COURTINES
J'ai déplié ce soir des étoffes anciennes, Un tapis à ramage et des rideaux d'indienne Où s'agitaient parmi les buveurs des danseurs. Dans un bosquet feuillu reposaient des chasseurs Prenant à pleines mains des gorges de bergères Ou les doigts sous leur robe éparse en la fougère. Dans ce paradis peint uniformément rouge, Des cabarets sentaient la Hollande et le bouge ; On devinait à voir le lard de ces mamelles Des ribaudes traînant des odeurs de vaisselle, Mais les messieurs chasseurs avaient un air cossu. De tristes violoneux, un flûtiste bossu,
ii4 LES SÈVES ORIGINAIRES
Un joueur de musette aveugle, en un bocage Raclaient fougueusement ou souillaient avec rage, Les uns juchés sur des tonneaux, l'autre adossé Contre un pieu. Des buveurs traînaient dans le fossé. Une ronde, criant sa soûlerie épaisse, Animait les lointains poussifs de la kermesse Pendant qu'un chien galeux rôdait et, mendiant. Timide, raccrochait une croûte en fuyant.
Quels songes avez-vous couverts, vieilles courtines ; Sur quels lits suspendant vos couleurs purpurines, Avez-vous déployé votre poème gras?
Fûtes-vous le rideau de noce où l'embarras Se changeait en fou rire au front des mariées Avant que le mari les eût excoriées ?
Gardàtes-vous la fille au giron dédaigné Qui rêve à vos ébats, plaisir mal deviné. Et se ronge, voyant sa virginité sauve ? Ou bien, cachant leur joie au fond de votre alcôve, Fûtes-vous du triomphe éclatant et charnel De deux bouviers s'aimant sur un mode réel ?