OPIUM ET HASCHISCH
par jour ! Les effets furent désastreux et terribles ; aux hallucinations enchantées succédèrent d'effroyables cauchemars, des insomnies douloureuses, des tortures physiques et une atonie morale et intellectuelle qui n'eurent d'autre terme que la mort.
Edgard Poë mourut aussi du delirium tremens causé par l'opium >.
On pourrait en citer bien d'autres, car, je le répète, le funeste narcotique n'est plus le privilège exclusif de l'Orient, et chaque jour voit s'augmenter le nombre des raffinés de l'Occident qui viennent y puiser l'oubli, l'ivresse, l'extase — et la mort.
Le haschisch est ù l'opium ce que l'opium est au tabac : c'est l'excitant le plus subtil, le plus riche, et peut-être le plus terrible de tous. Comme l'opium, il porte avec lui son châtiment : pour une heure d'hallucination et d'enchantement, il vous réserve de longs jours d'atonie, d'affaissement intellectuel et moral, d'incurable mélancolie.
C'est surtout ce qui constitue la force et la véritable dignité de l'homme, — la volonté qui est attaquée par la funeste substance. Le mangeur de haschisch perd bientôt la possession de lui-même. Il devient incapable d'action; après quelques instants
1. Voir le curieux et liumoristique ouvrage de M. Baudelaire, intitulé les Paradis artijicicls. Paris, 1860, in-^. — Nous y avons puisé une partie de ces indications.
d'exaltation artificielle, ses nerfs se relâchent et deviennent impuissants ou capricieux. L'affaissement est en raison du degré d'excitation, la dépression est proportionnée à fexaltation. En un mot, les mangeurs de haschisch et d'opium finissent tous par être en proie à une.sorte de possession démoniaque : ils ont vendu leur âme et abdiqué leur liberté.
Pour être moins profond et moins intense, le mal, chez les fumeurs, n'est pas moins à redouter. Je le répète, l'usage persistant du tabac apporte la gêne dans le ménage du pauvre ; ailleurs, il a mille autres inconvénients et pas un seul avantage : il paralyse l'esprit, il obscurcit l'intelligence, il émousse la volonté.
L'homme subit, en vertu de sa propre nature, une foule de fatalités sensuelles; n'en augmentons pas le nombre, ne nous forgeons pas à plaisir de nouvelles chaînes quand nous avons déjà tant de peine à lutter contre celles que nous a imposées notre destinée !
Les pages qu'on vient de lire ont provoqué, à leur première apparition dans un recueil périodique, de sérieuses objections qu'on a cru devoir résumer sous la forme d'une lettre adressée à l'auteur par un amateur de tabac. Après le réquisitoire, il con-
LETTRE d'un FUxMEUR. 335
vient de mettre en lumière les arguments de la défense.
Voici le plaidoyer de nos contradicteurs.
« Monsieur,
« Ce n'est pas sans surprise et sans chagrin que j'ai lu votre article contre l'usage de la pipe et du tabac. Il y a bien des années que je fume, et je suis loin de m'en repentir : cette habitude m'a procuré les plus douces heures que j'ai passées dans ma vie, je lui dois la santé de mon corps et la liberté de mon esprit. J'avais rapporté d'un voyage maritime des dispositions au scorbut, aujourd'hui ma bouche est aussi saine que celle de l'enfant qui vient de naître. Le tabac est donc pour moi un vieil ami et même un bienfaiteur : ne trouvez pas mauvais que je vienne le défendre contre vos attaques.
« Et d'abord je soutiens, à l'encontre de vos critiques, qu'il rapproche les hommes et qu'il favorise l'esprit de politesse et d'obligeance. Un bout de cigare établit plus souvent qu'on ne pense un véritable contact entre des individus placés aux extrémités de l'échelle sociale. Que de fois n'a-t-onpas vu l'ouvrier qui se rend à son travail et le gandin qui va papillonner sur le boulevard se rapprocher dans un
sentiment fraternel pour s'offrir réciproquement du feu ou même du tabac ! Donc le tabac renferme un élément de politesse, d'obligeance et de sociabilité.
« En outre, il favorise singulièrement la causerie. Où trouver plus de franche gaieté, de saillies et de bons mots que dans une réunion de fumeurs? On ne fume pas à l'Académie française, et c'est sans doute pour cela que nos Immortels sont si ennuyeux et si lourds. On fume à la Société des gens de lettres, aussi voyez comme l'esprit y pétille ! comme la causerie y est alerte, libre et naturelle !
« J'ajoute que cette substance, si favorable aux charmes de la société, l'est bien davantage à ceux de la solitude. Elle entretient la causerie, mais elle développe surtout la rêverie, c'est-à-dire la faculté suprême des penseurs, des poètes et des savants.
« Aussi tous les grands hommes, tous les grands monarques ont-ils favorisé et encouragé la propagation du tabac. C'est Christophe Colomb qui le premier l'a importé en Europe. Louis XIV donnait à Jean Bart la permission de fumer jusque dans ses antichambres, et il riait à s'en tenir les côtes quand l'illustre marin disait au Dauphin de France, dans ce rude langage qui lit plus d'une fois frémir les
voûtes du palais de Versailles : « Allons, petit b
va me chercher du feu et allume-moi ma pipe. » Pierre le Grand vendit cent mille écus aux mar-