la mollesse, Dans leur alcôve aux songes rouges Sauront secouer ta tristesse :
Leur luxure est pleine d'oubli ; Elles te prendront dans leurs bras Avec le sourire affaibli Auquel tu te consoleras.
Toutes leurs larmes refoulées Brûlant aux étreintes charnelles, Consolatrices désolées, Elles te seront maternelles ; Car elles fardent la douleur Comme le visage ou le sein Et leur corps n'est plus qu'une fleur Qu'on hume sans autre dessein.
Rigoureuse, chaque Heure blesse Nos fronts où l'espoir s'évertue ; Oublie, au goût d'une caresse, Que bientôt la dernière tue !
L'Homme obéit au rythme :
Dans ces solitudes ton chant Fond la triste brume et dissout Le cortège grêle et penchant Qui l'envahissait tout à coup.
En mon esprit il ressuscite Les volontés trop languissantes Que l'Automne à la voix maudite Paralysait de chansons lentes.
La Luxure a pris par la main Pour le mener jusqu'aux faubourgs Le jeune homme au geste incertain Grisé d'ombre et de songes lourds...
Luxure brutale et fatale
Dont, le soir, s'empourprent les villes,
Ouragan de rêve et de râle,
Vole et prends mes instincts fragiles !
Fais-moi sentir l'acidité
De tes piments vertigineux
SOi\ATI.\E DE NOVEMBRE
Et roule à travers la cité
M'entrainant comme tu fais d'eux,
Les assoiffés de tes extases !
Éteins la lueur de mes doutes
Dans tes éblouissantes phases ;
Brûle l'étape de nos routes ;
Le temps n'est rien, le temps n'est plus
Qu'un frisson bizarre et puissant
Labourant la chair des élus !
L'ardeur des âmes s'unissant Aux parcs des jeunesses dorées.
Quand elles suivent aux pelouses Le bleu complaisant des orées ; Ni le sourire des épouses Versant le bonheur au logis, Ne valent tes beaux buccins d Qui nous frappent, quand tu surgis, D'éclats de triomphe et de mort 1 Toi seule sur la vie allumes Les fanaux qui l'éclairent toute
''or
^rtavlônsi»
loo LES SEVES ORIGINAIRES
Toi seule fonds les mornes brumes De nos tristesses et du doute...
Les plaisirs de soufre et de feu
Flambent dans les jardins légers ;
Sur les glissades d'un aveu
Choient les beaux couples mensongers
Dans les fleurs grasses et musquées,
Aux plis des robes idéales,
Sont câlinement embusquées
Tes chères ivresses fatales ;
Dans les musiques tes accents
Épanouissent leurs splendeurs ;
Tu mènes les instincts paissants
Sous la houlette des odeurs
Et l'heureux troupeau versatile,
Au long des halls riant sa joie.
Passe dans sa gaîté fébrile
Avec un bruit furtif de soie.
C'est ici qu'on verse l'oubli Aux cristaux délicats des bars.
Quand l'air s'alourdit au conflit
SONATINE DE NOVEMBRE loi
Des relents, alcools et fards ; Quand les chevelures fleuries Brûlent de couleurs purpurines, Quand serpentent les pierreries Sur l'étal poudré des poitrines !
L'orient des belles liqueurs T'attire encore, toujours nouveau, Et son emprise et ses couleurs Pénètrent de feu ton cerveau.
Vois passer les grâces unies,
— Rires, soupirs, étreintes molles, —
D'un amoureux couple d'amies
Susurrant de frêles paroles...
G Luxure, n'écarte plus
Le grand mirage merveilleux
Au tourbillonnement confus.
Chaleur des sens, plaisir des yeux !
Tu nous conduiras, troupeau blême,
A la terrible Porte noire ;
Pour atteindre au spasme suprême
Tu nous livreras à la Moire !
Yoix DE LA Solitude :
Apaise cette fièvre dont ton esprit s'enivre, Ami ; laisse le songe que tu brûles de suivre Dérouler dans la fresque mouvante qui flamboie La Luxure et sa joie ;
Que sa voix magnifique n'entraîne plus ton âme Aux irisements troubles des alcools, de la femme ; Je suis plus pauvre qu'elle, mais daigne encor m'entendr Je t'apporte la Cendre ;
Prends-la. Renonce aux bruits violents des cités, A leurs tristes plaisirs où ton instinct se mire ; Je bercerai, mon fils, tes sens désenchantés. Te disant les poisons dont se forme un sourire !
La lune ce soir baigne l'adorable étendue ; Aux velours des campagnes sa clarté s'est fondue, Jamais le bleu des ombres ne fut aussi limpide ; La ri>ière est rapide ;
SONATINE DE NOVEMBRE io3
On n'entend plus un homme jusqu'au fond des lointains Et partout la lumière tremblante aux brins des thyms Fait briller mille gouttes le long de cette berge Sur les fils de la Vierge.
La nuit pâle a senti passer l'ombre des dieux. Sur le dôme compact des forêts merveilleuses Je ne sais quoi d'immense éclate dans les cieux Qui me fait exhaler ces cadences pieuses.
Dans mon subtil royaume quand donc t'attirerai-je? Mes palais de nuages, de cristaux et de neige T'ouvrent dans le silence la mystique avenue De la joie inconnue ;
C'est le dernier refuge, le monde où tout s'élude, La tristesse adorable noyant la quiétude... — Me voici, conductrice suprême et pressentie De l'âme anéantie :
io4 LES SÈVES ORIGINAIRES
La Mort. Viens, mon enfant, endors-toi dans mes bras, Entends là-haut ce chœur de Sirènes, voix pures, Mes compagnes ; parmi leurs chants tu quitteras Cette nuit paresseuse et pleine de murmures...
SOURIRE DES SEVES
GUERRE RELIGIEUSE
Nous ruminions ainsi que des bœufs au repos, Après un souper gras — pâtés, perdreaux, volailles, Attendant l'heure enfin où le corps plus dispos Sent la belle chaleur envahir les entrailles.
La chaleur de la boustifaille et du vin pur, Heureuse, omnipotente et paisible î >'os pipes Répandaient largement d'épais flocons d'azur Blanchâtre sur la table, et selon des principes.
io8 LES SÈVES ORIGLXAIRES
Nous disions peu de chose et sans penser, vraiment, Nos cervelles flottant au plus vague du songe. Ce fut très bon, ce fut rare, ce long moment Parmi les vins et la fumée où l'esprit plonge.
Les chiens rongeaient un reste et les gosses, rougeauds, Jouaient dans la cuisine en braillant; les grands cuivres S'enflammaient de lueurs comme de roux flambeaux Et dans leur ventre en feu semblaient voler des guivres.
Quelques femmes riaient, vaisselant vaguement. De leur rire patois, santé de ces contrées, Sonnant comme un tocsin, enfantin, véhément, Sous le vaste plafond aux solives carrées.
— Il est ainsi de chauds et clairs instants d'oubli Où le fumet d'un vin, l'arôme d'une viande Savent calmer en toi le pénible conflit De l'âme et de la chair, si ta panse est friande. —
GUERRE RELIGIEUSE 109
Or, devant le grand feu qui chantait près de nous Cette ripaille, à la Jordaens, mais moins braillarde, Nous avait rendus rois magnanimes et doux. Qui se croient tout possible, et de très haut regardent.
Tels, rêvassant dans cette salle, nous restions. Caressés de chaleur, pénétrés par l'ivresse. Dans le souci léger de nos digestions.
Baignés par leur bienfait et leur délicatesse.
Rien ne nous était plus, sauf ce cher plaisir-là De fumer comme fours, causant des demoiselles, Quand un crétin poussif mit les pieds dans le plat Et se prit à traiter des âmes immortelles.
Sujet triste, peu sûr, où flotte la raison Comme un ballon perplexe en panne dans la nue, Mais où triomphe assurément la pâmoison. L'accent vers Idéal, et la sainte bévue.
Le compagnon avait le mépris de son corps, Disait-il. Moi, je n'entends goutte à cette affaire, N'étant pas clerc ; je me taisais. Des désaccords De l'un à l'autre camp tout à coup s'élevèrent.
Les uns croyaient en Christ et d'autres, esprits forts, Le niaient d'un accent farouche, avec scandale ! C'était drôle. Un de nous, loquace, prit le mors Aux dents et dégoisa d'une voix colossale.
Il nous tenait par les boutons de notre habit, Nous crachant au visage, empestant la cervoise. Et risquait des propos d'un étrange acabit, Si bien que l'un de nous, brutal, lui chercha noise.
Les poings vinrent bientôt à l'aide des jurons ; Les bouteilles volant, deux partis se formèrent, On dégaina joyeusement, en beaux lurons : Le bavard tomba mort en appelant sa mère.
GUERRE RELIGIEUSE
Du sang tache la salle où se tint le banquet Et me voici le bras percé par une balle, Tout cela, pour nous être un beau soir embarqué Sur la métaphysique ! et l'âme, cette gale !