‹ Les signes du tempsChapitre 12 sur 148 · Six vol. in-lS, I8ù+-J8b · texte numérisé non relu

Six vol. in-lS, I8ù+-J8b

l'auteur des Causeries du samedi est surtout un homme du monde connaissant la littérature et initié à tous les secrets du style. Calfeutré dans sa misanthropique solitude de la rue du Mont-Parnasse, le premier peint les hommes à travers une lucarne , juge la société d'autrefois comme celle d'aujourd'hui, et les œuvres des trépassés de préférence peut-être à celles des vivants. C'est au contraire au milieu du monde et en pleine société contemporaine que M. de Pontmartin s'établit pour apprécier les écrits de son temps. La note sensible de ses livres est surtout la note moderne. Chez lui, nul archaïsme , nulle érudition pédante; c'est un homme d'excellente compagnie qui sait écrire avec une remarquable supériorité, mais qui ne vous écrase pas de son érudition et de son latin.

Ce caractère crée à M. de Pontmarthi une situation tout exceptionnelle et une physionomie d'autant plus originale, qu'on ne saurait se dissimuler qu'il existe un véritable divorce entre le monde des lettres et la société polie. La bonne compagnie — et par ce mot j'entends celle qui a le mieux conservé l'urbanité des manières et la grâce du langage qui caractérisaient l'ancienne société française — ne se montre plus avenante aux gens de lettres comme autrefois. Qu'en est-il advenu ? C'est que les rapports qui existaient entre les supériorités intellec-

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tuelles et les sommités sociales ont été profondément troii))lés , au grand détriment de la langue, de la morale et du bon goût; c'est que les gens de lettres se sont créé, pour leur usage particulier, une sorte de monde qui n'est pas toujours , on doit le dire, le monde comme il faut. Ce qu'on appelait, au dix-septième siècle, le commerce des honnêtes gens, apprenait aux écrivains à penser naturellement, épurait leur goût, leur enseignait la mesure, la retenue, la pudeur, le respect d'eux-mêmes , toutes choses qu'il est si facile d'oublier et de perdre dans la fréquentation d'une société équivoque. En rompant les relations qui existaient naguère entre elle et les lettres, la bonne compagnie, du côté de laquelle ne sont peut-être pas tous les torts , a contribué plus qu'elle ne pense- à la dégradation des mœurs et du langage qui se remarque trop souvent chez les écrivains de profession, ainsi qu'au développement de toute cette littérature capricieuse dont elle redoute, avec tant de raison, les étranges écarts.

Cet accord si désirable de la société polie et de la société littéraire est-il encore possible ailleurs qu'à l'Académie? Je ne saurais le dire. Mais s'il est rétabli quelque jour, ce sera par une influence semblable à celle de M. de Pontmartin , par des livres comme les siens, où l'on retrouve à un haut degré toutes les qualités des salons d'autrefois. M. de Pont-

martin appartient, en effet, à cette classe d'écrivains auxquels le monde a enseigné la politesse exquise, l'ironie à fleur de peau , l'art des nuances et des sous-entendus; classe d'élite dont on peut suivre les traces dans notre littérature, de la Rochefoucauld à Saint-Evremond et à Vauvenargues, de Bussy-Rabutin à Hamilton et au chevalier de Boufflers, du prince de Ligne à M. le duc de Noailles, de Saint-Simon à M. de Montalembert.

On lui a reproché de faire des sacrifices aux convenances des salons. — L'auteur des Causeries du samedi, a-t-on dit, est condamné ù une bienveillance perpétuelle et à ne jamais combattre qu'à armes courtoises même les ennemis de ses croyances et de ses opinions. Ainsi le veut le monde, pour lequel toute parole non-seulement impolie, mais malveillante et trop accentuée, est une fausse note.

« En critique, disait M. Louis Veuillot après avoir lu le premier volume des Causeries du samedi , l'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait, et si c'est là ce qu'exigent les salons, il faut quitter le salon et passer au champ de bataille. »

« M. de Pontniartin , ajoutait un des hommes de l'escouade de M. Oranier de Cassagnac, met tout son esprit sur une carte de visite. »

Ces reproches sont- ils mérités? Demandez au docteur Véron, à M. de Lamartine, à M. Sainte-

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