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PRÉJUGÉ DE LA COULEUR

cierges; la procession s'avance dans le recueillement de la prière et au chant des hymnes sacrés. Le ciel est chargé de nuages, les arbres tordent, au bord du chemin , leurs branches dépouillées et rabougries. Tout dispose l'âme à une religieuse tristesse

Cette toile est terne et grise, disent les fanatiques de M. Delacroix. Il me semble, au contraire, qu'elle est en parfaite harmonie avec son sujet et dans le ton voulu par le temps et par la nature des costumes. On ne saurait dire d'ailleurs combien ce préjugé de la couleur rend injuste pour des œuvres excellentes, d'une ordonnance parfaite, d'un dessin sans reproche et devant lesquelles le public, qui n'est d'ordinaire attiré que par l'éclat du coloris, passe avec la plus complète indifférence.

Cette année , par exemple , c'est à peine si la critique a daigné jeter un regard sur plusieurs toiles distinguées par de sérieuses qualités d'exécution et par une inspiration tout à fait irréprochable, mais qui ne frappent pas la vue par un éclat intempestif de couleur. Je veux parler du Saint Jérùme expliquant les Écritw'es à sainte Pav.le et à sainte Eiistochie, de M.Gastine; Aeldi Sainte Gertrude, de M. Savinien Petit ; de la Prédication d'un franciscain à la chapelle Sixtine, de M. Clère; du Moine en méditation, de M. Cartier; des Saintes femmes, de M. Janmot, sur-

out des tableaux religieux de l'école allemande.

On sait que pour nos voisins d'outre-Rhin le génie des arts est un génie familier qui les accompagne, comme leur ange gardien, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Les Allemands naissent musiciens, peintres et sculpteurs , comme nous naissons orateurs et soldats. Ils chantent, ils rient et ils contemplent aussi naturellement que nous nous battons ; heureux quand leurs rêveries, au lieu de se perdre dans de vaines et dangereuses chimères, s'arrêtent et se fixent devant le type immortel de toute justice et de toute beauté !

C'est ce qui arriva, il y a plus de trente années, à toute une tribu d'Allemands réunis à Rome, sous la direction d'Owerbeck, pour étudier les monuments de l'art primitif. Artistes, ils furent profondément frappés de l'idéale grandeur des types créés par les peintres religieux, de l'inspiration, de la piété, du recueillement extatique qu'on remarquait danstoutes les scènes dues à leur pinceau. Protestants, ils se dirent que de tels chefs-d'œuvre avaient des êtres inspirés par un sentiment supérieur et non par des procédés d'une habileté vulgaire, et ils ne tardèrent pas à quitter la croyance sèche et glacée du raisonnement pour la foi du sentiment et de l'amour. Ils firent une révolution dans les arts et jetèrent les fondements d'une grande école catholique juste-

l'école allemande. 7R

ment célèbre dans toutes les capitales de la Confédération germanique.

Plusieurs tableaux et quelques gravures représentent cette école au Salon. Le Bon Pasteur de Keliren, la Madone du mont Appollùiaire de Deger, la Sortie de Véglise de Boser et , surtout, la Vierge et le Saint Louis de Toulouse d'Ittenbach montrent que les disciples d'Owerbeck sont fidèles aux traditions de leur illustre maître. L'un d'eux, M. Steinle, a exposé huit images, gravées par M. François Keller, et qui sont destinées à orner un Office de la Sainte Vierge. Ce sont tout simplement huit chefs-d'œuvre dont les sujets empruntés au texte de Y Ancien et du Nouveau Testament représentent divers symboles du glorieux mystère de la Conception immaculée.

Mais je n'ai pas tout dit sur les peintres allemands. Il me reste à parler des scènes domestiques et familières qui ont, sous le pinceau de nos voisins, un charme semblable à celui qu'on trouve dans les récits intimes de leurs poètes et de leurs romanciers. Grâce ùDieu, l'Allemagne a conservé dans sa pureté originelle le sentiment de la famille comme celui de la foi et, chez elle, la maison a, comme l'Église, ses fêtes bénies, toujours pieusement observées, étapes joyeuses de la vie domestique, qui s'échelonnent depuis le premier jour de l'an jusqu'au jour de Noël .

Ce sentiment a doté le Salon de 1 859 de plusieurs bons tableaux et d'un véritable chef-d'œuvre : la Cinquantaine de Knaus.

Deux vieillards célèbrent, sous les grands arbres du village, le demi-siècle de leur union. Placés au milieu de la foule des convives, ils dansent le solo de rigueur avec une roideur magistrale. Les petits enfants admirent en ouvrant de grands yeux et en battant des mains, les jeunes mères sourient en allaitant de vigoureux nourrissons, quelques hommes fument gravement, d'autres, attablés sous un chêne, se livrent à une occupation plus substantielle. Il y a de la vie et du mouvement dans cette toile. Quelle excellente mine a cette brave femme qui a donné à son mari cinquante années de bonheur et de fidélité, et dont les joues ont gardé, sous les rides de l'âge, un vermillon attestant à la fois la paix d'une bonne conscience et l'usage d'une bonne cuisine I Quelle dignité simple et grave chez ce vieux paysan qui, drapé dans son habit à longues basques, ressemble à un seigneur de la cour de Louis XIV ! Cette idylle fait du bien à l'âme. On y trouve à la fois du cœur, de l'esprit , des intentions comiques heureusement exprimées , des types villageois fort bien rendus, et surtout de ces têtes d'enfants, roses, frais et bouffis, que les peintres allemands semblent avoir entrevus dans un rêve du ciel.

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