LE SALON DE
grands journaux n'accordent pas toujours aux maîtres de l'art et de la critique. Ce n'est pas à quinze ans, en effet, quand tout sourit à l'âme, quand rien n'est venu ternir et troubler la transparence de ce prisme enchanteur à travers lequel on regarde la vie; ce n'est pas k l'âge où l'on n'a point encore fait l'apprentissage des dures réalités de l'existence que l'âme d'un jeune lille peut être fermée aux pures manifestations de l'art et que l'amour de l'utile peut l'emporter chez elle sur le sentiment du beau. Si elle n'a point encore le goût intelligent et raisonné des œuvres artistiques, au moins en a-t-elle la prescience et comme le vague instinct. Aux inventions les plus merveilleuses de l'industrie moderne, aux progrès de la mécanique, à la vapeur des usines, aux prodiges des chemins de fer et de la télégraphie, quelle est celle qui ne préfère cent fois un chant d'oiseau, la vue d'un papillon nageant dans l'azur, l'effet d'un rayon de soleil à travers les grands arbres, l'éclat d'un nuage qui se colore aux feux du soir ou d'une fleur qui sourit derrière la verdure?
Estr-il bien vrai, d'ailleurs, que les expositions périodiques des beaux-arts 7ie servent à rien, comme le prétendent certains utilitaires, qui trouvent qu'on y perd bien du marbre et bien de la toile, dont on aurait pu tirer meilleur parti dans les affaires? Autant vaut dire que la littérature est inutile et imiter
la logique de la Convention nationale, qui fermait les portes de l'Académie française et de l'Université après avoir planté des pommes de terre dans le jardin des Tuileries.
En effet, l'art est aussi bien que la littérature l'expression de la société. Celui qui veut sérieusement connaître les tendances d'une époque et d'un pays, étudier les signes dc temps à une heure donnée de la vie d'un peuple, doit tenir autant de compte des œuvres de ses grands artistes que de celles de ses grands écrivains.
Voyez au dix-septième siècle combien notre art français est fortement empreint du caractère de cette époque incomparable. Toutes les qualités de raison, de dignité et de noblesse qui se trouvaient à un si haut degré dans la société la mieux réglée qui fût jamais, la pensée simple et grande, l'expression forte, le sentiment élevé et pur, l'ordre correct et majestueux qui caractérisent ses poètes, ses orateurs, ses capitaines et ses princes , on les retrouve chez ses grands artistes, dans les tableaux d'un Poussin, d'un Lebrun, d'un Philippe de Champagne, d'un Lesueur, dans les gravures de Nanteuil, dans les sculptures des Anguier, de Puget et de Girardon, dans les palais de Mansart, dans les jardins de Le Nôtre.
Au dix-huitième siècle, l'art suit le mouvement des institutions et des mœurs ; il s'affaiblit et décline :
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la grandeur s'efface, la majesté disparait. Voici le règne des petits soupers, des roués et des philosophes. Les du Deffant, les GraiSgny, les Duchateletont succédé aux Sévigné, aux La Fayette et aux Maintenon. Ce n'est plus le beau qui attire la foule, c'est le joli, le maniéré et le faux ; c'est Watteau, c'est Boucher et toute cette école de boudoirs, de guirlandes et de colombes, si chère à une société qui préludait par des pastorales à l'orgie révolutionnaire.
Vers la fin du siècle, l'art disparaît un moment dans le gouffre de la Terreur; il renaît bientôt sur une toile farouche : le Marat de David, expression effroyable, mais vivante de toutes les passions de cette époque. Puis le fanatisme républicain, qui, en politique, fait du pastiche de lois et d'institutions, revêt en peinture les oripeaux de l'antiquité. Sous l'Empire, l'art roide et gourmé, empreint d'une grandeur d'apparat, d'une noblesse de convention, n'offre rien de neuf et d'original. Rome lui fournit ses types et ses costumes officiels ; les fouilles d'flerculanum et de Pompéi inspirent ses architectes et ses tapissiers.
Mais l'ennui ne tarde pas à nous délivrer de toute cette école académique, de tous ces tableaux de bataille oîi les guerriers posaient comme des gladiateurs et combattaient vêtus d'un simple baudrier. L'art, qui ne peut grandir et prospérer que sous le soleil de la liberté, revient, avec la Restauration, à
des voies plus naturelles, plus droites et plus vraies. L'esprit de plate imitation disparaît pour faire place à des œuvres originales ; les écoles se dessinent ; une vie et une sève inconnues circulent dans les ateliers, animent des toiles dont plus d'un grand maître aurait envié le coloris puissant, le dessin ferme et sûr.
C'est le temps des grandes œuvres, des toiles où la pureté de la forme et l'imitation intelligente de l'antique s'allient, dans une parfaite mesure, avec une originalité libre et puissante. Malheureusement l'invasion du romantisme, qui fit bientôt une irruption violente dans les arts comme dans la littérature, vint tout remettre en question. La peinture se ressentit de la décadence de 1830. La fantaisie régna en souveraine, et chacun suivit le cours de son inspiration sans se soucier de ces règles éternelles qui sont la boussole et le frein de la pensée et sans lesquelles l'art n'existe pas. A mesure que les instincts matériels se développaient dans la société civile et politique, les tendances sensualistes se manifestaient dans la peinture. Tout fut sacrifié aux moyens, aux procédés d'ateliers, à la couleur qui, de toutes les qualités de l'art, est, sans contredit, la plus matérielle. Si ce règne eût encore duré quelques années, l'école française était perdue à jamais.
Mais je me hâte de le dire, le Salon de cette année, malgré l'extrême abondance des toiles médiocres.
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insignifiantes ou même détestables, malgré l'excès du genre et la rareté des toiles historiques ou religieuses, est l'indice d'un temps d'arrêt sur la pente de la décadence. On voit pourtant, au premier coup d'œil, que les maîtres se sont abstenus. C'est en vain qu'on cherche les noms d'Ingres, d'HoraceVernet, de Meissonnier, de Rosa Bonheur, de Robert Fleury, de Decamps. M. Eugène Delacroix est le seul parmi les chefs d'école qui ait exposé, et encore est-il juste de dire qu'il eût mieux fait de conserver dans un coin de son atelier ces étranges bariolages sans dessin, sans composition et sans caractère, véritables débauches de palette, qui ne peuvent plus exciter que des enthousiasmes de commande et des admirations de parti pris.
Sans contredit, la palmede l'Exposition appartient à M. Hippoljie Flandrin. Il n'a cependant exposé que trois portraits ; mais ce sont trois chefs-d'œuvre de pureté, de relief et de modelé. L'un d'eux ne serait pas déplacé auprès de la Belle Ferronière de Léonard: c'est celui de mademoiselle M...., jeune fille aux cheveux bruns, aux yeux noirs et pétillants, à la robe de soie verte aux reflets mordorés, qui s'harmonisent merveilleusement avec les teintes méridionales de la peau, et dont les mains nues, d'une ^grande pureté de dessin, tiennent un double œillet rouge.
68 LES SIGiNES DU TEMPS.
Ce portrait est certainement de nature à signaler le nom de M. Flandrin à l'attention des futurs historiens de la peinture française au dix-neuvième siècle, etcependant peut-être ne fait-il pas naître uneémotion comparable à celle qu'on éprouve en présence de celui de madame Bénouville et de ses enfants, œuvre inachevée pourtant et qui fut deux fois interrompue par la mort. L'artiste avait groupé sur cette toile, à la manière d'André del Sarto, les trois objets de sa tendresse domestique, sa femme et ses deux enfants. Le tableau était en cours d'exécution quand l'un d'eux mourut. Le cœur brisé, Bénouville voulut reprendre ses pinceaux et achever son œuvre, mais la pauvre mère n'avait plus la force de sourire, et sur cette toile qui, la veille encore, était radieuse d'espérance et de bonheur, la main de l'artiste ne traçait plus que des lignes tremblantes et indécises. Il fut bientôt lui-même frappé à mort et enlevé aux arts comme son pauvre enfant lui avait été ravi, au début d'une carrière déjà couronnée des palmes académiques, et au bout de laquelle il eût infailliblement trouvé la gloire.
C'est surtout l'art chrétien qui avait fondé sur M. Bénouville' de légitimes espérances. Les promesses de son Christ au prétoire ont été surpassées par sa Mort de saint François d'Assise, toile st'rieuse elr recueillie, d'une coloration savante, d'un dessin
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correct et dont l'inspiration religieuse se retrouve au Salon de cette année, à un degré peut-être plus élevé et plus pur, dans la Sainte Claire recevant le corps de saint François d'Assise.
La foule se porte au-devant du bienheureux ramené dans sa ville natale. Pour le recevoir, sainte Claire descend les marches de son couvent et contemple, dans une douleur profonde mais tempérée par un rayon de céleste espérance, la dépouille stigmatisée de son père spirituel. Il y a dans l'ordonnance générale de ce tableau, et particulièrement dans les types qui sont d'un ascétisme bien compris, comme un vague souvenir de la mort de saint Bruno.
J'aime moins la Jeanne d'Arc du même peintre, bien qu'il y ait dans cette toile qui attire la foule une généreuse tentative pour rendre, en dehors du type conventionnel, la noble et virginale figure de l'héroïne de Vaucouleurs. On dit que M. Bénouville a voulu exprimer sur la physionomie de Jeanne la même émotion, les mêmes sentiments qu'on trouve dans ces vers d'Alfred de Musset :
Uu fond des bois une voi\ m'appelai!, En murmurant un ciiant de guerre, Ce n'est pas une voix liuniaine,
Il m'a semblé ((u'eile \enait des cieuv. Mère du Christ, est-ee la tienne.^
As-tu pitié des pleurs qui coulent de mes veux! Oui, l'Esprit-Saint m'éclaire!
Je sens d'un Dieu vengeur La force et la colère Descendre dans mon cœur.
S'il faut dire ici toute ma pensée, je ne crois pas que l'artiste soit parvenu à exprimer le sentiment surnaturel et chrétien qui a dicté les vers du poëte. A quelle inspiration obéit sa Jeanne d'Arc? Est-ce, ainsi que le prétend M. Henri Martin, une fille des druides encore animée de l'esprit de la Gaule et frémissant, à l'unisson des vieux chênes, sous le souffle où elle croit reconnaître la voix de ses aïeux? Est-ce une chrétienne miraculeusement inspirée, obéissant H l'ordre du Dieu vengeur des désastres de la patrie, comme le veulent la foi, le bon sens et la vérité historique? Voilà malheureusement ce qu'on est forcé de se demander devant l'œuvre, — d'ailleurs si remarquable, — de M. Bénouville.
La. plantation d'un calvaire die. M. Breton est, comme le tableau précédent, dans un bon sentiment religieux. C'est certainement une des meilleures toiles du Salon. Un grand christ de bronze, porté sur les épaules de quatre frères passionistes, va être érigé sur le calvaire qui l'attend en souvenir d'une mission. Trois jeunes filles portent sur des coussins les instruments de la passion : la couronne d'épines, l'éponge et les saints clous. Des enfants jettent des fleurs ; des vieillards, le front incliné, portent des