NOUS ALLIONS DANS LA NUIT
\ous allions dans la nuit, dans la paix merveilleuse. Les prés couverts de lune, en ligne harmonieuse, lâchés d'arbres, coulaient sous le ciel doucement Comme le cours d'un fleuve aux vastes eaux d'argent. Nos cerveaux s'embuaient du feu des cigarettes. N^ous parlions de notre art, récitant les poètes, Dans le rêve d'une œuvre à venir dont ce soir, ^.vec sa beauté calme et ses lueurs divines. Sa courbe vaporeuse et souple de collines, Semblait le pur modèle et le sublime espoir.
i64 i\OCTUR>ES
Nous allions, fraternels, sous la légère lune.
Dans le lointain sonnaient les grelots des courriers
Et leur lanterne, descendant la route brune,
Trouait d'un point mobile et rouge les halliers.
Quand nous fûmes enfin au-dessus de la ville
D'où s'exhalait un voile émouvant de brouillards,
Des chants de rossignols, dans la fraîcheur tranquill
S'élevaient et, se répondant de toutes parts,
Sonores, remplissaient tout le bleuâtre espace.
« Il est bon, me dis-tu, pour une tête lasse
« Et pour des yeux brûlés, de baigner dans la nuit,
(( Mais nous qui promenons un délicat ennui,
(( Amusant notre esprit au vol léger des strophes,
« ÎNous y venons avec des sens de philosophes.
(( Au contact de la terre un rythme germe en nous,
(( Et demain, le poème aux douteuses fortunes
(( Déploiera dans ses vers religieux et doux
(( Le spectacle des champs coupés d'ombre et de lune.
(( Ainsi nous choisissons, habile à le saisir,
{( Le butin délicat du songe et du désir. »
Ton geste caressa les choses, pacifiques
Sous la blancheur éparse où volaient des musiques.
NOUS ALLIONS DANS LA NUIT... i65
Comme pour recueillir leur nocturne beauté ;
Ton silence s'emplit de grave volupté
A suivre les dessins rapides et les fresques
Des oiseaux merveilleux sifflant leurs arabesques
Ou modulant des traits purs comme chez Puvis.
u Dirai-je la montagne et la ville où je vis,
c( Ajoutais-tu, mon vers prendra-t-il pour limite
(( Ce cercle rayonnant de collines, le site
« Agreste des labours traversés de corbeaux ?
(( Je pense à des pays moins connus et plus beaux.
(( Il est près de la mer des pays admirables
(( Où la lumière éclate et brûle sur le sable,
(( Où le vent passager anime dans les pins
(( Des hautbois gémissants, des violons lointains.
« Là sont des golfes d'or, de soufre et d'émeraude,
(( Des rivages frangés d'argent où la mer rôde
(( Comme une louve ardente à lécher ses petits,
u Et, dans l'azur du ciel et des vagues sertis,
« De grands vaisseaux flottants de verdure : les îles>
« Les îles ruisselant de lumières tranquilles,
i66 NOCTURNES
« Vers le calme des flots penchant leur volupté « Et répandant sur eux les odeurs de l'été. « Ici c'est la Provence et là c'est l'Italie, (( Terres où la couleur au soleil s'irradie, (( Où le rêve s'attarde aux huttes des marins : « Car à chaque contrée attachant nos destins, c( ?sous cherchons la maison et le site où la vie (( Nous serait plus splendide et moins inassouvie. )i
Ainsi nous traversions le soir limpide et frais ; Tout autour se tassait la masse des forêts, Ronde et baignant de lune une cime éclatante Sur qui le vent roulait de délicats andantes ; L'eau courbe se coulant aux rochers des bas-fonds Se figeait en miroirs ou s'écrasait par bonds Avec des traînements de lueurs argentines. 0 soir intime et grave, ô cercle de collines. Lacs légers du brouillard flottant sur les maisons Et traversés du vol mélodieux des sons, Je vous invoque au fond de cette nuit nouvelle Que mon vers réfléchit, pure et surnaturelle. Ma lampe à présent brûle et le soir, aussi clair,