ÉCUEILS DE LA VIE RURALE
ciété et souvent avec d'impérieuses nécessités de situation. Mais ne serait-il pas possible d'accorder chaque année moins de temps au séjour de la ville, et de supprimer, au profit de la résidence rurale, la saison des eaux et les voyages de pur agrément?
Une semblable existence, à côté de grands avantages pour le corps et pour l'âme, pour le repos et l'économie de la vie, a, il faut le reconnaître, ses écueils et ses dangers. L'ennui est le plus commun. Aussi, pour que la vie des champs devienne possible, faut-il qu'elle soit active et occupée. L'agriculture, dans ses formes si multipliées et surtout dans le jardinage, qui en offre les plus pures délicatesses; les bonnes œuvres, le patronage des enfants, le soin des malades, les rapports de voisinage ou de parenté, et, par-dessus tout, les bons exemples et les bons conseils, que de soins et d'occupations à régler! que de remèdes contre l'ennui!
n est un autre écueil de la vie des champs que nous devons encore signaler, car il est peut-être le plus perfide, c'est le laisser aller du corps et de l'esprit. Le séjour prolongé à la campagne, la préoccupation constante des intérêts ruraux, surtout quand on n'en voit que le côté positif et financier, produisent vite la rouille de l'intelligence, la sécheresse du cœur, et, si l'on n'y prend garde, conduisent aux habitudes dégradées et à la matérialisation de la vie.
Que d'hommes élevés avec distinction, et dont on a pu admirer dans le monde l'élégance de manières et la finesse d'esprit, ont fini par se familiariser avec les usages et les jvices de leur rustique entourage, jusqu'à passer leur vie attablés au fond de quelque immonde cabaret, tenant tête à de grossiers buveurs ! On dirait qu'il se dégage aux champs une sorte de fluide magnétique qui entraîne tout vers la terre. Aussi ne saurait-on lutter contre lui avec trop de persévérance, et, pour cela, il faut que le Surswn corda devienne la maxime et le cri journalier de l'existence rurale. Il faut qu'à la campagne, plus qu'ailleurs peut-être, la vie soit en quelque sorte ailée et même chantante, et comme soulevée au-dessus des réalités vulgaires, des soins du ménage, du souci des affaires, par un souffle céleste et mélodieux, par une sorte de constante poésie ; surtout par l'étude et la prière,. — par l'étude qui élargit l'horizon de l'homme des champs et rectifie ses idées en le faisant participer à la vie universelle, et par la prière qui aie don d'alléger le poids de toute chose ici-bas, de tout attirer sur les hautes cimes et vers Dieu !
Lettre à une mère sur le Salon de 1859. — La critique d'art. — A quoi servent les expositions des beaux-arts. — Coup-d'œil sur l'histoire de l'art français. — Les portraits de M. Hippolyte Flandrin. — Béuouville.
— La Plantation d'un calvaire de M. Breton. — La peinture religieuse.
— L'école allemande. — Scènes dramatiques et familières. — La Cinquantaine de Kiiaus. — Peinture de genre. — Les paysagistes. — Les peintres de fleurs. — Les voyageurs. — La Proscription des jeunes Irlandaises de Millier. — Madame Henriette Browne. — La Sœur de charité.
Vous m'a\ez demandé, madame, de résumer les impressions et les souvenirs qui me sont restés de mes visites au Salon de 1839, de parcourir encore une fois à l'intention de vos filles retenues loin de Paris ces interminables galeries du Palais de Cristal où sont entassées dans un pêle-mêle peu attrayant les œuvres produites depuis deux ans par le génie de nos artistes. J'ai accepté, un peu à l'étourdie peutêtre, cette tâche, assurément fort honorable, mais dont je ne puis me dissimuler les périls. Comment faire un choix équitable dans tout ce chaos? Comment garder un sang-froid poli en face de ces hon-
nêtes platitudes, qui, au milieu de leurs cadres dorés, font un effet analogue à celui que produirait la famille Prudhomme encadrée dans une avant-scène des Italiens? Comment enfin discerner, au milieu de ce labyrinthe, la toile vraiment inspirée, celle qui excite une émotion généreuse au fond du cœur, qui fait penser, pleurer ou prier, qui porte à l'âme au lieu de porter aux sens? Et quand je l'aurai trouvée, comme on trouve une fleur choisie au milieu d'une forêt inculte, comment intéresser en la décrivant? — Il n'est rien de plus ingrat, en effet, que la critique d'art; car il n'est rien de plus difficile à bien saisir et à transporter sur le papier que ces rayons fugitifs qui animent le marbre ou la toile et les font resplendir aux regards émus et charmés du spectateur. Aussi les articles qu'on nomme des Salons, dans l'argot du journalisme, et dont l'origine remonte, je crois, à Diderot, sont-ils presque toujours des articles sacrifiés ; ils ressemblent à certains mets qui ne paraissent guère sur la table que pour faire nombre, et auxquels les convives ne touchent pas, quoiqu'ils entrent nécessairement dans la composition d'un menu bien ordonné.
Si, malgré tout cela, j'ai répondu à votre appel, c'est que j'ai l'espérance, ou, si vous voulez, la présomption que mon Salon obtiendra de vos jeunes et chères enfants une attention que les abonnés des