‹ Les signes du tempsChapitre 141 sur 148 · CANTIQUE DR LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

CANTIQUE DR LA SOLITUDE

« Tu mets un frein aux langues des médisants, des jaloux et des envieux.

« Tu fais devenir graves et sages les imprudents et les plus légers.

« Tu conserves la patience et la paix.

« Par toi ceux qui vivaient d'une vie libertine et vagabonde sont retenus et enchaînés par les chaînes divines.

« Tu es — ô bienfaitrice ! — le repos de ceux qui sont fatigués des travaux de cette vie, le baume des affligés, le rafraîchissement des cœurs brûlés par la flamme des passions, le refuge des hommes que le monde persécute.

« Toi seule es pure, chaste et discrète.

« Tu es un lieu de sûreté pour le corps et de liberté pour l'esprit.

« Tu as des consolations pour les âmes fières et des paroles d'amour pour les cœurs blessés.

« Tu apaises les colères généreuses de ceux qu'indignent les odieux triomphes de la force brutale et du mensonge, de ceux que révoltent les entreprises des despotes et les lâches adulations de la foule, la morgue insolente des maîtres et la platitude des valets.

« Toi qui nous délivres de l'ambition de paraître, des admirations intéressées et banales, des amitiés mensongères, des conventions mondaines, de la va-

nilé en crinoline et de la sottise en habit brodé, des fanfarons de vices et des charlatans de vertu ;

« Toi qui nous caches les artitîces des méchants, qui ont le cœur double; qui nous enseignes la modestie, la retenue, la sincérité et la pudeur ;

« Solitude, ô ma souveraine, sois à jamais bénie!... »

Pendant qu'il suivait ainsi la pente de sa méditation solitaire, l'ombre avait peu à peu envahi la plaine, l'obscurité s'était faite, et, du haut de l'humble église du village, la cloche du soir redisait d'une voix douce et timide la salutation de l'archange à la Vierge bénie entre toutes les femmes.

(loDclusioD. — Coup d'œil sur la situation littéraire. — Divorce du christianisme et de l'art. — L'école de la forme. — Joseph Delorme et ses disciples. — La personnalité littéraire. — René, Raphaël et Olympio. — lusuftisance de la critique. — Décadence de la langue. — Le réalisme. — Décadence de la littérature religieuse. — Les plagiaires. — Caractère chrétien de la tradition littéraire, — Nécessité de l'accord des lettres et du christianisme.

Au moment de clore ce volume pour le confier aux flots capricieux de la publicité , il me vient une crainte sur l'opportunité de sa publication. En jetant un coup d'œil rétrospectif sur les matières qu'il renferme, je m'aperçois qu'il est surtout consacré à des études d'esthétique, à des sujets d'art et de littérature, et j'entends dire partout que l'art et la littérature ont fait leur temps, qu'ils sont tombés dans un complet discrédit. Les uns, — m'assurent quelques habiles que je sais très au courant des atl'aires et des tendances de leur siècle, — les dédai-

gnent comme superflus ; les autres les redoutent et les proscrivent comme dangereux. La recherche désintéressée du beau fait sourire les nombreux lecteurs qui ne comprennent que l'importance de l'utile; le culte de la forme effraye ceux qui croient voir la passion sensuelle derrière toute conception d'art, et qui ne veulent, pour la pensée, que la sévère nudité du vrai.

Aux yeux des premiers, le frère Angélique de Fiésûle décorant les livres et les voûtes de son monastère des plus pures créations de l'idéal chrétien ; Corneille et Racine laissant monter vers Dieu, comme un encens, les strophes immortelles de leurs cantiques; Pergolèse et Palestrina, dont les accords sont aussi des prières , ne représentent que des rêveurs consacrant à des contemplations stériles un temps qui eiit été bien mieux employé au profit de l'activité et de Findustrie humaines.

Il est sans doute superflu de réfuter de semblables doctrines. On ne saurait pas plus convaincre les hommes dont l'âme est fermée à toute manifestation du beau qu'on ne saurait démontrer aux aveugles la lumière du soleil.

Mais on ne peut, ce me semble, se dispenser de répondre à ceux qui redoutent, pour l'innocence du cœur et la pureté de la vie, les dangers de toute œuvre conçue dans une intention littéraire, bien

SITUATION LITTÉRAIRR. ^H"i

que, pour être juste, il faille commencer par reconnaître que la direction donnée ik l'art contemporain explique et justifie trop souvent de semblables appréhensions. La littérature a tant fait parler d'elle, sa réputation est tellement équivoque , qu'on finit par comprendre, dût-on ne point les partager, les scrupules de la mère de famille qui lui refuse une place à son foyer, même quand elle se présente sous les meilleurs auspices.

Et pourtant il est peu équitable de rendre la littérature responsable des écarts des littérateurs. Il n'est pas permis d'oublier que les lettres modernes sont filles du christianisme et qu'elles en ont reçu tout ce qu'elles ont conservé de grandeur et de beauté. On a magnifiquement raconté ce que cette alliance du christianisme et des lettres a produit dans le passé ; je voudrais, en traçant un rapide exposé de la situation littéraire, montrer combien ont été fatales les conséquences de leur séparation. Ce travail sera le dernier mot et comme le résumé synthétique des considérations semées , un peu à l'aventure , à chaque page de ce volume.

Le divorce de la littérature et du christianisme n'est pas un fait récent : il date du jour où le matérialisme païen fit invasion dans toutes les branches de la société chrétienne; où le culte de la mythologie et du naturalisme fut substitué , dans l'art, aux conceptions de l'idéal chrétien ; où les rhéteurs commencèrent à distinguer entre le style et la pensée, entre la beauté naturelle et la beauté idéale. Depuis lors, l'erreur s'est emparée des ornements peut-être trop dédaignés par la vérité et, parée de ces précieuses dépouUles, elle a recueilli les hommages idolâtres de la foule. Qu'on étudie de près les œuvres des principales écoles qui marquent aujourd'hui dans la république des lettres, et l'on verra que, sous une apparence d'antagonisme et sous des formes et des nuances qui varient depuis le raffinement jusqu'à la grossièreté, elles dérivent toutes des principes sensualistes, qu'elles caressent l'imagination et flattent les sens au lieu d'élever le cœur et de parler à l'âme.

Certes , la plume de Joseph Delorme a d'exquises qualités d'analyse et de finesse; elle sait fouiller,

JOSKPH DELORME. 387

avec un tact à la fois sûr et subtil , jusque dans les derniers replis des passions humaines. C'est celle d'un bel esprit, d'un juge parfait en matière de goût, d'un fin dégustateur de tropes et de métaphores. Mais là s'arrête sa gloire et se bornent ses prétentions. 11 le déclare lui-même : s'agit-il de croyances positives? il est parmi les « neutres. » Il veut flotter d'un système ù l'autre , sans ancre et sans boussole, poussé seulement par le souffle de sa fantaisie et de son humeur, traverser toutes les idées, éprouver toutes les opinions; plaire aujourd'hui aux enthousiastes de Victor Hugo, demain aux étudiants de Liège ou aux bourgeois de Lausanne; écrire les Rayons jaunes et analyser Y Augustinus , recommander à la fois le lyrisme des Martyrs et le réalisme de Madame Bovary. Il n'entend nullement, d'ailleurs, faire mystère de son désolant scepticisme : « Je suis, dit-il, l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses'.» Aussi, bien qu'on y revienne sans cesse attiré par je ne sais quel charme souvent inexplicable mais toujours irrésistible, on goûte et on admire ses écrits avec une tristesse profonde, comme tout ce qui n'est point animé par le souffle d'une conviction sincère, et l'on reconnaît en les lisant la douloureuse vérité de cette parole de Lélia :

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