‹ Les signes du tempsChapitre 104 sur 148 · CAUSES DE DÉCADENCE · texte numérisé non relu

CAUSES DE DÉCADENCE

ser trop exclusivement de semblables accusations sur telles ou telles individualités. Toutes ces erreurs, tous ces mensonges historiques, toutes ces fautes d'ignorance, de paresse ou d'inattention qui fourmillent dans les œuvres contemporaines et pervertissent l'esprit en même temps que le goût des lecteurs, tiennent à des causes malheureusement trop générales et à des habitudes répandues aujourd'hui dans le monde littéraire tout entier.

Pressés de se produire, la plupart des gens de lettres n'attendent pas que des études sérieuses leur aient acquis un fonds de connaissances solide et abondant, un capital scientifique dont ils puissent user sans l'épuiser jamais. Entraînés dans le tourbillon du journalisme et des publications périodiques, ils font descendre chaque matin, pour les besoins de la journée, leur érudition historique ou littéraire des rayons de leur bibliothèque. Selon l'expression d'un grand orateur de l'antiquité, ce sont des gens qui vivent d'expédients et sans nulle provision. En général, ce qui leur manque le plus, ce n'est pas la forme, c'est le fond de science, c'est le fond des choses. Ils savent parler, mais ils ne savent pas ce qu'il faut dire. Il y aurait une grande justice, ce nous semble, à leur appliquer ce que Fénelon disait de certains prédicateurs :

« Malgré leurs phrases brillantes et leurs tours

ingénieux, leur esprit paraît vide; on voit qu'ils ont eu bien de la peine à trouver de quoi remplir leur discours; d'où suit qu'ils ne parlent pas parce qu'ils sont remplis de vérités , mais qu'ils cherchent des vérités à mesure qu'ils parlent. »

Ce laisser aller et ce sans gêne des écrivains du jour n'ont pas seulement leur raison d'être dans la faiblesse ou dans l'absence des études premières, dans la production hâtive et sans relâche que nécessite le journalisme , ils proviennent encore de diverses autres causes que nous trouvons indiquées avec beaucoup de sens et de finesse dans un opuscule trop peu connu où M. Laurentie traite de la Convenance du style : « Il n'y a plus dans les lettres une autorité qui règle la pensée ou le style, dit l'habile écrivain; il n'y a plus de jugement, il n'y a plus de critique, il n'y a plus de public... »

Et, en effet, naguère les vieux maîtres, ceux qui avaient recueilli les traditions de politesse et de convenance des âges littéraires disaient à leurs disciples : Respectez toujours vos lecteurs; quand vous écrivez, mettez-vous en présence du public, prenez des gants et des manchettes s'il le faut. Aujourd'hui, abordez le premier artiste ou le premier écrivain venu et parlez-lui du public, il vous répondra : Qu'est-ce que le public? Combien faut-il d'idiots pour composer un public ? Le public est un crétin !

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