L.\ TE DEUM DE VILLAGE
pondait aux invitations du célébrant ou écorchait, à lui tout seul, les notes de V Introït et de l'Offertoire.
Dans l'Église il y avait quelques bonnes femmes, deux ou trois vieillards, plusieurs petits enfants.
Et lui qui avait vu naguère le flot des foules bretonnes couvrir le pavé des églises et envahir jusqu'aux dalles du chœur, jusqu'aux marches de l'autel; qui avait entendu leur voix, sonore et profonde comme les rumeurs de l'Océan, redire avec des élans de foi et d'amour les mélodies liturgiques, se sentait l'âme triste et brisée à l'aspect de cette désolation de la maison du Seigneur.
Le sacrifice s'acheVa ainsi au milieu du silence et de la solitude du sanctuaire. Quand il fut lini, quand le prêtre eut prononcé les dernières oraisons et VJte missa est, un roulement de tambours se fit entendre, les portes de l'église s'ouvrirent à deux battants, et les pompiers du village, la garde nationale, le maire et les municipaux, les marguilliers et tous les hommes de la commune firent une entrée solennelle et grotesque dans la pauvre église.
11 faudrait votre crayon, ô Gavarni! pour représenter au naturel l'aspect de ces importances municipales, de cette foule endimanchée; le bizarre assemblage de ces sabres ébréchés, de ces fusils rouilles, de ces casques et de ces shakos qui semblaient des épaves du naufrage de la Bérésina '
Tout ce monde venait célébrer le Te Deum officiel.
Monsieur le sous-préfet avait parlé; moins que cela : il avait fait un signe, et chacun s'était rendu à son ordre comme poussé par un ressort et avec une ponctualité toute militaire.
Dieu aussi avait parlé par la bouche de son Eglise; il avait convié cette foule à la fête de sa Mère, et elle s'était rendue au cabaret. Elle avait laissé le divin sacrifice s'accomplir sans sa participation, elle avait été sourde à l'invitation de la cloche; quand le prêtre avait dit: Venez', elle avait refusé de venir; et, après Vite missa est, quand le prêtre avait dit : Allez-vousen! elle était venue.
Elle était venue étaler dans l'église ses faces rougeaudes, ses trognes avinées, ses oripeaux de village, ses pantalons trop courts et ses faux-cols trop longs.
Dieu du ciel et de la terre! voilà donc le paysan français tel que l'a bâti le progrès des temps modernes, tel que l'a habillé notre immortelle révolution, tel que l'a formé la centralisation parisienne!
Il a secoué le joug du prêtre, mais — consolonsnous — il subit avec tant de complaisance celui du garde champêtre et du gendarme!
Il est dur et inhospitalier pour les pauvres, et il laisse tomber en ruines les sanctuaires du Dieu vivant; mais qu'importe? il est si régulier dans l'ac-