‹ Les sèves originairesChapitre 6 sur 44 · LE FRUITIER · texte numérisé non relu

LE FRUITIER

Du vaste effort humain prix splendide et palpable : Fruits de la terre !

Et vous, âpres fruits de l'esprit, Pendant que l'heure passe au fil des grains de sable, L'Apollon désiré rarement vous sourit.

Le Torrent.

Dans la vapeur et les élans des origines, Je crois revoir le jour où je coulai d'abord ; Le sang neuf résonnait au soufïle des poitrines, Une vie éclatante annonçait l'âge d'or.

Qu'ils étaient beaux, tes champs, ô primitive Terre, Pénétrés du bonheur de tous les animaux î J'allais, et me sachant ta vigoureuse artère. J'imaginais la joie habitante des eaux.

Je revois la splendeur de tes grasses prairies, Ton chaos magnifique et croulant de rochers. Les écumes, le vol des oiseaux, les furies De mes gouffres dans tes espaces épanchés !

0 souvenir de nos premières matinées,

0 Terre, ta forêt touffue et tes jardins,

Et tes aubes, d'un pur levant illuminées,

Quand mes flots pénétraient tes couloirs smaragdins.

J'étais plus violent que la foudre, ou suave Comme un essaim doré qui traverse un beau jour ; La grâce de la source ou la fureur du gave Alternaient au caprice inégal de mon cours.

Elles chantaient, mes eaux, comme des tourterelles Leur béryl, miroitant sur un lit de cailloux, Savait se nuancer d'un chœur de gorges grêles Pour entourer l'éden d'un ramage plus doux.

Je t'ai su, charme bleu des forêts inconnues Qui se penchaient sur moi, muettes, pour sentir, Hors des bouillonnements, s'irradier mes nues, Ma buée exhaler sa fraîcheur de saphir !

Parmi l'apaisement intime des clairières J'aimais à m'isoler en miroirs spacieux Où des poissons lançaient leurs bleuâtres lumières Sous le reflet figé des arbres et des cieux.

Mais j'avançais surtout comme un bélier robuste, Heurtant d'un front têtu les obstacles des bois. Emportant dans mon flot les rocs et les arbustes Et pénétrant ici pour la première fois.

Je fus surpris alors de me sentir multiple, D'être un vaste serpent liquide, de savoir Que je faisais parmi la terre un grand périple Dont s'allongeait toujours le sonore couloir...

ko LES SÈVES ORIGINAIRES

Mais j'ignorais la mer baignant sa plage blonde. Divers, réfléchissant ses visages, sans but, Je m'étonnai longtemps de traverser le monde. D'avoir ma source au nord et d'atteindre le sud.

Quand l'hiver, pourvoyeur des sources déchaînées, Déversa dans mon lit plus lourd mille affluents.

Alors mon cours grossi par leurs eaux entraînées Put lancer dans la mer ses flots tonitruants.

L'inconnu seul a-t-il cette vertu magique

Qui me faisait bénir en ces temps l'univers

Pour que ce flot lointain, pressé d'un rythme antique,

Coule si tristement désormais vers les mers 1

0 comme l'ennui pèse à mon cours monotone Qui, lassé de l'usine et sous le joug des ponts. Se traîne sans clartés, sans vigueur et bourdonne, Discipliné par l'homme et châtré dans ses bonds !

SYMPHONIE DANS LA FORÊT 4i

Je voudrais refluer vers la sève première Et, retrouvant le jour qui du Temps brisa l'œuf, Ruisseler sous sa belle et vermeille lumière Et me sentir énorme, intact, farouche, neuf !

L'Homme

Je t'écoute, torrent sauvage ; Ton sonore bondissement Comme un aigle dans une cage Se heurte et crie à tout moment.

Tu ne peux retenir ton âme Dans ce lit creusé trop profond ; Ta douloureuse plainte brame A tous les rocs, à chaque bond.

Tu fais parfois voler l'écume Dans un rayonnant arc-en-ciel Et c'est cette âme qui s'allume Sous l'arceau du bois irréel.

Que vient-elle,, la tourmentée, Chercher dans la sourde forêt ? Sur les lourdes pierres hâtée, Que sanglote-t-elle en secret?...

Ton flot rugueux s'apaise à peine Au calme cercle des bassins Où la grotte sombre l'amène Avec ses canaux souterrains.

Là, levant les lentes écharpes Des plantes filant sous les eaux, Un remous annonce les carpes Qui portent lourdement leur dos ;

Mais les truites évoluantes Dans l'azur des pénombres peintes Arabesquent tes eaux dormantes Du jeu mordoré de leurs teintes :

Le courant infléchit les algues Qu'elles frôlent, rapides ombres, Faisant courir des rides vagues Au visage léger des ondes ;

On voit luire et jouer leur groupe Sous la placide nappe bleue Où, comme un éclair, se découpe L'arc-en-ciel furtif de leur queue...

La grotte où le jour s'insinue Tremble de perles, qu'elle jette Dans la coupe d'eau dont remue La large glace violette :

Il n'y chante plus de sirènes Mais la colonne en stalactite Se fait Fécho des eaux prochaines Dont la masse clame et s'effrite...

Plus loin, sur le sable qui brille, Tu formes de glauques vitraux Où se peint l'arc d'une charmille Et le tronc de quelques bouleaux.

— J'aime ton élan variable, Grave ou joyeux selon l'instant.

Qui s'apaise parmi le sable Ou qui mugit en culbutant ;

Ta pente qui forme, oublieuse, Ici le morne désespoir De son eau pleine et furieuse.

Là sa paix et son nonchaloir.

Car l'homme au cœur divers ressemble A ton cours sonore et nombreux ; Sa vie écume, hurle et tremble Ou traverse des lacs heureux.

Le Pri>'temps qui passe

De ma voix vive et parfumée

Je vous appelle tous !

Voyez, mon souffle en la ramée

S'épuise en rythmes doux.

Une subtile frénésie

Agite l'arbre noir Où mon haleine s'extasie,

Et le baigne d'espoir !

Je vous appelle, sèves pures,

Bêtes, herbes, forêts.

Vous tous qui sentez les coulures

Des rayons neufs et frais :

Voici ma robe et ses essences,

Mes yeux lascifs, voici Mes jeux, mes musiques, mes danses,

Par qui tout s'éclaircit.

Suivez la cadence sereine,

Le geste souriant De mes bras légers, de ma traîne

A l'éclat chatoyant.

Le monde après moi s'illumine Avec un frisson lourd ;

Venez au printemps androgyne Qui vous souffle l'amour !

Les Ombres des Poissons aux embouchures

Si le jour étreint plus pur La verdure neuve et moite, Remontons les eaux d'azur Où le Printemps nu miroite.

Lac méditerranéen, Laisse-nous sonder, ô père, L'arcade céruléen Des grottes d'or et de verre,

SYMPHONIE DANS LA FORÊT kl

L'ombre éparse des arceaux Dont le torrent se recouvre :

Hymen des bois et des eaux, De la rivière et du rouvre !

Vois, partout les bois sont bleus, Partout la colombe chante ; L'air de la terre, mielleux, Sent la résine et la menthe.

0 père, laisse-nous fuir, Hors de tes vagues salées.

Vers les forêts de saphir Par l'air chaud renouvelées !

Nous entendons de ton sein Pénétré par les rivières, Dans un rythme vierge et sain Vibrer les jeunes lumières !

Laisse-nous, père Océan, Quitter ta plaine, royaume Inconnaissable et béant :

Les grands bois fondent en baume

Comment nous retiendrais-tu Quand l'eau douce nous appelle Loin du rivage battu Par ta cadence éternelle !

La Grotte

^'agez dans mon eau d'ombre déhiscente, Poissons colorés de soufre, de feux !

Nouez, dénouez la fde glissante

De vos corps froids et nerveux !

>'agez et tournez le long du pylône Dont se borne ici, bloc de sombre azur, L'atmosphère mauve où sans fm résonne Le torrent qui choit, bruit pur !

Vous vivifiez de vos souples formes Mes silences bleus, mon isolement :

Avancez parmi mes caves énormes A travers le jour dormant !

Mon palais de songe ouvre ses féeries, Hôtes bien-aimés de ces lacs d'argent ! Que les sourds reflets de mes verreries Vous versent un feu changeant !

Glissez en moi, lumière intérieure !

Zébrez le prisme assoupi de mes eaux D'arabesques languides où se meure Le trait bleu de vos fanaux !

Les plantes vacillantes et pliées Dans la détente de vos mouvements S'enrouleront à vos clartés striées, Yerdâtres enlacements.

Un jour brisé sous ma roche se glisse : Dans la pénombre où plongent ses rayons Vous goûterez le sauvage délice

D'y tracer de clairs sillons.

Sous les lunaisons et les rutilances De mes coraux animés de lueurs Vous agiterez vos phosphorescences, Evanescentes splendeurs...

La Lumière

Avant de quitter la forêt, Que mon crépuscule discret Couvre ces bois et ces collines De l'effeuillement large et doux Des roses qui sur mes genoux Reposent leurs couleurs divines 1

Le Poète

La lumière ce soir n'est que frais tremblement Diversité, douceur diffuse, effeuillement.

Les prés dans la buée harmonieuse baignent Et, sur le velours vert qui transparaît sous elle Brille, avant que le jour plus confus ne s'éteigne. Le nuage des fleurs dont l'été les ocelle.

La Lumière

Je dédie à la Pureté

Au Rêve, à la Sérénité,

Le long rayon que je projette ;

Le vent le suit de son soupir

Et l'accompagne pour mourir

Dans l'ombre où passe le poète.

Le Poète

0 cadences du soir qui déjà vous formez, Eflluves et couleurs, vents limpides, rythmés. Et toi qui t'affaiblis, ô mourante lumière. Par quel enchantement vos cercles et vos ondes, Innombrables réseaux d'émoi sur la matière. Lui font-ils moduler des paroles profondes !

Chœur des Arbres, au crépuscule

Arrive, nous avons soif de toi, nuit d'été ;

Vois nos branches pendre lassées :

L'ombre souffre du jour, la nuit de la clarté,

Et le bruit trouble les pensées.

Sous ton vide horizon, comme un pesant fruit mûr,

Laisse choir le soleil immense ; Répands-toi comme un fleuve au lointain de l'azur,

Revêts-nous d'un vaste silence !

jXous sommes le berceau des prières, du chant,

>ous gardons l'âme de la terre ; L'animal ne vit pas que des moissons d'un champ ; Soyons les témoins du mystère !

Laisse-nous dans ton ciel paisible et pâlissant Dresser des branches prophétiques ;

Un grand frisson traverse et brûle notre sang, Transmis par les âges antiques.

Quand la brise et la lune, au long des nuits sans fin, Font murmurer, blêmes, nos faîtes.

Nous lançons, oubliant les heures, dans ton sein, Des strophes lentes et parfaites.

Un Rossignol

Une voix, une voix perdue Dans les branches et vers la nue.

Rien qu'une voix au timbre frais Qui s'exalte dans la forêt.

Rien qu'un oiseau qui se recueille Et qui chante, seul sous la feuille.

Pour son plaisir et sans raison.

Le charme des chaudes saisons.

Il y a des sources furtives Dont bruit l'argent sur ses rives.

Des trembles dont le mouvement Charge de musique le vent,

Des grillons limpides, des mouches, Des abeilles au creux des souches.

Et je suis un oiseau chantant Jusqu'au premier jour frissonnant,

Une voix, une voix perdue Dans les branches et vers la nue, Une âme qui veille parmi Tout ce bleu silence endormi.

Chœur des Choses

Nous aspirons vers toi de toute notre essence, Printemps sinueux et léger !

Notre décor s'éploie et redit ta puissance. Et le poète, ou le berger.

Célèbre d'un chant neuf notre sourire immense.

La terre éprouve encor l'ordre éternel et passe Sous ton rayonnement subtil,

Y puisant cette ardeur étrange dont sa masse Revigore aux souffles d'avril :

Le minéral obscur subit même ta grâce !

Vois, ce roc est vêtu d'une mousse plus verte Qui laisse filtrer l'eau d'argent :

Une invisible vie émeut sa masse inerte ; Son aspect est aussi changeant

Que la frondaison souple à ton haleine offerte !

Nous bénissons ta loi, Dieu des métamorphoses

Et du sourire universel, Qui fais reverdir l'arbre et délaces les roses !

Sur ton passage sensuel Penche l'enivrement magnifique des Choses.

Tout s'écoule et s'enfuit, mais tu reviens sans cesse

Réveiller les germes épars, Hâter l'amour et l'être, ou rendre la jeunesse,

Les clartés, les odeurs, les fards.

Au monde que les ans chargent de leur tristesse.

Dieu qui répands l'oubli, dieu juste et nécessaire, Continuel semeur d'espoir,

Berce-nous dans tes bras, berce la vieille terre ;

Sur notre songe amer et noir Dis l'incantation riante et salutaire :

Nous nous sentons mourir ; voici l'ombre et le soir !

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