‹ Les signes du tempsChapitre 3 sur 5 · AUX INNOCENTS LES MAINS VIDES · texte numérisé non relu

AUX INNOCENTS LES MAINS VIDES

la droite a tressauté sur ses bancs en déclarant qu'il fallait absolument prendre des mesures.

Depuis le temps que cette situation persifle & que le tripotage eft élevé à la hauteur dune inflitution^ il fallait^ convenons-en, avoir Touïe bien insensible pour ne pas entendre les cris des viélimes qui n'ont jamais mis une sourdine à leur voix plaintive. Je ne me donne pas pour un financier d'une trempe exceptionnelle, mais il me semble que les mesures viendront un peu tard. Sans vous offenser, voilà une bonne quiniaine d'années que cette agence des poules fondionne sans interruption. A l'heure solennelle à laquelle nous touchons, il efl probable que ce que les jardiniers appellent le ratissage efl, d'un côté, à peu près complet, &, que, de l'autre, les pelotes sont faites. Aujourd'hui que les sociétés les plus multicolores ont planté leurs drapeaux sur la fortune, publique^ aujourd'hui que toutes les compagnies formées pour l'exploitation des mines de clous de girofle & du sel de macadam ont placé leurs a£lions& dévalisé leurs associés, la mesure d'un vêtement d'hô-» pital efl la seule qu'on puisse offrira ces valé tudinaires.

Le& Signes du Temps

Un homme meurt. On le porte à Féglise, puis au cimetière, où le baron Taylor prononce un discours sur la fosse encore ouverte. Si, une fois la cérémonie terminée, un assistant demandait la parole & s'écriait :

— Messieurs, allons chercher un médecin; je crois qu'il eft temps de prendre des mesures !

Il n'eft personne qui ne regardât cette proposition comme tout à fait oiseuse. Maintenant qu'il eft queftion de prendre les fameuses mesures, mettez-vous dans un coin de porte & observez : ce sont ceux qui depuis quinze ans ont fait leur fortune dans toutes les eaux troubles, qui vont tonner contre les agioteurs avec le plus d'énergie. Rieiï au monde ne rend vertueux comme cinq cent mille livres de rente malhonnêtement acquises, & c'eft surtout lorsqu'on a mis à Tabri une fortune ramassée par des moyens spéciaux, qu'on songe à empêcher les autres de s'enrichir par les mêmes procédés.

Nos lois sont, du refte, absolument impuissantes à protéger le citoyen français contre

les ardeurs de la spéculation. Que demain une affaire s'organise sur les bases de la plus vafte filouterie^ un journal aura toujours le droit de démontrer que les millions vont neiger dans les caisses des a£lionnaires. Mais s'il dé<clare que la France eft volée^ la Compagnie Tattaque & le fait condamner à deux mois de Sainte-Pélagie, la preuve n'étant pas admise en matière de diffamation. L'affaire culbute avant la première année; mais on ne rend pas plus au journalifte ses deux mois de prison qu'on ne rend leur argent aux souscripteurs. De sorte que notre situation eft celle-ci ; nous avons parfaitement le droit de contribuer à enfoncer le public, mais il nous eft parfaitement interdit de chercher à l'éclairer.

Aujourd'hui^ par exception^ la spéculation s'eft portée sur la location des fenêtres d'où l'on pourra voir passer l'empereur de Russie. On joue à Saint-Pétersbourg un drame intitulé la Vie pour le C:{ar. Tout ce que nous pouvons faire ici^ c'eft d'offrir la croisée pour le Czar. Du refte^ comme personne ne sait au

jufte quel chemin suivra le cortège, les fenêtres se louent à condition. C'efl une loterie sans tirage, comme pour les obligations mexicaines. Vingt francs par personne^ si l'empe« reur de Russie prend la rue dont lei balcons sont loués; trois francs^ s'il en prend une autre. De sorte que les gens les plus à la mode sont exposés à passer une après-midi chez un ferblantier & à donner encore trois francs par tête, pour Tunique plaisir d'avoir fait la conversation avec ce rétameur de casseroles.

Quoique^ à vrai dire, il n'y ait pas grand mérite pour un souverain à posséder quelques mètres carrés de plus qu'un autre ^ surtout quand il a reçu le tout de M. son père^ l'empereur de Russie eft inconteAablement 1^ plus demandée des majeftés attendues. On raconte déjà qu'il a avec lui un chien dont il ne se sépare jamais^ & les courtisans^ ces êtres odieux dont le féminin eft courtisane, se disent mentalement que, s'ils ne peuvent pas approcher l'empereur, il pourront du moins approcher le chien.

Il y aurait même, pour un décavé jaloux de

se refaire, un moyen assez simple de reconquérir une position. Évidemment le lévrier de l'empereur de Russie n'eft pas ennemi d'une partie fine. Vous faites PacquisiMon d'une de ces petites chiennes françaises qui sont aussi vicieuses que séduisantes. Le lévrier impérial, qui se trouve uh* jour comme par hasard néz à nez avec elle, ne peut la voir sans ressentir une vive impression.

Rentré chez luî^ le noble animal tombe dans une mélancolie noire^ il ne mange-plus, ne mord plus les mollets des petits enfants, & ne casse plus guère que pour trois cents francs de porcelaines par jour. Le souverain, inquiet, se demande si son lévrier ne serait pas vexé de ce qu'on n'a pas déporté assez de Polonais; enfin il devine que Pamour eft le seul coupable. Il monte vos cinq étages, pousse lui-même votre porte basse &, après s'être nommé, il vous demande pour son chien la main de votre chienne.

Vous résidez longtemps en mettant en avant les queftionsde principes, d'honneur & de nationalité. Le czar vous supplie de ne pas

réduire sa bête au désespoir. Enfin, après une lutte courtoise, mais énergique, vous cédez, \p mariage se fait,7$c trois mois après vous êtes ambassadeur.

b juin 1S67.

J^ai un faible pour les amnifties^ & je suis heureux d'apprendre que le dernier ufte de la tragédie polonaise eft un aâe de clémence.

Paris^ qui a si souvent illuminé sans savoir pourquoi, aurait donc pu, à mon avis, con* sacrer quelques lampions au^ retour de la Pologne dans ses foyers. Malheureusement, l'impitoyable agehce Havasnous transmet un alinéa qui renverse tous mes plans d'éclairage à giorno.

« Les Polonais internés en Russie, dit la dépêche de Saint-Pétersbourg, & dont la conduite a été satisfaisante^ seront autorisés à retourner dans leur pays. j>

Généralement, quand un homme eft con-

damné à vingt ans de Sibérie forcée^ c'eil que sa conduite n'a pas précisément satisfait ceux qui le condamnent. Les criminels punis pour conduite satisfaisante sont excessivement rares, pour ne pas dire introuvables. En outre, on se demande ce que l'agence Havas & le gouvernement russe comprennent par ces mots à double entente & à double détente: a Conduite satisfaisante. » Quand des infortunés sont engloutis dans des mines ot^ ils passent leurs jours, qui ne se diftinguent guère de leurs nuits, à creuser à coups de pioche des galeries souterraines, ils auraient la meilleure volonté de se mal conduire qu*ils y réussiraient bien difficilement.

Sont-ils obligés, pour obtenir un bulletin de bonne conduite, d'être rentrés dans leur mine tous les soirs avant minuit, & la mauvaise conduite consifte-t-elle pour un Polonais à conter fleurette à une petite déportée des environs? Nous pouvons être sûrs, en tous cas, qu'ils ne vont pas perdre leur temps au café, puisqu^aucun limonadier n'a de sa vie eu l'idée d'ouvrir un établissement sur des

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boulevards aussi extérieurs, & il n'eftpas besoin de consulter leurs dossiei::s pour affirmer que nul d'entre eux ne s'eft jamais fait réprimander pour danse inconvenante dans un bal public, puisqu'ils sont, hélas! à dix-huit cents lieues de toute Closerie des Lilas.

Cette formule « conduite satisfaisante » eft donc encore une de celles que chacun interprète à sa manière & selon ses intérêts. La même conduite qui me satisfait, moi, peut vous paraître^ à vous, souverainement déplaisante. Quand Garibaldi a conquis en huit jours le royaume des Deux-Siciles, sa conduite a probablement été considérée comme très-peu satisfaisante par le roi de Naples, & satisfaisante au possible par Viftor-Emmanuel, qui bénéficiait de la conquête. Presque toujours, malheureusement, se cache au fond des mesures d'indulgence un petit article qui en annule complètement les effets. Quand une phrase donne lieu à plusieurs traduâions, c'eft généralement à la moins généreuse qu*on s'arrête. La télégraphie privée nous annonce aujourd'hui qu'une amnillie pleine & entière

eft accordée aux Polonais qui se sont bien conduits. Qui me prouve que demain nous ne recevrons pas une dépêche ainsi conçue :

' Pétersbourg, ^ juin.

a Les Polonais n'ayant eu qu'une conduite à demi satisfaisante, les choses refient dans le même état qu'auparavant. »

. Espérons cependant que, par extraordinaire & pour cette fois seulement, les peuples recueilleront quelques motifs d'indulgences plénières dans les baisers Lamourette de cette Exposition qui, jusqu'à présent, n'avait eu pour résultat que de les laisser manquer de voitures & de leur faire payer le filet de bœuf quatre francs la livre. On a besoin de croire que les princes sont sincères. <c Le plaisir rend Pâme si bonne, j» a dit Béranger, ce dangereux propagateur xlu chauvinisme dans les classes pauvres. Or, si le plaisir a été jamais le drapeau de la France, c'efl certainement aujourd'hui. Il me semble même, soit dit sans aucun sentiment d'humiliation person-

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nelle^ que les étrangers de haute diAin£lion dont nous célébrons les visites Regardent Paris comme une espèce de bateau de fleurs otx Ton vient uniquement pour mener la vie belle & joyeuse.

Lorsqu'à Erfurt, Tempereur de Russie & Napoléon I*' se trouvèrent au théâtre, dans la même loge^ on leur joua une tragédie.

L'hiftoire prétend même qu'à ce vers

L'amitié d'un grand homme eft un bienfait des dieux !

le czar tendit la main à Napolépn, qu*il devait, du refte, contribuer, trois ans plus tard, à embarquer pour Sainte-Hélène. Car, en politique, une poignée de main n'engage à rien.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus de tragédie.

La première pièce que nos illuftres hôtes se hâtent d'aller voir, c'eft la Grande-Duchesse de Gerolftein. Ils sont parfaitement convaincus, & ils n'ont peut-être pas tort, que Paris n'eft plus capable que d'écouter Hortense SchneidejT faisant cascader sa vertu JM. Hauss-

mann a dit un jour que Paris no^ devait être qu'un immense caravansérail où l'Europe viendrait passer ses vacances. J'ignore sicçtte parole imprudente a été prise au pied de la lettre, mais les étrangers ont l'air de se rendre chez nous comme dans un mauvais lieu. Ils paraissent croire, en y entrant, qu'une mise débraillée & qu'une conduite légère y sont de rigueur^ qu'on n'y vient, comme au Casino- Cadetj que pour parler aux femmes, manger des écrevisses & danser des pas hasardés.

Paris, qu'on avait surnommé la tête de la France, n'en cft plus, pour eux, que les

jambes. [

Si tel eft le but auquel on visait, il faut convenir que jamais franc-tireur ne l'a plus sûrement atteint. Il me semble que nous jouons tous une féerie, que le théâtre représente le pays de la rigolade^ & que nous allons entendre à la cantonade la voix dé l'afleur Lebel s'écriant :

— Allons, bon ! encore une étoile dans ma tabatière!

Je trouve seulement que, dans un tel état

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de choses, l'habit noir eft bien sérieux pour le Parisien^ qui l'eft si peu. Puisqu'il eft convenu que nous devons donner aux Européen^ ftupéfaits le speftacle d'un carnaval perpétuel, nous devons, si nous sommes conséquents, nous coftumer comme pendant les Jours gras.

Je ne demande pas mieux, quant à moi, que de circule^ dans les rues déguisé en polichi-. nelle, à condition toutefois que nos hommes d'État les plus recommandables s'y mettront également & qu'ils se résigneront à prononcer leurs discours en javanais.

Les moindres circonftances servent à éta*blir, du refte, à quel point maintenant la vie ordinaire eft déséquilibrée. Hier, à la vente Salamanca, qui, à mon avis, contient des choses excessivement remarquables, le plus petit morceau de Murillo ou de Vélasquez montait sans effort à des quatre-vingt-quinze mille francs. On a poussé, non sans raison, de violentes clameurs lors de l'achat, moyennant six cent mille francs, par le musée du Louvre, de la fameuse Conception^ dont plusieurs parties sont maladroitement repeintes.

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A cette heure, & bien que Murillosoit inconteftablement un maître de second ordre sur le compte duquel on reviendra un jour ou l'autre, sa Conception se vendrait un million & demi.

Ce qui m'effarouche dans ces exagérations, ce n'eft pas de voir payer cher les choses réussies, c'eft de me dire que les mauvais tableaux s'achètent quelquefois au même prix que les bons. Mieux vaut évidemment pour un jeune homme riche acheter cinquante mille francs une toile qui lui fait honneur, que de les donner à une femme qui le rend malade. Quand, à la vente Pommersfelden, on a adjugé pour trente-cinq mille francs quatre têtes de nègres à peine ébauchées, mais incroyablement belles, toute âme d'artifte a éprouvé une véritable satisfadion. En revanche, ç'eft une réelle doukur pour nous de conftater jusqu*oîi va quelcjuefois l'extravagancje des enchères unie à la perversion du goût.

J^e crains^ du refte, que nous n'ayons plus longtemps à nous occuper des queftions de

ce, genre, les étrangers nous enlevant peu à peu nos tableaux anciens^ comme ils nous enlèvent depuis longtemps les modernes. Â la première vacation de la vente Salamanca^ je crois que pas un seul MurlUo, non plus qu'un seul Vélasquez, n'a été adjugé à un Français. Nous avons tant fait pour attirer nos voisins d*outre-Manche 5 d'outre-Rhin & d'outre- Viftule, qu'ils finiront paiwemporter chez eux toutes nos richesses. L'heure approche où nous serons obligés de faire cinq cents lieues à travers les montagnes pour aller regarder d'un peu près un morceau de peinture. Dans vingt ans, quand le mot « tableau, x> alors à peu près disparu de la langue française, sera prononcé devant quelqu'un, il demandera avec curiosité ce qu*il peut bien signifier, & les vieillards qui ont vu beaucoup de choses lui répondront qu'un tableau se compose généralement d'une toile sur laquelle, au moyen d'un petit balai, on applique différentes couleurs, de façon à représenter tant bien que mal des scènes de la vie réelle.

Les jeunes gens s'informeront alors où &

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comment on pourrait trouver quelques-uns de ces objets bizarres^ mais les vieillards leur répliqueront que la race en eft perdue comme celle des épagneuls^ & que les seuls 'tableaux qui nous refient encore sont des tableaux vivants.

9jwm.i867.

Jamais le rire n'a été plus près des larmes :

La Patrie publiait hier soir, sous la signature de M. Lebey, direfteur du journal, la note suivante que nous demandons la .permission de faire composer en italiques afin d'en conserver toute l'importance :

Un criminel attentat^ que nous ne saurions flétrir avec trop iPénergie & de douloureuse indignation^ a été dirigé hier soir y au kois de Boulogne^ contre Vempereur de Russie.

Nous ne comprenons pas la doârine aussi inserfsée qu* odieuse de la complicité morale , mais nous ne pouvons nous empêcher de

demander si ceux ^t/r, dans ces derniers temps^ se sont livrés à des manifejiations blessantes pour nos mœurs & rendues au moins inopportunes par Ihospitalité que r empereur Alexandre reçoit en France^ peuvent être aujourd'hui dans un amer regret du langage quHls ont tenu.

Le dirc6leur de la Patrie, Lebey.

Ou cette malheureuse note signifie quelque chose, ou elle ne signifie rien. Si elle ne signifie rien, pourquoi M. Lebey Pa-t-il placée ainsi au fronton de sa feuille du soir avant tout autre article? Si elle signifie quelque chose, elle ne peut avoir qu'un sens, c'eft que l'attentat polonais d*avant-hier, commis par un individu à peine majeur, avec un piflolet de neuf francs, si naïvement chargé qu'il lui a éclaté dans la main, c'eft que cet attentat, dis-je, a été inspiré par les cris poussés sur le passage du czar par un certain nombre

de jeunes gens, dont plusieurs ont été arrê^ ' tés & sont encore aujourd'hui en prison.

Le ton doucereux & larmoyant de la proclamation de la Patrie ne peut en dénaturer rintention. Or, M. Lebey sait mieux que personne que l'auteur de l'attentat du bois de Boulogne n'avait besoin d'aucun cri pour se monter la tête, puisqu'il était arrivé à Paris avec l'intention bien arrêtée de tirer sur le souverain la veille du jour oti l'empereur de Russie eft allé visiter le musée de Cluny & le Palais de Juftice, & que nous lisons dans la Patrie elle-même cet extrait de l'interrogatoire du prévenu :

— Comment & à quel moment l'idée lui eft-elle venue de tirer sur l'empereur de Russie ?

— r En y pensant, a-t-il répondu, depuis le jour oti j'ai su que le czar devait visiter Paris.

Je n'ai pas à juftifier, non plus qu'à expliquer certaines proteflations , dont l'exaltation pouvait conftituer un manque de courtoisie, mais qui ne peuvent conilituer un cHme. Seulement à qui donc la Patrie fera-

t-elle accroire que nos ^jeunes gens^ dont la générosité native n'a jamais fait de tort qu'à eux-mêmes, ont pu contribuer pour une part quelconque à un assassinat ? D'où vient donc, monsieur Lebey, ce zèle de mauvais aloi ? Croyez- vous que les juges ont besoin de vos conseils, & que la juftice n'a pas les éléments suffisants pour retenir ou relâcher ceux qui sont aujourd'hui sous sa main ?

Et, pendant que vous profitiez ainsi d'une coïncidence toute fortuite, pendant que vous écriviez ces lignes, que vous savez bien être inspirées par la plus insigne mauvaise foi, avez-vous pensé qu'à' Paris & qu'eu province surtout, où les moindres faits grossissent par Téloignement, des pères, des mères vont apprendre, par la voie de votre journal, que leurs fils peuvent être mêlés au procès d'un régicide? Vous avez pourtant des enfants qui sont jeunes & que vous aimez : que diriezvous donc si vous appreniez que l'un d'eux a été, par hasard, arrêté dans une foule, à la suite d'une manifeflation politique, & qu'un ami vous apportât un journal, où on le

désignerait à la sévérité des tribunaux & à la réprobation du pays ?

Vous ne pouvez ignorer que de nombreuses familles sont extrêmement inquiètes, à l'heure où nous écrivons tous les deux, & vous prenez un inutile plaisir à les effrayer encore. Ceft affreux^ monsieur.

Ce sont, je crois, les premières phrases que signe M. Lebey. Si c'eftlà tout son bagage ^ littéraire, je crains qu'il n'ait quelque peiné à se faire ouvrir les portes de la Société des gens de lettres. Pour ses débuts dans la carrière politique, il n'a pas eu la main heureuse. Accuser les gens du lendemain de faits qui se sont passés la veille, mais c'eft de la belle & bonne terreur. Fouquier-Tinville n'aurait pas osé pousser le délire jusque-là. Il était réservé à ta Patrie^ cette célèbre conservatrice, de dépasser le fameux avocat de 93 en rééditant la loi des suspe<5ls.

Si la Patrie songe à renouveler dans les prisons les massacres de septembre, qufelle le proclame ouvertement. Elle aura du moins le mérite de la franchise, & nous ne serions

pas beaucoup plus étonnés que nous ne l'avons été en lisant cette note cauteleuse & antipatriotique, qui mêle des Français à un attentat commis par un étranger sur un prince également étranger^ & qui, exécuté à Paris, pouvait l'être tout aussi vraisemblablement à Berlin, à Bruxelles ou à Saint- Pétefsbourg.

Je, m'étais du refte aperçu depuis longtemps déjà que les gens doux sont généralement implacables, & qu'il n'y a pas comme les modérés pour manquer de modération. LaPatrie repousse la théorie de la complicité morale, ce qui ne l'empêche pas d'en demander l'application. Rien n*eft terrible comme un mouton enragé.

J'aurais voulu clore par quelque anecdote tout à fait parisienne & excessivement amusante cette chronique^ qui me paraît écourtée; mais je ne suis pas comme la Pairie, je n'ai jamais pu forcer ma nature, & je ne nie sens pas aujourd'hui le cœur à la danse. Or, je ne voudrais à aucun prix qu'aux fausses indigna* tions de M. Lebey on pût opposer les fausses gaietés de M. Henri Rochéfort.

1^ juin.

Depuis quelque temps^ n'eft-ce pas? vous voyez circuler sur les boulevards une belle colle£lion de rubans étrangers. Eh bien! vous en verriez encore, davantage si, à ce que racontent les gens mal informés, un prince régnant, dont le nom ne fait rien à Taffaire, n'avait laissé dans le train qui le conduisait'à Paris une caisse de décorations dont il avajit l'intention de badigeonner un nombre incomtnensurable de poitrines francises.

Trompé par les apparences, le chambellan chargé du travail des colis avait confondu celui-là avec un autre de même allure. Jugez de la surprise dont fut saisi tout le personnel de la maison, lorsqu'au moment de la grande diftribution on se trouva en présence d'une malle pleine de paftilles de Vichy. Que faire? Fonder immédiatement l'ordre de la Paftille de Vichy & répandre dans la capitale le contenu de la malle, en y ajoutant çà & là quelques brevets, il n'y fallait pas songer. Dans

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un pays comme le nôtre, où les inftitutions les plus respeflables sont foulées aux pieds par des chroniqueurs sans vergogne^ cette récompense, si nationale qu'elle fût, eût immédiatement sombré d^ns le ridicule.

Cependant, il n'y avait pas de temps à perdre. Les boutonnières impatientes s'agitaient en demapdant leur proie. On fit adresser au chemin de fer des réclamations réitérées^ L^adminiftration répondit qu'elle était au désespoir, mais que les décorations étaient à cette heure en route pour les îles Philippines, puisqu'elles avaient pris la place des pafiilles de Vichy, lesquelles étaient envoyées par une maison importante à une peuplade sauvage qui s'était détruit Teflomac à force de manger de la chair humaine.

Oa dit que le prince régnant, au comble de l'embarras, finit par couper les rideaux de sa chambre à coucher, qu'il travedit en insignes glorieux, niais ce qui m'inquiète surtout dans cette aventure, c'eft de savoir quelle réception les sauvages auront faite à cet envoi de petits morceaux d'étofie, panachés orne-

lette & tomate. Ignorants de nos usages diplomatiques, il eft probable qu'ils les auront mis à la casserole^ & qu'un peu de friture aidant, ils auront fait un excellent repas aux beignets de décorations. Les grandes plaques qui se trouvaient dans le tas auront été considérées coiûme des coquillages de forme inconnue^ & les femmes se les accrocheront dans le nez les jours de ^ala.

Tout ce que je souhaite pour l'honneur des Européens mes confrères, c'eft qu'il ne se trouve pas dans cette tribu quelque Visage Pâle qui leur explique que ces brinborions qu'ils mâchent sans conviftîon aucune^ représentent pour nous la dernière étape de l'ambition satisfaite. Si on leur racontait que ces petites rosettes, qui ne diffèrent des boutons de guêtre que par le manque de solidité^ sont, de ce côté de POcéafi, la source de toutes les palinodies & de la plupart des trahisons^ ils n'auraient pas assez de culbutes pour exprimer leur étonnement. Ils demanderaient au Grand Esprit de vouloir bieh les éclairer sur la puissance de ces talismans cocasses,

& quand ils rencontreraient, dans le sentier de la causerie intime, un des nombreux missionnaires que nous éparpillons sur la surface du globe, ils le prieraient de vouloir bien leur dire si c'efl pour démontrer la valeur de ces machines-là qu'ira fait quatre mille cinq cents lieues.

Je ne sais pas ce que dirait le missionnaire & ce que répliqueraient les sauvages; mais il eft probable qu'en fait de marques distinâi-* ves, ils seraient de l'opinion de cet a6leur à qui uii empereur disait après une représentation à effet :

— Que pcnseriez-vous si je vous envoyais une belle tabatière enrichie de petits diamants?

Et qui lui répondit en s'inclinant avec res^. peft :

— J'aimerais mieux un beau diamant en»

richi de petites tabatières.

Le seul qui, en fait de récompenses, soit conséquent avec le sens commun, c'eft encore le vice-roi d'Egypte, qui ne donne pas de tabatières, parce qu'on ne prise plus aujour-

d'huij' mais qui donne des pipes, pai:ce que^ à peu d'exceptions près, tout le monde fume.

La grosseur du tuyau efl: en raison direfle de rimportance du fait accompli. Un petit service vous vaut un simple brûle^gueule.' Pour peu que vous ayez sauvé la patrie, vous fumez dans un serpent boa.

Rien, d'ailleurs, rien n'est original comme de voir des chrétiens demander une croix à un mahométan. La croix eft, en effet, dans notre religion, le symbole de la rédemption; mais chez les musulmans elle a toujours été un objet de mépris, puisqu'à Conftantinople on nous appelle des Giaours^ ce qui eft en langue turque la plus grave insulte qu'on puisse adresser à un homme, bien que personnellement ce titre ne me froisse en quoi que ce soit. Lorsque Philippe Augufte & Richard Cœur-de-Lion montaient sur leurs palefrois pour aller combattre Saladin, on aurait bien surpris ces trois monarques en leur annonçant qu'un jour les fils du prophète attacheraient sur leur poitrine cette croix qu'ils ont refusé si longtemps de laisser flotter

Les Signes du Temps 3i

& le contre^ on en arriva à se demander si la conduite du mahométan qui possède plusieurs esclaves à lui tout seul, n'efl pas plus digne que. celle du Français qui se fait si vo« lontiers le domeftique d'une fille de con* cierge, laquelle le trompe avec trois frotteurs. Ah ! si Içs femmes turques entendaient causer entre elles dans les foyers de théâtres nos principales aâricesj elles seraient bien vengées.

Le sultan Abdul-Aziz serait donc mille fois aimable de vouloir bien nous expliquer ce qu'il entend par ce mot : propriété. Je ne lui cacherai pas qu'en l'appliquant à la possession du sexe faible j, il pourrait rendre un grand service à la France qui se détériore entre les mairfs des cocottes. Malheureusement, quand il s'agit de mettre à exécution une idée libérale, les princes & les gouvernements me font l'effet d'un homme qui a résolu de se ftire arracher une dent. Il se lève au petit jour, plein d'énergie & de volonté; il court chez l'opérateur, avale l'escalier d'un bond, & quand il se trouve tête à tête avec la sonnette, il hésite, se dit à lui-même qu'en

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résumé cette canine qui le fait souffrir a des chances pour tomber toute seule. Quelque-»

foigj.ceperidant, il va jusqu'à déposer le projet de loi, c'eft-à-dire jusqu'à tirer la sonnette; mais à peine la bonne lui a-t-elle ouvert, que la peur le prend & qu'il se contente de demander :

-^ Eft-ce ici mademoiselle Erneftine?

Il redescend alors l'escalier lentement^ rentre chez lui & remet l'opération à la session prochaine.

24 juin x8(57.

Quelques minutes avant que le jour ne parût, Dinarzade^ qui ne dormait pas, s'adressa à la sultane Scheerazade & lui parla en ces termes :

— Ma chère sœur,, si vous profitiez de ce que le Commandeur des croyants, votre époux, a cinglé ce matin vers la France pour me dispenser de ces petits contes que vous

sur Jérusalem, & que^ d'un autre côté, les descendants du roi saint Louis, mort en Paleftine , se bousculeraient dans les chancelleries, afin d^obtenir le Metjidié qu'on leur donne au nom du prophète Mahomet^ qu'ils doivent nécessairement considérer comme un impofteur.

En attendant que nous nous expliquions tous sur ces anomalies, le sultan Abdul-Aziz arrive en France^ dit-on, avec un firman qui permettra désormais à tout Français d'acquérir des propriétés sur la terre musulmane. Il paraît que c'eft là^ de la part du Grand Turc, une concession excessivement importante. A vrai dire, quand j'ai annoncé à plusieurs artiftes de mes amis qu'ils auraient le droit désormais d'acheter des châteaux à Conftantinople, ils n'ont pas semblé comprendre leur bonheur. L'un d'eux m'a même fait observer que^ s'il avait les sommes nécessaires pour s'offrir des propriétés en Turquie, il commencerait par se les faire bâtir en France.

Cette faculté dont nous allons jouir, de posséder des maisons de campagne dans le Bos-

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phore, ne modifiera pas sensiblement les idées des habitants du faubourg Saint-Antoine, qui préféreront toujours comme villégiature Billancourt ou le village Levallois. Le seul

côté intéressant de la queftion, c'eft de savoir ce que les Turcs entendent par le mot « propriété, Ti & sij une fois à Conftantinople, les Français pourront y entretenir chacun, leur ^sérail, ce qui leur avait été jusqu'ici formellement interdit. Naguère encore, lorsqu'un de nos compatriotes rencontrait une femme turque & lui proposait de venir dans un restaurant casser les reins à une douzaine d'écrevisses, il était immédiatement saisi par quatre eunuques qui se faisaient un m&lin plaisir de lui' couper la tête & de Texposer aux portes de la ville.

Aujourd'hui, en achetant le palais, aurat-on le droit d'acheter le harem ? La chose eft de première importance. En effet, on commence par gémir sur le sort des malheureuses jeunes filles réduites en esclavage & deftinées aux plaisirs, particuliers d'Osmanlis inconfiants & brutaux; mais en so^pesant le pour

contez très-bien^ mais qui n'en finissent pas moins par me porter sur les nerfs ?

— Et moij eft-ce que vous croyez que ça m'amuse? répondit Scheerazade avec convic-

^tion ; tout ce que je crains, c'eft qu'une fois à Paris il ne s'aperçoive que je l'aï fait horriblement poser avec mes Lampes merveilleuses & mes Quarante voleurs^ & qu'à son retour il n'ordonne au bourreau de me faire ma petite affaire.

— Soyez tranquille^ ma chère sœur, ce n'eft pas à Paris que quarante voleurs paraîtront invraisemblables. J'ai lu qu'on ne pouvait faire un pas sans en rencontrer quatrevingts.

— Mais, toi qui n'es pas béte^ eft-ce que tu ne voyais pas que je lui racontais toujours la même hittoire? Je ne faisais que changer le nom du jeune homme & celui de la fée?

— C'eft précisément comme à Paris. On y joue toujours le même drame. Quelquefois, afin de dérouter les' soupçons, la jeune personne, qui s'appelait Léontine dans la première pièce, se nomme Cornélie dans la se-

conde. Souvent aussi, l'auteur change le titre de son ouvrage pour qu'on ne le reconnaisse pas, & au lieu d'annoncer la Maison du baigneuTy il fait écrire sur l'affiche : te Baigneur de la maison. Mais ce sont là de bonnes plaisanteries dont personne n'eft dupe, si ce n'eft toutefois le public payant, qui s'imagine toujours voir une nouvelle maison & un nouveau baigneur.

— Puisque vous êtes si forte sur la géographie^ ma chère Dinarzade^ dites-moi donc un peu s'il n'y a pas de danger que le sultan se perde dans cette grande capitale, que vous paraissez si bien connaître ?

— N'ayez aucune crainte : c'eft une ville de premier ordre comme moralité. Les jeux publics, par exemple, y sont absolument interdits, & un monsieur qui s'inftallerait au milieu du Champ de Mars avec une roulette & une table de trente-&-quarante, serait immédiatement assommé à coups de râteau.

Mais l'étranger peut admirer sur une place qu'on appelle de la Bourse, parce que le porte-monnaie y joue un grand rôle, un mo-

nument de fiyle dorique, où les jeux publics sont ouverts toute Tannée ^ de midi à trois heures. Ce jeu eft extrêmement siifiple : on prend une grande corbeille pleine de fausses nouvelles; le ^onfet/r choisit la fausse nouvelle sur laquelle il veut mettre son argent, & quand, par hasard^ elle sort, il a gagné.

Seulement^ la maison exige un dessous de chandelier^ autrement dit une cagnotte, qui, à la fin de l*année, se monte à une soixantaine de millions. L'unique différence à signaler entre cet établissement-là & les autres, c'eft que ceux qui y passent leur journée s'appellent non pas joueurs, mais financiers.

— Ce* que je crains, ce n'efl pas qu'il perde son argent^ bien qu'en ce moment*ci nous ne roulions pas précisément sur les sequins, mais je sais qu'il a la manie d'aller se promener la nuit avec ce grand jocrisse de Giafar. Il pourrait très-bien rencontrer à Paris quelque Zobéide qui l'attire chez elle à Tinsu de son mari & lui fasse ensuite signer des billets à trois mois, avec menace de mort s'il refuse de s'exécuter. •

— Que cette idée ne te tourmente pas outre mesure; à Paris, les intrigues amoureuses sont infiniment plus simples que tu ne crois. Il eft inutile d'envoyer, comme chez nous,

^une esclave déclarer au jeune homme qu'on ,1'a remarqué & qu'il veuille bien entrer dans un coffre d'oti on le conduira ensuite au lieu du rendez-vous. Les Parisiennes traitent ces queftions elles-mêmes & ne confient à personne le soin de dire à Tbomme qu'elles ont choisi : Montons-nous au Helder manger une douzaine?

— Mais j'avais ouï dire, ma bonne Dinarzade, que de l'autre côté du détroit les hommes n'avaient qu'une femme?

— Parfaitement : c'eft la femme qui a J)lusieurs hommes. If i, quand une sultane favorite manque à ses devoirs, elle apporte à cette opération le secret le plus absolu. Là-bas, une demoiselle eft d'autant plus courue qu^elle a eu un plus grand nombre d'aventures. Si elle a eu la bêtise de refterhonnête, modefte & travailleuse, personne n'en veut^ dans la bonne société & les jeunes gens lui

Les Signes du Temps 3j

infligent le surnom de grue, ce qui eft en France la plus grave injure que Ton puisse adresser à une femme. Dites-lui qu'elle a eu quarante amants depuis six mois, elle sourira peut-être; appelez-la « petite grue, » elle vous arrachera les yeux.

— Mais les dames sortent donc dans les rues le visage découvert?

-* Elles se découvrent même les épaules,

— Et les hommes à qui elles appartiennent ne sont pas jaloux?

— Quelquefois; mais ils finissent par ac« cepter la situation. Ici, quand nous sommes prises en flagrant délit, comme la première femme du sultan, votre époux, on nous coupe la tête & on nous jette dans le Bosphore^ après nous avoir flceléès dans un sac.

En France^ quand une femme trompe son mari, elle lui prouve encore que tous les torts sont de son côté^ & les trois quarts du temps c'eft lui qui finit par s'écrier :

— Pardonne-moi, je suis un misérable.

De temps en temps aussi une iemme^ sans

motif appréciable, n^éle aux aliments de celui

à qui elle a promis obéissance & fidélité, une poudre blanche connue en chimie sous le nom d'arsenic, & qui fait de la jeune épouse une charmante Veuve dont la main eft parti-r culièrement recherchée. Ainsi, dans ces vingt dernières années, une certaine madame Lafarge a été, grâce à ce procédé, l'objet des sympathies générale^, & quoique le mari fût un très-brave homme qui l'aimait à l'adoratioUj tout le monde eft convenu qu'elle avait eu parfaitement raison d'en finir avec lui.

Elle a même profité de cette circonftance heusi^use pour se lancer dans la littérature.

— Mais à votre dire, ma sœur bien-aimée, dans ce pays-là ce sont lès femmes qui ont le pouvoir.

-— Pas ouvertement, puisqu'on leur refuse l'autorisation de fonder des journaux politi-» ques^ mais, en réalité^ la France leur appar« tient, surtout depuis quelque temps, à cause du ramollissement progressif de la race mas<^ culine, C'eil la grande mode parmi les fils de bonne famille que chacun d'eux soit l'esclave d'une femelle quelconque, belle ou laide ^

Les Signes du Temps 3 g

peu importe. Mieux vaut même pour elle être laîde^ attendu que ses camarades n'en sont pas jalouses & la protègent au lieu de la diffamer. La seule nuance qui exiite entre la situation de ces jeunes gens & la nôtre^ c'eft qu'en résumé nous obéissons à des fils du Prophète & qu'eux appartiennent corps & biensj biens surtout, ^ des anciennes femmes de chambre.

— Ahl ma sœur, vous m'effrayez! Pourvu que mo^ seigneur & maître n'aille pas...

A ce momentj le chef des eunuques' entra; il tenait à la main un message que le calife adressait de Paris it la sultane favorite, & • voici ce qu'il contenait :

« Ahl si tu savaisj ma bonne Scheera* zade. t . • . »

• 99 juin 1867.

Ce qui m'a le plus frappé dans les articles provoqués par la reprise d*Hernaniy c'eft ce

cri poussé comme par un seul homme par la presse spéciale :

— Quel malheur que Viftor Hugo se soit occupé de politique!

Je ne sais pas si la presse en queftion s'eft rendu un compte bien exa£l de l'injure qu'elle s'adressait à elle-même; mais il eft impossible de donner plus naïvement sa mesure au public^ Il y a dans cette exclamation : Quel malheur que Viftor Hugo se soit occupé de politique! une mélancolie entrecoupée de regret & d'admiration, qui veut dire ceci :

— Nous autres, qui sommes incapables de quoi que ce soit^ il eft tout simple que nous nous lancions dans ces machines-là. Mais lui, Viâor Hugo, un homme d'un si grand talent^ c'eft inadmissible.

Il faut croire que^ pour ces messieurs, un homme s'occupe de politique comme un autre s'occupe de menuiserie. Il se pose un matin cette queftion :

— Q^e ferais-je bien? de la politique ou des chaussures à vis?

Il jette alors une pièce suisse au plafond^ &^ selon qu'elle retombe face ou pile, il devient cordonnier ou homme d*État.

Ils pourront m^objefter que Louis XVI, qui fut un monarque peut-^être un peu faible^ était un excellent serrurier; mais jamais ils n'arriveront à me persuader que, parce qu'un homme a du talent, il doit moins s'occuper de politique que celui qui n'en a pas. Cette démonflration, si jamais elle prenait place dans les livres de géométrie, tendrait simplement à laisser croire à nos le£leurs que les journaux timbrés & cautionnés sont les réservoirs de tous les ramollissements. Heureusement il n'en efl rien. Les uns n'ont aucune valeur, & font de la politique. D'ùutres ont un mérite réel, & en font aussi. De ce qu'Alphonse l^arr eft un bon jardinier, il ne faudrait pas conclure qu'il a été mauvais écrivain.

C'eft, du relie, une croyance répandue dans le monde de la passementerie que les hommes de lettres sont des espèces d'hydrocéphales incapables de produire autre chose que de la

littérature. Vainement ils essayent d'expliquer aux syndics des passementiers. que la littérature ne se compose pas seulement des lettres de l'alphabet, & que, pour écrire Her^ natii ou le Roi s*atnuse^ il faut avoir étudié Charles Quint & François P', qui rentrent tous deux dans la politique. Jamais les passe* mentiers ne conviendront que les gens de lettres sont des chrétiens comme les autres. Ce qui eft curieux, c'eft de voir aujourd'hui les écrivains politiques jeux-mémes emboîter le pas à la passementerie.

Aucune aberration de l'esprit humain né peut d'ailleurs nous surprendre à une époque de Tannée oti des citoyens de Saint-Étienne.

refusent à leurs compatriotes^ le droit de choisir leurs livres, quand ils trouvent tout simple qu'ils choisissent leurs députés, M» Sainte-Beuve, qui paraît depuis quelque temps tout à fait réveillé, aurait pu ajouter, à son beau & déjà célèbre discours sur I4 pétition librlcide, cette conclusion mathématique t ^

Si jamais la fantaisie prend à un des péti-^

tionnaires de se présenter aux éleôeurs de son département^ il devra, sous peine de trahir sa mission ici-*bas, leur adresser la proclamation suivante :

c Mes chers amis,

c Je ne me dissimule pas que vous étés de véritables crétins, puisque je vous ai signalés à Tautorité comme absolument incapables de lire sans danger autre chose que le Petit*^ Poucet. Néanmoins, comme il faut passer par vos mains pour arriver au Corps législatif, je me recommande à vous en vous priant d'agréer l'assurance de mon mépris le plus diflingué. »

Et si par hasard, à la suite de ces paroles engageantes, son nom sortait de l'urne, il serait moralement tenu de donner immédiate-* ment sa démission de député pour cause d'ineptie de seâ élefleurs.

Mais les pétitionnaires de Saint^Étienne sont plus intelligents que leur pétition ne pourrait le faire supposer. Tant qu'il s'agit

44 ^^* Signes du Temps

des ouvrages de Michelet, ils considèrent les abonnés de la bibliothèque comme trop inintelligents pour qu'on puisse leur en permettre la leflure. Le jour oti il serait queftion de se faire nommer n'^importe quoi par n'importe qui, ils trouveraient encore moyen de leur adresser des vérités dans le genre de celles-ci :

a Avant tout, soyons sincères : vous seuls êtes grands^ beaux^ aimables & spirituels; n'allez pas manquer de me nommer. »

Peut-^être eft-ce de ces diverses combinaisons que se compose ce qu'on eft convenu d'appeler le « progrès des idées. » Jamais ce mot, si difficile à expliquer, n'a été soumis à un aussi • grand nombre d assaisonnements depuis que nous voyons des Turcs se promener en pantalon noir sur nos boulevards.

Les uns s'étonnent & s'écrient :

— Qui aurait dit, il y a seulement vingtcinq ans^ que les Turcs porteraient un jour des pantalons noirs ?

Et les autres répondent :

— Ceft le progrès des idées,

Je ne m'étais, quant à moi^ jamais jfiguré le progrès des idées sous la forme d'un pantalon. Mais ce syftème, qui .consifte à appliquer un grand mot à des objets de menue toilette, offre plusieurs résultats. Quand vous soutenez qu'il y a encore bien des choses à faire pour arriver à un état de perfeftion, même essentiellement relative :

— Comment! vous réplique-t-on,les Turcs portent des pantafons noirs, & vous niez le progrès! Faut-il que vous soyez de mauvaise foi !

Entre nous^ si c'eft là le progrès que les Turcs ont accompli dçpuis la mort du Prophète^ ils auraient infiniment mieux fait de ' le retarder encore & de continuer à porter des culottes bouffantes qui, sous les zones torrides qulls habitent, auraient eu l'avantage de jeter un peu de fraîcheur dans leur exilience. Mais franchement, s'entourer les jambes de drap noir par quarante-deux degrés au-dessus de zéro, pour le bon plaisir de marcher de pair avec les Européens'^ c'eft placer l'esprit d'imitation dans de singuliers

46 LeM Sigftes du Temps

endroits. Si les peuples de l'Eui^pe ont en effet un génie particulierj je ne pense pas qu'il réside dans le bas de leurs jambes.

Ce prétendu progrès des idées qui continue à laisser la femme esclave tout en émancipant le pantalon^ produit des effets d'autant plut singuliers, que les dames turques ne pouvant avoir la moindre conversation avec un tailleur français^ sous peine d'être plongées incontinent dand le Bosphore^ persiflent à se coAumer en bayadères, comme au temps d'Aroun-al-Raschid, de sorte que si uû musulman venait^ lui & son pantalon noiri faire un petit tour avec une d'elles sur l'asphalte des Champs-Elysées y il aurait l'air de sortir du bal de l'Opéra, en compagnie d'une femme qu'il y aurait rencontrée sous l'hor-- ' loge,& qu'il mènerait déjeuner chez Ledoyen*

Il eft à remarquer qu'en fait de réformes^ celle du coftume l'emporte presque toujours sur les autres. Un gouvernement se dit ;

— Nous sommes très-arriérés^ c'eft inconteflable. Que faut-il donner à nos populations, une conftitution ou un paletot?

Et il eft bien rare qu'on ne se décide pas pour le paletot.

3 juillet 1867.

La population parisienne se divise aâuel* lement en deux classes bien diftin£les : ceux qui ont vu le sultan & ceux qui ne l'ont pas yu. Un homme qui aurait autant de mille livres de rente qu'il s'eft tenu hier de dia*logues dans ce goût :

-*• Avez-vous vu le sultan ?

— Non, & vous?

— Moi, je rai vu, .

Ou encore :

-** Avez-vous vu le sultan?

*— Oui, & vous?

— Moi^ je Tai vu sans le voir.

Cet homme-là^ dis-je, posséderait une for^* tune qui lui permettrait de conclure aV6c ritalie la fameuse affaire de la conversion des biens du clergé. Il faut bien reconnaître que^

parmi tant d'auguftes visiteurs, les uns font de l'argent & d'autres non moins visiteurs & non moins auguftes ne font pas un sou. La tête couronnée qui fait de l'argent se manifefte par un redoublement de difficultés à trouver des voitures & par un nouvel encombrement des cafés du boulevard. Les cochers^ qui étaient rentrés peu à peu dans leurs Ijts, recommencent à se répandre en injures. Si Tun d'eux, interpellé à seule fin de savoir s'il eft libre, répond d'une voix, à la rigueur, humaine :

— Montez, bourgeoise

C'eft que le visiteur du moment eft audessous du cours. Si, au contraire, le directeur-gérant d^un fiacre à l'heure accueille les sollicitations d'un piéton en vomissant contre ce téméraire un torrent d'infamies, c'eft que le monarque en tournée attire la foule. Un limonadier dressait hier devant moi l'échelle des succès obtenus depuis l'ouverture de l'Exposition :

— A l'empereur de Russie, disait-il, nous servions douze cents bocks par jour. Le prince

de Galles eft un jeune homme qui arriVera. Il a fait chez nous jusqu'à trois cents bocks. Là où j'ai vu que, malgré' tout, le prince de Suède n'était pas aussi populaire en France qu'on pourrait le croire, c'eft qu'il n'a jamais passé cinquante bocks , douze limonades & quatorze sodas.

Notez que la curiosité éveillée par la présence des princes qui nous visitent ne s'applique en rien à la façon dont ils gouvernent leurs sujets. L'un rendra ses peuples trèsheureux & n'attirera pas quatre provinciaux à Paris; l'autre les traitera de haut en bas & verra la foule se presser autour de son char. A la façon dont j'ai été reçu aujourd'hui quand j'ai tenté l'abordage d'une voiture de place, je crois que le sultan fera de l'argent. En tout cas^ il peut s'assurer lui-même du . degré d'importance qu'il a acquise parmi nous : qu'il aille, à l'inflar de son ancêtre Aroun-àl-Raschid, se promener le soir dans les rues, &, s'il surprend un cocher en train de casser le manche de son fouet sur le crâne de son voyageur, îl aura le droit d'être fier :

5o Les Signes du Temps

ce sera le signe qu'il a entraîné la moitié de la France sur ses pas.

Du refte, le^commandeur des croyants peut être sûr d'avoir toujours pour lui les femmes, qui, en dehors des diamants de son aigrette^ sympathisent volontiers avec un homme qui tient toujours cinq cents jolies demoiselles à sa dispositioni Les plus vertueuses comme les moins eftimables, celles qui baissent vo-lontiers les yeux & celles qui baissent volontiers les flores, conservent to^jours entre chair & corset l'espérance vague de faire la cinq cent & unième, &, pour peu qu'au théâtre Abdul-Aziz tourne de leur côté des yeux dis* traits, elles se verront se promenant en robe de gaze transparente dans les jardins du Harem,

Si les femmes n'avaient pas dans le cerveau des gibbosités ridicules^ elles comprendraient au contraire que plus un homme a de maî* tresses^ moins il â besoin d'en chercher, & qu'il eft archi-probable que leurs œilladesseront considérées comme nulles & non avenues.

Les Signes du Temps 5i

Nous avons d'ailleurs une tendance naturelle à poétiser l'Orient. Ainsi plusieurs jour*naux ont raconté, & un certain nombre de Français croient encore que le sultan, pour éluder la loi qui lui interdisait de sortir de son territoire, a mis de la terre turque dans ses bottes de voyage. InfortQations prises, ce bruit n'a aucun fondement. Qui diable irait s'imaginer 4e souverain d'un grand empire recommandant tous les matins sa terre au domeftique qui lui cire ses babouches, & regardant à tout inftant si quelque individu mal pensant ne lui a pas changé sa terre de Conftantinople contre du simgle terreau des environs de Saint-Ouenr.

Quelque mal informée que puisse être V Agence Havas^ jamais elle n'oserait publier cette dépêche. ^

I» juillet (an 1281 de Thégire).

« Le sultan j craignant de manquer de terre, en a fait demander un sac par le prochain paquebot. »

Et si la terre^faisait naufrage, il serait donc obligé de passer tout le temps de son séjour

ici sans poser ses pieds sur le plancher, à moins qu'on ne fît carreler sa chambre avec du blé de Turquie.

Aussi eft-ce vainement que le jour de la diftribution des récompenses^ les gens mal informés suivaient le sultan avec des tabatières afin de ramasser sur ses pas quelques pincées du territoire des Osmanlis. Je raconte ce faitj d'après les récits des voyageurs^ attendu que je n'assiflais pas à cette cérémonie internationale. 11 fallait trop de cravates blanches pour y être admis. Du refte^ on aurait exigé des cravates bleues ou solférino que je me serais également abftenu. J'ai dc^nc su simplement^ par ouï-dire, que le fameux hymne de Rossini qu'on annonçait comme devant couler à tout jamais la Marseillaise^ n'avait eu qu'un succès d'eftime & de canonnade. Il eft, assez douloureux de confia ter que la plupart des hymnes patriotiques en sont là. C'ed du fond des prisons, ou au milieu des dangers & des tremblements nerveux, que sont nées celles qui vivent encore. Dès qu'elles sont composéçs avec la permission

de M. le Maire^ elles ratent comme des feux d'artifice mouillés. Avant le bouquet de Rossinij nous avions déjà eu, sous forme de cantates^ quelques fusées volantes^ dont la poésie n'excédait pas la hauteur d'un mirliton ordinaire, & qui, pour la musique^ semblaient inspirées par l'aveugle du pont de Neuilly.

Ceft à se demander si les chefs-d*œuvre de ce genre ne sont pas deftinés à éclore à la chaleur des persécutions. Si on avait enfermé Rossini à double tour en lui signifiant^ comme l'a fait le direâeur pour qui il a composé Othello^ qu'il n'aurait pas à dîner avant d'avoir achevé son travail, peut-être le Cygne de Pesaro nous eût-il laissé une merveille.

On lui a dit au contraire :

— Le Palais de Criftal est à vous. Ne vous

gênez en quoi que ce soit. Nous mettons à votre disposition tout le musée d'artillerie. Vous aurez des coups de canon tant que vous en voudrez^ vous aurez même des coups de sabre^ pour ^eu que vous en exprimiez le désir.

£t toutes ces chances de succès ont abouti à

une défaite. Nous pouvons continuer à nous faire faire des vêtements sur commande^ mais il faut décidément renoncer à obtenir des hymnes par ce procédé. C'était d'ailleurs une façon par trop originale de rendre hommage à la paix que de mêler des éclats d'obus à la fête qui la célèbre. Étant donnée la situation aftuelle de l'Europe, ces couleuvrines prenant la parole dans une. symphonie toute pacifique me paraissent de l'ironie pure. Rossini, qui^ dit-on, a un fond de gaminerie dont il n'a jamais pu se débarrasser^ a probablement voulu faire comprendre par ce^ décharges entrecoupées, que la paix dont nous jouissons était extrêmement précaire & qu'elle n'excluait pas le bombardement.

5 juillet 1867.

Je crois être de bon goût en décommandant aujourd'hui ma chronique du Figaro comme on a décommandé hier la revue du bois de

Boulogne. Les susceptibilités adminiftra* tives nous réduisent^ les trois quarts du temps, à épiloguer sur les jambes de ces dames & sur les petits chapeaux de ces mes-sieurs. Or, rien i;ie glace comme une plaisanterie tombant au milieu d'un repas de funérailles.

(Quoique notre principe soit celui du héros de Beaumarchais, qui se hâtait de rire de tout, les événements vont souvent plus vice que nous & nous forcent parfois à pleurer.

Et bien qu'à notre avis ce ne soit jdmais un malheur pour un homme de mourir bravement, en défendant une cause même discutable^ nous déplorons la fin tragique de l'ex-empereur du Mexique, comme nous déplorerons toujours les jugements sanglants qui aboutissent à là peine capitale, la plus odieuse & la plus inutile de toutes, que celui dont elle fait sa viflime s'appelle l'archiduc Maximilien,leducd'Enghien ou le maréchal Ney.

Il eft hors de doute que toute la responsabilité de cette exécution va retomber sur

Juarez. En comparant la mauvaise fortune du vaincu de Mexico avec la vie heureuse qu'il pouvait mener à Miramar, on oubliera qu'à toutes les époques les gouvernements se sont fusillés entre eux da^s la personne de leurs représentants. Maximilien a été mis à mort par le parti libéral, absolument comme Murât, débarquant au Pizzo, pour reprendre un trône qui lui avait appartenu, a été exécuté par le roi de, Naples qui n'était cependant pas suspeél de libéralisme.

Je crains bien qu'en politique les opinions les plus disparates ne soient en parfait accord sur tette unique pensée : il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. On commence par supprimer son ennemi, sans songer qu'on en fait un martyr & peut-être un héros.

Supposez le maréchal Ney épargné par Louis XVIII, & laissé paisiblement dans ses terres après la capitulation de Paris : croyezvous qu'en le voyant traîner triftement son épée & son exiftence, toutes deux brisées par ses dernières fautes, les Bourbons n'eussent pas été vengés de sa défeâion, mille fois plus

sûrement qu'en lui envoyant dans le corps les douze balles qui Pont rendu sacro-saint ? Maximilien lui-même, revenant en Eu-rope^ gracié par la république mexicaine, y eût fait petite figure. Sa mort^ aujourd'hui, va nécessairement le grandir, en terminant son aventure de la façon la plus digne, & peut-être, après tout, la plus heureuse pour lui. Il n'y a pas, il me semble, de plus douce satisfaftion-pour un vainqueur que de forcer celui qu'il a vaincu à assifter à son triomphe. A tous les points de vue donc, en il'obligeant . pas son prisonnier à vivre, le gouvernement piexicain a commis une faute réelle, qu'on lui reprochera, d'ailleurs, assez durement. Malheureusement, ceux qui traitent déjà les Mexicains de sauvages & de tigres à face humaine, sont précisément ceux qui demandaient à grands cris la mort pour Garibaldi, quand il efl parti sur son navire à la délivrance des Deux-Siciles; car, il faut bien le dire, c'efl surtout dans la violence que les sauvages se recontrent avec les peuples civilisés.

Probablement en proie à des réflexions pareilles aux miennes, leleéleur comprendra, j'en suis sûr, que^ sous l'émotion provoquée par le drame qui vient de se passer, je m'abstienne de lui jouer mon vaudeville ordinaire à la première page du Figaro. Nous n'avons pas l'intention de prendre le deuil pendant vingt & un jours, mais nous voulons bien cesser de rire pendant quelques heures.

7 juillet i867.

Toutes les corporations ont un syndicat chargé de la défense* commune. Quand un vaudevillifte eft lésé dans ses intérêts, il a immédiatement recours à la Société des auteurs^ qui prend sa cause en main & lutte pour lui comme elle lutterait pour elle. Les avocats ont leur conseil de Tordre, qui les punit quelquefois^ mais qui les protège souvent^ comme on a pu le voir il y a six semaines. Les médaillés de Sainte-Hélène eux-

Les Signes du Temps 5 g

mêmes ont leur banquet. Seul^ le corps des journalifles^ qui a tous les genres d'esprit^ manque au plus haut point de Pesprit de solidarité. Je Tai douloureusement conflaté l'autre jour en lisant, dans une feuille à attaches gouvernementales, des éloges écrasants' à l'adresse de M. Rouher, lequel avait fait je ne sais quelle réponse viâorieuse à un député qui avait poussé l'indiscrétion jusqu^à demander quand on se déciderait à mettre^ sur le tapis de la discussion cette fameuse loi sur la presse, qui semble se sauver quand on l'appelle.

Je comprends* jusqu'à un certain point que Guilave ne soit pas du même avis qu'Erneft à propos de l'expédition du Mexique qui vient d'avoir un si joli dénoûment après avoir coûté à peine sept cent millions à la France, mais qu'un journal félicite un miniftre de ce qu'il continue à demander la mort des journaux, voilà qui, en dehors de toute opinion politi** que^ passe les bornes de la condescendance.

Un monsieur qui dirait à un autre :

•^ Je sais que vous avez acheté à mon in«

6o Les Signes du Temps

tention un paquet d'arsenic, venez donc dîner chez moi ce soir.

Ne serait pas plus inconséquent. M . Rouher eft l'ennemi avoué de la presse & de ceux qui en font partie. Si, au lieu de six centimes, il pouvait demander quinze francs de timbre par chaque numéro de toute feuille politique qui a rimpudence de paraître, il serait heureux au possible, j'en suis coayaincu, de nous offrir cette gratification quotidienne.

Franchement, il faudrait que nous eussions dans l'âme une mansuétude extravagante pour offrir l'expression de notre tendresse à un homme qui déclare ne pas pouvoir nous souffrir. M. Rouher n'aime pas la presse.

Kous aurions réussi au delà de nos espérances si nous arrivions à lui faire comprendre à mots couverts que la presse le lui rend bien.

Qu'on me pardonne d'initier le public à ma vie privée* J'avais une cuisinière qui était arrivée à ne me faire manger. à mon dîner que ce qu'elle voulait. Quand je lui disais :

Les Signes du Temps ôi

— Je voudrais bien, comme légumes, avoir ce soir des artichauts à la barigoule.

— Laissez-moi donc, me répondait-elle, vous servir des haricots verts, vous qui les aimez tant !

Elle me servait en effet des haricots verts, & j'avais fini par être persuadé que je les adorais, quoiqu'en réalité je les aie en horreur. Je ne me permettrai jamais d'établir la moindre comparaison entre M. ïlouher^ qui n'eft pas responsable3& ma cuisinière qui l'était, puisque je lui ai donné ses huit jours lemoistlernier; mais il n'y a pas ici à enfiler des phrases : oui ou non, le 19 janvier^ une lettre officielle promettant la liberté de la presse a-t-ellè paru au Moniteur? Or, M. Rouher, en qualité de miniflre d'État, était chargé de formuler le décret. Pourquoi n*en a-t-il encore rien fait ? ' Eft-ce la rédaâioû qui l'embarrasse? Nous nous offrons tous à lui épargner ce travail.

Ell-ce la discussion qui l'inquiète? Jamais on ne supposera qu'un homme doué d'un tel bagout puisse s'effrayer d'une aussi mince besogne. Car, disons-le bien haut, il eft une

supériorité que personne ne conteftera à M. Rouher, c'eft son éloquence.

J'ai eu personnellement^ je ne l'oublierai jamais^ le bonheur d'en goûter les charmes.

C'était en 1848, pendant les vacances de ma seconde à ma rhétorique. Grâce à ma tunique de collégien^ qui m'avait probablement fait prendre pour un garde mobile^ j'avais pu pénétrer dans une des tribunes de la chambre des Représentants, & je tombai jufte au mo-* ment d'un discoursque prononçait M . Rouher, & qui devait être bien remarquable, car je le pris l'année d'ensuite pour modèle de la plupart de mes dissertations françaises, & j'en ai retenu mot pour mot cet alinéa que je cite, sans en modifier une syllabe :

a Le pouvoir exécutif doit être fort, parce quUl eft éleftif , parce qu'il prend sa source dans la souveraineté du peuple; il doit être ' fort, parce qu'il eft temporaire; parce que, dans votre sage prévision, vous avez établi une solution de continuité dans les personnes pour tuer les ambitions personnelles* »

On ne peut d'ailleurs douter de la valeur

oratoire du minîftre d'État, si l'on songe qu'il eft arrivé, à force d'éloquence, à faire accroire au peuple français que les obligations mexicaines conftituaient un très-bon placement.

Peut-être abuse-t-il un peu des effets de tribune en ce sens que^ si un député lui pose une queftion embarrassante, il s'en tire généralement en rappelant que les journées de juin ont ensanglanté Paris.

Voilà son procédé. Tout le monde a le sien.

Si ces fatales journées, que nous déplorons tous, n'avaient pas eu lîeu, M. Rouher perdrait une bonne partie de ses arguments. Il n'en demeurera pas moins une des ilIuArations parlementaires les plus rares. Comment donc se fait-il qu'avec toutes les grandes qualités qu'il a déployées depuis six ans il ne soit pas plus populaire? Ah! c'eft là le grand problème! Un homme sera débraillé j paresseux, insouciant de sa réputation & de son avenir, & il plaira au peuple. Un autre se tuera de travail, mettra au jour des facultés hors ligne, tiendra tête, à lui tout seul, à toutes les oppositions comme à toutes les

difficultés, & il refiera éternellement antisympathique. Pourquoi ? Tout le monde l'ignore.

Ces choses-là ne se discutent pas^ elles se conflatent.

10 juillet 1867.

Ecoutez, celle-là efl par trop comique. Il efl bien inutile que la Conflitution déclare les sénateurs inviolables s'ils se croient le droit de se traiter entre eux par la violence. L'honorable M. Lacaze a signifié à M. Sainte- Beuve, par la bouche de deux témoins, qu'il lui serait très-agréable de verser son sang, M. Sainte- Beuve^ dans une lettre charmante^ a répondu à son honorable collègue que cette prétention lui semblait abusive, & çotmpe M. Lacaze, dans un duel à la plume, lim 9fr«it évidemment pas de force avec son advet^irej il a jugé profitable à sa .cause de se renfermer dans le silence de son collet brodé.

A parler avec une entière franchise, je n'ai

Jamais ^u une inquiétude bien sérieuse pour la vie des deux combattants^ & tout porte à croire que le public a partagé cette sécurité. On admettra difficilement une lutte acharnée entre deux sénateurs qui^ Tun portant l'autre^ représentent une jolie pièce de cent trente ans. On eût été probablement obligé de placer chacun d'eux dans un des petits fauteuils^ roulants qui se louent deux francs l'heure à l'Exposition. C'eût été le duel assis. Chaque fois qu'un des deux gladiateurs aurait cru nécessaire de rompre, il aurait fait signe 4. son condufteur.qui aurait tourné bride,& moyen-" nant deux tours de roue aurait mis son bourgeois à l'abri d'une atteinte mortelle.

A Tâge oti MM; Lacaze & Sainte-Beuve ont eu le bonheur d'arriver, on n'a plus tellement de sang dans la veine cave qu'on puisse se permettre d'en répandre. A leur place, au contraire, je tâcherais d'en mettre à la caisse d'épargne: Mais là où je tombe des nues, là même où je voudrais me faire bâtir au-dessus des nues fout un étage, afin de choir de plus haut^ c'eft de voir que M. Lacaze, qui, en

sa qualité de membre du Sénat, eft plus que personne obligé de connaître & de respeâer la loi, se croie ainsi la faculté de jongler avec le droit commun. Un certain nombre d'entre nous ont déjà eu l'honneur de paraître devant leurs juges naturels pour en avoir appelé au jugement de Dieu, qui eft certainement le plus naturel de tous les magiftrats. Nous avons encore dans les oreilles les paroles des avocats impériaux, qui demandent tous avec un redoublement d'énergie qu'on mette fin à ces orgies sanguinaires, à ces débauches de chair humaine.

On le sait, en outre : ceux qui, à ce jeu-là, n'ont pas gagné quelque emprisonnement, ont attrapé de bonnes amendes qui ont laissé dans leur budget des creux considérables.

La situation me paraît aujourd'hui changée du tout au tout. Il eft évident que le duel eft un afte autorisé , puisqu'un sénateur chargé de promulguer les lois juge à propos d*em-»

plo3rcr à l'égard de M. Sainte-Beuve ce mode d'extermination. Un citoyen accusé de coups & blessures sera maintenant bien fort, puis-

qu'il pourra répondre tranquillement aux queftions de M. le président :

— Mon Dieu ! je n'avais aucun motif de haine contre mon adversaire, mais très-ambi* tieux de ma nature, j'^ai pensé que cette façon d'agir me ferait peut-être nommer un Jour sénateur.

Si M. Lacaze^ qui doit s'y connaître^ puisqu'il promulgue les lois, se permet d'envoyer des témoins à M. Sainte-Beuve^ c'eft donc qu'il ne considère pas le duel comme un délit. En ce cas, que cet impétueux sénateur nous rende les sommes que nous avons versées au bureau des amendes. Obéissez à la loi ou rendez-nous notre argent. Si demain^ à pareille heure, je n'ai pas reçu mon compte, frais d'enregîftrement & d'assignation compris, savez-vous ce que je dirai? Je dirai que l'auréole sénatoriale ne comprime pas les tempéramentSj & que, si les hommes ne sont pas toujours égaux devant la loi, ils le sont forcément devant les passions humaines. Que l'exemple de M. Lacaze ne tombe pas inaperçu dans le sein des juges appelés à con-

1 ■ - Il I ■! . „

damner les journalifles, & chaque fois qu'il s'agira d'appliquer à un de nos confrères une peine afHiflive pour un des nombreux délits inventés spécialement à notre usage, que le tribunal se demande: ^

— Un sénateur^ dans une circonftance analogue^ se conduirait-il autrement?

D'ailleurs, si ce régime (du sabre) que M. Lacaze veut inaugurer tendait à s'enraci-* ner parmi les représentants de la nation, on se verrait obligé de transporter les séances du Sénat dans la forêt de Saint-Germain. La tribune serait transformée en champ clos, & les orateurs discuteraient avec des masques de salle d'armes & boiraient leur eau sucrée dans des crânes humains, ce qui nous ramènerait aux plus mauvais jours de la dynaftie mérovingienne. /

J'aime à croire que jamais M. Lacaze ne se fût livré à ses manifeftations belliqueuses, s'il avait étudié plus attentivement le fameux mandement de l'évêque de Nantes, lequel nous défend de donner satisfaction à nos appétits matériels, au point de nouls interdire

non-seulement le duel, mais même une visite à l'Exposition universelle. Que les appétits matériels aient mis, depuis longtemps déjà, le grappin sur la société française, personne ne songe à le nier, & bien des gens sérieux s'en désolent. Tant que l'évéque de Nantes interdira aux fidèles de sa circonscription! le baccarat à deux tableaux & les spéculations sur le sirop de macadam ou les mines de pommes de terre frites, nous entrerons parfaitement dans ses vues. Qu'il leur, refuse même l'autorisation d'aller rire à la Grande-'Duchessé de Gerolfiein, je l'admets encore. On voit, en effet, dans ce fantaftique tableau de moeurs, une princesse régnante tomber amoureuse folle d'un simple tourlourou, & ce sont de ces spedacles qui tendent à afiaiblir le principe d'autorité déjà valétudinaire.

Mais empêcher de vertueux Nantais d'aller visiter les produits médaillés de l'induflrie nationale, c'eil pousser un peu loin le mépris des jouissances physiques; remarquez que, si je suis un vil matérialifte, par ce seul fait que je suis allé regarder fofiélionner la machine à

fabriquer des chapeaux de feutre, j'aggrave mon crime le jour où je vais m'acheter un pantalon. En effet, exposer des étoffes n'eft un afte corrupteur qu'à la condition que les pantalons seront des objets de luxe. Nous allons les examiner uniquement parce que nous les portons. Si vous trouvez mauvais que nous donnions cette satisfaâion à nos appétits matériels, nous irons à Pair libre dans le coflume tout nu des Caraïbes de la Nouvelle-Calédonie.

Mais si les sauvages qui se promènent vêtus de Tair du temps, ont raison de ne pas établir d'expositions universelles ni même locales, pourquoi leur envoyez-vous des missionnaires pour les convaincre de la nécessité de s'habiller?

Les journaux racontaient dernièrement qu*un homme âgé avait été renversé, en traversant le boulevard, par un omnibus qui lui avait passé sur le corps, & comme les omnibus sont généralement complets en ce moment d'invasion, le malheureux vieillard n'avait pas tardé à expirer. « La viftime, .

ajoutaient les feuilles, était couverte d*un paletot brun doublé de soie noire. »

En se basant sur les principes développés par le mandement, ce pauvre homme aura eu un compte sévère à rendre à Dieu pour s'être permis de mourir au moment où il était couvert d'un paletot, &, chose plus grave, d'un paletot doublé de soie. Pour peu qu'on ait trouvé dans sa poche une carte d'abonné de l'Exposition, voilà donc un père de famille voué irrévocablement au feu éternel. Franchement, dans un siècle où les sénateurs demandent à laver dans le sang leurs discussions politiques, il eft bien difficile de nous faire accepter des exagérations de cette nature, d'autant plus qu'une fois sur cette pente, on arrive facilement à la folie. Je n'en veux pour exemple que l'auteur de la Vie de saint Louis de Goru^ague^ qui racontait que, dès le premier âge, Tenfant était si chafte qu'il refusait de téter sa nourrice. Je savais que Franklin eft l'inventeur du paratonnerre, mais j'igno-* rais que saint Louis de Gonzague fût l'inventeur du biberon. Je croyais que c'était ûarbo.

On a dit que Pintolérance menait à la guerre civile, vous voyez qu'elle mène également à Charenton.

^ . . ao juillet 1867.

A Amiens, d^oîi j'arrive, & dans beaucoup d'autres chefs-lieux d'où je n*arrive pas, la lettre du préfet de police au chef de la police municipale a semé une grande inquiétude, quoique l'époque des semailles soit passée depuis longtemps. .

« Les journaux,, dit en subftance le préfet de police, racontent les nombreuses agressions qui se produisent en ce moment à Paris; tâchez donc de faire votre possible pour que ces scènes regrettables ne se renouvellent pas.;» .

Cette lettre, si remarquable par son excessive discrétion, ne rassure peut-être pas énormément les Parisiens, mais, à coup sûr, elle va jeter la terreur parmi les provinciaux. Les

âmes départementales, que les chemins de fer n^ont pas encore apprivoisées, se racontaient' déjà, à la veillée du soir, que Paris, mot latin qui veut dire Babylone, était une ville oli les femmes les plus honnêtes se promenaient sans aucun vêtement, & où les hommes attendaient à toutes les gares l'arrivée des étrangers, ^fin de les entraîner dans les tripots, où ceux-ci perdaient leur fortune en moins de cinq minutes. Que vont-ils penser de la sûreté de nos boulevards & de' nos habitations en voyant que le préfet de police eft obligé d'écrire à ce sujet à son chef de service, qu'il voit cependant tous les jours?

L'opinion publique a, en effet, horreur des agressions, soit dans la rue, soit dans les bureaux des journaux; mais, vraiment, la lettre du préfet de police mijote dans un vague tel qu'il eft impossible, à moins d'être doué d'une intelligence hors ligne, de deviner ce dont il s'agit. Il y a des agresseurs, c'eft évident : mais à quelle classe de la société appartiennentils? Voilà la queftion. Sont-cedes ferblantiers,^ des éb^nîftes, des écrivains ou des fonâion-

naires? de qui dois-je me défier en rentrant le soir chez moi? du passant qui porte une blouse ou de celui qui porte des décorations?

Cette façon de faire de la police par correspondance peut rentrer dans les idées de madame de Sévigné, mais elle me semble insuf- , fisante au point de vue de la proteftion des . citoyens. Si les Jouinaux annonçaient demain qu'un homme a été trouvé dans les filets de Saint-Cloud, coupé en cinquante parties égales, & que le magiftrat chargé de la sûreté de la ville écrivît simplement à un de ses subordonnés :

« Les journaux parlent de la décoavertc d'un mouchoir contenant les jambes & le .tronc d'un homme de vingt-cinq ans : faites donc en sorte que Ces choses-là ne se représentent plus. » .

Le public serait juftement étonné de cette quiétude. Jusqu'ici, quand les individus étaient victimes d'agressions, on arrêtait les agresseurs, qui étaient incontinent déférés aux tribunaux. Ainsi, dernièrement, j'ai vu conduire au pofte un épicier qui venait de

casser un pain de sucre de douze livres sur la tête d'un de ses clients qui marchandait trop longtemps son huile à brûler, ie lendemain, j'ai eu beau parcourir les principaux organes de la presse, je n'y ai aperçu aucune lettre relative à l'épicier. D'oti vient que les agressions d'aujourd'hui sont réprimées par des lettres, quand celles d'hier l'étaient par des sergents de ville? Je crois que, dans les circonftances auxquelles le préfet de police fait allusion, il eût été plus simple d'agir sans écrire, ou de se priver d'écrire si Ton n'agissait pas.

J'ai connu quelques chèvres & j'ai fréquenté un certain nombre de choux; eh bien, chaque fois que j'ai voulu ménager les uns & les autres, je m'en suis mal trouvé. Ou ces agressions sont punissables, & alors pourquoi reftent-elles impunies? ou elles sont innocentes, & alors pourquoi annonce-t-on qu'au cas où elles ce renouvelleraient, il faudrait s'occuper de les punir? ^ i

Cette façon de tout concilier rappelle la réponse de l'honorable amiral Rigault de Ge-

. nouillyqui, à propos de la discussion sur la colonie pénitentiaire de Cayenne, a avoué que le climat de la Guyane française était des plus peftilentiels, & que les condamnés, en 1866 notamment, y étaient morts comme des mouches; mais qu'il demandait qu'on laissât le gouvernement continuer « ses expériences. » Si elles persiflaient à être aussi peu favorables, on s'occuperait de chercher ailleurs, pour les transportés, des logements moins insalubres.

Voyez-vous ce condamné'^^n'proie à une fièvre peftilentielle & à qui Ton tient ce langage:

— Mon ami, vous êtes ici comme expérience; si vous mourez, c'eft que le climat de Cayenne eft décidément malsain; nous choisirons alors pour ceux qui vont venir un endroit délicieux où ils pourront vivre, se marier & avoir beaucoup d'enfants.

Le forçat, qui d'ordinaire ne brille pas par une excessive délicatesse de sentiment , se hâtera de répliquer :

— La santé de mes successeurs m'inquiète

d'autant moins que la mienne m'intéresse davantage. Laissez-les ici si vous voulez, mais, au nom du ciej, envoyez-moi autre part.

Il n'y a que la civilisation moderne pour discuter ces subtilités. Un coupable eft condamné à cinq ans de galères. On Tenvoie faire son temps à Cayenne. Il y meurt. La civilisation se contente de lui dire :

— Tant pis pour vous, mon garçon, il fallait vous arranger pour vivre.

Quelquefois même la civilisation ajoute :

— De quoi vous plaignez-^ous? Vous étiez condamné à cinq ans, & vous n'avez fait que trois mois.

Il eft inutile d'exercer la profession ruineuse de philanthrope pour être de cet avis qu'un homme, si criminel qu'il soit^ eft, pendant qu'il subit sa peine, aussi sacré que le plus honnête des citoyens. Rien au monde comme Tinjuftice n'a le don de révolter la conscience humaine. Il n'y a pas pour faire entrer le repentir dans les âmes perverties de plus déteftable moyen que de condamner un

individu à dix ans de travaux forcés, & d'ajouter tranquillement la mort dans les frais du procès. ,

Or la vérité eft qu'à Cayenne la moyenne des décès, dans les trois premières années seulement, était en i855 d'environ huit transportés sur dix. J'ignore si elle a diminué depuis, mais à l'époque où, employé à l'Hôtel de Ville, j'étonnais cette adminiftration par ma fainéantise, j'ai relevé comme exaft le chiffre ci-dessus. Il eft probable que la mortalité ne s'eft pas sensiblement amoindrie depuis, car il y a peu de temps un homme spécial me racontait qu'à Toulon ceux des forçats qu'on désignait pour partir étaient pris d'une terreur indescriptible, qu'ils poussaient des cris de désespoir, & disaient à leurs compagnons un adieu qu'ils croient tous devoir être éternel, car, dans leur langue réalifte, ils appellent Cayenne la guillotine sèche.

Je sais que la société, qui tremble pour ses pièces blanches, répond invariablement que des gens qui ont embrassé volontairement la

profession de crocheteur de serrures, n*ont droit à aucune pitié. S'ils n'ont droit à aucune pitié qu'on les condamne à mort; mais tant qu'on ne les condamnera pas à mort, personne au monde n*a le droit de changer leurs galères à temps contre un terrain à perpétuité. Il a été queilion dans ces derniers temps, de l'innocence possible de l'hercule Audouy, condamné dans l'affaire Jacques Latour. Mais Audouy, bien entendu, eft mort à Cayenne, §L le principal élément d'une réhabilitation manque aujourd'hui.

Berezowski doit à la magnifique plaidoirie de M. Emmanuel Arago d'avoir eu la vie sauve; mais si vous l'envoyez à Cayenne, à quoi auront servi l'intérêt qu'il a inspiré au jury & l'éloquence de ^on avocat:

22 juillet 1867.

On a causé un peu des théâtres subvention-

mm

nés, au Corps législatif. Plusieurs députés

8o . Les Signes du Temps

ont paru insifter pour le maintien des subventions, sous le prétexte que, Corneille & Racine n'attirant plus guère dans les salles que des souris qui viennent faire la partie ' sous les banquettes, les direâeurs laisseraient les chefs-d'œuvre de ces grands hommes se rouiller au magasin des accessoires, s'il n'y avait pas une somme annuelle^ deAinée à combler les vides que les représentations de Britannicus creusent dans l'orcheftre.

Du moment que Britannicus a pour effet d'éloigner le public, je ne vois pas, pour ma part, où eft la nécessité de dépenser des sommes importantes pour faire réciter des vers devant des petits bancs. Encore si les petits bancs y prenaient un plaisir quelconque ! Mais comme ils n'ont jamais donné la moindre marque d'approbation ou d'improbation,^c'eft inutilement jeter son argent dans le trou du souffleur.

— Mais, viendra-t-on me dire, faut-il donc alors retirer du répertoire français ces ouvrages qui perpétuent la tradition des.

belles choses ?

Les Signes du Temps 8i

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Je ne sais pas ce qu'il faut faire^ mais de même qu'on ne peint pas des tableaux pour les accrocher dans une cave, de même les traditions littéraires ne peuvent se perpétuer que si le public va écouter les pièces qu'on lui offre. S'il passe sa soirée au café à jouer au jaquet pendant que Phèdre raconte à Œnone ses plans de séduflion, la tradition des belles choses se perpétue uniquement pour les ouvreuses. Quand on joue flernani, la subvention eft bien inutile, puisque les recettes montent à sept mille francs par soirée. Quand on joue Andromaquey la subven- ^ tion n'a pas plus de raison d'être, puisque, tout le monde reftant chez^ soi, la représentation ne profite à personne.

Si j'étais direfteur, ce qui ne m'arrivera probablement jamais, n'ayant pas l'âme assez japonaise pour marcher convenablement à reculons, si donc j'étais directeur & qu'on voulût me donner une subvention, j'offrirais de payer pour ne pas l'avoir. Le public ne peut se douter de la lourdeur du cahier des

charges attachées aux cent mille francs du

miniftère. Il n'y^ plus alors de jour où Padminiftration ne voie s'abattre sur la coupole de son théâtre des nuées de grues venant toutes de la part des gens les plus influents, se faire engager comme grands premiers rôles aux appointements de vingt mille francs par an, & quinze francs de feux chaque fois qu'elles viendront dire devant la foule haletante :

— Madame eft servie !

Les jeunes filles qui grillent de se lancer, & les cocottes qui n'ont jamais obtenu au Conservatoire que des canapés d'honneur, déboulent en chœur, leurs faux cheveux à la main, demandant leup salaire. J'ai causé l'autre jour avec une de ces femmes à « belles connaissances », Elle était horrible. Ses dents étaient déchaussées comm^ un régiment de carmes, & ses joues pendantes comme la queftion d'Orient. Eh bien! elle m'a déclaré que, si on reprend Ruy-Blas à l'Odéon, c'eft . elle qui jouera le rôle de la reine. J'ai essayé respe£lueuscment de lui faire comprendre que Viftor Hugo s'était réservé de présider

Les Signes iu Temps 83^

jusqu'ici à la diftributiondesas pièces & qu'il ne me paraissait pas vouloir céder ce droit à personne.

— Oh ! m'a-t-elle répondu, si Vi£lor Hugo refusait, il se passerait de jolies choses dan^ Paris.

Le fond de sa pensée était évidemment qu'au cas où Tauteur de Ruy-Blas confierait le personnage à une autre, le gouvernement le ferait. immédiatement saisir sur la plage de Guernesey, par un régiment de dragons, & fusiller, comme le duc d'Enghieii, dans les fossés de Vincennes.

Si encore la subvention vous contraignait seulement à engager des non-valeurs artiftiques, le directeur se contenterait de les remiser derrière ses décors sans jamais leur confier le moindre bout de scène ; m^is quand vous touchez sur les cassettes de l'État, allez donc refuser une pièce en t'^çis aâes, ^ en vers, au fils du cousin d'un maréchal de France. Pour peu qu'il prenne à un prince, ou simplement à un invité de Compiègne, l'idée d'écrire un opéra, vous appellerie;? en^

vain à votre recours Dunois, Bayard & Duguesclin^ pour lutter contre les influences qui viennent donner l'assaut à votre cabinet.

Il faut jouer Topera. Il vous coûte deux cent mille francs, il eft mauvais & fait quatorze francs de recette à la sixième représentation. De deux cent mille ôtez quatorze & vous avez le total de votre perte sèche. Mais comme vous êtes subventionné, vous vous hâtez d'écrire à l'invité de Compiègne que votre théâtre continue à se jnettre à son entière disposition.

En comparajit, avec la somme allouée tous les ans à un théâtre, le chiffre des appointements donnés par ordre à des incapacités féminines, celui des loges envoyées quotidiennement aux illuftrations adminiftratives & celui des débours opérés sans résultat pour monter des ouvrages princiers, il serait aisé d'établir que ce n'eft pas l'État qui subventionne le diredleur, mais le direiteur qui subventionne l'État.

Telles sont les queftions qui ont été traitées, avec une certaine incompétence, dans la

dernière séance du Corps législatif; mais l'événement devant lequel tous > les autres s'effacent aujourd'hui comme une vapeur, c'eft la découverte & l'application 'd*un compteur définitif pour les petites voitures. Depuis dix ans, les plus fortes têtes de la Compagnie se creusaient la leur pour arriver à moraliser les cochers qui, paral!t-il, écorchaient les bourgeois en leur comptant des heures qui n'avaient jamais été sur le cadran^ &, chose incommensurablement plus grave> étouffaient dans des poches à double fond la moitié de la recette journalière. Le soir venu^ ils apportaient chacun 6 francs 5o centimes à radminiftration & allaient manger avec des femmes de théâtre le refle des sommes perçues.

Il eft probable que, si les voyageurs seuls avaient eu à souffrir de ces procédés, jamais Je fi^meux compteur n'aurait vu le jour. Mais il efl facile de conflater que les Compagnies induflrielles, comme les gouvernements^ ne considèrent volontiers l'intérêt général qu'au point de vue de leur satisfaction particulière.

C'eft pourquoi celle des petites voitures a poursuivi d'autant plus obftinément la recherche de son merle bleu, qu*^lle en gardera ppur elle les meilleurs morceaux. Le nouveau tarif ne réglera plu» les promenades à l'heure, mais au nombre de kilomètres parcouru & à la quantité des tours de roue. Le compteur eft chargé d'empêcher toute fraude; seule^ ment je ne vois pas trop ce que nous y gagnerons. Quand un cocher, au moment de liquider des comptes, dira è son voyageur :

•^ Lorsque je Vous ai pris, j'en étais A mon cinq cent trehte^trois millième tour de roue \ j'en suis maintenant à mon six cent quarante-^ huit millième.

Usera tout aussi difficile de lui prouver qu'il vous met sur le dos trois ou quatre mille tours de roue de plus qu'il ne vous en revient légitimement, qu'il eft malaisé de lui faire comprendre aujourd'hui que de mid^ & quart à une heure moins dix, il y a moins de deux heures & demie. Que la discussion porte sur le pombre des minutes ou sur celui des kilomètres, nous n'en aurons pas moiu§

à soutenir avec nos conducteurs ordinaires ces luttes auprès desquelles celles d^ la maison d'York & de la maison de Lancaftre ne sont que des vaudevilles sans couplets.

Il eft en outre probable que les cochers^ habiles dans l'art d'enfoncer leur adminiftration, sauront toujours raconter que les tours de roue marqués sur le compteur ne prouvent rien^ attendu qu'ils les ont faits à vide en cherchant des voyageurs ; mais il eft également probable que M. Ducoux leur tiendra ce langage :

— Mes petits enfants, je. vous accorde comme gratification cinq cents tours de roue par tête, mais tâchez de ne pas dépasser ce chiffre déjà raisonnable, sans quoi je me verrais obligé de vous réclamer l'excé^f dant.

Je ne sais, à vrai dire, à quoi aboutira le compteur, mais je suis bien convaincu ,que^ MM, les automédons en découvriront un autre qui annulera le premier, & je m'attends^ à lire prochainement dans la Galette des Tribunaux qu'un cocher étant mort, ses hé-

88 Lts Signes du Temps

ritîers ont trouvé trente mille tours de roue dans sa paillasse.

25 juillet 1867.

En même temps qu'on se plaignait à la Chambre qu'aujourd*hui les ténors soient plus payés que les maréchaux de France^ notre confrère & ami Jules Richard dotinait, dans sa chronique de la Situation y le chiffre du traitement d'un de nos plus hauts fonctionnaires, & arrivait^ sans effort; à un total de deux cent vingt mille francs. Je n'ignore pas que tout augmente. La légume notamment eft hors de prix, mais on se demande involontairement quels services un mortel peut bien rendre pour mériter des appointements de ce numéro -là. Nous entendons souvent parler des hommes « dévoués à nos inflitutions y>. Le dévouement ayant toujours été considéré comme une chose essentiellement gratuite, nombre de personnes suppo-

saient que les gens dévoués à nos inftitutions ne recevaient aucune rétribution en échange de ce mouvement du cœur. Je n'en ai jamais rien dit pour ma part^ mais je croyais presque que la position d'homme dévoué à nos .

inftitutions s'achetait comme une charge de notaire & que plusieurs avaient offert des ■ sommes considérables pour avoir le droit de porter au banquet des médaillés de Sainte- Hélène ce titre particulièrement si flatteur.

Il me semble qu'à la suite de la révélation de la Situation j les hommes d'État n'ont rien à envier aux ténors. Si j'avais pensé que la carrière du dévouement pût rapporter des émoluments annuels de deux cept vingt mille francs, tout porte à croire que je m'y serais jeté à corps perdu. Savez-vous que deux cent vingt mille francs pour trois cent soixantecinq jours représentent environ vingt-cinq • francs par heure de dévouement ? Si l'abnégation produit un tel résultat^ que doit rapporter Tégoïsme?

Il faut reconnaître qu'il rapporte beaucoup, s'il eft vrai que Béranger, qui a fini comme

un bénisseur^ après avoir commence comne un zouave j n'ait été toute sa vie qu'une grande coquette occupée à bichonner sa réputation. Je ne sais s'il avait pass^' un traité avec la poftérité, mais cette déesse, qui va volontiers chercher ses amants dans là fosse commune^ n'a pas tenu au chantre de Lisette tout ce qu'elle lui promettait. En termes plus accessibles k tous, depuis quelques années^ Béranger était tombé au-dessous du pair, & il n% fallu rien moins que le projet d'exposer sa défroque au nouveau musée Carnavalet pour faire remonter tant soit peu ses aftions.

Il n'y a pas longtemps encore^ un déjeuner de garçons ne, se terminait pas sans que le meilleur gosier de la société entonnât le Dieu des bonnes gens, dont le refrain était religieusement répété en chœur par l'auditoire émUt Essayez maintenant de faire ressortir à la fin .d'un repas les beautés de cette romance philosophique, & vous serez enfermé dans la huche au pain jusqu'àceque vous demandiez grâce. L'idée de livrer à l'admiration publique

le pantalon de travail & le gilet de flanelle de Béranger, n'a donc pas soulevé dans les masses cet enthousiasme indescriptible sans lequel un gilet de flanelle n*a plus de raison d'être.

Béranger a eu du rcfte un grand tort aux yeux de l'impétuosité française : il attaquait les gouvernements sur l'air : T'en souviens-tu? & dès qu'on voulait les renverser il disait à sa domeftiquê de lui apporter

Un lait de poule Su son bonnet de nuit.

Sa gloire consiflait surtout à passer pour une machine de guerre. Or^ il eft inutile d'avoir étudié Machiavel pour comprendre que si l'auteur à! Hommes noirs d'où sortezvous? était un écrivain dangereux pour l'ordre public^ on ne l'exposerait pas à l'hôtel Carnavalet. Du moment qu'on l'expose, c'eft qu'il eft devenu inoffensif, & s'il efl: inoffensif il n'y a plus de motif pour Texposer,

D'ailleurs, quoique je n'aie jamais caressé le rêve de voir mon nom inscrit sur l'Arc-de-

Triomphe & que passer la Bérésina me paraisse ce qu'il y a de plus inutile au monde, je ne pui$ m'empêcher de chercher dans un musée consacré à l'hiftoire un côté héroïque qui manque essentiellement à la redingote longue de Béranger. Qu'on me montre un habit de général en m'apprenant qlie le brave Desaix le portait le jour de la bataille de Marengo, je saurai à quoi m'en tenir sur la valeur de ce vêtement; mais quand vous déployez à mes regards une lévite à basques démesurées, qui me dira si c'eil là celle avec laquelle Béranger a écrit le Vieux Vagabond, ou simplement celle qu'il a endossée le jour où il eil allé donner le denier à Dieu à son concierge de la rue de Vendôme ?

Il eft, en outre, un peu tard pour transformer Béranger en reliques. S'il ét^it mort vingt ans plus tôt, nul doute que son tombeau ne fût devenu, comme celui de Mahomet, l'objet de nombreux pèlerinages. Le jour où il a passé à l'état de gloire officielle & où l'Etat l'a pris sous sa proteftion, l'ami de Perrotin eft descendu tout doucettement de

Les Sigiifis 'du Temps g 3

son piédeftal. Le Français 'n'aime pas que les autorités lui disent : ^

— Vous voyez bien ce mc^nsieur qui passe, eh bîeni veuillez à partir d'aujourd'hui le considérer comme lin grand homme, ou nous nous fâcherons.

— Je n'ai pas besoin qu'on m'indique mes grands hommes, répond le Français, je sais parfaitement les trouver tout seul.

Béranger était, dans toutes les mansardes sous la forme d'un bas-relief^ en ftéarine. Il allait peut-être se voir ciselé en cuivre sur les manches de couteau, ce qui, chez nous, eft le dernier mot de la popularité. Il a suffi que ses funérailles fussent payées par l'État, aux frais du Trésor public, pour que son grand nom s'abîmât dans une indifférence à peu près universelle. Je crains que l'exposition de sa garde-robe à Thôtel Carnavalet ne l'y^ enfonce encore davantage. Il en eft un peu 4es grands hommes cojnme des livres soumis à la commission du colportage : les plus de* mandés sont précisément ceux auxquels on a refusé Teftampille. '

Il faut cependant admettre que , patentée ou non^ ]a gloire a quelques attraits, puisque les femmes elles-mêmes, qui semblent nées pour tout autre chose, ne dédaignent pas de poursuivre cette chimère au mépris de toutes les exigences de leur sexe. En ces temps bouleversés notamment, plusieurs femmes, voyant que nos petits crevés étaient tout jufte bons à aller se promener autour du lac avec leurs petites crevettes, ont essayé de prendre parmi nous une prépondérance qui n'a jamais pu s'établir sérieusement depuis Catherine II.

Dernièrement une jeune fille passait son bac* calauréat ès-lettres dans le but probable d'aU 1er donner des leçons de latin dans les coUé*ges, & tout récemment une demoiselle de bonne famille a subi à l'École de médecine ses examens pour le do£lorat. Tous les matins, cette jeune Ambroisine Paré accompagne le doâeur.Velpeau dans sa visite à la Charité comme un étudiant ordinaire, avec cette différence qu'elle ne va pas jouer au billard pendant une partie de la journée.

On ne saurait certainement trop encoura-

ger les dispositions scientifiques chez les femmes qui, lorsqu'elles enverraient*] es hommes mQurir à Phôpital, auraient au moins la consolation d^aller les y soigner. Mais il eft impossible de se dissimuler que^ dans la société telle qu'elle eft agencée, une femme médecin se prépare un avenir hérissé de difficultés.

J'avoue que je ne verrais pas d'un œil calme mon épouse sortir, le matin, pour aller faire un pansement à un monsieur du quartier^ & quand elle rentrerait pour dîner^ portant sous le bras une jambe humaine, résultat d'une amputation , j'éprouverais quelque repugnance à déposer sur son glorieux front le baiser conjugal. %

27 juillet 1867.

Eq France nous aimons les dialogues* Maintenant que le Corps législatif a terminé la série d'interruptions qui ont caraftérisé la session de 1867, nul doute que les masses ne

se rejettent sur les discours de cours d'assises. Rien n'intéresse le public comme les luttes oratoires qui s'entament' entre un accusé & son président. Les débats ouverts devant la cour de Foix nous offrent en ce moment une de ces récréations. Tantôt l'accusation a la corde^ tantôt l'accusé prend dix longueurs d'avance: &'au moment où nous espérons le voir définitivement gagner A'une tête^ l'accusation fait un effort & le rattrape au tournant.

Car il eft douloureux de le conftater^ tandis qu'en Angleterre les magiftrats tendent, autant que le devoir le leur permet^ la perche au prévenu , chez nous, les queftions qu'on lui adresse semblent, avant tout, deftinées à l'entortiller. Il n'efl pas une âme facile à émouvoir qui ne se sente prise de pitié pour ce malheureux arracheur de dents, qui paraît jufle aussi coupable du quadruple assassinat du Château Baillard que le vice-roi d'Egypte, & à qui on fait des demandes comme celle-ci :

-— Ot étiez- vous^ il y a quatre ans jour

, - ■■ Il I I ■■ Il ■ I I ■!! '

pour jour^ le 25 juillet, à deif^ heures de l'après-midi?

— Autant que mes souvenirs peuvent être exaSs^ répond l'interpellé pris à Pimprovifle, j'arrachais une canine à une marchande de légumes qui m'avait honoré de sa confiance.

— Vous vous trahissez vous-même, se hâte-t-on de lui répliquer, ce n'eft pas une canine que vous arrachiez^ mais bien une molaire; quant à la femme dont vous labouriez la mâchoire, non-seulement elle n'était pas marchande de légumes, mais elle était marchande de parapluies. Vous voyez bien que vous êtes coupable.

Toute l'éloquence de l'accusé doitalors concourir à faire comprendre aux jurés que cette erreur d'une dent ne prouve pas nécessairement qu'il a commis quatre assassinats. Réduit à ces discussions, un procès criminel arrive à n'être plus qu'une partie de dominos.

— J'aurai ta tête^ dit l'accusation.

— Tu ne l'auras pas, fait l'accusé.

— Sij je l'aurai, ripofte l'accusation.

Alors commence une de ces luttes oîi^ des

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deux côtés, on vous abat des témoins à charge ou à décharge, comme des neuf au baccarat.

Quand J'inculpe abruti, cerné, désarçonné, se défend mollement, on lui dit :

— L'évidence vous écrase.

Quandj à l'inftar du dentifte a6luel, il accep te le combat & oppose à ses adversaires des raisons triomphantes :

— Vous aviez tout prévu, lui répond-on; nous reconnaissons là votre habileté ordinaire.

Je crois que, pour un accusé, le seul moyen de mettre les juges de son côté, ce serait de leur tenir ce langage :

— Je suis innocent; mais vous paraissez si désireux que j'aie commis le crime pour lequel je comparais devant vous, que je croirais manquer d'éducation si je ne m'avouais pas coupable. J'aurai l'honneur de voi^s envoyer demain ma tête enveloppée dans un journal.

Eiltre autres arguments, ce misérable opérateur, dont les vêtements respirent le dénûment par toutes les déchirures, fournit cette juftification :

— Vous me soutenez que j'ai volé un tré- . sor, & je n*ai pas seulement de quoi manger.

— C'eft probablement que votre complice Audouy a tout gardé.

— Mais Audouy était jufte aussi pauvre que moi.

— Alors c'eft qu'il a fourré l'argent dans quelque cachette, connue de lui seul, comme cela se fait souvent dans votre monde^'ôc qu'il sera mort sans avoir pu vous indiquer l'endroit.

Tel eft le raisonnement de haute fantaisie qui a été opposé aux dénégations de l'accusé. C'eft à peu de chose près l'affaire d'Arqal, à la recherche d'une pièce de cinq francs dans Riche d'amour^ & se disant à lui-même :

c Si je retournais chez moi, il eft possible qu'un voleur se soit introduit par la fenêtre & ait oublié un sac plein d'or sur ma cheminée. »

Et ^encore Arnal avait-il la ' précaution d'ajouter :

« Cette supposition eft bien invraisemblable. »

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Comment diable voulez-vous qu'un homme combatte une accusation qui s'égare ainsi dans le domaine de la rêverie? Le président des assises de l'Ariége a poussé l'esprit de dédu£lion jusqu'à adresser à son jufticiable cette queftion que j'extrais textuellement de la Ga- :{ette des Tribunaux :

— N'avez-vous pas engagé Audouy à quitter sa maîtresse, parce que^ méditant déjà le crime du Château -Baillard, vous redoutiez ses indiscrétions?

Vous ^oyez d'ici où nous mènerait cet art de tirer des conséquences. J'ai moi-niême un ami à qui j'ai fortement conseillé de quitter sa maîtresse qui le trompait avec le porteur d'eau. Si jamais ce malheureux jeune homme, égaré par une passion irrésiftible^ se laisse aller à une de ces allions déshonorantes comme les femmes seules savent vous en faire commettre, j'ai donc des chances de passer pour son complice, sous prétexte que je Taurai engagé à rompre avec sa bien-aimée^ qui eft en même temps celle du porteur d'eau ?

Tous les jours un camarade vous à\l :

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— J'ai envie de quitter fna maîtresse.

Et vous lui répondez :

— Tu ferais bien. Si tu savais comme elle te rend ridicule I

Faut-il en conclure que tous les gens qui donnent à leurs semblables ce conseil salutaire/ roulent dans leur tête des projets de meurtre? M. le président des assises de Foîx n'oserait pas le soutenir. Or^ tous les mortels étant égaux devant l'amour, pourquoi trouver si étrange chez un dentifte en plein vent ce qui semble tout naturel de la part d'un habitué du café Riche ?

Pour qu'un homme^ soupçonné, de n'importe quoi, réussisse à faire reconnaître son innocence au milieu des fondrières qu'on creuse sous ses pieds & des pièges à loups qu'on lui dresse, il lui faut :

L'éloquence de Jules Favre;

La présence d'esprit de Talleyrand;

La finesse de Paul-Louis Courier;

Et l'énergie de Mucius Scœvola.

Et encore lorsque l'accusé doit à la réunion de ces rares qualités de n'être envoyé

qu'aux galères, une partie du public s'écrie : — Canaille, va J a-t-il bien fourré dedans ces pauvres jurés !

^^ juillet 1867.

Si une chronique du Figaro ressemblait à une revue de la garde impériale^ jamais je n'aurais une plus belle occasion de décommander mon article à cause du mauvais temps. Beaucoup de gens sont encore convaincus que le métier de courriérifte consifte à chausser tous les matins des bottes énormes & à aller aux Tuformations. C'eft à ces âmes candides que je m'adresse, & je leur demande en bonne conscience si je suis tenu de leur donner des nouvelles d'une ville oti il pleut depuis deux mois consécutifs, où il efl impossible de trouver une voiture, & où on ne peut emporter un parapkiie sans qu'on vous le Vole dans un café. ^

Si le ciel persifle ainsi à tenir ouverte sa

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glande lacrymale, je me verrai réduit à faire du journalisme en chambre & à raconter les amours de ma table de nuit avec un fauteuil à roulettes. Or^ je ne puis me le dissimuler, ce n'efl pas avec de pareils récits que je me ferai une position politique, d'autant plus que l'agence Havas s*efl: contentée cette semaine de nous annoncer^ sans autre explication, que « le général Dumont avait passé, en uniforme, à Rome méme^ la revue de la légion d'Antibes. »

Cette nouvelle tient Paris en suspens depuis deux jours. Plusieurs amis^ désireux de sortir d'une aussi poignante anxiété^ ont bravé la tempête pour venir me demander si je connaissais le général Dumont; pourquoi il était allé à Rome passer en revue la légion d'Antibes plutôt qu'une autre, & d*où venait qu'il avait endossé son uniforme pour cette cérémonie plutôt que de refter en simple vefton?

J'ai répondu de mon mieux que de ma vie je n'avais entendu parler du général Dumont, mais qu'il était peut-être allié à la famille Havas, laquelle avait profité d'un moment de

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y ftagnation politique pour entretenir le public de ce qui se passe dans son sein. Mais il paraît que je me suis trompé & que ce fait du général Dumont, faisant défiler devant lui la légion d'Antibes, eft d'une excessive gravité.

Ceft à ce point que les journaux complaisants ne pensent plus qu'à démentir l'effet de la dépêche. Ils soutiennent que le voyage à Rome du général Dumont n'avait aucun but politique & qu'il y allait tout bonnement pour acheter des cigares.

— Quand on va acheter des cigares, répond la presse désagréable^ on ne s'habille pas en général & on ne passe pas en revue une légion avec laquelle on n'a surtout jamais eu la moindre accointance. Prenez des informations auprès des marchands de tabac ^ & vous verrez.

Telle eft la situation dont l'ambiguïté re~ tombe tout entière sur V Agence Havas,CeiXe

* adminiftration qui^ seule dans la presse^ a la propriété de donner des fausses nouvelles sans être poursuivie^ a d'ordinaire tellement peur de se compromettre, qu'elle devient non moins

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difficile à comprendre que l'orateur des clowns japonais du Cirque américain. «

Il y aurait pour un poëte sans ouvrage beaucoup d'argent à gagner. Ce serait de fonder une seconde agence uniquement deflinée à expliquer les dépêches de la première. Un homme qui s'établirait aux Champs-Elysées avec une baraque sur le frontispice de laquelle il placerait cet avis.

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