OPINION DES SAVANTS
gens assoupis soient plus enclins au rêve qu'à l'action ; qu'ils voient trouble, vivant dans une atmosphère de fumée ; et que, mis de père en fils, depuis près de trois cents ans, au régime du poison, ils n'aient pas cette énergie vitale et cette force expansive des gens sains de corps et d'esprit! Qu'est devenue cette intarissable verve gauloise, et ce généreux patriotisme, et cette sociabilité charmante, et cette noble galanterie qui étaient nos vertus? Tout cela s'en va en fumée, auprès d'une chope de bière, devant un jeu de dominos, entre les murailles noircies d'un estaminet ! »
Je pourrais sans doute poursuivre cette énumération, et rapporter à l'appui de mon dire une foule d'autres opinions non moins respectables; mais je ne veux pas abuser de mes avantages. Satisfait d'avoir opposé à mon correspondant l'autorité d'un pape, celle de plusieurs rois, d'une foule de gens de lettres et de savants, je clos ici ma réplique à l'avocat de la pipe et du tabac, et je passe à l'étude d'un autre genre d'excitants, les liqueurs alcooliques, en me contentant d'en retracer les effets sous une seule forme, la plus redoutable et la plus pernicieuse, il est vrai : celle de l'absinthe.
Il est cinq heures du soir, le temps est propice à la flânerie ; profitons-en pour parcourir en observateur cette incomparable voie de communication qui s'étend de la Bastille à la Madeleine, — artère immense où la vie parisienne circule et ruisselle à grands flots, où le plaisir et les afl"aires se donnent rendezvous et s'entre-croisent dans un étrange pêle-mêle. A cet instant, la fièvre du jour est un peu calmée ; la Bourse a fermé ses portes ; et les employés quittent leurs bureaux. Les flâneurs encombrent les cafés, et, sur les deux côtés du boulevard, une foule de gens sont assis autour de petites tables rondes qu'abrite une large tente et dont on laisse encombrer les trottoirs. Leurs consommations ne sont guère variées: pour un brave homme ù besicles qui savoure la classique demi-tasse, il y a quatre-vingt-dix-neuf individus qui trempent leurs lèvres dans une espèce de liqueur verte étendue d'eau, et qui semble les transporter au troisième ciel. Toute la ligne des boulevards est ornée de verres où l'on voit briller, avec des reflets d'opale et d'émeraude, la boisson enchanteresse. Les hommes qui se livrent à une semblable consommation sont mis avec recherche, comme il convient aux promeneurs de ces brillants quartiers; sans doute ils représentent la fine fleur de l'esprit parisien? Écoutons... Quelle conversation vulgaire et dénuée de tout esprit et de tout charme! quels