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DANGERS DES GRANDES VILLES

dans les liens d'un commerce illégitime. Qui les retiendrait? Autour d'elles, toutes les femmes en font autant; personne n'en rougit. « Les romans qu'elles se passent de main en main, dit M. Simon, et qu'elles dévorent avec avidité (c'est une de leurs passions, comme l'ivrognerie pour les hommes), traitent l'adultère de peccadille, ou même, car on ne s'en fait pas faute, l'exaltent comme une vertu. On a beau travailler tout le jour dans un grenier, on est jeune, on est Parisienne, on sait ce qui se passe à deux pas de soi. Quand la jeune fille, après avoir attendu la nuit, pour ne pas perdre une heure de lumière et pour ne pas être vue dans ses haillons, va reporter son ouvrage en tremblant qu'on ne lui fasse une retenue ou qu'on ne remette le payement à un autre jour, dès le premier pas qu'elle fait dans la rue, tout le luxe du monde lui entre à la fois dans les yeux. Les vitrines ruissellent de diamants, les plus coquettes parures appellent ses regards de Parisienne et de connaisseuse. Elle voit passer dans leurs équipages et dans leurs splendides toilettes les héroïnes du vice. Les théâtres, les bals publics, les concerts lui envoient des flots de musique par leurs portes béantes. Si elle n'a ni famille, ni religion, qui la retiendra? Qui donc lui apprendra, entre la misère et le luxe, à préférer la misère? Elle n'a pas même besoin de chercher ni d'attendre une occasion. Non, non, elle

a la fortune sous la main; elle se sait maîtresse d'opter, à chaque minute, entre l'excès du plaisir et l'excès de la souffrance... Tous les bals de barrières ne s'ouvrent-ils pas gratuitement pour les femmes? Est-ce pour rien que la débauche élégante

a son quartier à elle dans la capitale? Quand les

filles d'atelier voient ces triomphes du vice, est-il possible que leur âme reste pure et qu'elles ne fassent pas, dans le secret de leur cœur, ces mêmes comparaisons qui poussent les hommes à la haine et à la révolte, et qui les précipitent, elles, dans la débauche? »

Nous avons tenu à citer toute cette page, à enregistrer textuellement ces aveux échappés à la conscience d'un honnête homme que l'on ne saurait accuser d'hostilité systématique contre la civilisation contemporaine.

M. Jules Simon signale le mal avec une indignation courageuse, et sans songer aux terribles accusations qu'on peut déduire de ses navrantes peintures contre l'État, contre la société moderne telle que Tout faite les révolutions. Mais s'il retrace avec éloquence les vices et les périls de notre organisation sociale, il est moins heureux quand il indique le remède, quand il développe les moyens de salut. Sans doute, parmi ces moyens il en est un d'une admirable énergie, d'une fécondité toute-puissante, et qui

l'ouvrière et la société chrétienne. 313 renferme le germe de toute une révolution salutaire. M. Simon plaide avec beaucoup d'éloquence et de conviction la cause des saintes affections du foyer; il affirme que les habitudes domestiques sont « nécessaires» à la rénovation des caractères; et par conséquent au salut de la société moderne. « Il faut, dit-il, restaurer la vie de famille, seule école de la liberté, seule et indéfectible source du courage moral... »

Mais il oublie d'ajouter qu'en dehors du christianisme et des pratiques religieuses il n'y a pas de famille possible, qu'il n'existe même pas de femme digne de ce nom, et cette omission, volontaire, hélas ! et qui résulte du fond même de la doctrine philosophique de l'auteur, suffirait à notre sens pour détruire par sa base l'œuvre, d'ailleurs si remarquable, de M. Jules Simon, et pour montrer à quel degré d'impuissance sont réduits tous ceux qui veulent construire ou restaurer la moindre institution sociale en dehors des bases du christianisme.

Ajoutons, comme dernier trait, que si la famille et la femme ne se rencontrent avec leur dignité et leur vérité que dans le sein de l'Église, par contre, l'ouvrière, telle que la peint M. Simon et telle que nous la voyons chaque jour au milieu de nous, l'ouvrière ne saurait exister dans la société chrétienne. La société chrétienne connaît la fille des champs vouée

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à la garde des troupeaux, à quelques-uns des labeurs de la vie rurale ; elle connaît la domestique, protégée contre les séductions de la misère et du luxe par les pures influences de la maison, par l'autorité et l'exemple de la famille dont elle fait en quelque sorte partie ; ce qu'elle ne connaît pas, ce qu'elle ne connaîtra jamais , c'est l'ouvrière telle que l'a faite la société moderne, l'ouvrière en chambre, isolée, livrée à elle-même, l'ouvrière qui sent sa vue s'atfaiblir et sa main trembler en poussant l'aiguille sans avoir même gagné le pain du jour; qui est à chaque instant pressée de descendre dans la rue pour ajouter au salaire insuffisant de la journée le prix d'un infâme trafic ; eu un mot, cet être déclassé, misérable, étrange, qui a arraché à M. Michelet cette éloquente invective : « L'ouvrière, mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès!»

Mémoires de madame Elliott sur la Révolution française. — L'auteur et Philippe-rfralité. — r.aractère de ce prince. — Quel est, sur lui, le dernier mot de l"histoire. — La journée du 21 janvier. — Une visite au Palais- Royal. — Ce que sont les Mémoires de madame Elliott.

Tout n'a pas encore été dit sur la Révolution française. Chaque année nous apporte quelque nouveau témoignage, des mémoires posthufnes, des correspondances officielles ou privées, des récits contemporains écrits sous le coup de quelque impression profonde et presque toujours confidentiellement, sans souci du public et des lecteurs à venir. Sans doute, l'histoire générale ne saurait être sensiblement modifiée par ces documents tardivement éclos au soleil de lapublicité. Une lumière suffisante éclaire aujourd'hui, au moins dans ses grandes masses, la première période de l'ère révolutionnaire; les faits capitaux sont acquis à l'histoire, tes flgures principales sont jugées et classées; mais une foule de détails restent dans l'ombre, certains acteurs secon-

daires sont peu connus ou mal compris, bien des points sont encore à éclaircir, et c'est surtout à les mettre en relief que peuvent servir la plupart des publications posthumes que nous voyons paraître sur la Révolution.

Les Mémoires de madame Elliott appartiennent à cette catégorie de documents'. On n'y rencontre ni aperçus généraux ni vues d'ensemble, mais ils abondent en détails inédits, en anecdotes curieuses; ils sont pleins de ces traits caractéristiques qui se fixent dans l'esprit et qui peignent les objets. L'auteur n'a joué aucun rôle, mais il a pu suivre les principales scènes du drame révolutionnaire, non des premières galeries, mais du fond d'une de ces loges grillées, d'une de ces baignoires obscures, d'où l'on peut tout voir sans être soi-même un objet de spectacle et un point de mire.

Madame Elliott était d'origine anglaise. Elle se nommait Grâce Dalrymple, et elle était la plus jeune des trois filles d'un avocat assez célèbre, qui devint attorney général à la Nouvelle-Grenade. Née en Ecosse, vers 176o, elle fut élevée en France dans un couvent, et elle épousa, peu de temps après son retour dans la maison paternelle, un mari plus âgé que son père, sir John Elliott, qui fut vivement frappé

1 . Paris, I8GI.I11-I8, tracl.deranfrlaisparM.let'omlcdcljailion.

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de sa beauté et de ses grâces naissantes. Un divorce ne tarda pas à rompre cette union disproportionnée et à rendre la jeune femme à une indépendance qui semble lui avoir été chère par-dessus toute chose. Pour tout dire, bien qu'élevée au couvent et dans des idées religieuses, qu'elle n'oublia jamais, au moins théoriquement, et auxquelles elle revint avec ferveur et bonne foi quand sonna pour elle l'heure de la détresse, madame Elliott avait les inclinations voluptueuses, les mœurs libres et faciles de son temps. D'une beauté et d'une grâce vraiment incomparables, très-entourée, recherchée de la plus brillante société, elle fut légère et même galante. Ses charmes furent célèbres. Ils attirèrent le pinceau des artistes en renom et subjuguèrent plusieurs hauts personnages, parmi lesquels il faut citer lord Lomondeley, le prince de Galles et le duc d'Orléans, celui-là même qui est resté si tristement célèbre dans les annales révolutionnaires, sous le nom de Philippe-Égalité.

C'est surtout à ce dernier que sont consacrés ces Mémoires, qui n'ont point été écrits, comme on pourrait le croire venant d'une telle source, dans une pensée de réhabilitation. La figure du duc d'Orléans, telle qu'elle ressort de cette lecture, n'est sans doute pas absolument conforme au type quenous ont laissé certains écrits contemporains, le récitde Mont-

joie, par exemple. Mais, pour être moins odieuse, elle n'est pas plus attrayante. Au lieu d'un conspirateur émérite préparant dans l'ombre les trames savantes de ses complots, soldant l'émeute, greffant le régicide sur la calomnie pour s'élever au trône sur le cadavre déslionoré de son cousin et de son Roi, nous avons sous les yeux « un homme de plaisir qui ne pouvait supporter ni embarras ni affaire d'aucun genre ' ; » qui ne « lisait jamais et ne s'occupait de rien que de son amusement'; » un prince « le moins fait au monde pour devenir le chef d'un grand parti ^ ; » dominé plutôt que dominateur et tour à tour le jouet d'ambitieux tels que Talleyrand, Mirabeau, le duc de Biron, le comte de Lamarck, qui voulaient en faire l'instrument de leurs desseins et de leur propre fortune, et de garnements du dernier ordre comme Laclos et Merlin de Douai. « A l'exception du duc de Biron, il n'y a jamais eu une réunion de misérables pareille à celle des soi-disant amis de l'infortuné duc*, » nous dit Mme Elliolt; mais malgré tous ses efforts pour faire passer sur le compte des liaisons dangereuses les fautes et les crimes qui pèsent sur la mémoire du duc d'Orléans, elle ne parvient à rien atténuer. L'impression qui résulte de l'ensemble de son récit n'est, je le répète, rien moins que

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