M. TAINE
une faculté maîtresse dont l'action uniforme se communique dilîeremment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus. Etes-vous parvenu à saisir cette faculté maîtresse ? Sur-le-champ l'homme vous est expliqué. Vous le voyez se développer comme les différentes parties d'une fleur. Et il en est ainsi nonseulement de l'individu, mais de tout groupe naturel d'événements humains : d'une littérature, d'un siècle, d'une civilisation. Voilà, si je ne me trompe, la méthode de M. Taine.
Ai-je besoin de faire remarquer le fatalisme qui se cache derrière une semblable doctrine ? Si l'homme obéit nécessairement à un système combiné de forces et de phénomènes, si un courant irrésistible l'emporte vers ses destinées, que devient la responsabilité morale ? Si un siècle dérive d'un siècle , un homme d'un homme, que devient la force libre et intelligente ? Partant , la critique ne doit -elle pas mettre de côté toute idée morale pour devenir une pure science d'observation et d'analyse.
M. Taine est bien loin de reculer devant une pareUle conséquence : « Le critique, dit-il, est le naturaliste de l'ame ; il accepte ses formes diverses ; il n'en condamne aucune et les décrit toutes. » Bien plus, non-seulement il les décrit, mais, à force de les observer, il se transforme en elles. Geoffroy Saint-
Hilaire disait qu'en Egypte, couché sur le sable du Nil, il sentait s'éveiller en lui les instincts du crocodile. De même le critique doit, en quelque sorte, s'assimiler toutes les passions humaines, s'incarner dans les vices comme dans les vertus. Dès lors plus d'esthétique morale, plus de règle littéraire, plus de mal ou de bien, plus de laideur ou de beauté. Quasimodo devient l'égal de l'Apollon du Belvédère. Désormais l'art et la littérature peuvent voguer au souffle de la fantaisie et aller à la dérive, sans craindre d'être rappelés dans la droite voie et dans le courant par une voix importune. Peindre, faire comprendre, analyser, voilà tout le rôle de la critique, qui, au lieu de boussole et de règle, ne doit avoir pour instruments et pour symboles qu'un alambic ou une cornue. Ah ! ce n'est point ainsi que Platon, Cicéron, Fénelon, la Harpe lui-même, et, de nos jours, les Bonald, les Féletz, les Chateaubriand, les Yillemain, ont compris la mission de la critique ! Pour eux, le critique n'est pas seulement un chimiste ou un peintre, c'est un magistrat, c'est un juge qui doit appliquer aux œuvres de l'esprit les principes d'un code invariable et immortel. Grâce à Dieu , leurs doctrines ont encore parmi nous des adei)tes fervents et de remarquables interprètes. 11 me sera facile de le prouver en appréciant les Causeries littéraires de M. Armand de Pontmarlin.