‹ Les signes du tempsChapitre 112 sur 148 · SCENE RÉALISTE · texte numérisé non relu

SCENE RÉALISTE

que qui donne une juste idée des impressions que recueillent dès le berceau les enfants élevés à pareille école.

11 était à sa fenêtre, d'où il dominait une de ces vastes cours du faubourg du Temple où demeure toute une population. Des enfants de neuf à treize ans Jouaient au théâtre. Deux petites fdles étaient en scène, et voici leur dialogue, qui mérite d'être reproduit dans toute sa crudité réaliste :

« Eh bien ! ton homme ?

— Oh! ne m'en parle pas, hier il est encore rentré soûl et il m'a fichu une tripotée.

— Et taiîlle?

— Elle a du vice plein le corps ; elle se sauvera quelque jour; son frère l'a trouvée l'autre jour au bal Bourdon. Ah! ma pauvre petite, je suis bien malheureuse! Il n'y a plus rien chez nous; tout est au clou. »

Là-dessus le mari rentrait, il était ivre. Ce mari était un garçon de douze ans.

« Comment, mille noms de nom ! la soupe n'est pas encore trempée; il faut ([ue j'en trempe une, moi! »

La pièce continuait ainsi sur ce ton, avec de nouveaux personnages tout aussi savants dans l'ignobkréalité. Un économiste n'a rien exagéré en disant : De six à douze ans les enfants essavent de marcher

sur les traces de l'adulte : ils fument la pipe, fréquentent le cabaret et choisissent une concubine.

Tels sont les résultats moraux du travail manufacturier des femmes.

Mais, dit-on, vous comptez sans la bienfaisance oflicielle, qui recueille l'enfant dès son berceau pour le déposer à la crèche, qui le transporte plus tard à la salle d'asile, et aux colonies correctionnelles lorsque les mauvais instincts de sa nature le réclament.

Assurément, nous sommes loin de nier les prodiges opérés par la charité publique. Pour venir en aide aux classes souffrantes, elle a su prendre toutes les formes, prévoir toutes les infirmités, s'adapter à tous les âges, à toutes les situations. A-t-elle réussi? Laissons répondre un homme qui a consacré sa vie à scruter le problème de la misère, qui est un des agents les plus intelligents et les plus dévoués de la charité de l'État. Voici comment s'exprime, dans un rapport officiel, M. de Watteville, inspecteur général des établissements de bienfaisance :

« Depuis soixante ans que l'administration de l'assistance publique à domicile exerce son initiative, on n'a jamais vu un seul individu retiré de la misère et pouvant subvenir à ses besoins par les efforts et l'aide de ce mode de charité. Au contraire, il constitue souvent le paupérisme à l'état héréditaire. Ainsi

LE BUDGET DE l'OUVRIÈRE. 309

nous voyons aujourd'hui inscrits sur les contrôles de cette administration les petits-fils des indigents admis au secours en 1802, alors que le fils avait été, en 1830, porté également sur ces tables fatales. »

Je viens de dire quel est, sous l'empire de l'industrie manufacturière, le sort de l'ouvrière mariée et mère de famille. Voyons maintenant quel est celui de l'ouvrière isolée.

Que gagne-t-elle? comment vit-elle?

Suivant l'enquête de 1831, le salaire des 112,000 ouvrières de Paris s'élève à 44,146,640 fr., soit pour chacune 391 fr. par an ou 1 fr. 07 c. par jour. Mais prenons pour base de nos appréciations un chiffre plus élevé, celui de 2 fr., qui est le salaire quotidien d'une ouvrière d'élite. En défalquant du total annuel de ce salaire les jours fériés, le chômage, la mortesaison, en ne tenant aucun compte des non-valeurs, des crises industrielles, des mal-façons, des refus d'ouvrage ou de la maladie, M. Jules Simon fixe à à 500 fr. environ la recette de son ouvrière. Voilà sa recette; établissons sa dépense.

Elle dépensera 100 francs pour son loyer, 12 fr. oO c. pour son vêtement, 36 fr. pour son blanchissage, la même somme pour son chauffage et son éclairage, et il lui restera 21 o fr. 50 c. pour sa nourriture, c'est-à-dire 59 centimes par jour. Et ces cinquante-neuf centimes, ne les a pas qui veut. « Ce

n'est pas la chemisière, dit M. Jules Simon : car, pour gagner 2 fr., il lui faudrait coudre huit chemises par jour; ni la gantière, car pour gagner 1 fr. 80 c. il lui faudrait coudre six paires de gants par jour; ni la giletière pour confection, il lui faudrait faire, pour gagner 1 fr. 70 c, six. gilets droits ou six pantalons en un jour. »

Deux francs de salaire par jour, voilà donc la condition la plus favorable à laquelle puisse aspirer une femme obligée de vivre du travail de ses mains! Et, pour cela, elle devra travailler quatorze ou ({uinze heures sans lever les yeux, sans quitter sa chaise, « poussant éternellement cette éternelle aiguille pendant des années et des années! » Au prix d'un tel labeur, pourvu qu'elle ait le bonheur de se bien porter pendant les trois cent soixante -cinq jours de l'année, elle pourra, à la grande rigueur, en se privant de tout, en rétrécissant son estomac par l'habitude, ne pas mourir de faim. Mais l'immense majorité des ouvrières reçoivent oO cent., et même 75 cent, de moins.

« Comment vivent- elles? » demande M. Jules Simon.

Hélas ! pour qui connaît les mœurs des grandes cités, la réponse est facile.

Les plus honnêtes échappent à la dernière des hontes et à la pire des corruptions en s'engageant

Page 1