‹ Les signes du tempsChapitre 115 sur 148 · PROCÈS DE LOUIS XVI · texte numérisé non relu

PROCÈS DE LOUIS XVI

tomber avec lui. Je ne suis plus le maître de mon nom ni de ma personne, et vous ne pouvez pas juger de ma position, qui n'est pas agréable, je vous assure. Ne me tourmentez pas davantage ; ne parlez comme vous le faites ni à vos gens, ni à qui que ce soit, car nous sommes entourés d'espions, et si vous tombez dans l'embarras, je ne pourrai pas vous en tirer. Aussi, pour l'amour de Dieu, gardez vos opinions politiques pour vousmême, et ne me tourmentez plus sur ce sujet, cp serait tout à fait inutile. »

Avec un homme d'un semblable caractère, tout était sans doute à redouter. Cependant, madame Elliott essayait de le retenir sur le bord de l'abîme, sur la pente où il semblait fatalement engagé, et de le ramener dans la voie de l'honneur et du devoir. Sans se rebuter jamais, sans être découragée par cette triste nature d'homme et de prince, elle s'efforçait constamment d'être son bon génie. Malgré tant d'espérances trompées et de tristes expériences, elle crut pouvoir encore, au moment suprême, faire appel à l'honneur du prince, à la foi du Bourbon ; dès l'ouverture du procès de Louis XVI, elle exigea et obtint de lui sa parole d'honneur qu'il ne voterait pas, qu'il n'irait pas siéger à côté de « ces vils mécréants. » Mallieureusement une autre femme, qui était la Du Barrv du Palais-Roval, madame de

Buffon, l'alliée et l'amie de l'infâme Laclos, agissait en sens contraire, autant par rivalité féminine que par perversité naturelle. Caressant tous les mauvais instincts du prince , elle ne cessait de le pousser aux mesures violentes et aux partis extrêmes. Ce fut son mauvais génie qui l'emporta. Quelques jours après la solennelle promesse qu'il avait faite, le citoyen Philippe-Égalité vota la mort de son Roi à la Convention nationale, et un message vint apprendre à madame EUiot que le petit-neveu de Louis XIY était à la fois parjure et régicide.

« Je n'ai jamais ressenti, dit-elle, pour personne, une horreur semblable à celle que j'éprouvai en ce moment pour la conduite de ce prince. Nous étions tous dans une profonde aftliction et dans les larmes. Le pauvre Biron, qui était, hélas ! républicain, avait presque un accès de désespoir. Un jeune aide de camp du duc arrache son uniforme et le jette dans le feu, en disant qu'il rougirait de le porter désormais. Je ne crois pas qu'il soit possible de ressentir un malheur de famille plus vivement que je ne ressentis la mort du roi. Jusqu'à ce moment, je m'étais toujours ilattée que le duc d'Orléans s'était laissé séduire, et je voyais les choses sous un faux jour ; maintenant toute illusion était dissipée. Je jetai dehors tout ce qu'il m'avait^donné, tout ce que j'avais • laiKs mes poches et dans ma c.iiambn!, n'osant pas

LE 21 JANVIEH. '^'23

garder près de moi rien de ce qui lui avait appartenu. Telle était en ce moment la répulsion que j'éprouvais ik l'égard d'un homme pour lequel , quelque temps auparavant , j'aurais donné ma vie... »

Retirée à Meudon après l'horrible vote, « pour ne pas respirer le même air que les meurtriers du Roi, » madame Elliott s'y trouvait le 21 janvier, espérant contre toute espérance et attendant un soulèvement en masse des Parisiens en faveur de l'infortuné monarque. Un moment, le bruit du canon lui lit croire à un retour de justice populaire ; mais elle fut bientôt cruellement détrompée. Vers midi, elle vit arriver un homme tenant à la main un mouchoir trempé de sang ; c'était un des ouvriers de Louis XVI, employé du château de Meudon, qui s'était rendu à Paris dans l'espoir de participer à quelque tentative pour sauver le Roi. Il s'était placé sous l'échafaud et il avait plongé sa cravate dans le sang du royal martyr, « pour la porter, disait-il, comme une relique de saint Louis XVI. » Il en donna un morceau à madame Elliot, et mourut de douleur deux mois après avec ce mouchoir sanglant posé sur son cœur.

Les récits contemporains sont unanimes à reconnaître et à décrire l'etiet qui fut produit sur Paris et la France tout entière par le crime du 21 janvier. A

la démence iVéïiélique, d l'exaltation révolutionnaire entretenues, durant le cours du procès, par les clubs et la presse démagogique, succédèrent tout à coup une stupeur profonde, un sombre et morne découragement auxquels la nature elle-même sembla participer. Madame Elliott confirme pleinement tous ces témoignages. « Le jour de la mort du Roi, dit-elle, fut le plus atîreusement triste que j'aie jamais vu ; les nuages semblaient en deuil ; personne n'osait paraître, on n'osait pas se regarder. Les Jacobins eux-mêmes semblaient craindre les reproches de leurs complices. »

A partir de ce jour, la France s'enfonça de plus en plus dans les ombres sanglantes de la Terreur. Devenue suspecte, dénoncée au club des Jacobins de Sèvres, accablée de visites domiciliaires, livrée à toutes les angoisses de cette épouvantable époque, madame Elliott tomba bientôt sérieusement malade- Le duc d'Orléans envoya savoir de ses nouvelles par un vieux valet de chambre et la fit prier de passer chez lui aussitôt son rétablissement, « ajoutant que tout le monde l'avait abandonné et qu'il espérait que sa malheureuse situation lui vaudrait un pardon, si elle le croyait coupable. »

Malgré une vive répugnance, elle crut devoir répondre à un appel qui lui était adressé dans de pareils termes, ot elle se rendit au Palais-Royal, où

Page 1