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LE TABAC

saurait énumérer le temps, l'argent, les facultés intellectuelles qui, chaque année, s'envolent en fumée de tabac. Qu'on calcule seulement la dépense quel'habitudejournalière de la pipe cause à un pauvre ménage. En la supposant de 20 centimes par jour, c'est une somme annuelle de près de 80 francs qui va grever sans nul profit le budget du paysan ou de l'ouvrier.

Après le tabac, l'opium est l'excitant le plus usité du globe terrestre. En Chine, on absorbe une quantité prodigieuse de cette funeste denrée, qui, bien qu'interdite dans le Céleste Empire, se débite ostensiblement sur tous les marchés, et se fume dans des maisons patentées à cet effet. De la Chine, le poison a passé en Angleterre, où il a fait d'illustres victimes. Une d'elles, de Quincey, a décrit dans une sorte de poëme les sombres et attachantes splendeurs des hallucinations causées parce terrible narcotique.

Un jour, comme il errait malade et souffrant dans les rues de Londres, il fit la rencontre d'un camarade qui lui recommanda l'opium. Une heure après qu'il eut absorbé la teinture d'opium, dans la quantité prescrite par le pharmacien, toute douleur avait disparu, et des mondes nouveaux lui étaient révélés. C'est alors qu'il s'écriait dans son cœur : « 0 juste, subtil et puissant opium ! tu possèdes les clefs du paradis ! »

Quel enlèvement de l'esprit! Quels mondes inté-

rieurs ! Était-ce donc la panacée pour toutes les douleurs humaines?

« Le grand secret du bonheur, sur lequel les philosophes avaient disputé pendant des siècles, était donc décidément découvert, — se disait-il. On pouvait acheter le bonheur pour un penny et l'emporter dans la poche de son gilet ; l'extase se laisserait enfermer dans une bouteille, et la paix de l'esprit pourrait s'expédier par la diligence ! Le lecteur croira peut-être que je veux rire; mais c'est chez moi une vieille habitude de plaisanter avec la douleur, et je puis aiïirmer que celui-là ne rira plus longtemps, qui aura entretenu commerce avec l'opium. Ses plaisirs sont même d'une nature grave et solennelle, et, dans son état le plus heureux, le mangeur d'opium ne peut pas se présenter avec le caractère de \ allegro, même alors il parle et pense comme il convient au penseroso. »

De Quincey se livra d'abord tous les mois à sa débauche favorite; puis toutes les semaines. D'avance, il savourait l'heure de son étrange festin en se disant, comme je ne sais quel milord : « Vendredi prochain, s'il plaît à Dieu, je me propose d'être ivre. » Bientôt il renforça les doses ; le poison devint pour lui d'un usage quotidien, et de chute en chute, il en arriva à prendre trois cent vingt grains d'opium, c'est-à-dire huit mille gouttes de laudanum

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