LE RÉALISME
bâtés sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases. Vous ne devez seulement pas savoir qu'ils aient existé. »
Cette appréciation est sans doute excessive. Ce qui est trop vrai, c'est que l'improvisation a compromis l'avenir de la langue. La correction, qui est à l'art de l'écrivain ce que la pureté de la ligne est à l'art du peintre , a été abandonnée pour l'éclat des couleurs, la vivacité des images, l'imprévu des contrastes et des bigarrures. Aussi la littérature d'une trop nombreuse école est-elle devenue toute matérielle comme la peinture d'Eugène Delacroix , la statuaire de Pradier ou la musique de Verdi. Une fois engagé dans une pareille voie, l'art est fatalement condamné à la recherche de nouveaux effets ; car, si un petit nombre de pensées vraies et touchantes, si quelques pures et simples mélodies ont le privilège d'émouvoir éternellement l'âme humaine, la sensibilité d'un système nerveux, des yeux ou des oreilles, est bien vite émoussée. 11 faut aux sens des excitations toujours nouvelles et des raffinements étranges. Ainsi l'excès du naturalisme qui a produit, en musique, un tel développement des sons et des effets d'harmonie, qu'il a fallu les modérer par arrêté ministériel, a fini par donner naissance à ces écoles soitlisant littéraires, vouées â la recherche et à la réhabilitation du laid, du trivial, du grotesque, écoles
qui se résument toutes dans le réalisme, notion grossière de l'art, au delà de laquelle il n'y a plus rien, car elle répond au socialisme en politique et à l'athéisme en religion.
Telle a été la première conséquence du fatal divorce du christianisme et des lettres. L'esprit a peu à peu perdu tout le terrain conquis par la matière. La forme l'a emporté sur le fond. Il me reste, en étudiant rapidement le second point de vue de la question que j'ai posée, à montrer où le mépris et l'ignorance de la forme ont conduit, à notre époque, un trop grand nombre d'écrivains.
Il faut bien le dire, c'est surtout dans certains traités religieux et dansles livres d'éducation morale, populaire ou domestique, que se rencontrent les œuvres sans style. De la part de quelques écrivains, c'est sans doute impuissance radicale de revêtir une forme dont ils ne soupçonnent même pas l'existence. Chez beaucoup, c'est parti pris et système. Ceux-ci , partant du principe que la vérité doit se passer des attraits ordinaires de la forme et charmer les esprits par la seule force de sa vertu , réduisent
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leur pensée à une expression pour ainsi dire mathématique et la dépouillent de tout ornement, comme les solitaires de Port-Royal dépouillaient de fleurs les plates-bandes de leur jardin. D'autres, méconnaissant les distinctions fondamentales qui existent entre les idiomes et le génie des différents peuples, inondent les maisons religieuses d'opuscules écrits avec toute l'enflure espagnole ou l'attéterie italienne, et ils s'imaginent naïvement avoir transporté dans notre langue l'esprit de Louis de Grenade ou de saint Liguori. D'autres, enfin, ne se donnent même pas la peine d'imiter ou défaire des pastiches, ils copient, ils taillent à plein drap dans les livres anciens et modernes, dérobant à celui-ci un chapitre, à celui-là une préface, à beaucoup des volumes tout entiers, et livrent au public cette compilation informe et indigeste comme leur œuvre intime et personnelle. Le plagiat, dernière forme de l'impuissance et du mépris littéraire , a atteint des proportions considérables dans la littérature religieuse. Que de traités dogmatiques ou moraux, que d'histoires universelles de l'Église, que de livres de propagande populaire ne sont pas autre chose qu'un larcin commis au préjudice des véritables écrivains par des hommes qui se feraient un juste scrupule de dérober une obole dans la poche de leur voisin !
Aussi qu'arrive-t-il ? C'est que des barrières s'é-
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lèvent de plus en plus entre l'Église et les gens du monde, c'est que la littérature religieuse est descendue à un tel degré de discrédit, que bon nombre de lettrés n'admettent pas que l'art, l'imagination, la poésie et l'éloquence puissent trouver quelque place dans un livre ou dans un journal chrétien. Rien de plus injuste, sans doute, qu'une semblable opinion à une époque qui compte au premier rang de ses écrivains , de ses orateurs et de ses publicistes MM. de Montalenabert, Berryer, de Falloux, Laurentie, Rio, Alfred Nettement, de Broglie, Louis Veuillot, de Riancey, de Champagny, de Pontmartin, de Melun, Poujoulat,de Carné ; les RR. PP. Gratry, Lacordaire, Félix, dom Guéranger; NN. SS. Dupanloup, Pie, Gerbet, etc., c'est-à-dire une incomparable pléiade d'hommes qui ont précisément réalisé l'accord de la foi et du talent, du vrai et du beau, des croyances positives et des inspirations littéraires. Mais le préjugé subsiste, et il constitue un obstacle très-sérieux à la propagation des saines doctrines.
Il appartient aux écrivains dévoués à ces doctrines de faire justice d'un tel préjugé, et ils n'ont pour cela qu'à fouiller dans leurs archives. La tradition littéraire de notre pays est, pour eux, une tradition de famille. Les livres qui seront lus et goûtés tant qu'il y aura une littérature française, ceux qui subsisteront, toujours pleins de vie et de beauté, alors que