CLORINDE
Tout n'était que repos, mansuétude, amour, Tout veillait, dans le vaste et libre demi-jour; Alanguis longuement par les lumières lasses. Des couples s'unissaient sur les hautes terrasses.
La Vierge de l'acier a délivré ses seins Et repose, parmi la soie et les coussins, Sans écouter l'esclave antique et vénérée. Attentive auprès d'elle :
« 0 ma fille adorée, Tes soldats ont vaincu, tu triomphes ce soir; Quel souci maintenant, quel vague désespoir Répand sur ton visage aimé son ombre austère ? Ces nuits, ces pures nuits nous font aimer la terre ; Le cœur obscur de l'homme, épris d'éternité, Défaille sous leur charme et leur douce beauté ; Elles devraient aussi multiplier ta joie : Tu souffres cependant, et le chagrin te ploie. — 0 mère, quand je songe aux jours que j'ai passés, Mon sang cesse de battre en ses vaisseaux glacés. Je frissonne, une voix murmure dans mon âme : (( Monstre, qui donc es-tu? un soldat? une femme?
i52 LES SEVES ORIGINAIRES
(( Le monde est stupéfait : Clorinde commandant,
{( L'armée a massacré les troupes d'Occident !
(( Pour vivre à la maison trop courageuse fille,
({ Elle n'a point connu le fuseau ni l'aiguille :
u Dès l'enfance entraînée, elle apprit dans les monts
u A poursuivre les ours, à chasser les lions,
« A braver constamment en courses solitaires
(( Les dangers du désert, plus affreux que les guerres, n
Ainsi ma renommée étrange se nourrit.
Et cet honneur atroce accable mon esprit.
On dit bien qu'autrefois, aux âges de la fable,
Des vierges chevauchaient, combattant sur ce sable,
Et des bords de la Perse approchant jusqu'à nous.
Rudes, le sein brûlé, n'acceptaient pas d'époux;
Mais je suis l'Amazone unique et douloureuse,
La guerrière Persique à jamais monstrueuse,
La Vierge dont la vie est de semer l'effroi :
Aucun désir humain ne doit germer en moi...
Pourtant le soir est clair et parfumé de roses ;
Tout aime, ô Mère. On sent frémir jusques aux choses ;
On entend les chevaux hennir dans les pâtis.
Dois-je — dérision ! — , les sens anéantis.
CLORINDE i53
Fabuleuse, passer, dans la province maure,
Pour vouer ma jeunesse à l'amour d'un Centaure ! »
L'Esclave soupirait et ne répondait pas ; Vers la triste Clorinde assurant de vieux pas Elle arrivait pensive à son lit.
Les essences Remontaient des jardins languides, plus intenses ; Tels des boucliers forgés battus par les marteaux, Le jour allait frapper les monts orientaux ; La force du soleil dorait toute muraille Avant même qu'un seul rayon ait fait lentaille Par où fusent soudain les fleuves de clarté. L'aïeule contemplait Clorinde, à son côté Muette, et retrouvait dans sa lente mémoire Les secrets et les lois du précieux grimoire Où jadis elle apprit à lire le destin En reliant d'un fil à quelque astre lointain Le présent, par l'effet de magiques formules ; En dispersant les mauvais sorts comme des bulles ; En sachant distinguer, aux sillons de la main, Le signe souvent morne, hélas, du lendemain.
i54 LES SÈVES ORIGINAIRES
Et l'Esclave baisait les belles mains guerrières,
Et des pleurs — ô présage! — emplissaient ses paupières
Et son geste tremblait d'horreur. Dans son esprit,
A l'appel de ces mots qu'autrefois elle apprit
Et dont elle scandait les musiques ailées,
L'avenir se fixait en formes révélées :
— Voici, cuirasse sombre, élan que rien n'abat,
Clorinde traversant la fureur du combat ;
Tous ses gens ont faibli ; sa suite est écartée ;
L'ennemi, la voyant loin des siens hasardée,
L'entoure...
Ce n'est pas ainsi que tu mourras, Yierge au casque baissé, Généreuse ! Le bras De celui qui t'aimait doit briser ta cuirasse... Il s'épouvantera du malheur. . . Avec grâce. Tes cheveux couleront, dégagés de l'acier ; Ce regard, que l'amour ne fit jamais plier, Ne brillant qu'au péril des batailles atroces, La mort en le brisant consommera tes noces ! Quand de ton corps raidi dans un spasme dernier. Il voudra s'échapper, ton soufïle prisonnier, —