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LA CLEF DU GRAND CYRUS

mademoiselle de Scudéry, et tout cela — l'heureux, homme — sans bouger de son fauteuil de convalescent! Ah! M. Jourdain a bien raison : la science est une belle chose.

Maintenant nous devons dire, pour la consolation de nos lecteurs, que cette clef merveilleuse n'est point à l'usage exclusif de M. Cousin , et qu'elle appartient bien un peu à tout le monde, puisqu'elle a été fabriquée en 1659. Elle se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, où chacun peut la voir à la fin du dernier volume d'un exemplaire du Grand Cyrus. M. Cousin est, toutefois, le premier qui ait eu l'idée d'en faire l'essai et la persévérance de s'en servir pour pénétrer jusque dans les réduits les plus secrets de l'Interminable roman de mademoiselle de Scudéry. Tout le monde savait que le Grand Cyrus, malgré son titre, était non un roman historique, mais un roman de mœurs, cachant sous des masques antiques des personnages contemporains. A M. Cousin reste l'honneur d'avoir soulevé ces masques, et remué ces décombres pour en faire jaillir des aperçus ingénieux et des renseignements qui ne seront pas sans utilité, même au point de vue de l'histoire générale.

Un travail analogue reste à faire sur une foule d'autres romans de la même époque qui, comme le

Grand Cyrus, mettent en scène sous des habits d'eni-

prunt les personnages célèbres et les grandes aventures contemporaines. En écrivant un ouvrage allégorique, mademoiselle de Scudéry n'a fait qu'obéir H une tendance universelle et impérieuse du monde où elle vivait et dont l'origine remonte au moins au célèbre roman de d'Urfé. Les bergers de l'Astrée conservent, en effet, au milieu de la vie des champs, les mœurs, les idées, les sentiments, le langage des salons et des cours. A l'hôtel Rambouillet, tous les commensaux de « l'incomparable Arthenice » s'étaient également affublés de noms d'emprunt, même pour les usages ordinaires de la vie. Enfin la passion du déguisement était poussée à un tel point, que l'on vit un ambassadeur illustre, M. de Pomponne, échanger son nom contre celui de Célidamant en écrivant de Stockholm à M. Duplessis-Guénégaud transformé en Alcandre.

L'ancienne critique s'est beaucoup égayée aux dépens de toutes ces mascarades, où elle n'a voulu voir qu'une importation espagnole ou italienne. Mais une observation plus attentive y a découvert l'expression, sans doute trop affectée, mais réelle, d'un desplus nobles besoins quipuissents'emparerdel'âmehumaine et qui était alors très-développé chez l'élite de la société française. Nous voulons parler de cette tendance de l'homme bien né à se dégager des réalités vulgaires pour s'élever à toiitt^s les délicatesses de l'esprit ou

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du cœur. On sortait à peine des sanglantes convulsions du seizième siècle; une grande réaction morale et sociale germait au fond des âmes d'élite, chez les femmes particulièrement , contre la licence et la brutalité des mœurs, contre la grossièreté des usages, contre les formes du langage encore fort cru, sinon ordurier. On sait comment Honoré d'Urfé vint donner satisfaction à cet idéal d'une vie tranquille, vertueuse et polie, qui se trouvait dans tous les cœurs. Un succès immense , universel , non-seulement en France, mais à l'étranger, accueillit son roman de l'Astrée, dont la noble et chaste galanterie formait un salutaire contraste avec la dépravation de la cour des derniers Valois. Les évêques eux-mêmes, Huet, Godeau, Pierre Camus, saint François de Sales, frappés de la pureté et de l'héroïsme des sentiments exprimés par d'Urfé, contribuèrent au succès de son roman. L incomparable Astrée, comme la nommaient alors loub les honnêtes gens, devint le signal d'une réaction qui fit pénétrer dans la littérature, dans la société et dans les conversations, des habitudes de pudeur et de décence depuis longtemps inconnues. Le Grand Cyrus obtint un succès du même genre et fut accueilli avec une admiration hautement avouée par les personnages les plus distingués, au nombre desquels se montraient encore la plupart des illustrations de l'Église. « L'occupation

de mon automne est la lecture de Cyrus, écrivait Mascaron à mademoiselle de Scudéry, et je vous avoue que, dans les sermons que je prépare pour la cour, vous serez très-souvenl à côté de saint Augustin et de saint Bernard. »

Toutefois, comme il arrive souvent en France, la réaction ne tarda pas à dépasser le but. En voulant fuir le grossier et le vulgaire, on rencontra l'excès opposé, l'afféterie, le style précieux et maniéré. D'un autre côté , les directeurs des âmes s'aperçurent bientôt du mal caché derrière la peinture de ces vertus factices qui , en offrant un idéal chimérique aux jeunes imaginations, arrivent à les désenchanter du monde réel. Quand Bossuet nous présente Henriette d'Angleterre « perdant insensiblement le goût des romans et de leurs fades héros et , soigneuse de se former sur le vrai , méprisant ces froides et dangereuses fictions, » il indique assez le peu de cas qu'il faisait de telles lectures, dont il avait pénétré le défaut mieux que plusieurs de ses confrères dans l'épiscopat. Hélas! qu'eût-il donc dit à notre époque, le grand et saint évèque, en présence de cet incroyable déluge d'œuvres romanesques qui préconisent tous les vices, qui sapent tous les fondements de la religion et de la société, qui raffinent dans le mal comme ceux du dix-septième siècle raffinaient dans le bien ! Du temps de Bossuet, les romans, en

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