‹ Les signes du tempsChapitre 105 sur 148 · CAUSES DE DÉCADENCE · texte numérisé non relu

CAUSES DE DÉCADENCE

On comprend dès lors que, pénétrés de cette pensée, les faiseurs de livres ou de journaux ne se mettent nullement en souci de produire des œuvres achevées, de peser leurs paroles, de vérifier leurs dates et leurs citations, en un mot, de passer toutes leurs productions au crible de la critique et de l'étude. A quoi bon tant de peine et de soins pour complaire à une multitude sans intelligence, à des liseurs qui demandent non qu'on éclaire leur esprit, mais qu'on flatte leurs instincts ou qu'on caresse leurs passions? Mais fort heureusement, pour l'avenir des lettres françaises , il existe encore un public qui a une tout autre façon de comprendre les rapports qui doivent exister entre les écrivains et les lecteurs, et qui n'a pas perdu le sens de cette chose à jamais sainte et vénérable , de ce sentiment noble et chrétien : le respect !

L'école française du dii-huitième siècle. — Ses caractères généraux. — Rigaud et Largillièré. — Watteau. — Le Portrait de Gilles.— he Lever et le Coucher du soleil, de Boucher. — Fragonard. — Une Visitation. — Greuze. — Chardin et ses natures mortes. — La Cruche. — Intérêt historique de l'E-^positiou. — Progrès du sentiment chrétien dans l'art. — L'imagerie religieuse. — Les bonnes images de Dusseldorf, — Uu portrait de Algr l'évèque d'Orléans.

Le dix-huitième siècle vient de passer quelques semaines à Paris. Il s'est installé à l'hôtel d'Hertfort, sur le boulevard des Italiens, et chacun a pu, moyennant vingt sous donnés aux valets de pied qui stationnaient dans ses antichambres, être admis à faire sa cour à ce revenant peu vénérable, mais spirituel et malin, à ces grands seigneurs en manchettes et en jabots, à ces marquises tachetées de mouches et perdues dans d'immenses paniers, à ces bergères postiches et à ces moutons enguirlandés de faveurs roses. En d'autres termes, Paris vient d'assister i\ une curieuse exhibition de dessins et de peintures tirés de collections d'amateurs et exécutés par des

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artistes français de i700 à 1780 '. S'il est vrai qu'une époque se perpétue et revit peut-être plus encore dans les œuvres de ses artistes que dans celles de ses écrivains, on peut dire qu'il était là tout entier avec son esprit maniéré, sa grâce sensuelle, sa langueur sentimentale, ce dix-huitième sceptique, poseur et faux, et déjà si caduc. Il était vraiment curieux, en se promenant sur ce boulevard des Italiens dont la physionomie est toute moderne, et qui est comme la grande artère où ruisselle la vie contemporaine, de rencontrer ce vieux dix-huitième siècle qu'on dirait séparé de nous par un intervalle immense. On y retrouvait tout ce qu'a fait disparaître la froide et sévère réaction de David : les bergères roses endormies sous des bocages bleus, les guirlandes d'Amours et de colombes, tout l'attirail des parures effrontées et des grâces minaudières. Nous y avons vu des Watteau, des Boucher, des Greuze, des Chardin, des Lancret, des Vanloo, des Fragonard, des Prudhon, des Lemoine et des Pater, et même, apparaissant, grands et fiers parmi toute cette école efféminée, des Largillière et des Rigaud.

Quand une époque s'achève, quand un siècle se transforme , on rencontre toujours des hommes qui continuent et prolongent, au milieu de la foule des

] . L'Exposition ouverte au mois de septembre 1 8G0 s'est fermée le 25 décembre suivant.

novateurs la tradition de l'âge précédent; ainsi Rigaud et Largillière ont gardé au milieu de l'afféterie de la régence quelques-uns des grands caractères du règne de Louis XIV. Tous les deux sont majestueux et dignes, et leurs personnages ont vraiment grand air, drapés dans ces habits magnifiques qui rehaussaient si bien les pompes de Versailles. Peut-être Largillière est-il moins roide , plus naturellement éloquent et plus humain que son rival. On serait du moins tenté de le croire en regardant le Peintre et sa famille , le Portrait (Tiin président et celui d'une Jeune femme déguisée en Diane. Mais quand on a contemplé cette merveille d'élégance aristocratique, le Duc de Lesdiguières, due au pinceau de Rigaud, on hésite, et l'on comprend ce mot de Louis XIV : « Rigaud est né noble. »

Avec Watteau nous sommes en pleine régence. C'est le peintre des fêtes galantes , des dîners sur la pelouse, des vices élégants brodés d'or et de soie; c'est aussi celui de l'esprit. Son Gilles a le masque narquois de l'auteur de Candide.

Boucher, le digne protégé de madame de Pompadour, l'interprète le plus exact des dépravations de son temps, le roi des décorateurs et le grand maître des tapissiers, était surtout représenté à cette exhibition par un Lever et un Coucher de soleil, deux toiles chargées de rose où des hommes, des femmes,

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(les chevaux, des chars, etc., s'agitent et se trémoussent dans un étrange pêle-mêle. C'était repoussant et malpropre.

J'en dirai autant des toiles de Fragonard. De quel droit seulement ce faiseur de polissonneries s'est-il permis de peindre une Visitation et de reproduire, de son pinceau trempé dans toutes les ordures du siècle, le type de sainte Elisabeth et la virginale figure de la mère du pur amour?

Greuze était là aussi avec ses veuves inconsolables, ses malédictions mélodramatiques, avec toute cette trivialité larmoyante qui place trop souvent la peinture sur la même ligne que le Pèi^e de famille de Diderot, ou la MéUvaie de M. de la Harpe. Et pourtant, malgré ces défauts, il est difficile de ne pas se laisser séduire par quelques-unes de ses œuvres d'une originalité puissante, et auxquelles il faut au moins tenir compte de leurs intentions morales dans un temps qui faisait tout pour la débauche et pour le vice. Ses intérieurs domestiques ont un charme véritable, et il apporte dans la peinture des scènes de la vie privée une tendresse, une émotion vive et naturelle qui rachètent bien des déclamations bourgeoises et sentimentales. De quelle beauté féconde il sait orner le front de ses jeunes mères, et avec quel paisible contentement le regard se repose sur ces chaudes nichées d'enfants aux chairs plantureuses,

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aux cheveux mêlés et remêlés dans une adorable négligence !

Chardin, l'antipode de Watteau, le peintre de la petite bourgeoisie parisienne au dix-huitième siècle, était aussi accouru à cette fête du temps passé avec nombre de petites toiles, naturelles et fines, avec ses singes précurseurs de ceux de Decamps, avec ses natures mortes surtout , qui , une fois le genre admis , peuvent être considérées comme des chefsd'œuvre. Sa Cruche est une merveille. Sur une table de pierre ornée de moulures et revêtue d'une serviette, sont posés une cruche en grès, un verre plein d'eau, des châtaignes, un pain, une pomme d'api et des livres. Ce n'est rien ; mais ce verre fait venir l'eau à la bouche, cette pomme provoque la morsure, ces châtaignes, — cnstaneœ molles! — exhalent un chaud parfum qui donne envie de les éplucher. Et ces vieux livres, rangés contre le mur et qu'enveloppe une ombre discrète, quel plaisir il y aurait à les feuilleter tout en attaquant les modestes comestibles qui les entourent ! En vérité , c'est un grand magicien que l'art qui a le privilège de transformer et d'idéaliser ainsi , en les touchant de sa baguette d'or, les plus vulgaires ustensiles, les plus humbles objets du foyer domestique !

En résumé, cette exposition, qui a peu attiré la foule, a été particulièrement intéressante au point

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de vue historique, et elle a provoqué plus de jugements que d'admirations. Elle a surtout servi à montrer la supériorité de l'art contemporain sur celui du dernier siècle. Assurément nous ne saurions être rangés parmi les admirateurs fanatiques de notre temps, même en fait d'art; mais nous ne pouvons que nous réjouir quand nous comptons les progrès immenses qui se sont accomplis depuis un siècle, surtout au point de vue de l'art chrétien. Ce n'est pas du temps des Boucher ou des Lancret qu'on eût pu trouver en France des artistes capables de revêtir nos églises de fresques semblables à celles qu'on peut admirer sur les murailles de Saint-Vincent de Paul, de Saint-Eustache ou de Saint-Germain des Prés, de peindre des chapelles comme celles de Saint-François-Xavier, par exemple, dont M. Lafont a récemment encore enrichi l'église de Saint-Sulpice. Ce n'est pas alors même qu'on eût eu la pensée d'élever des basiliques d'un goût aussi pur et d'un sentiment aussi chrétien que Sainte- Clotilde ou d'entreprendre des restaurations semblables à celles de la Sainte-Chapelle ou de Notre- Dame. Enfin, il n'est pas jusqu'à la gravure et à l'humble imagerie de piété où l'on ne puisse trouver des indices de transformation et de sérieux progrès, d'efforts persévérants vers un idéal artistique et chrétien.

J'ai sous les yeux la dernière liATaison des gravures de la société formée à Dussçldorf pour la publication des bonnes images religieuses. Elle renferme douze gravures nouvelles d'un travail exquis et d'une ravissante inspiration. J'y ai surtout remarqué le Boiser de Judas de Mosler, la Sainte-Sophie de Fulirich, V Apparition de Jésus à Marie-Magdeleine d'Itteinbaeh , deux petits chefs-d'œuvre de Molitor : Ecce Panis Angelorum et V Adoration des Anges. L'une des gravures reproduit une des plus belles tîgures du frère Angélique de Fiésole : les Saintes Femmes au Sépulcre. Assis sur le bord du tombeau, qui vient de s'ouvrir devant le corps gloritié du Sauveur, un ange, au front resplendissant d'une flamme séraphique , explique aux saintes femmes le mystère de la résurrection et s'efforce de consoler leur douleur muette et recueillie en leur parlant des immortelles espérances. Une d'elles se penche sur le sépulcre pour y chercher du regard quelques traces du Bien-Aimé. Dans un coin apparaît saint Dominique , que la piété filiale du frère Angélique fait figurer, en dépit de la vraisemblance matérielle et de la chronologie, dans presque toutes ses peintures.

La vue de ces images, qui sont vraiment des œuvres hors ligne, vaut une lecture dans limitation pour l'édification de l'âme et le charme du cœur.

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Quelle différence entre elles et ces grossières enluminures et ces découpures pailletées et gommées que trop de gens s'obstinent encore à répandre, bien qu'elles soient de véritables outrages à la vérité , à l'art et à la piété !

Les éditeurs de ces belles gravures allemandes, qui arriveront, il faut l'espérer, à régénérer un jour ou l'autre parmi nous l'imagerie religieuse , viennent de publier un admirable portrait de monseigneur l'évêque d'Orléans. Comme celui du R. P. de Ravignan , dont il forme le pendant , il a été peint par madame Juliette de Bourges et gravé par M. Achille Martinet. C'est une œuvre vivante, d'un dessin achevé , d'un exécution irréprochable , et surtout d'une parfaite ressemblance. Oui, c'est bien là la noble et intelligente figure du prélat qui jette à cette heure tant d'éclat sur le siège d'Orléans et dont le nom vivra comme une des gloires de l'Église et de la France ; c'est bien là le grand évêque dont nous aimons tous la charité ingénieuse et le zèle, dont.nous admirons le courage, l'éloquence émue, tendre, chaleureuse ou indignée, et dont, par-dessus toute chose, nous vénérons le caractère. Revêtu de ses habits épiscopaux , il est appuyé sur une table où se trouvent un crucifix et un volume des œuvres de Fénelon; il tient une plume, et, près de lui , quelques pages blanches attendent les confi-

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dences de son âme, une lettre pastorale, un de ces conseils de direction spirituelle qu'on ne réclame jamais en vain, un de ces écrits destinés à glorifier les martyrs de la plus sainte des causes, à venger les droits de l'Eglise, de la vérité ou de l'honneur. Cette gravure a sa place dans la chambi^ de la femme chrétienne, dans le salon du presbytère, dans le cabinet de l'homme d'étude, à côté des portraits du P. de Ravignan , de Bourdaloue et de Fénelon.

Les étrenaes. — Les méprises volontaires d'un homme d'esprit. — Un décret du concile d'Auxerre. — Le luxe des étrennes. — Livres et gra- Tures. — La Semaine des familles, — Les Récréations instructives, de M. Jules Delbruck. — La Comédie enfantine de U. Louis Katisbonae. — Coup d'œll sur l'histoire de la littérature enfantine.

Voici venir le jour des vœux et des étrennes ,

Le jour où les enfants aiment tant leurs marraines.

Voici le jour des visites, des agapes et des accolades fraternelles; à demain les affaires sérieuses! Parvenus à cette étape du chemin de la vie, reposons-nous de nos travaux, de nos veilles, de nos soucis, de nos craintes, de toutes préoccupations douloureuses; arrêtons-nous, ne fût-ce qu'une heure , devant cette date du nouvel an qui brille à la fois comme un souvenir et rayonne comme une espérance.

C'était jadis une fête païenne hautement réprouvée par l'autorité ecclésiastique , et aujourd'hui c'est une solennité pieuse qui reçoit les encourage-

ments des pasteurs et les bénédictions de l'Eglise. 11 y a deux ou trois ans, à pareil jour, un homme d'esprit' voulut tirer parti de cette différence de mœurs, de temps et de coutumes pour chercher noise à la plus auguste autorité qui soit au monde, et pour se donner le malin plaisir de mettre l'Église en contradiction avec elle-même. Il citait de redoutables paroles contre l'usage des étrennes, et entre autres celles-ci deTertullien, dans son Traité de VIdolùtrie : « Il y a un jour dans l'année où l'on se fait des présents; c'est un usage inventé par l'idolâtrie des païens... Et nous autres, chrétiens, qui avons en horreur les superstitions des idolâtres, nous célébrons comme eux la fête de janvier ! Les présents, les étrennes volent de toutes. parts ! ce ne sont partout que plaisirs et festins !... Oh ! combien ces idolâtres qui se tiennent à l'écart de nos cérémonies observent mieux leur religion que nous , qui nous faisons païens en participant à leurs fêtes ! » — Ouvrant saint Augustin, il citait encore ce passage des Homélies : « Tu veux recevoir et donner des étrennes, ô païen que tu es ! Pourquoi donc es-tu chrétien ? Pourciuoi chantes-tu le psaume : « Déli- « viez-nous. Seigneur, et séparez-nous des idolâ- <ï. très! » Ce Lont les idolâtres qui donnent des

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