LA FORGE DES SAISONS
Le Faune entend sous l'écorce
La sève en travail Qui monte et glisse avec force Dans les arbres dont le torse S'achève au ciel en vitrail.
Il a collé son oreille,
Vieux cornet velu.
Contre un chêne qui sommeille, Dirait-on, mais qu'une abeille Traverse d'un bruit menu :
Cette abeille, c'est la Sève,
Et lui seul l'entend ; C'est la Sève, dont s'élève, Dans ses vaisseaux qu'elle crève, L'afïlux moite et persistant !
Il perçoit dans le silence
L'âpre volonté De l'avril qui se balance Et cambre sa jeune danse Dans un habit argenté ;
Il observe le vertige
Des rameaux tendus Où les gommes de la tige Qui plie et dans l'air voltige Baignent les bourgeons fendus ;
Puis se couchant sur la mousse
Au viride éclat, Il entend une eau qui glousse Et l'herbe fine qui pousse Et le ciron qui s'ébat...
LE SONGE DU PRINTEMPS i3
Ses oreilles merveilleuses
Ont tout reconnu :
Les existences joyeuses S'agitent sous les yeuses Au branchage encore nu ;
Partout fuse en la matière
L'onde des émois Dont la source est la lumière Où la forêt tout entière Plonge, aspire, ouvre son bois.
Partout les êtres, les plantes,
A vivre assidus, — Millions d'âmes tremblantes, Frêles, fortes, vives, lentes, — Mêlent leurs bruits confondus.
Des vols bleus de tourterelles
Préparent les nids Dans des ramures nouvelles Dont on voit les cimes grêles Comme un fin nuage gris.
Les Sèves font leur musique Au long du printemps, Et leur force fatidique Se manifeste et s'explique Par les arbres exultants.
Le Faune sourit et songe,
Écoutant le bruit Complexe qui se prolonge...
Tout remue, ou vole, ou ronge ; La fleur médite son fruit.
0 sinueuse eurythmie
Du soleil, du vent !
Tu romps la triste accalmie De la forêt endormie Qui respire, corps vivant !
Tu te meus, universelle ;
Tes jeux caressants Réveillent la fleur et l'aile Et le taillis étincelle De ses bourgeons renaissants :
C'est la surprise et la joie
Du bois puéril, La terre qui se déploie Sous les tentures de soie Que lui fait l'azur d'avril ;
C'est la nouveauté divine, L'espoir, la candeur ; La neige de l'aubépine Et du merisier qu'incline Un vent plein de son odeur ;
C'est l'amandier, ce nuage
De pétales clairs, Ou quelque pêcher sauvage Dont les fleurs, rose assemblage, Semblent de suaves chairs.
i6 LES SÈVES ORIGINAIRES
Et la riante folie
Des rameaux couverts De neige pure et polie Que le vent essaime et plie, Éclate sur les bois verts !
Comme il sent la flore blanche
Bruire un moment, Le Faune courbe une branche Qui vers lui gazouille et penche Et la baise doucement.
Il plonge sa tête noire Dans cette clarté, Comme s'il voulait en boire Le parfum évocatoire, La candide volupté.
(( 0 belle enfance du monde,
Dit-il, enfoui Dans cette fleur où s'inonde Sa tête poilue et ronde, (( Je suis encor ébloui !
(( Je titube sous ta grâce,
« Sous tes beaux parfums, « Et voici que je t'embrasse « De ce bras lent qu'embarrasse « La glace des ans défunts !
(( Je pleure dans ta lumière, « Je suis tout tremblant « D'avoir vu cette clairière (( Dans sa jeunesse première « Scintiller au jour brillant !
(( Les sources, les tourterelles
(( Râlent de plaisir, (( Et je suis poussé comme elles u Aux ivresses naturelles « Et je chante le Désir,
i8 LES SÈVES ORIGINAIRES
(( Et je souris et je pleure,
(( Encore une fois, (( Ployé pour respirer l'heure « Où le printemps bleu m'effleure « De son geste et de sa voix !
« 0 beaux arbres que je touche,
(( Pourquoi suis-je ému ?
c( J'ai vu cent fois votre souche c( Flamber de fleurs où la mouche u A miel roule un chant menu ;
(( Cent fois j'ai vu ce bois dense
u S'éclairer ainsi ; (( J'ai connu la renaissance (( Des êtres, l'éveil immense « Des champs dans l'air adouci ;
« J'entendis cette fontaine
u Que gorge l'azur {( Gronder dans sa rive pleine, « Les ramiers gémir leur peine u Au murmure morne et pur ;
(( Mais aujourd'hui tout s'éclaire
« D'un charme inouï ; « Mon âme visionnaire (( Du printemps, grâce et mystère, (( ^'avait pas encor joui ! »
Il disait, et les ramages
Passaient dans le vent.
Et les colombes sauvages Faisaient trembler les feuillages Du même appel émouvant ;
Les abeilles radieuses
Pénétraient les fleurs Du fd des trompes mielleuses.
Ou leurs troupes, furieuses.
Grondaient saoules de liqueurs.
ao LES SÈVES ORIGINAIRES
Fumeux, l'humus en gésine
Paraît affolé De la floraison divine Dont le monde s'illumine :
Le printemps s'est révélé !
Du grillon, de la cigale
Sort un bruit d'acier Qu'un soufïle pousse en rafale Vers le bel azur étale Qui crépite tout entier.
Noir réseau, les hirondelles
Rayent le ciel frais D'un jeu précipité d'ailes, — Gobant les mouches nouvelles Qui s'exhalent des forêts.
Des fourmis ont la dépouille
D'un oiseau crevé :
Vorace, chacune y fouille, — Et vers ce peuple qui grouille S'étire un serpent lové !
D'une bète à l'autre bête Tout dévore ou fuit ; Le marlin-pècheur se jette Sur le vayron, sur l'ablette, Quand un épervier le suit...
En l'opale des eaux vives
Chassent les brochets ; Quelques carpes fugitives Les voyant, filent aux rives, Ou passent sous leurs crochets ;
Le faucon du haut des nues
Tombe tout à coup Sur des cailles éperdues ; Un aigle, aux cimes ardues, Tire un agneau par le cou.
C'est l'universel carnage,
La bête aux abois, Le meurtre dardant sa rage ; — Souriant de son ouvrage Le ciel chaud couve le bois.
Mais le monde, en sa machine,
A beau tout broyer ; D'autres êtres, que fascine Le soleil, tendent l'échine Qu'un nouveau rut fait ployer.
Oublieux des destinées
Et de tant d'horreur, Ils aiment, et les ramées, Sous les oiseaux inclinées.
Battent d'ailes en fureur.
Là-bas beugle quelque étable ;
Un mugissement Qui lui répond, lamentable, C'est la plainte misérable Et l'angoisse d'un amant.
Tous s'accouplent ; une ivresse
Monte du charnier ; L'insecte, l'insecte presse, La couleuvre en sifflant dresse Vers son mâle un geste altier.
La tranquille clarté noie Et meurtre et désir D'un pur déluge de joie, Et dans l'air riant flamboie Ton énergie, Avenir !
0 Faune, quelle pensée, Éclair de tes yeux.
Tient ton âme influencée, Sous la branche balancée De volètements joyeux ?
Quel souvenir te pénètre De cette langueur ?
Las et \ieux, tu vois peut-être, Songeant aux printemps à naître, Combien vaine est leur splendeur,
Combien sot et ridicule Ce prurit d'amour Dont la terre geint et brûle.
Quand l'être au néant bascule Et ressurgit tour à tour !
La pauvre ivresse illusoire
Et ces cruautés, — Des monstres à l'infusoire, — Flattent donc la triste gloire Des dieux sans cesse irrités !
Quelle odeur farouche et grasse,
Encens copieux, Doit leur venir à la face !
La vapeur du monde passe :
C'est pour leur nez glorieux !
L'absurdité délirante T'apparaît alors De l'animal, de la plante, Et ton esprit se tourmente A surprendre leurs ressorts,
Et ton attitude indique,
0 Faune, est-ce vrai ?
Que l'univers fatidique, Les sphères et leur musique Te murmurent leur secret.
0 vieux Faune, ce sourire Aux coins retroussés, La sagesse te l'inspire !
Ironique, ton œil mire Temps futurs, siècles passés î
Ombre de philosophie Et de poils épais, Ta forme à l'arbre s'appuie Et recule, comme enfuie Dans le rêve et dans la paix.
De ta lèvre précieuse
Vont couler des mots Lourds de beauté radieuse !
L'âme des bois, curieuse, T'observe en ses animaux...
Que ton sourire persiste :
La lumière y luit !
Daigne parler, sage ! artiste !
La forêt, pâle améthyste, Écoute, — arrête son bruit...
Tordant sa barbe pointue
Le demi-dieu sourd S'immobilise, statue ; Mais plus perçante, sa vue Scrute les bois d'alentour.
Craquetant, le taillis bouge
Et laisse entrevoir — Bourgeoise, rustaude, ou gouge L'envol d'une jupe rouge, Des bras nus, un chignon noir ;
L'iEgipan, dans les broussailles
De ses longs poils roux, 0 désir, où tu tressailles !
Sent monter de ses entrailles Un essaim de frissons fous.
D'un léger bond il s'élance
Au plaisir guetté ; Faune qui rêve et qui pense.
C'est donc toute ta science, Cette grosse volupté !
C'est à quoi vous songiez d'aise.
Visage subtil.
Sourire clair, œil de braise ; Nous savons ce qu'elle pèse, Votre sagesse d'Avril !
a8 LES SÈVES ORIGINAIRES
Tu parcours cette futaie
D'un âpre sabot Et ta victime s'effraie De buter à chaque haie ; Ton rire suit un sanglot !
Mais bientôt cette peureuse, Dans tes bras fiévreux A lï-treinte vigoureuse, Va se livrer sous l'yeuse, 0 triomphe, à tous tes jeux !
Participant à l'ivresse
Du plus trouble instinct.
Peu soucieux de sagesse, Faune ! tu prends la faunesse, L'ordre universel te vainc ;
L'Amour, ton âme animale Se courbe à son joug ; C'est sa bète et sa féale.
Cette belle âme idéale...
— Demi-dieu, tu n'es qu'un bouc !